NOTICE HISTORIQUE
Barthélémy de Vir, évêque de Laon, fut des plus empressés à appeler les moines de Citeaux dans son diocèse. La Thiérache était alors particulièrement abandonnée et déserte. La pensée lui vint d'y installer des religieux pour y apporter la vie et la prospérité. Il y amena en 1118 saint Norbert, qu'il venait de rencontrer dans un concile à Reims, et il fut frappé de l'heureuse situation du petit hameau de Foigny, à deux lieues de Vervins, sur les bords du Ton, au milieu de riches prairies entourées de collines boisées. Norbert n'accepta pas cet emplacement en disant que ce n'était pas celui que Dieu lui avait destiné : il s'avança plus avant dans la forêt jusqu'à Thenailles « locum qui Teloniœ vocatur ; » il ne se montra pas encore satisfait et se fixa dans une gorge solitaire de la forêt de Voaas en Laonnois : c'est là que naquit l'ordre de Prémontré. Barthélémy, cependant, avait été vivement impressionné par la situation de Foigny, et deux ans après sa visite avec saint Norbert, il offrit ce lieu à saint Bernard, qui accepta et s'empressa d'y envoyer douze moines, dès que l'évêque eut obtenu de l'abbaye de Saint-Michel, à laquelle appartenait Fusniacus, un échange que Louis-le- Gros approuva en 1121, pendant son séjour à Laon (1).
Les religieux, conduits par Renaud, arrivèrent le 11 juillet 1121 et élevèrent d'abord une petite chapelle en l'honneur de la Vierge, puis quelques chaumières à l'entour. Un grand nombre de personnes vinrent promptement se joindre aux nouveaux venus, et, pour faire face aux dépenses, Barthélémy de Vir donna à l'abbaye, avant la lin de l'année, l'alleu de Saint-Etienne d'Àubenton : puis il fit commencer l'église en 1122 (2). Les donations
(1) Foigny est aujourd'hui, — après avoir compté près de 600 habitants encore en 1760, — un hameau dépendant de la commune de La Bouteille, qui était au contraire une dépendance de Foigny avant 1540. Cette paroisse fut formée avec des démembrements de Foigny, Landouzy-la-Cour et Aubenton-la-Cour. La seigneurie appartenait au roi, qui la vendit, en 1608, à l'abbaye avec celle des hameaux de Bellegarde, Landouzy et Aubenton-la-Cour, la Cloperie et Sart-aux-Moutons.
(2) Ecclesia Fusniacensis una est de dignioribus et magis conspicuis filiabus Clarevctllis. (Th. Catimpré, Exorde de Citeaux). Elle fut consacrée le 11 novembre 1124, en présence de saint Bernard.
affluèrent et en 1135 le nombre des religieux était, assure -t-on, de deux cents : l'évêque Barthélémy et saint Bernard firent de fréquents séjours dans l'abbaye et, en 1146, partit une colonie pour aller fonder le monastère de Villers-en-Brabant.
Sous le second abbé, nommé Gossuin, Foigny acquit les terres de Landouzy-la-Cour, Fligny, Eparcy, Watigny, Jonqueuse, Louvry, Faucouzy, Villancelle, Aransot, Evercaigne et Tévigny : ses principaux bienfaiteurs furent Thomas de Marie, Enguerrand de Coucy, Nicolas de Rumigny, les seigneurs de Sains ; — les abbayes de Fesmy-sur-Sambre, Saint-Martin de Tournay, Saint-Jean de Laon, se montrèrent très-obligeantes dans de nombreux échanges. Une nouvelle colonie fut envoyée en 1141 à Epinoy- Macquigny, près de Guise, monastère transféré peu après a Bohéries.
En 1150, l'évêque Barthélémy se démit de ses fonctions et vint prendre la robe de moine à Foigny où il mourut.
C'est vers cette époque que Robert, troisième abbé, acquit le territoire de Lemé, obtint des principaux seigneurs de la région la franchise de passage, créa des forges, des moulins, et acheva le monastère : il fonda aussi le village de Landouzy avec Raoul de Coucy sur le territoire d'Eparcy. L'abbaye ne fit pas cette création absolument de bon gré. Raoul de Coucy n'avait pas suivi envers elle les exemples de son père : il exigea la fondation de la commune de Landouz y-la- Ville. Les travaux commencèrent aussitôt sur une grande échelle.
En 1171, Philippe, abbé de l'Aumône, près de Chartres, mourut à Foigny où il s'était retiré.
En 1180, nous enregistrerons le grand procès entre l'abbaye et celle de Saint-Michel au sujet des limites de la forêt de Watigny, grave affaire portée à Rome : le pape en confia l'instruction aux évoques de Laon, Soissons, Tournay, Amiens et Arras et à seize abbés de la région, qui décidèrent en faveur de notre monastère et firent procéder en leur présence au bornage du bois, au mois d'août 1181. Les moines de Saint-Michel voulurent résister en faisant enlever les piquets, mais ils furent condamnés par le pape, et prélats et abbés durent revenir, en 1183, pour faire rétablir les bornes.
