PARTICIPES ET INFINITIFS
Le participe passé se termine dans le dialecte tosque le plus souvent en oure^ Si l'on considère qu'il y a un certain
(1) De Rada, p. 82.
nombre de verbes forts, tels que vê, shtie, per^^ qui prennent oura à Taoriste, on pourrait être tenté de croire que le choix de la voyelle ou n'est pas indifférent. Toutefois, cette voyelle ne se trouve en général que dans des thèmes qui se terminent par une consonne; elle n'existe pas dans les thèmes vocaliques, ou dans ceux qui ont perdu leur consonne finale, par exemple pare vu, pire bu, vrâre tué (vras). Souvent, cependant, le besoin de clarté paraît avoir mis en usage, à côté de la forme primitive plus simple, la seconde forme plus complète en oure ou même en toure, par exemple ngare et ngaitoure touché (ngas), ndare et ndaitoure partagé (nda), même dëre et deitoure enivré (dé). Après un l la liquide du participe est retranchée^ par exemple fxSjcXc semé. Quelques verbes irréguliers prennent ne au lieu de re ; tels sont vene posé, ngrene mangé, Qene dit, Sene donné. Nous avons déjà dit plus haut qu'il faut reconnaitre dans ces formes les participes les plus anciens de la langue, d'autant plus que les Guègues ne connaissent pas de participes en -re, qu'ils disent pâme vu pour pare, ^amoune endolori pour Sempoure.
De Rada fait précéder ces participes de l'article i, en retranchant Ve après l'r de la désinence. Il écrit i Ijagcour baigné, i dre^our tordu, i enour appris, i H^shittour vendu, i fritour soufflé; puis i Ijaar lavé, i shcouar passé, i ngar louché, i Ijeen laissé. Sans article, toutes ces formes sont à ses yeux des infinitifs. Cela prouve que les Albanais des colonies italiennes ont comblé la lacune que laisse voir la grammaire tosque, qui ne paraît pas avoir d'expression pour ce mode. On y supplée tant bien que mal par un substantif formé du participe passé. Ce substantif a le plus souvent la désinence d'un féminin, par
exemple tremboure-a la peur, ikoure-a la fuite, bljere-a l'achat. L'infinitif peut occuper le rang d'un substantif dans le dialecte des Albanais de l'Italie; seulement ce substantif sera neutre. C'est ainsi que de Rada écrit të Ijagcourt, té der^ourt, et qu'il traduit : il bagnare, il torcere.
Ce savant nous signale encore un autre participe terminé en m; il ciiei Ijagchêm, ishœuam^ i sjêlem (de sjêlj tourner), i ^ènem, et il traduit : qui peut être baigné, passé, tourné, appris. Ce participe, précédé de la préposition me avec, peut tenir lieu de gérondif. De Rada traduit me Ijaam par ad essere lavato, et il ajoute : significante la possibilità. 11 emploie la même préposition pour former ce qu'il appelle le supin : mé Ijaar à laver (nécessité), et aussi le supin passif me ou Ijaar à être lavé (a lavarsi).
Le participe en m cité par de Rada est emprunté à la grammaire du dialecte guègue. Lecce, dont l'ouvrage concerne ce dialecte surtout, donne comme exemple : i lezuemi lu, é lezumeîa lue (1). Les Tosques ont des substantifs abstraits comme bljèmi l'achat, qui s'y rattachent. Bopp, en comparant au tosque bljemi la forme guègue bljemsia, prétend que le sens primitif de ces mots aurait été emptus, empta. Il voit dans Ym de la désinence une mutilation du suffixe sanscrit mana, grec pcvo, latin minu {amamini, prœfamino). Il mentionne le suffixe lithuanien du participe passif en ma ; dûda-mas = ^«Jofxcvoç, et il ajoute que dans l'albanais dii Nord <r je suis acheté » se dit ^am blêm.
Cet m serait-il donc le même qui, dans le dialecte guègue, sert si souvent à désigner l'infinitif? Rossi, dans
(1) Bopp, p. 27.
son tableau synoptique des verbes albanais, écrit en effet 7)ic kenchiem chanter; Bopp, de son côté, probablement d'après Lecce, kam me kenduen je chanterai, kam me pasîine j'aurai. Cet m ne nous paraît, en effet, qu'un lapsus de la langue confondant ainsi les formes de l'actif et celles du passif. Nous reproduisons ci-dessous la liste des infinitifs d'après Rossi :
Me passoune ou passoun avoir, me ken être, me kendouem ou knoue
chanter.
