ÉLIMINATIONS
Ceux qui auront lu attentivement les pages qui précèdent resteront convaincus, avec nous, que l'albanais, qui se présente aujourd'hui comme une langue mixte composée d'éléments étrangers et même hétéroclites, n'en est pas moins un idiome très-ancien qui a son originalité et pour ainsi dire son cachet à lui. Sa phonétique, qui ne ressemble à nulle autre, ses déclinaisons bizarres, ses conjugaisons édifiées apparemment sur une double base, ont sollicité les méditations de philologues télèbres comme Bopp, Pott, et tout récemment encore de Miklosich. Mais les résultats de leurs savantes recherches n'ont pas été jusqu'à présent bien concluants.
Nous aura-t-il été donné de faire un pas de plus que de tels devanciers? Ce seraient eux qui nous auraient indiqué la route où il fallait continuer de marcher. Commençons par résumer les résultats obtenus :
1. Il nous a semblé que la phonétique, la déclinaison et même la conjugaison des Albanais, tout en subissant
Hnllii'inco des langues parlées des peuples environnants, avaieiit laissé à leur lour des traces très-visibles dans la grammaire des Roumains, des Bulgares, des Italiens du Midi et de l.i Sicile, et peut-être même dans celle du grec classique.
2. Nous avons hésité à classer l'albanais parmi les langues qui se groupent plus directement autour du sanscrit. Comment n'aurions-nous pas reculé devant une alfirrnalion qui avait paru quelque peu téméraire non seulement à Polt, mais encore à Bopp, si disposé pourtant à découvrir dans toutes les parties de l'ancien et même du nouveau continent quelques membres égarés ou perdus de la grande famille des langues indo-européemies?
3. D'un autre côté, la langue des Skipétars nous présente des traits trop connus et une physionomie pour ainsi dire trop familiale pour qu*il nous soit permis d'y voir un simple aTca$ ycvofuvov, le produit unique d'une race à paît. Pour essayer de découvrir ce que cet idiome pourra être, procédons par éUminalion ; disons d'abord ce que, à coup sûr, il n'est pas.
Il n'est certes pas un idiome sémitique. Malgré quelques emprunts très-anciens et d'ailleurs isolés faits par les Albanais au vocabulaire araméen (comme gomar âne, hébreu "lîan etc., etc., peut-être Dt< mère ?) et quel-
ques mots tirés de l'arabe et introduits dans le shkipe par les Turcs (par exemple ketab lettre, yjt^y^^ foule), la grammaire albanaise diffère toto cœlo de celle de l'arabe et de rhébreu. Elle ne connaît ni les prénoms suffixes qui so joignent aux substantifs, ni le status construclus, ni les modes variés (itératif, factitif, etc.) de la conjugaison sémitique.
La langue des Skipétars a eu incontestablement des contacts avec les idiomes tshoudiques et tatares. La négation pç ou /Aw; rappelle le mas des Tshouvashes (dont l'albanais «; pourrait n'être qu'une forme raccourcie). Le mot xjov/xcoT lait, est évidemment le koumyss, le lait de jument dont se nourrissent encore aujourd'hui les Mogols (1). Enfin le pronom shoumë semble tirer son origine d'un substantif chamuq, charnu, gamy, gemu qui a le sens collectif de tous, ou de beaucoup (mot à mot : totalité) et qui appartient en commun aux Tshouvashes et aux Turcs, aux Mogols et aux Tongouses. Agglutiné aux noms des Tshouvashes, il en forme le pluriel (2). — Considérons maintenant que les Turcs ne se sont emparés de l'Albanie que vers la fin du XI V© siècle. Skander-Beg, son héroïque défenseur, ne succomba même qu'en 1469 ; et pourtant le dialecte siculo-albanais, à peu près libre de mots turcs, montre déjà partout le pronom indéfini shoumë au lieu du rare bol (répondant peut-être au grec -ttoXuç). Il laut donc admettre que les Albanais ont été en rapport de bonne heure avec des populations de souche tshoudique et finnoise. En effets l'Épire a été envahie depuis le VI® siècle par des Huns, des Avares et des Bulgares. Une partie de ces derniers se fixa même dans le pays à partir du IX® siècle (3). Mais déjà ils étaient slavisés, c'est-à-dire qu'ils avaient échangé l'idiome tshoudique qu'ils parlaient" d'abord contre la langue désignée de nos jours sous le nom de bulgare ou de vieux slovène.
