DU NEUTRE
Hahn a prétendu (1) que l'albanais ne connaissait que deux genres : le masculin et le féminin. Les formes que Ton a considérées comme neutres ne seraient en réalité que des pluriels masculins et féminins. Bopp rectifie cette observation trop générale (2). En ce qui concerne les adjectifs et les pronoms, dit-il, ces pluriels désignent ce qu'on peut appeler le nominatif et l'accusatif du neutre au singulier. Ainsi te mire-te le bien, est en effet le nominatif ou l'accusatif pluriel masculin; il en est de même de atà {illttd). Les génitifs et les datifs neutres, au contraire, appartiennent au singulier masculin, par exemple tè mir-i-ty atii ou ati. — Il faut convenir que le neutre n'est pas suffisamment désigné dans la grammaire albanaise. La notion en subsiste pourtant, — comment envisager sans cela l'interrogatif W e quoi? Comment les formes pronominales atià (latin id), chetà (latin hoc), chetà (latin hcec)y chesi (latin horum) ? Nous recommandons à nos lecteurs h cet égard l'argumentation de M. Camarda (3) et les affirmations précises de M. de Rada (4).
Chaque substance considérée à un point de vue général est exprimée par des formes autres que celles des noms masculins et féminins. Uje-ty l'eau comme élément ; valj-t, l'huile en général, sont des neutres de la déclinaison définie. Ainsi appartiennent au genre neutre toutes les ac-
(1) Hahn, p. 27.
(2) Ueher dos AlbanUche, p. 59.
(3) Camarda, Gramm. alb., p. 186 sqq.
(4) De Rada, p. 26.
lions ou qualités prises dans leur état absolu, comme të Ha-vassurit l'action de lire, te bârSe-t la blancheur. M. de Rada, pour plus de clarté, ajoute l'explication suivante : ghecur fer, lorsqu'il désigne un fer d'une forme ou d'une dimension déterminée, est masculin, et dans la déclinai- ^ son définie il fait ghecur-i. Lorsqu'il désig;ne le métal dans son essence générale, il prend un t et devient neutre. Le fer, en tant que métal, se dit ghecurt. Aussi en parlant des adjectifs, M. de Rada désigne-t-il les trois genres par les trois articles e, i, të, et il traduit, par exemple, du lait blanc : chiumesht të baard.
On comprendra mieux maintenant pourquoi une série de mots considérés comme mots pluriels par Hahn (1) sont suivis du verbe et même du pronom au singulier. Outre oujf-rc et Paj-rc, il cite : xpic-rc tête, xoppi-rc moisson, djaBt-rs fromage, yjaXirf-re beurre, rfp«ôf-Te blé, djoifu-^t lard, yjoXfir-Tc corde, et rpou-rc cervellc. Ces soi-disants pluriels paraissent être des neutres au masculin, et lorsque Hahn prétend que ces noms sont suivis de leur adjectif au pluriel comme dans 5ja9-Tc tars re ir(xe-rc le fromagc est rance, il se trompe encore ; car ce pluriel n'est encore autre chose que le neutre au singulier.
On fera donc bien d'admettre, je crois, que la langue albanaise, mise en contact avec d'autres langues où la notion du neutre est exprimée, a fait tm effort pour l'exprimer à sa façon.
(1) HahD, p. 39.