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CHAPITRE III

De quelle race étaient les Romains qu'une {laiterie rétrospective désigna comme les plus purs des Aryens? Ils sortirent un peu de toutes les races qui peuplèrent l'Italie centrale, mais surtout des Ombriens; car, formés par une bande d'aventuriers dont une partie Étrusques, une partie Sabins et Latins, ils appelèrent à eux tous les déclassés plus ou moins expulsés des territoires voisins. Lorsqu'ils étendirent leur pouvoir en dehors de l'enceinte de leur ville située à la jonction des frontières des pays étrusques, latins et sabins, ce sont les deux derniers de ces peuples, descendant des Ombriens, qu'ils s'annexèrent en plus grand nombre. D'autres historiens ont affirmé que les Romains venaient de la race véritablement autochtone de l'Italie ; et l'orgueil national a toujours soutenu cette tradition sans en fixer sérieusement l'origine. Pour eux Sabins ou Latins pouvaient être des autochtones ; car ces narrateurs ignoraient les événements antérieurs à la fondation de Rome et ne pouvaient remonter de sept ou huit siècles en arrière. Où auraient-ils cherché d'ailleurs

quelques points de ressemblance entre les Romains, généralement de teint mat et de chevelure foncée? Ce n'est pas avec les Gaulois qu'ils connaissaient, dont la peau était d'un blanc rosé et les cheveux blonds ou roux. Ces historiens ne se rendaient pas compte que les Ombriens étaient composés de Celtes à la peau brune, aux cheveux foncés, bien que de type brachycéphale et qu'ils se trouvaient joints aux habitants antérieurs, aux Ligures plus bruns qu'eux et dolichocéphales. Ainsi le type gaulois récent, celui de quelques bandes nouvellement arrivées et que des chefs avaient amenées comme élite à la conquête de l'Italie, fut peu à peu effacé. Depuis, toutes les annexions n'ont fait qu'affirmer le type brun des Romains ; elles n'ont conduit qu'à des mélanges avec des races, peut-être sémitiques, peut-être kouschiles, au teint légèrement brun, comme les Pelages ou les Hellènes.

Quoi qu'il en soit, Rome, cette ville appelée à de si hautes destinées, fut fondée en 753 avant notre ère, par Romulus, descendant plus ou moins reconnu des rois d'Albe, petite bourgade du Lalium.

D'une valeur égale à son manque de scrupule, ce vigoureux lutteur appela à lui tous les déclassés. En traçant les limites de son camp, il désigna la place de la première enceinte de la plus célèbre ville de la moitié du monde. Ce point de départ obtenu, il devint l'ennemi de tout exclusivisme, il ouvrit les rangs aux peuples vaincus qui lui avaient donné des gages suffisants de soumission. C'est ainsi que ses sujets bénéficièrent d'une fusion de sang nouveau et des progrès que la civilisation, soit morale, soit matérielle,

faisait autour d'eux. Aux dieux mêmes des vaincus les Romains ouvraient leur Olympe, voulant que chez eux les annexés crussent n'avoir pas changé de nationalité ; et justifiant cette belle expression de Montesquieu parlant des prisonniers de guerre : « Borne prenait des esclaves et les renvoyait Romains. »

Les conséquences de la concentration d'éléments aussi divers que ceux qui contribuèrent à former la population de Rome pendant la période royale furent, à côté de la nouveauté du pouvoir pris par le fondateur, la présence dans les mœurs, dans les usages, comme dans les différentes constitutions par lesquelles les Romains réglementèrent leur société naissante, des mœurs, des usages et des lois de tous les peuples du voisinage. Peu importe que ce soit Numa Pompilius, Ancus Martius ou Servius Tullius qui ait été leur véritable législateur ; ce qui intéresse le plus l'humanité ce n'est pas de savoir quelle est la véritable Égérie qui leur a donné ses conseils, ou quelle est celle des nations voisines qui leur a fourni les bases de leur état social, mais bien de connaître les grandes lignes de cet état social même.

Ce qu'un historien doit considérer lorsqu'il cherche à se rendre compte d'une civilisation éteinte, c'est la connaissance des croyances et des pratiques religieuses qui ont aidé à celte civilisation. Or, dans le cas particulier des Romains, l'étude amène à constater que la religion avait un empire dont les prêtres usaient, parfois jusqu'à la barbarie ; et cependant le peuple, affreusement superstitieux, n'était pas religieux dans le vrai sens du mot, il ne se prêta

jamais à une domination purement théocratique.