On peut supposer enfin que dans une antiquité plus
(1) Duncker, I, p. 729.
(2) Revue de philologie cl d'ethnographie, vol. I, p. 120.
(3) Hahn, p. 310.
recalée, les Albanais ont été les voisins des tribus mogoles portant le nom de Skolotes et habitant entre les embouchures du Danube et du Don (1). Les relations ont pu durer assez longtemps pour que la langue shkipe s'en soit quelque peu ressentie. 11 est au moins singulier que les idiomes finnois de l'Ouest aient exactement, comme l'albanais, la double déclinaison, déterminée et indéterminée. C'est ainsi qu'en finnois on dit à l'aspect indéterminé : kalà du poisson, pluriel kaloi des poissons; à l'aspect déterminé kala le poisson, pluriel A:aZa^^les poissons. De même (indéterminé) isé père, pluriel isi des pères ; (déterminé) isé le père, iset les pères. On remarquera que la désinence du pluriel défini en finnois t rappelle celle du même pluriel en albanais (2).
Malgré ces quelques points que le shkipe et les langues ougro-tshoudiques ont en commun, le système grammatical de ces dernières est formé sur un tout autre plan que celui de la langue albanaise. Celle-ci est une langue à flexion comme toutes les langues indo-européennes et sémitiques; celles-là, au contraire, appartiennent à la classe des langues agglutinatives présentant cette étrange variété et complication des formes grammaticales qui les caractérisent d'une manière toute particulière.
§ 2. — l'ensemble des langues gaucàsiques.
11 reste une dernière voie qui pourrait bien conduire à la solution véritable. Autour du Caucase et dans ses vallées
(1) Duncker, p. 728.
(2) Ujfalvj, Étude comparée des langues ougro-finnoises^ I, p. 58.
profondes séparées par des parois abruptes, demeurent de nombreuses peuplades parlant des langues très-différentes, quoiqu'on y remarque plusieurs groupes distincts. A cause de celte particularité même, le Caucase est appelé des Arabes la montagne à langues. Deux de ces dernières, l'arménien et l'ossète, sont considérées d'ordinaire comme faisant partie de la famille indo-européenne. Il n'en est pas de même du géorgien, du mingrélien, du laze, du suano-colque, de l'abchase et du tsherkesse. Tous ces idiomes ont leur caractère à eux, leur originalité, quoique dans leur vocabulaire et même dans leur grammaire on trouve les traces de l'influence des langues parlées par leurs voisins, Perses, Turcs, Russes. Là construction arménienne a quelque chose de l'emboîtement de la phrase turque. La déclinaison turque pourrait de ^ même avoir déteint sur celle des Suano-Colques : en effet, le pluriel des substantifs chez cette peuplade caucasique se termine souvent en ar, el, al, et même en lar (comparez, suano-colq. kogho-lar cousins, au turc baba-lar pères) (1). A tout prendre et à certaines différences près, les langues dites caucasiques sont coulées dans un moule semblable à celui où se sont formées les langues des Aryâs; elles en constituent une branche latérale ou, si l'on aime mieux, collatérale. C'est pourquoi Bopp a cru pouvoir les considérer comme faisant réellement partie de la même famille, et qu'il a essayé d'énumérer les titres et degrés de celte parenté. Il n'a pas manqué de signaler la coïncidence qui subsiste entre les nominatifs et accusatifs
(1) Rosen, Ueber das Mingrelische, Suanische und Abchasische, p. 59.
pluriels en t*a de la déclinaison géorgienne, en ta de la déclinaison ossète, et le pronom démonstratif servant en albanais de désinence à l'aspect déterminé (comparez alb. malle-te les monts, à géorg. mg'wdel-t'a les prêtres, et à Toss. fidal't'a les ancêtres) (1).
