CONSONNES
La langue des Skipétars présente plus d'une singularité dans le système de ses consonnes. Elle possède six consonnes mouillées (jotirte consonanten) (2) ; ce sont l\ n\ k\ g\ s', z'. Ajoutons que le jota se fait souvent entendre après d'autres consonnes quand celles-ci commencent des syllabes accentuées, par exemple pesca^ albanais pjeske ; velus ^ veterem^ ^[hsLmisvjetere; m^dicw^, albanais mjek; casiellaney albanais casijeV. Des faits analogues se produisent dans la langue roumaine et dans le dialecte italien de Naples : lietto de lectus^ apierto de apertus; viento de ventus, diente de deiitem (3).
Le cumul des consonnes, sans être évité à l'intérieur des mots, est particulièrement recherché à leur commencement.
(1) Miklosich, 11, 77.
(2) W., ihid., 82.
(3) îd., ihid., 83.
— as- Tous les idiomes n'ont pas des consonnances comme celles-ci : fsh (par exemple fshatij fshesh, fshej)^ ix (par exemple ixol)y tsh et même tshk (par exemple tshkjep, tshkre), tshm (par exemple Ishmoj)^ tshp (par exemple tshpeky tshparrjt tshf(pBT exemple, tshfakj, tshfrij) (1), tsv (par exemple tsvardt tsvras)^ tsg (par exemple tsgezem\ isp (par exemple tspo^isem, tsfurcu)^ shkj (par exemple shkjipojf shkjittem, shkouaijjy mps (par exemple mpsikezcy mpsoij), mtz (par exemple mlzoij), mr (par exemple mreje). On peut y ajouter svr (par exemple svres ou zvres et dzvres), ^sg, sgj (par exemple sgiB ou dsgie ou dzgiB), sgr (par exemple sgnp)j sdr (par exemple sdrup), puis w8; (par exemple n8;e«, n^jerre), blj (par exemple ftfcyy, dzr^ dzj, dzgj (par exemple dzvad, dzjele, dzgjouaij), dsv (par exemple dsves)^ zb, zbr (par exemple zboul^ zbritoure), zgj' (par exemple zgjeo), enfin /^e dans kQeij.
Ce qui frappe plus que tout le reste ceux qui parcourent pour la première fois un livre albanais, c'est l'abondance des nasales en général, c'est leur fréquence au commencement et même à l'intérieur des mots. Nous citerons d'après Miklosich (2) engalkuem (cahallkare) , engusuXueni (consolari), ngieruem (gyrare), nginuem ijejunare), mblaturi (oblata), ndrijtat (trinitas), ndottiem (natare), etc., puis : mvlmm (velare), mgnile (vigilia)^ nepertke {vipera). Dans mbret {imperator), embluem (implerejj etc., la nasale se justifie parl'étymologie.
(1) Dans bon nombre de ces cas, le t appartient au dialecte des Tosques, notamment de ceux de Tepelen. Ces derniers aiment à renforcer les- sifflantes et les chuintantes en leur préfixant un t. C'est ainsi qu'ils mettent ^z, ts et tsh pour s et sh. (Hahn, GrammaL, p. 26.)
A l'intérieur nous trouvons : ghinkalea (cicala pour cicada), drangouaoi (draco), mendafsi {furiit), pengea (pedica), auxquels on peut joindre pendea (penna), pelarnJbea (palma), remba (remus), etc. Il est curieux que le roumain ^ait absolument le même penchant pour la nasalation (1), comme le prouvent des formes telles que enka^ lek (caballicarejy enkred (credo), ennot (nato), envelesk (vélo), etc. Wentrup fait remarquer qu'à Naples on dît couramment nce pour ci, à Nnapoli, mbè pour bene, mperà pour perô. M. Miklosich ne manque pas d'appeler l'attention sur la concordance de la phonétique albanaise avec celle des dialectes méridionaux de l'Italie. Ce qui n'a pas lieu de nous étonner, c'est que l'usage pléonastique de Vn ait pénétré même dans le grec moderne, par exemple votxoxuptç pour otxoxû|l)^, voo6o/)oç pour obor (slave), vou/oà pour ov/oà, vôfAoç, pour wfAoç, NavaHu pour ÀSa^rvoç.
