CHAPITRE II
En voyant la longue terre qui porte le nom d'Italie occuper le centre géographique du vieux monde, on constate combien fut avantageuse àses habitants cette position qui permit de recevoir, comme appoint de sa population, les contingents de tous les peuples dont le mélange facilita, par la suite, aux Romains, la transmission de tout ce qui pouvait servir au développement de leur grandeur; ce qui leur permit, lorsqu'ils se répandirent dans le monde, de n'être absolument étrangers nulle part. Non seulement par sa position, mais par sa grande étendue de côtes, l'Italie était destinée à recevoir, de tous côtés, les migrations que poussaient devant elle l'inconstance de la direction des flots et la fureur des vents; migrations émanées de peuples relativement civilisés, puisqu'ils avaient une marine, tandis qu'une gigantesque barrière montagneuse la séparait du monde barbare, ne laissant aux invasions venues du nord que des passages faciles à garder. Mais quels avantages n'ont leurs inconvénients? Pour donner à l'Italie un tel développement de côtes, la nature, qui
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ne lui avait départi en largeur qu'un espace restreint, la rendait peu défendable une fois que la protection de ses intérêts incombait à une nation unique. En outre, la nature, non contente de retendre, Ta divisée dans toute sa longueur par une chaîne de montagnes imposante, donnant naissance à des cours d'eau qui s'éloignent en sens opposés et déterminent autant de bassins presque isolés, qui font que peu de pays sont mieux disposés , soit pour l'autonomie provinciale, soit pour la soumission absolue. Ces différentes parties doivent en effet tomber l'une après l'autre, sans résistance possible, devant celle de ces provinces à laquelle des circonstances particulières auront donné une force supérieure, surtout si cette province est centrale, et si dans l'ensemble du monde voisin elle est seule en état d'agir.
La conséquence de ces avantages, comme de ces inconvénients, c'est que tous les peuples de l'Italie sont appelés à jouer dans le monde un rôle considérable ; cependant à la condition qu'ils combinent leur état politique, non seulement avec la position ou la configuration géographique du pays, mais avec l'état d'agglomération, de civilisation et de puissance des nations riveraines, comme elle, de la Méditerranée.
Quels furent les premiers habitants de l'Italie? — La science affirme l'existence d'une race autochtone dans les terrains quaternaires ; mais les seuls êtres humains dont le souvenir ait ici quelque intérêt sont ceux qui, approchant des temps historiques, ont été
les ancêtres des nations dont les annales forment le contingent même de l'histoire.
Quels sont ces peuples, d'où sont-ils venus? Les grandes migrations allant toujours devant elles, dans le sens qu'elles ont une fois adopté, il est bien certain que chaque race parvenue dans l'occident de l'Europe a fourni son apport dans la population italienne; et que les passages des Alpes, alors qu'ils n'étaient défendus par personne, n'ont pas été pour elles un obstacle infranchissable. Quel n'a pas dû être l'enthousiasme de ces sauvages des premiers âges, lorsque, parvenus sur les hauts sommets alpins, ils ont vu les vastes, chaudes et fertiles plaines de la Vénétie, de la Lombardie ou du Piémont, s'étendant jusqu'aux limites de l'horizon! Comment supposer alors que les plus hardis, appelant les autres à leur suite, ne soient pas descendus dans ces contrées qui devaient paraître un Éden à des êtres habitués aux climats du Nord?
Aussi l'Italie a été le refuge et la dernière étape de quantité de races des migrations premières. Les Touraniens y sont-ih parvenus? C'est impossible à démontrer aujourd'hui» Les Sicanes seuls, qu'on dit avoir été chassés d'Espagne par les Ibères ou les Ligures et qui, descendus le long de la côte occidentale de l'Italie, peuplèrent la Sicile, pourraient les représenter, si toutefois ils n'étaient pas simplement une fraction des Ibères. On parle bien des Elymes, des Lestrygons et même des Cyclopes, qui auraient précédé les Sicanes dans la grande lie italienne ou Trinacrie ; mais on ne sait rien d'eux.