Nous avons été frappé nous-même de l'identité de la terminaison ta du prétérit albanais avec la terminaison di de l'imparfait géorgien, ou celle de t de l'imparfait laze, ou celle de la désinence dem ou tem du prétérit persan (2). Ce n'est pas tout. L'albanais forme le pluriel d'un trèsgrand nombre de noms en -era; le suano-colque en présente peut-être autant qui se terminent en ar ou ar (3).
Dans la plupart des idiomes qui se parlent autour du Caucase, la numération se règle non pas sur le système décimal proprement dit, mais sur le système vigésimal; il en est de même, comme nous l'avons vu, dans l'albanais. Enlin les explétifs re et bo de la langue shkipe semblent trouver leurs analogues dans le m et ba des Abchases, . dont le premier se joint à quelques-uns de leurs pronoms, et l'autre s'ajoute aux noms de nombre de deux à dix (4).
Si l'on réfléchit ensuite que des noms de villes et de montagnes léléges se rencontrent dans toute l'étendue de l'Asie-Mineure jusqu'à l'Halys et même au-delà, on ne s'avancera pas beaucoup en envisageant les Albanais comme d'anciens voisins des Arméniens et des Suano-
(t) Bopp, Die Kaukamchen Glieder des indo-europ* Sprachstamms, p. 16 sqq.
(2) Bopp, ibid,, p. 47.
(3) Kosen, Ueber das Mingrelische, Suanische und Abchasische, p. 59.
(4) Rosen, ibid., p. 74 et 76.
Colques, et leur langue comme un idiome caucasique qui, tout en conservant son caractère original, s'est formé non pas à Taide des mêmes éléments constitutifs, mais sur le même plan que ses langues sœurs, plan un peu bigarré d'ailleurs et dont plusieurs traits paraissent empruntés aux différents groupes de cette vaste tour de Babel qu'on appelle la famille caucasique (1).
Il faut ajouter, toutefois, que l'albanais a été rapproché peu à peu surtout des langues indo-européennes, et notamment du groupe gréco-latin par la longue cohabitation des Skipétars avec les Aryâs de l'Occident.
Bien entendu, nous ne prétendons pA que les ancêtres des Albanais aient été les seuls possesseurs du sol de la Grèce avant l'arrivée des Hellènes. De nombreuses peuplades s'y seront heurtées et mêlées, et bien des idiomes aujourd'hui éteints y auront été partes. On sait que FAnatolie renfermait plus de langues que de provinces ; dans la seule petite république d'Œnoanda on en comptait quatre.
§ 3. — RAPPROaUEMENTS ET COMPARAISONS.
Rappelons encore quelques témoignages en faveur de l'origine caucasique des Albanais. Insuffisants par eux-
(1) Oq remarquera entre autres les traits suivants : dans Tabchase, la conjugaison a lieu surtout à Faide de préfixes, les désinences restant à peu près invariables au singulier et au pluriel ; dans le suanocolque, ou ou w est souvent le caractère de la première personne du singulier (comparez Talbanais ou, ounevciO\)\ enfin, dans le mingrélien^ le présent de Tindicatif peut ou pon introduire un n dans ses désinences, et cet n pénètre ensuite dans Timparfait^ qui est formé du présent (Rosen, ibid,, p. 64, 65). — On se souvient de l'importance de la nasale dans la conjugaison faible de l'albanais.
mêmes, ils peuvent^ ajoutés aux considérations . que nous venons de présenter, donner plus de vraisemblance à notre opinion.
On sait que l'Albanie est appelée Arbenia par les Guègues. Arba ou Arva était le nom d'une île de rillyrie qui s'appelle encore aujourd'hui Arbe. Là montagne qui séparait les Liburniens de la Pannonie est appelée aX^ovov V^ par Ptolémée. Non seulement le nom des Alpes si répandu en Europe, mais aussi ceux d'Arben, des Jp^cra Kpi9, de la peuplade des Ap^ccç dans la Gédrosie, enfin celui d'Armenia et d'Armengh — (c'est ce dernier que se donnent les Vlaques (\) du Pinde), nous conduisent des confins de la Gaule jusqu'au pied du Caucase et au-delà. La rivière Arzèn, qui coule à trois lieues de Tyranna, rappelle l'Arsanias des Arméniens, qui s'écrit aussi ÀpÇriv. Encore aujourd'hui un affluent de l'Euphrate porte lenom d'Arsên (2). Faut-il rapprocher ce nom du mot tshoude ars'in mesure de longueur, suédois arshin, russe arsHn, et albanais «p^'iv mesure de trois aunes (3)? Que nos lec- ^urs comparent et jugent.
