‹ Analyse de la langue albanaiseChapitre 99 sur 109 · L'ÉPITHALAME CHEZ LES ALBANAIS · texte numérisé non relu

L'ÉPITHALAME CHEZ LES ALBANAIS

Ceux rhéme qui ne possèdent qu'une teinte légère des lettres anciennes ont lu assurément avec plaisir le bel épithalame composé par Catulle, vraisemblablement d'après des modèles grecs où un chœur de jeunes gens et un chœur de jeunes filles alternent leurs chants, celui-ci célébrant la vie innocente et heureuse que la fiancée va quitter en même temps que la maison paternelle, celui-là invoquant l'astre du soir qui va combler les vœux du jeune et ardent époux.

Vesper adest^juvenes, etc.

On ne peut guère espérer trouver chez des montagnards rudes et presque barbares des fleurs d'une poésie aussi exquise et d'un art quelque peu raffiné. Mais enfin, si l'art des Skipétars est imparfait, l'élan poétique ne saurait leur être refusé. Puis, il faut le dire à leur éloge : ils restent fidèles aux traditions de leurs ancêtres, car, malgré la distance des temps et des civilisations, les chants

que les Albanais de la Sicile et de la Calabre font entendre encore aujourd'hui, lorsqu'ils assistent à la célébration d'un mariage, ne sont pas sans avoir conservé une vague ressemblance avec ce produit si parfait de la Muse latine dont nous venons de parler.

Les chants servent d'accompagnement aux différents actes de la fête, à un cérémonial fort compliqué, dont Hahn nous a fait connaître dans son livre les détails les plus circonstanciés, et dont M. Dozon semble nous transmettre la teneur authentique dans un texte albanais. Mais ce texte, recueilli à Pœrmet, est entaché manifestement de certaines corruptions qui s'y sont glissées à la suite de la fréquentation des Turcs et des Albanais. Puis l'épithalame lui-même y est singulièrement déformé et mutilé. Il paraît, au contraire, avoir conservé une pureté relative dans la bouche des Albanais de la Sicile et de l'Italie méridionale. Le souvenir de la patrie absente a constamment hanté leur esprit, et tout ce qui la rappelait a été religieusement respecté (1).

Dans l'étude qui va suivre, c'est aux albanophiles italiens du Sud que j'ai cru devoir m' attacher, et parce qu'ils donnent la pièce plus complète, et parce que dans la répartition des personnes du chœur et dans l'alternance des chants, ce texte paraît avoir gardé les traces d'une antiquité bien plus haute.

(1) On connaît le chant naïf composé par les Albanais qui, forcés de s'expatrier après la mort de Scander-Beg, se fixèrent en Italie et. en Sicile. Leurs descendants le savent par cœur encore aujourd'hui, et le font entendre souvent : c belle Morée ! depuis que je t'ai quittée, je ne t'ai plus revue. C'est là que j'ai mon vénérable père; c'est là que j'ai ma mère aussi ; c'est là qu'habite mon frère. belle Morée ! depuis que je t'ai quittée, je ne t'ai plus revue. > (Gamarda, Appendice, p. 126.)

Le premier qui, de nos jours, ait fait raention de cîs chants, est Vincenzo Dorsa, dans son intéressant ouvrage {Su gli Albanesi ricerche e pmsieri, Napoli, d847). Il en reproduit quelques-uns dans une traduction italienne libre; mais il n'en donne pas le texte. Ce texte se trouve dans deux publications de la même année (1866) : l'une est due à MM. Girolamo de Rada et Niccolà Jeno De' Goronei {Rapsodie d'un poema Albanese, p. 54), et l'autre au savant Camarda {Appendice al Saggio di grammatica comparata sulla lingua albanese, p. 416). Toutes les deux ont puisé évidemment à la même source, car, malgré des variantes et des changements considérables dans l'ordre des vers et des chœurs, le texte est en réalité le même dans les deux ouvrages. Celui de M. Camarda est un peu plus court : des passages qui ont paru moins importants ont été retranchés ; les chants des chœurs ont été placés dans un ordre qui révèle, sinon un art- exercé, au moins une certaine méthode. Nous pensons que M. Camarda a procédé quelque peu comme les diascévastes des chants homériques, — nous sommes loin de l'en blâmer, — mais nous croyons le texte de MM. de Rada et Jeno plus ancien, non seulement parce qu'il est plus complet, mais aussi parce que, dans son ordonnance un peu confuse, semble percer une inspiration plus rude et plus primitive. C'est à ce texte que nous nous sommes attaché dans les pages qui vont suivre.

Le texte des poésies nuptiales que nous rencontrons dans le livre de M. Dozon a un caractère absolument fragmentaire. — On doit en dire autant des àXpavexà aa^ara ya/jiy;Xea réuuis daus le recueil de morceaux de prose et de poésie albanaises que M. Mitko vient de publier au

Caire (1). 11 y a cinquante-six petites pièces, dont la plus longue compte quatorze vers et la plus courte deux seulement ; mais elles sont sans connexité entre elles.

Nous ne nous proposons pas d'étudier dans tous ses détails le cérémonial très-compliqué et très-varié d'un mariage albanais; on peut en prendre connaissance dans le livre de Habn (2). Nous ne nous occuperons que de ceux qur sont indispensables pour l'intelligence des chants ou qui peuvent fournir quelques données ethnographiques.

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