Les plus anciens souvenirs dont l'histoire fasse mention ne remontent qu'aux invasions des Noachides; encore ces peuples ne paraissent-ils être descendus dans la péninsule qu'à une époque postérieure à leur arrivée en Espagne et en Gaule ; car les Ligures, qui seraient les premiers Chamites qui y pénétrèrent, sont entrés par l'ouest, c'est-à-dire en suivant la côte de la Méditerranée à partir des Alpes maritimes, et s'y sont étendus, le long de cette mer jusqu'à la Tyrrhénie, au lieu de passer par les Alpes rhétiques ou noriques. Les Ombriens, race gauloise, Gaëls probablement, mais à coup sûr fortement mélangés de Celtes (1), vaincus et entraînés, qu'on cite ensuite comme ayant peuplé tout le nord à Test des Apennins, le centre et une partie du sud de l'Italie, paraissent être les premiers Aryens parvenus par terre dans cette contrée. Leur invasion daterait du quatorzième siècle avant Jésus- Christ. Les Sabins seraient sortis d'eux, puis les Samnites des Sabins, des Samnites les Lucaniens, et enfin des Lucaniens les Bruliens. De même les Latins, Osques, Volsques, Èques, Herniques, Ausones, Aurunses, seraient aussi un reste des Ombriens.
Concurremment ou postérieurement à l'arrivée des Ombriens, entrèrent en Italie les Liburnes, les Vénètes appartenant probablement à la race illyrienne, quoique certaines traditions fassent des seconds une tribu gauloise venue de Vannes en Armo-
(1) Polybe, liv. II, à propos des expéditions d'Ànnibal, parle constamment des Celtes et de la Celtique d'Italie.
rique, ou même de Paphlagoniens amenés par Anténor à la suite de la guerre de Troie. Des Liburnes, qui avaient suivi en Italie la côte de l'Adriatique, seraient sortis les Marses, tribu voisine des Sabins, et les habitants de la Fouille et de la Calabre .
Une autre migration, venant de l'Ulyrie, pénétra également en Italie dans ces temps reculés : ce sont les Sicules qui, parvenus jusque dans File de Trinacrie, donnèrent à cette île le nom de Sicile, et repoussèrent les Sicanes. Les Sicules, bien que passant parla Dalmatie etl'Illyrie, appartenaient, croiton, à la Transylvanie; car on trouve dans ce pays le district de Szeklerland dont les Szekler forment encore le fond et la partie la plus ancienne de la population. Un jour vint où les Sicules eux-mêmes, en Sicile comme dans tout le midi de l'Italie, furent repoussés, dans les parties centrales, par les invasions successives des Pelages qui, venus par mer, occupèrent toutes les côtes et formèrent la première couche de populations sur laquelle devaient quelques siècles plus tard se greffer les colonies des Hellènes, si nombreuses dans ces régions. L'invasion pélagique s'étendit dans le nord jusqu'au centre de l'Italie. Ce sont eux, pensent plusieurs historiens, qui, sous le nom de Tyrrhéniens, occupèrent le pays entre le Tibre et l'Arno, dans ces contrées où pénétrèrent et dominèrent bientôt les Étrusques, Tusques, Tosques, Toscans ou Rasenas. D'après M. Vivien de Saint-Martin, les Tyrrhéniens seraient partis des rivages orientaux de la mer
Egée bien avant le neuvième siècle antérieur à noire ère.