Me ^^ouem ou ^^oue rompre, me li^ovin ou H^oun ou h'5 lier, tne
haam, baa, bamoun faire.
Me nzierre, nzier ou zier délivrer, me sielle ou slel envoyer, me piim
ou pii boire.
Me vououm, vouou placer, me ndieem, ndije^ nnje sentir, me ngram^
ngran ou hangher manger.
Me kên dasctoun être aimé.
Les premières formes de tous ces infinitifs sont identiques aux participes passés : passoun, kën, kendovsm, ^^ouem, li^oum, baam, nzierre^ sielle, piim, vououm, ndiêm, hangher ou ngrane, dasctoun. Dans la liste des gérondifs passés introduits par la particule to'ue ou toui pendant, durant, que Rossi énumère, on voit reparaître quelques formes écourtées, telles que li^, vouou , ndiê (1); mais il est aisé à voir par tout ce qui précède que l'infinitif est une fonction encore naissante dans la langue des Skipétars, et qui ne semble pas avoir trouvé son expression adéquate et définitive. Le plus étrange de tous les infinitifs cités plus haut est baamoun. On dirait qu'en le formant
(1) Ce sont ces formes écourtées qui m'ont fait penser quelquefois que la désinence m de l'inlinitif pourrait bien n'être que la préposition me elle-même, posée une seconde fois et agglutinée au thème du verbe.
la langue a considéré bâm comme le thème du verbe, et qu'elle a ajouté une seconde désinence à la première (wi), qui ne lui paraissait sans doute pas assez significative.
Le dialecte des Guègues possède un participe présent qui manque aux Tosques ; il se termine en s ou en si, lorsqu'on y joint Tarlicle. Ce participe est décliné comme un substantif, c'est-à-dire qu'il n'est pas précédé de l'article prépositif i, e, tè. On dit lejouesi celui qui lit, génitif lejouesit, accusatif lejouesm ; féminin lejotiesîy génitif lejouesese (1). Bopp essaie d'expliquer cet s en le considérant comme le reste d'une désinence de participe indoeuropéen en vT ou v(T ; seulement en albanais le t ne se serait pas détérioré uniquement au nominatif, mais aussi dans les autres cas. 11 rappelle les formes grecques X€you<Ta
pour XcyovTta, îoraç, coroeja, ^stxvuç, ^gdxvuua, etC. Uu Serait
tombé comme dans le sanscrit bharatasy latin ferentis, comparé à bharantam = latin ferentem. Dans le tableau synoptique de Rossi nous trouvons :
Kendoues, ^hues, li^es, bans, nziers, siellSy piis, Golui che canta, rompe, lega, fa, libéra, gira, beve,
vouons, ndiees, x^s. .
Golui che pone, sente, mangia.
De Rada considère comme de véritables adjectifs verbaux une espèce de participes ayant pour désinence të, comm i Ijagchëtë, i Ijaat, i mbielty i rag>t. Il traduit ces formes : che trovasi bagnato, lavato, raccolto, cadtito. Il y ajoute : i Ijoete liquide, et il fait la remarque « que ces
(l) Bopp, p. 27 et 28.
adjectifs indiquent Yabito passive (2). » Mais il ne nous apprend pas si Ton en peut former de tous les verbes. C'est que la plupart des adjectifs albanais en te marquent la matière dont un objet est fait, comme «p-re aureus, ;^£xup-Tc ferreus, yupre lapideus, dpovtjrt ligneUrS; il est vrai qu'on y trouve aussi up-re esuriens de wp«-a famés. Quant à irXjoTc, Bopp croit y reconnaître un ancien participe analogue aux participes sancrits en ta, par exemple hatàs tué, tyaktas abandonné, etc.
De Rada comprend parmi les noms verbaux aussi des substantifs, comme Ijagchetaar baigneur, IjaÂtaar blanchisseur, gchenetaar ivom^QxjiV y vieSetaar pillard, etc. Nous en avons déjà parlé dans un des premiers chapitres de cet ouvrage.