MOTS ALLEMANDS DANS LA LANGUE FRANÇAISE
Les langues du Midi qui se sont donné des formes harmonieuses et sonores n'accordent pas aisément droit de cité aux mots appartenant aux idiomes plus rudes du Nord. Elles leur font subir d'abord des changements qui leur ôtent leur air étranger et tant soit peu barbare. On suppose que dans la langue française il y a un mot tudesque sur 12 ou 13 d'origine latine; ajoutons qu'il faut s'entendre un peu en étymologie pour retrouver les éléments de l'alliage. Prenons par exemple les mots allemands Faits tuhl, schinden^ Krebs, et voyons à quels moyens le français a eu recours pour se les approprier. Le sens du mot Faltstuhl est chaise à plier^ pliant. Le français a dissous en voyelle la liquide l, comme dans faut ■' pour fallity dans chaud pour calidus; il a retranché 1'^^ comme dans âtrCy être, fenêtrey etc. Le second w, qui dans l'ancien allemand se prononçait uo, est devenu eu devant le second / qui s'est mouillé ; c'est ainsi que nous avons fait deuil de dolium, seuil de solium. Ce n'est pas tout, et il y avait un dernier changement à faire pour donner au mot Faltstuhl une toilette française. L'accent, qui dans le mot germanique se trouve sur la première syllabe, a été porté sur la dernière, conformément à une loi bien connue de la phonétique française. Qui reconnaîtrait encore l'allemand Fatti-^wA/ dans notre <c fauteuil »?
Le verbe « schinden » répond à l'ancien allemand skiadan. La bouche française a trouvé difficile à prononcer la consonnance double ^A; placée au commencement du mot; elle lui a donné pour étai un e initial, en sorte que
r^ fait partie de la première syllabe et le k de la seconde ; puis la désinence de l'infinitif allemand an a été remplacée par celle de l'infinitif français er, qui n'est que Y are latin abrégé. Nous avons ainsi le mot français esquinter, qui compte trois syllabes et qui, lui aussi, a Taccerit sur la dernière. Le verbe allemand, au contraire, a conservé l'accent tonique sur le radical; il a réduit Va de la seconde syllabe à un ^ semi-muet, en sorte qu'il ne renferme que la valeur d'une syllabe et demie et ne nous présente que la moitié de l'étendue du mot français esquinter.
Le mot allemand Krebs se disait anciennement Krebiz. La langue française a rendu la consonnance double initiale plus aisée à prononcer en la faisant précéder d'un e; elle a assuré la conseiTation de 1'^ final en le redoublant, — il répondait knnz, — et en le faisant suivre d'un e muet. Le mot écrevisse, qui a l'accent sur l'ancienne désinence disparue aujourd'hui, compte trois syllabes et demie, tandis que le mot * allemand ne forme plus aujourd'hui qu'une seule syllabe.
Terminons, pour bien faire comprendre ce travail d'assimilation, par l'examen de deux noms de localités alsaciennes : Schlettstadt et Zabern, Schlettstadt, la ville des Schlitteurs, est prononcé Schlettscht par la bouche populaire. Ce n'est plus alors qu'un monsyllabe dur à l'oreille et dur à articuler pour la langue. Le français a dépouillé le mot de ses sons chuintants, puis il a fendu par le milieu la double consonnance Sehl; il y a introduit un e. Le nom de la petite ville alsacienne a désormais trois syllabes, et il a l'accent sur la dernière. Selestadt est un mot harmonieux dans lequel il est difficile de reconnaître un mot et un sens germanique.
Ce qui rend le mot Zabern très-dur, ce n'est pas tant le
son du % allemand ; c'est plutôt la triple consonnance brn par laquelle le mot se termine y car \e qui sépare le h des deux consonnes ^ ne s'entend en réalité qu'après elles ; c'est un e mi-muet. L'étendue du mot Zabern resserré dans les limites d'une syllabe forte et d'une syllabe faible est à celle du français Saverne comme 4 1/2 à 2 1/2. Mais grâce à la surface plus grande que ce dernier occupe, à une combinaison plus heureuse des sons, à l'adoucissement en ^ du z allemand, le mot français flatte l'oreille autant que le mot tudesque la heurte. En effet, dans Saverne l'accent a été reporté sur la terminaison allemande, et la double consonnance rn s'appuie sur un e qui la suit au lieu de la précéder. Ne dirait-on pas que la langue française, si claire dans renonciation de la pensée, l'est déjà dans l'articulation des sons qui constituent ses mots? Quand elle accueille ces mots allemands qui sont contractés par l'accent tonique et comme durcis par l'âge, elle les déplie pour ainsi dire, et leur rend quelque chose de la souplesse et de la fraîcheur des premiers siècles.