D UNE DESCRIPTION ABRÉGÉE DE SES
ENVIRONS , etc.
SECTION Ire.
TOPOGRAPHIE DE SpA.
La ville de Spa est située sous le 5o° 5o’ de latitude dans un pays très mon tu eux , qui fait partie de cette région élevée dont la longueur s'étend depuis les confins de la Champagne en France, presque jusqu'aux bords du Rhin, et qu’on appelle les Ardennes ou la Forêt des Ardennes»
C’est une ville de l’ancien marquisat de Franchimont, dans le territoire du ci-devant Evêché de Liege. Elle est à dix lieues d’Aix-la-Chapelle , à neuf lieues de Liege , et à sept lieues environ de la rive orientale de la Meuse.
La contrée montueuse des Ardennes est la plus élevée de la Belgique , et présente au voyageur un contraste remarquable avec les pays plats et fertiles qui l’ avoisinent. Les montagnes de cette région s’étendent en plateaux allongés du N. E. au S. O. Leur élévation , sans être très-grande , est cependant assez considérable et peut aller pour les plus liautes , à 2200 pieds au-dessus du niveau de la mer; mais comme leurs longues crêtes se dessinent sur l’horison en lignes presque droites et unies , leur hauteur paraît être moindre qu elle ne l’est en effet. Elles sont en général incultes , excepté dans les vallées et sur leurs côtés les moins escarpés. Leurs sommets sont couverts de bruyères , de marécages et de tourbières profondes , mais leurs déclivités sont dans beaucoup d’endroits couvertes d’arbres épars , et dans d’autres d’épaisses forêts.
Ces montagnes sont par-tout de formation schisteuse ; c’est la roche de ce genre qui caractérise les Ardennes et en détermine les limites géologiques. Elle est composée dans quelques parties de cette région , de schiste quartzeux, dans d’autres de schiste argilleux , de schiste ardoisé , de schiste pyrileux et aluminifère, etc. Elle est traversée presque partout, par des liions nombreux de quartz, et on trouve dans quelques endroits des bancs de quartz si considérables , qu’ils paraissent y former une grande partie du massif des montagnes. On trouvé entre les limites occidentales des Ardennes et la
Meuse , une bande de montagnes calcaires , qui forment une division du pays appelée le Condroz ; la ligne de cette transition dans les formes géologiques de ces régions , passe presque par le milieu du Franchimont.
Les Ardennes abondent en mines de fer , et les roches y sont presque par- tout souillées par l’oxide de ce métal. On y trouve aussi dans beaucoup d’endroits des sources minérales ferrugineuses qui ont une analogie frappante avec celles qui sont aux environs de Spa.
Cette région abonde aussi en une très-grande quantité de minéraux , parmi lesquels il y en a de fort rares. Elle offre un vaste champ aux recherches des minéralogistes et des géologistes , qui Font jusqu’ici trop négligée. Il identre pas dans le plan de cet écrit de présenter sur ce sujet des détails que l’on trouve dans d^autres ouvrages ; Fétranger curieux qui désire se procurer de plus amples connaissances sur la minéralogie de ce pays, peut consulter pour diriger avec fruit ses recherches , le Guide des curieux cjui visitent les eaux de Spa , livre publié par Mr. Wolff, peintre ingénieux de cette ville et amateur de l'histoire naturelle (i).
(0 Mr. Wolff qui a fait des recherches fort étendues clans ta minéralogie et la géologie , ainsi que dans la botanique de ce pays , s’occupe h faire des collections des minéraux qui s’y trouvent, et en arrange des échantillons dans des cabinets portatifs.
Le sol des Ardennes, en général pierreux et stérile, et la nature montagneuse du pays sont peu favorables à la culture. Cependant on voit dans les vallées et sur les flancs inclinés des montagnes , des prairies et des pâturages assez riches , ainsi que des terres labourables d'une fertilité médiocre; on y récolte des pommes de terre , du seigle , de l'orge et de l'avoine , mais presque point de froment. Les montagnes et les forêts des Ardennes offrent par- tout des trésors aux recherches des botanistes par la grande variété des plantes qu’elles produisent.
