LE RAPT
Le rapt était-il la forme la plus ancienne de l'union conjugale? On serait disposé à le croire en lisant le quinzième chapitre du Lycurgue de Plutarque (i) où ce dernier nous apprend que chez les Lacédémoniens les mariages clandestins n'étaient pas rares et que la loi les favorisait. Le secret pouvait être gardé pendant plusieurs années. Chez les Romains aussi on faisait semblant d'entraîner la future (abripitur), en souvenir du rapt des Sabines, comme on croyait à Rome. Mais ce rapt plus ou
(1) E7àptow Ss 8i' àpTTcc^ç.
moins légendaire n*était«il pas jastifié par une coutume primitive? C'est Tavis de Hahn ; c'est aussi un peu le nôtre. En effet, non seulement chez les Albanais, mais aussi chez les Grecs modernes et les Valaques, l'usage veut que la jeune fille fasse semblant de quitter comme à regret la maison paternelle. Lorsque, au lieu d'être assise sur un chai*, elle va à pied (xafMitirouç chez les anciens), on la conduit par les deux bras, on la pousse par derrière, pendant qu'elle fait les plus petits pas possible. Hahn veut reconnaître dans certaines parties du rituel matrimonial de l'ile d'Eubée des traces de l'antique mariage par rapt. Nous ne comprenons pas bien pourquoi chez les Skipétars le garçon d'honneur (irap<xyu|ifoc. alban. p^lap) doit, au moment d'emmener la future, voler deux cuillers, rendues d'ailleurs plus tard, ainsi que la tasse ou les verres emportés par les gens du futur. Serait-ce pour signifier que la jeune fille, en quittant en secret ses parents, a le droit de se munir de quelques ustensiles de ménage? Nous savons déjà qu'au milieu de la fête le futur, suivi de deux garçons d'honneur, pénètre dans la réunion des femmes qui entourent la jeune fille et emmène cette dernière. Nous nous demandons seulement si cet usage provient d'une tradition hellénique ou s'il a appartenu déjà, comme quelques indices semblent le faire croire^ aux antiques Pélasges.
§ 8. — • DE Uk SITUATION OR LA JTBUNE FEMME.
On n'ignore pas que la femme albanaise est tenue à la soumission la plus absolue vis-à-vis de son mari ; elle est
obligée, surtout pendant la première année de son mariage, de témoigner par certaines démonstrations humiliantes le plus profond respect à ses beaux parents. On veut qu'en tout point elle donne l'exemple de l'obéissance et de l'abnégation. La bienséance exige que pendant cette première année et avant la naissance du premier enfant, elle ne parle jamais à son mari en présence d'autrui, encore moins en présence de ses beaux parents. Il lui est même défendu d'appeler son mari par son nom, et elle a honte d'appeler d'autres hommes par leur nom, lorsque ce nom est le même que celui de son mari (1).
À qui les mœurs actuelles des ménages albanais ne rappellent-elles pas ce qu'Hérodote nous apprend de la situation des Ioniens (2) qui épousèrent des femmes cariennes après en avoir tué les pères, les maris et les enfants? Ces femmes auraient fait serment, et elles l'auraient fait prêter de même à leurs filles, de ne jamais manger à la même table que leurs maris, ni de les appeler par leurs noms. Hahn fait observer que les femmes du pays de Rica ne dinent pas non plus avec leurs maris, lorsque des hôtes sont priés. Ajoutons qu'en albanais le pronom démonstratif de la troisième personne ai sert précisément aux Albanaises nouvellement mariées pour désigner le nouvel époux. Il est vrai qu'on l'emploie aussi pour désigner un ennemi dont on ne veut pas prononcer le nom. Ne semble *t-il pas qu'Hérodote, croyant raconter un fait isolé, nous fasse connaître et ait fait par-* venir jusqu'à nous un usage de l'antique population de
(1) Hahn, p. U2.
(2) Hérodote, I, 146.
ces contrées, usage qui se serait conservé chez les Albanais de nos jours?