L'origine des Étrusques est encore un des mystères de l'histoire : les uns les font venir de Lydie, les autres d'Egypte, d'autres enfin des Alpes rhétiques. Ce qui semble le plus probable, c'est qu'ils sont venus de Lydie, comme l'indique Hérodote; si cet historien ne parlait pas ainsi, l'amour-propre national les eût fait reporter aux races pélagiques ou helléniques. A ces époques, les Lydiens en contacts fréquents avec l'Egypte avaient puisé, soit dans ce pays, soit en Assyrie et en Phénicie, bien des notions d'art et de science gouvernementale qu'on retrouve en Italie. D'autres auteurs, des philologues se fondant sur l'élude de la langue étrusque, se rapportant, disent-ils, aux dialectes syro-arabes, affirment que leur résidence première était sur les côtes asiatiques, vers le sud de la Méditerranée. Quant à leur origine rhétienne et à la présence des Rasénas, relativement civilisés dans les Alpes rbétiques, tout porte à croire, malgré les affirmations allemandes, que ces derniers ne représentent, comme on l'a souvent admis du reste, qu'une tribu étrusque, qui, séparée par les invasions gauloises ou cisalpines de leur nation, chercha un refuge dans les montagnes. En somme, ce qui ne doit pas être rejeté sans examen et ce dont une étude plus profonde des monuments donnera certainement la preuve, c'est que Tyrrhéniens et Étrusques forment un seul et même peuple, ou mieux, un seul essaim colonisateur qui introduisit la civilisation chez les
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tribus ligures et pélagiennes de la côte italienne, comme les Phocéens le firent six cents ans avant notre ère sur la côte gauloise en se fixant à Massalia, port galate sur la mer Galatique, en plein pays ligure (1).
L'étude des origines des Etrusques mène inévitablement à cette conclusion, qu'en général, les érudils, lorsqu'ils s'occupent d'un peuple, ont le tort de presque toujours le considérer comme ayant supprimé tout ce qui existait avant lui, comme ayant travaillé sur une table rase; or rien n'est plus éloigné de la vérité. Il est rare, extrêmement rare, qu'un peuple nouveau venu sur un territoire, et victorieux, ait anéanti la population qui l'occupait avant lui. Le plus qu'il semble avoir jamais fait, ce fut de détruire les adultes et parfois les vieillards; mais les femmes et les enfants, jamais. Leur victoire une fois assurée, il est rare qu'ils ne se soient pas annexé ces derniers, ou qu'ils ne les aient pas tout au moins réduits en esclavage ; et, comme ils étaient généralement de beaucoup les plus nombreux, la fusion, avec le temps, ne s'est pas toujours opérée au profit du vainqueur. Les alliances se sont promptement faites, ne fût-ce que par les femmes, la religion, les mœurs, le langage ; les arts des vaincus sont devenus, dans une certaine mesure, ceux des vainqueurs. Le résultat, ainsi acquis, fut tel, qu'il est impossible aux historiens, même les plus érudits, de distinguer, bien des siècles
(l) Commentaires cTEustathe, V, 74-75.
après, lorsque tant de greffages nouveaux sont venus modifier la sève primitive, la part afférente à chacun. Tel est le cas pour les Étrusques brusquement introduits au milieu de populations liguropélagiques dans une contrée où les Sicanes avaient passé, où les Hellènes affluaient; ils n'ont fait qu'apporter de nouveaux éléments à la vie sociale au milieu de laquelle ils se sont introduits; et cela, avec d'autant plus de vraisemblance que, venus par mer à titre d'émigrants, ils ont dû se trouver bien inférieurs en nombre aux populations indigènes.
Qu'ils aient été vainqueurs ou que leur civilisation supérieure les ait fait admettre comme des bienfaiteurs, ils n'eiî présentent pas moins, dans les monuments exhumés aujourd'hui pour ceux qui les regardent de si loin, un ensemble où se retrouvent, bien que nous ne sachions pas encore les distinguer, les marques de toutes les populations antérieures, ou contemporaines. Il ne semble pas qu'il soit nécessaire de rattacher les Etrusques à d'autres races, aux Finnois par exemple, pour expliquer les formes différentes de leur art. S'ils tenaient des Finnois le type grotesque et ventru, raccourci, qui dislingue une des époques de leur art, on devrait retrouver, sur le chemin parcouru, la trace de cette esthétique barbare. Or il n'en est rien. Le type grotesque adopté par les Étrusques, qui représente probablement leur première manière, ne peut se rattacher qu'à l'art asiatique ; et encore faut-il chercher son similaire bien loin en Asie, dans l'Inde par exemple. Bien que les Étrusques paraissent, d'après
leur langage, appartenir à la race sémitique, les peuples issus de cette souche et riverains de la Méditerranée étaient tellement voisins, et en relations si fréquentes avec les Phéniciens, que, bien que ceux-ci fussent de la race kouschite, par laquelle l'art grotesque semble avoir été particulièrement cultivé, ils ont bien pu leur demander des modèles. Il est même probable qu'ils ont acquis des Phéniciens cette habileté de main qui faisait des ouvriers de Sidon et de Tyr les premiers ciseleurs, graveurs, imitateurs des arts des pays voisins. Les Étrusques ont Gonservé cette facilité avec laquelle ils se sont approprié, par la suite, en corrigeant leur expression première, les formes devenues si adorablement pures de Fart grec, apportées en Italie par les Hellènes. Les dessins faits sur la quantité aussi nombreuse que variée de produits céramiques que les Étrusques ont laissés aux nations à venir, font voir que cet art se perfectionnait suivant la marche de leurs rapports avec d'autres peuples artistes eux-mêmes. Si, en outre, on regarde les sarcophages qu'ils ont également multipliés et que les Romains ont fait exécuter à leur suite , il semble , et leurs rapports avec les Asiatiques permettent de l'admettre, qu'entre leurs manières de procéder, on retrouve encore de vagues réminiscences de l'art assyrien.