Mais ce pays qui est en général si âpre et inculte, a des attraits qui plaisent peut-être à la vue autant que l'aspect plus riant des plaines les plus fertiles. Les montagnes escarpées couvertes de rochers et de bois , les torrens qui les sillonnent , les ruisseaux qui roulent avec fracas dans les ravins et les vallées profondes } les rivières dont les bords pendans en précipices, sont dans beaucoup d’endroits hérissés des ruines d’antiques châteaux, composent une variété infinie de scènes romantiques et pittoresques > et présentent un sujet inépuisable d’études et de jouissances au peintre et à l’amateur des belles formes et des charmes de la nature sauvage.
il connaît pariauement toutes ces contrées, et il pourrait suit par ses conseils soit comme guide , rendre de très-grands services à ceux qui veulent les parcourir pour en étudier la minéralogie , ta géologie , ou en examiner les beautés naturelles et pittoresques qui y abondent de toutes parts.
L’air de eette région est pur et vif, et le climat y est en général d’une grande salubrité , mais il est sujet comme dans les autres pays élevés à des variations subites. On y éprouve pendant quelques jours de l’été de très-grandes chaleurs, auxquelles succèdent des orages et un temps froid et pluvieux ; ces vicissitudes de l’atmosphère y sont fréquentes: on y jouit cependant très-souvent, pendant plusieurs semaines de suite , d’un ciel sérein et tempéré • lorsque même les pluies y sont fréquentes et abondantes , comme le sol de ce pays généralement pierreux ne retient pas l’humidité et imbibe en peu de temps par les fentes des rochers schisteux les eaux qui ne s’échappent pas en torrens par les pentes des montagnes , la surface se dessèche bientôt et on peut profiter de tous les intervalles de beau temps pour la promenade ou pour le genre d’exercice que l’on veut prendre. L’hiver dans cette région ? est toujours rigoureux , les montagnes étant alors couvertes de neige. Le printemps s’y confond presque avec l’hiver et y est ordinairement froid et tardif.
Il y a pour arriver à Spa, deux grandes roules dont hune commence à Liege et l’autre à Aix-la- Chapelle. Ces deux routes se joignent auprès de la ville de Theux , à deux lieues et un quart de Spa. Elles sont aujourd’hui assez belles, bien entretenues et quoiqu’elles passent par des montagnes dont la
descente est dans quelques endroits longue et rapide, elles ne présentent plus ces difficultés dont parlent les livres de description de Spa, publiés avant 1780, et on peut à présent y arriver sans crainte du moindre accident.
En quittant Theux on passe non loin du pied d’un rocher escarpé et presque isolé qui domine la ville , et sur le sommet duquel on aperçoit les ruines de l’ancien château de Franchimont, dont la vue avec les montagnes boisées qui l’entourent et les autres objets qui s’y présentent, composent un tableau charmant. Ce château semble garder l’entrée d’une gorge profonde et sinueuse , dont la route suit tous les détours ,. se trouvant presque par-tout de niveau. Cette gorge est remarquable par ses beautés romantiques et pittoresques ; les côtés escarpés des montagnes qui en forment les sinuosités, parsemés d’arbres, de rochers et de précipices, contrastent avec les prairies longues et riantes qui forment la lisière de leurs bases. Une petite rivière venant de Spa serpente dans ces prairies , tantôt paisiblement , bordée de gazon verdoyant, tantôt avec fracas dans un lit pierreux et parmi des fragmens de rochers , tantôt cachée par des arbres touffus ; tous ces objets présentent à chaque point de la route une succession de vues très-variées qui ne peuvent manquer de faire une impression vive et agréable sur le voyageur. En sortant de la gorge on entre dans une vallée plus
large au fond de laquelle et à un quart de lieu® de distance , on aperçoit la ville de Spa entre des précipices ; des prairies riantes et des champs cultivés.
La position de Spa est au pied d’une montagne très-escarpée , qui l’abrite au Nord. Deux masses saillantes de cette montagne forment une espèce d’amphithéâtre dont le fond sert d’emplacement à une partie considérable de la ville. Parmi les précipices , qui sont comme les gradins de cet amphitéâtre, s’élèvent en terrasses de jolis jardins et des bosquets d’arbres touffus, et au pied des rochers on voit une belle allée de grands arbres qu’on appelle la promenade de sept heures. ( 1 ) En face et du côté du midi, par une pente bien moins rapide , commence à s’élever une montagne dont la crête en plateau, étendu en forme de croissant, renferme un vaste bassin au fond duquel Spa est situé. Ce plateau fait partie de ces hauteurs que Fon appelle les hautes Fagnes , et on le croit le point le plus élevé des Ardennes : on l’a estimé à 1200 pieds audessus du niveau du terrain de la ville de Spa, qui est elle-même à mille pieds au-dessus de l’océan. Les côtés de cette montagne sont en partie cultivés et en partie couverts de forêts et de rochers;
(1) La vue de Spa qui sert de frontispice k cet ouvrage, servira à donner quelque idée de la situation de cette ville.
c’est là que viennent sourdre en différens endroits presque toutes les sources minérales dont je dois parler dans cet écrit.