Un nouveau procès fut soulevé à la mort de Raoul de Coucy, tué devant Sain t-Jean-d' Acre. L'abbé soutint que Thomas, seigneur de Vervins, n'avait aucun droit du chef de son père sur Landouzy-la-Ville, le contrat primitif
n'ayant été passé qu'en faveur de Raoul, comme seigneur de Marie : les commissaires délégués par le pape maintinrent la situation créée par Raoul. Avant la fin du siècle, un hôpital fut établi dans les murs de la ferme de Foigny pour les pauvres et les voyageurs ; il fut doté de revenus sur la terre de Faucouzy, pour procurer des vêtements à ces malheureux passants.
En 1222, on choisit pour abbé Mathieu I er , un des plus grands abbés cisterciens, qui fut chargé de la réforme de nombreux monastères des environs et de la surveillance de celui du Sauvoir, près de Laon, pour lui et ses successeurs. Il y avait alors à Foigny cent moines et deux cents convers. En avril 1243, Mathieu, de concert avec Thomas de Vervins, accorda à Landouzy une nouvelle charte communale. Il mourut en novembre 1247.
L'histoire de Foigny présente peu d'événements à relater. L'abbaye eut particulièrement à souffrir des guerres qui ravagèrent si fréquemment la Thiérache. Ruinée par les troupes anglaises dans le premier tiers du XV e siècle, elle vit abattre les murailles de son vaste enclos pour fournir des matériaux aux fortifications de La Capelle en 1539 : elle fut encore brûlée par les Impériaux en 1543 et par les Espagnols en 1653. L'abbé Jean „ de Nieulles, dernier abbé élu, qui mourut en 1533, y rétablit une stricte discipline, réforme que les troubles du temps avaient rendue singulièrement nécessaire.
Les auteurs de la Gallia Christiana décrivent les splendeurs de l'abbaye au xii e et au xm e siècles. L'église mesurait 400 pieds de long sur 82 de large : l'enclos était immense, dans lequel existaient 6 ponts de pierre, une ferme occupant 17 charrues, des forges, etc. Au milieu du xiv° siècle, c'est-à-dire à l'apogée de sa splendeur, Foigny employait 170 charrues : d'après les notes relevées par M. Melleville, elle semait annuellement 586 muids de blé, 700 d'avoine, 23 de pois, 16 d'orge, 13 de navettes et récoltait en moyenne 7,600 muids de ces divers grains. A la veille de la révolution, les revenus du monastère montaient encore à 57,500 livres. Saint Bernard aimait à venir à Foigny, et son lit y fut conservé jusqu'à l'incendie de 1653.
FUSNIACUS
I. — De eo quod Bartholomeus, episcopus, in loco qui Fusniacum dicitur abbatiam construxit. An 1121.
In nomine sancte et individue Trinitatis, ego Bartholomeus Dei gratia Laudunensis episcopus, hotum esse volumus tam presentibus quam futuris quod Fusniacus erat alodium S. Michaelis, et cum locus ille non multum esset utilis eidem ecclesie in perpetuum ab Elberto, abbate et monachis loci illius ut illum locum nobis liberum et absolutum redderet ad faciendum quicquid inde facere ve lie m us. Nos autem eundem locum assensu predicti abbatis et capituli ejus monachis de Claravalle liberum et absolutum reddidimus ut ibi abbatiam constituèrent, et libère et quiète Deo deservirent. Actum anno Domini M C° XXI .
IL — Approbation du roi de France de l'échange fait par Févêque de Laon dune terre des moines de Foigny. An 1121.
IIL — L'évêque de Laon déclare que Elbert, vidame de Laon, Guillaume, son fils, Gisèle, Dode, ses filles, consentant Gui de Guise, suzerain, donnent une part de la forêt d'Origny à l'abbaye, et lui accordent l'usage de tout le reste.
IV. — Jacob, seigneur de Guise et Lesquielles, et Adeline, sa femme, reconnaissent libres de toute servitude la forêt adjacente au monastère et celle d'Eparcy. An 1174.
V. — Jacob, seigneur de Guise et Avesnes, et Adéline, sa femme, donnent la pêche libre de l'Oise. An 1174.
VI. — Jacob, seigneur d' Avesnes et Lesquielles, et Adeline, sa femme, permettent d'acheter jusqu'à 20 plaustratœ de prés (1) depuis le château de Guise jusqu'à Sorbais,-et approuvent d'avance les aumônes que feraient leurs hommes. An 1177.
VIL — Roger, évêque de Laon, déclare ledit acte. An 1194.
(1) C'est-à-dire la quantité de prés nécessaire pour produire vingt charretées de foin.
VIII. — Gautier, seigneur d'Avesnes, comte de Blois, déclare que Gilon de Estrées (Etréaupont), chevalier, son homme, a cédé à l'abbaye pour 400 livres et 100 sols laonnois douze modiées de bois, sises à Estrées, fonds et superficie, mesure de Guise : plus a donné le pré d'Aubenton près la grange de l'abbaye dite Aub entons. Novembre 1224.
IX. — Charte dudit Gilon, du consentement de sa femme Elisabeth, ajoutant le pâturage dans toute sa terre pour les animaux de l'abbaye et confirmant les vente et donation ci-dessus et la libre et paisible possession des biens du monastère à Estrées, entre la haie (bois) du seigneur et celle de Foigny. Décembre 1224.