Que la civilisation des Étrusques ait été importée d'Asie confectionnée de toutes pièces, ou qu'elle ait été le résultat de la fusion des peuples liguriens, ombriens, pelages, tyrrhéniens ou hellènes avec euxr elle prit, huit siècles à peu près avant notre ère, un
développement tel, qu'elle s'imposa, soit par la persuasion, soit par la force, aux peuples de presque loute l'Italie. La porlion occidentale de la haute Ligurie à la Campanie occidentale et la partie voisine de la Méditerranée lui furent pendant de longs siècles absolument soumises.
Ce qui distingue surtout les Etrusques, et ce qui semble affirmer leur origine asiatique et leurs rapports avec les Phéniciens, c'est qu'à l'instar de ceux-ci, ils ne sont jamais parvenus au degré de concentration nécessaire pour former un grand peuple. L'autonomie communale fut la base de leur établissement politique. Ils créèrent, en Étrurie, douze petits centres ou cités, rappelant, par leur situation, les hauts lieux fortifiés de l'histoire biblique. Ils présentaient une force redoutable et, divisés un jour ou l'autre par leurs intérêts, ils devaient, dans leur isolement, tomber comme Sidon et Tyr, devant le premier danger sérieux. Leurs constitutions, si sages d'ailleurs à d'autres points de vue, et présentant un progrès réel, ne les sauvèrent pas. La civilisation étrusqne, connue en partie seulement, fut, à en juger par les monuments qu'elle a laissés, la plus remarquable et la plus agréable de l'antiquité. Et, bien que l' amour-propre national ait fait passer sous silence tous les bienfaits que le peuple en a reçu, c'est à elle que les Romains durent les qualités qui les distinguèrent et les notions gouvernementales qui leur permirent d'étendre si loin leur empire. En somme on peut presque dire des Etrusques que, par les défrichements qu'ils opé-
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rèrent, les marais qu'ils comblèrent, l'agriculture qu'ils portèrent si haut, par leur industrie et leurs arts, ils firent la richesse de l'Italie; tandis que par leurs lois religieuses ou civiles ils créèrent la force et la sagesse relatives de ses habitants.
Aussi, pour représenter cet ensemble des races principales, le tableau ethnographique de l'Italie permet de constater, dès l'origine de l'histoire, la présence, sur la côte occidentale, de Ligures qui, par conquêtes, descendent jusqu'à la Campanie; de Sicanes dans le sud ainsi qu'en Trinacrie et de Gaulois, mélangés de Celtes, s'étendant du Piémont et de la Lombardie jusqu'au golfe de Tarente. Plus tard les Gaulois furent repoussés dans la partie centrale et les Apennins par les races venues d'IUyrie qui s'établirent sur toutes les côtes orientales jusqu'en Calabre. Ces races allèrent même en Sicile avec les Sicules, Enfin, les Pelages, les Hellènes, puis les Étrusques greffant sur le tout abordèrent à la côte occidentale, y laissèrent partout des colonies, remontant dans le nord, jusqu'aux limites de l'Ombrie d'une part et de la Ligurie de l'autre. Tel est le cadre où devait se développer la puissance romaine.