L’ancien bourg de Spa était situé à quelque distance de l’endroit qu’occupe la ville actuelle ; il existe encore et conserve le nom du vieux Spa. La position de Spa moderne a été déterminée par celle de la Fontaine minérale la plus estimée et la plus fréquentée appellée le Pouhon , qui par le nombre de maisons bâties à l’entour se trouve aujourd’hui au centre de la ville ; c’est à ce point que les quatre rues principales se rencontrent et s’entrecroisent.
Spa est en général assez bien bâti , et il y a de grands hôtels , où les étrangers peuvent se loger à leur gré et très-commodément. Presque toutes les maisons y sont distinguées par des enseignes , et portent le nom d’hôtels , car les habitans font métier de louer leurs appartemens pendant la saison des eaux. Les logemens y sont généralement commodes et propres , les manières honnêtes et obligeantes des habitans contribuent aussi à y attirer les voyageurs. Les édifices et lieux d’amusemens publics de Spa , sont vastes , et on peut même dire magnifiques ; la Redoute , le Vaux-Hall et la maison Levoz , contiennent des salles pour la comédie , les assemblées, les jeux, etc., que l’on peut nommer parmi les plus belles de l’Europe.
Le nombre d’habitans qui demeurent habituellement dans cette ville , n’est pas considérable ni proportionné à l’étendue du lieu ; beaucoup de maisons y restent vides pendant une grande partie de l’année ; mais dans la saison des eaux qui dure depuis le commencement de mai jusqu’au milieu d’octobre , l’affluence d’étrangers est souvent si grande que les derniers venus trouvent difficilement à s’y loger. En effet, Spa étant situé dans un pays montagneux, dont le sol ingrat produit à peine ce qui suffit pour les besoins du peuple qui l’habite ; se trouvant aussi hors de la direction des grandes routes de communication des Provinces de la Belgiques avec l’Allemagne, et presque inaccessible pendant une partie de l’année , serait toujours resté un panvre bourg inconnu du reste du monde, si la nature ne lui avait pas accordé cette abondance d’eaux minérales salutaires. C’est la réputation seule de ces eaux qui , en y attirant la meilleure compagnie de l’Europe, l’a enfin rendu une ville considérable, ou plutôt un magnifique village , et qui a introduit l’aisance , les arts et le luxe au milieu de la sauvage Ardenne.
Parmi les plus illustres personnages de l’Europe qui ont honoré Spa de leur présence , on peut nommer des princes et même des têtes couronnées. Ce beau village n’était pas moins connu par les vertus de ses eaux, que par les amusemens , la gaieté, et tous les agrémens de la bonne compagnie.
Mais les événemens funestes de la révolution française , et les guerres continuelles qui en ont été la suite , avaient mis un obstacle presque insurmontable à ce concours brillant d’étrangers qu’on voyait annuellement à Spa. Les anglais sur-tout , qu’on était accoutumé à y voir arriver presque par colonies , s’en trouvaient entièrement exclus par la guerre et par la réunion de ces pays avec la France. La cessation de cette affluence d’étrangers a tari la source de l’aisance des habitans , en faisant tomber les fabriques nombreuses de jolies boîtes et ouvrages vernis qui, avec le loyer de leurs maisons, faisaient toute leur subsistance. Ils ont par conséquent souffert de grandes privations, et l’état de cette ville, jadis si florissant , a éprouvé une triste décadence. Pour comble de malheur , un autre fléau est venu fondre sur elle en 1807 ; ce fut alors qu’elle devint la proie d’une incendie, qui en détruisit une partie considérable. Mais le changement si inattendu, qui s’est opéré dans les affaires de l’Europe , a ranimé les espérances de ces habitans infortunés , et leur ville réunit en sa faveur tant d’avantages , qu’on ne saurait douter qu’elle ne devienne , comme autrefois , un rendez-vous célèbre. Déjà même tout y a repris de l’activité ; les maisons brûlées se reconstruisent, et on y voit reparaître une foule d’étrangers de toutes les nations.