Mais le trait le plus original de la phonétique albanaise est peut-être sa répugnance pour les nasales à la fin des mots; on y devient lUi, ue. On dirait que Vn se perd dans les profondeurs de la voyelle sombre qui a elle-même une certaine parenté avec les nasales. C'est ainsi que les Skipétars disent balktie pour balcone, capue pour caponem, ftuaoi pour cydonium, dranguaoi pour draconem, paguaoi pour pavonem (grec moderne nay^i), timw pour temonem. Ajoutons quelques mots d'origine albanaise pure : krtia, kroi (fontaine), pluriel kronje; perruaoi (lit de fleuve), pluriel perronje; ooiui, m (ongle), pluriel ocm/e.
Si l'on ajoute aux traits cités par nous le retour fréquent de la liquide r, qu'elle soit simple ou renforcée (rr), et de la dentale t, laquelle s'ajoute comme article défini aux cas du singulier et du pluriel des substantifs et des adjectifs, et peut, suivie de la voyelle e, sen'w de conjonction (signifiant qué)y de préposition (signifiant dans)^ de désinence à des abstraits féminins (par exemple >j«x«^6 légèreté, Ijapytrt éloignemeut), et à des adjectifs comme tt^jo-ts plein, fToxfTf froid, x«^ ouvert, etc., on comprendra que l'idiome albanais a son cachet à lui, facile à reconnaître pour un homme versé dans l'étude des langues, quand bien même il n'aurait jamais vécu au milieu des Skipétars (1). D'un autre côté, cet idiome, comme nous venons de voir, a certaines affinités phonétiques avec le roumain. En dehors de celles que nous avons déjà mentionnées, M. Miklosich signale la permutation de mj et nj, de Yn et de l'r si familière aux Tosques et aux Guègues (comparez en roumain cunune = coroiia, suspinà = suspirare) ; de k$ et fs, latin eoxa, albanais kofsea^ roumain coapse; de kt et
(1) De Rada, qui sur sept pages d'albanais a relevé 1796 consonnes, compte parmi ces dernières S27 r simples et 24 rr (en tout 251), puis 228 t. Voici maintenant la statistique des autres consonnes, que nous ne donnons d'ailleurs nullement comme un résultat définitif, et ayant \m caractère scientifique : 145 m, 23 n, 44 nj ou n', 83 l, 63 Ij ou T, 118 «, 83 8h ou s*, 69 ;, 54 t?, 44 6, 92 p, 25 f, 71 c, 27 k, 111 ch ou X. 3 g, 17 gj, 40 gh, 18 gch, 37 «, 38 d, 27 6, 29 Ç, 9 jî, 4 zh, 9 a?, 1 sg. Total, 1796, à savoir : 1© labiales, 360 (b, p, f, m, v) ; 2© gutturales, 617 (c, k, ch, g, gs, gh, gch, j, x, r, rr, sg)\ 3» dentales, 618 (p, d, /, n, ni, t, 5, Ç, z, zh, Ij) ; 4» sifflantes, 200 (s, $h).
ft, comme dans le roumain doftor et doctor. L'albanais, en outre, partage la transition de m en rr avec le dialecte sarde : latin furnus, albanais furrCf sarde furru, etc.; celle de pj en kj, de Yn en r, de IV en d et à\x d en r avec le dialecte napolitain (1). — On pourrait soutenir que ces concordances ont été amenées par T influence exercée sur l'albanais par les patois italiens. D'après notre conviction, toutefois, la grammaire fournit plutôt quelques preuves d'une action en sens inverse, ou au moins d'une action réciproque. Mais lorsque nous voyons le roumain seul de toutes les langues néo-lalines et le bulgare seul de toutes les langues slaves s'accorder avec l'albanais, non seulement dans quelques singularités de la phonétique, mais encore dans quelques principes fondamentaux de la grammaire, la logique elle-même semble nous amener à cette conclusion, que les aïeux des Skipétars ont couvert à une époque fort ancienne déjà la plus grande partie de la presqu'île du Balkan, et que les populations étrangères qui ont pénétré au milieu d'eux^ et les ont jusqu'à un certain point absorbés, ont gardé des traces profondes de ce contact.
(1) Miklosich, II, 83, 84, 85.