Dans l'Arménie aussi bien que dans l'Albanie, nous rencontrons un lac Lychnitis. Il y a dans le dernier de ces deux pays un canton Bolbene, et il y a un lac Bolbe dans la partie de la Macédoine occupée par les Bisaltes. Le nom d'un canton arménien Otene ou Hoiene ne diffère guère de celui des Chotti habitant près de Scodra.
Comparons encore les Marcovo/ de la Médie appelés
(1) Hahn, p. 231.
(2) Id., p. 304.
(3) Essai de Grammaire vépse ou tshoude, dans la Revue de philologie et d'ethnographie, p. 4.
Marcifîvoé par Hérodote, et le nom de la rivière Mati qui coule dans TAibanie du milieu, puis celui du canton Mati, ainsi que celui de ses habilanls : Marjovc. — Le lac Van qui, comme on sait, est situé dans l'Arménie, s'appelait MovTtavTî >.(fxviî, et le sens de l'adjectif, d'après Strabon, aurait été vert de mer. — On connaît une province de la Médie qui porte le nom A'Elymals, qui est identique à celui de YElymeia de la Macédoine, où se trouvait une ville Elyma, et à celui des Elymi qui, d'après la légende, auraient quitté Troie avant sa chute pour émigrer en Sicile. Hahn signale une ville raédique du nom de Gaza dont le sens est « trésor j, et il fait remarquer que gasti en albanais signifie « joie i>, yc^oivj je réjouis. En turc aussi chàsi signifie joie et chasiné trésor. — Enfin il existe dans la Médie une ville 2apotxa, dans l'Arménie un canton Supaxyîviî, dans THircanie un district ïtpaxivTî, dans la Sarmatie asiatique une peuplade Scpaxc; ou Stpaxi^vot. On connaît le lac Sypaxw dont Syracuse tire son nom. Suppaxo est un chef-lieu des Vlaques du Pinde; un nom de village Sapaxtvixo sc rencontre dans l'Albanie méridionale et sur la côte orientale de l'Eubée. Hahn (1), à qui nous empruntons cette nomenclature, a, pour expliquer un nom si répandu, pensé à aoppea corneille, d'où aoppoxou méprisable, honteux. A Bérat, le mot ^roppca est employé comme sobriquet. Ne vaudrait-il pas mieux rattacher tous les noms propres cités par nous plus haut, et qui pourraient bien avoir la même racine, à un autre mot albanais? Nous voulons parler de fftpe génération, espèce.
Terminons cette longue liste par le nom des KipxiTat,
(1) Hahn, p. 304.
peuplade du Caucase qui rappelle celui de nos Tsberkesses et qui se répète^ ou à peu près^ dans les Cerceti Montes qui bordent au nord le cours du Pénée. En albanais xjapxou signifie le cercle, d'où le pluriel xj«pxfT<. Rondeur et montagne sont des notions presque corrélatives. Habn cite à Tappui le nom même du Caucase, qu'il rapprocbe du lith. kiausia cbarpente osseuse de la tête, et du scr. kauças bouton, paume.
L'énumération de tous ces noms de peuples, de villes, de cantons, de lacs et de montagnes, qui se reproduisent à la distance qui sépare la mer Caspienne de celle de rionie, a assurément son importance. Elle ne donne pas la certitude que l'on obtient à l'aide des inscriptions, de rbistoire ou seulement de traditions pieusement conservées par une longue série de générations ; — mais de toutes les opinions que l'on pourra mettre en avant sur l'origine des Albanais, celle que nous venons d'exposer paraîtra probablement encore la plus plausible.
(1) Habn, p. 329.
APPENDICE il