La manière de vivre à Spa est des plus agréables ; les amusemens publics, les festins , les fêtes
champêtres et les promenades se succèdent presque sans intervalle. Chacun cependant peut y vivre entièrement à son gré, se soustraire tant qu’il veut à la dissipation et se partager entre elle et la solitude ; c’est ce qui plaisait tant à Alfieri, lors de ses visites à Spa. « Quel luogo mi avea sempre « lasciato un qualche desiderio di rivederlo a cuor « libero ; parendomi quella esser una vita addatata « al mio nmore , perché riunisce rumore e soli- « tudine , onde vi si puo stare inoservato ed ignoto « infra le publiche veglie e festini. »
Ce genre de vie si agréable à ceux qui ne se rendent à Spa que pour s’y divertir , est aussi très avantageux pour les malades. La dissipation si elle ne passe pas de sages limites , le charme d’une société aimable , F exercice modéré à Fair salutaire
d’une campagne diversifiée par des scènes romantiques et pittoresques , récréent à la fois l’esprit et le corps, et doivent contribuer puissamment au rétablissement de la santé.
Toutes les fontaines minérales, à l’exception de. celle du Poulion , se trouvent à quelque distance de la ville, dans des situations agréables, et les malades qui lés fréquentent éprouvent en même temps Fefficacité de leurs eaux pt les bons effets de Fair et de l’exercice. Ceux qui ne viennent à Spa que par plaisir, feront bien de ne pas se borner à des promenades dans le voisinage de la ville, mais de faire
des courses éloignées pour jouir de la variété des belles situations qui, comme je J’ai dit , se présentent en tant d’endroits dans les Ardennes.
Le pays aux environs de cette ville , ne produit pas à beaucoup près, assez de vivres pour satisfaire à la grande consommation qui s’y en fait pendant la saison des eaux ; on est par conséquent obligé d’en faire venir une grande partie d’assez loin. C’est la ville de Liege qui fournit à Spa la volaille, le poisson, les fruits, les légumes et beaucoup d’autres denrées. Des femmes les apportent de cett# distance considérable (8 lieues) dans des hottes qui pèsent chargées, de quatre-vingt à cent livres. Ces femmes sont pour la plupart Liégeoises, et sont remarquables par leur honnêteté et la fidélité avec laquelle elles s’acquittent des commissions dont on les charge ; elles ne retirent de ce fatiguant exercice qu’un profit très modique, car les denrées qu’elles apportent se vendent à un prix très raisonnable. On est accoutumé dans le pays de Liege, à voir ainsi les femmes porter des fardeaux ; les étrangers néanmoins sont blessés en y voyant le sexe condamné à un travail si rude. Mais quoique la grande abondance ne règne pas dans les Ardennes , le voisinage de Spa fournit de la viande de boucherie, sur-tout du mouton délicieux venant des montagnes; du gibier, comme lièvres, perdrix, etc., et plus rarement des gélinottes et des chevreuils ; on pêche dans les rivières de petites
truites, des écrevisses et plusieurs autres espèces de poissons ; les laitages y sont excellens ; enfin ou trouve à Spa tout ce qui est nécessaire pour la chère la plus recherchée, et comme Fair pur et les eaux minérales y aiguisent fortement l'appétit, les détails que je viens de donner ne peuvent manquer d’intérêt.
Et à ce sujet, je dois parler ici, de Feau qui sert de boisson ordinaire à Spa. Quoiqu’il existe au sein de la terre dans ce pays, des principes minéraîisateurs qui imprègnent les eaux de tant de fon~ taines, on y trouve néanmoins par-tout, la plus grande abondance de cet élément dans un état de pureté rare, qui descend par t orrons des montagnes, ou s’échappe des fentes des rochers en sources copieuses. On peut dire des eaux des Ardennes, ce que Haller disait de celles de la Suisse : « Ex scopulis enim aquæ nostræ per pur os silices percolatæ nullâ terra vitiantur. » L’eau de la fontaine qui sert aux usages domestiques à Spa , est d’une pureté très remarquable. J’ai trouvé par l’analyse qu’elle ne contient dans trois galions anglais ( i ) , égaux à
(i) Pour ne pas refaire tous tes calculs, j’ai conservé dans cet ouvrage les mesures anglaises dont je- me sois servi dans nies expériences, La capacité du galion est de 231 pouces cubes anglais, et égale \ 3 . 785 litres de France , ou environ 4 pinte? trois quarts de Paris.
6q5 pouces cubes, que 7.8 grains de matières fixes, ce qui donne par gallon, 2.6 grains.
Savoir :
Muriate de soude Sulfate de chaux Silice Alumine