C'est un fait constant, saillant et plein d'intérêt dans la philosophie de l'histoire originelle, que des deux éléments, guerrier et théocratique, le premier dominait d'autant plus que la période de migration d'une race était plus longue et plus accidentée, et que le second appartenait plus particulièrement aux époques et aux nécessités d'une concentration tranquille, dans un territoire défini.

Le premier besoin, pour tout peuple qui émigré, bien qu'ayant l'idée de l'existence de Dieu, c'est la confiance dans le chef qui le guide. Plus longtemps et plus fortement ce besoin se fait sentir, plus on constate, à l'arrivée de ce peuple dans le pays qu'il doit occuper définitivement, une formation politique en tribus ou en clans. C'est une sorte de constitution où le client marche derrière le patron et dans laquelle l'élément théocratique est mis au second plan. C'est qu'alors la seule passion de conquérir, de vaincre, de jouir des biens acquis par la force, d'échapper à des dangers sans cesse renaissants, pousse les hommes à obéir au plus digne. Ils mesurent leur soumission à la responsabilité de celui qui les mène. La tendance des esprits vers les choses divines ne cesse pas pour cela d'exister; mais elle cède le pas aux intérêts ou aux appétits immédiats. L'idée religieuse a toujours sa valeur, mais la masse entend qu'elle ne vienne qu'au second plan et qu'elle n'entrave en rien l'action dirigeante. Les représentants du sentiment religieux existent presque partout dans l'antiquité ; mais ils

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doivent marcher en accord parfait avec les chefs de guerre. Quelquefois la prérogative de représenter le sentiment de la religiosité incombe aux chefs politiques eux-mêmes; mais tant que les peuples marchent, bien qu'elle remplisse certains cœurs, cette religiosité est un accessoire qui ne fait que sanctionner les actes. Ces deux éléments de toute constitution humaine se sont trouvés chez les descendants de Japhet gagnant l'Occident, quelle qu'ait été la longueur de leurs migrations. Ils continuèrent d'agir ainsi tant qu'ils virent du pays devant eux, tant qu'ils eurent conscience de n'être pas arrivés au bout du chemin, tant qu'ils ne se heurtèrent pas à la mer infranchissable, ou tant qu'ils durent se défendre contre des émigrants incessants ou des voisins nouveaux. Ils mirent ainsi de longs siècles pour se créer une organisation stable.

Les Celtes, qu'ils soient ou ne soient pas descendants de Japhet, et après eux les Gaëls, Kymris ou Belges, appartiennent à la catégorie des peuples qui marchèrent derrière leurs chefs de famille ou chefs de guerre. Ils sont même très vivaces ; mais c'est seulement lorsque les dernières migrations kymriques et belges eurent établi solidement en Occident la prépondérance dite gauloise, qu'on vit l'élément religieux prendre avec les druides une influence souvent dominante. Lorsque les Celtes, conduits ou poussés par les Gaëls, pénétrèrent en Italie pour la première fois, la prépondérance sacerdotale n'existait pas chez eux. Ils suivaient toujours leurs chefs politiques ou guerriers. C'est à cette habitude d'accepter l'au-

torité et la direction des chefs de tribus ou de clans que sont dues les nombreuses migrations, en sens inverses, qui amenèrent ou ramenèrent les Gaulois en Italie, sur les bords du Danube et jusqu'en Grèce et en Asie Mineure. Leurs masses, qui s'étaient heurtées aux flots de l'Océan, durent, par une sorte de mouvement réflexe, chercher sous d'autres cieux leur place au soleil. Ce fait explique, et pourquoi les peuples italiens, venus originairement du nord et de l'ouest, et particulièrement les Ombriens, les Latins, les Sabins, les Romains eux-mêmes, étaient divisés en tribus, en clans, en familles obéissant à des chefs politiques; pourquoi aussi les fonctions sacerdotales étaient chez eux dévolues, non à une classe particulière de la nation, mais aux chefs euxmêmes ou à des délégués spéciaux. A Rome on était souverain pontife de sa famille; mais pour l'État, on était nommé, on ne naissait pas pontife. Le chef de famille était, chez lui, le chef de prière ; mais la classe sacerdotale n'existait pas. Le pontificat officiel constituait une sorte de charge, d'abord plus honorifique que réelle, mais qui, bientôt, étant donné le jeu des augures, auquel le peuple ajoutait foi, changea de nature et devint surtout une fonction politique.

Dans le principe il y eut à Rome deux formes religieuses : l'une, celle de l'aristocratie, c'est-àdire celle des chefs, basée sur la direction auguriale empruntée aux Étrusques avec leurs livres sibyllins ; elle était inaccessible au peuple, elle servit à dominer par la terreur ou la superstition ; l'autre,

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celle des classes inférieures, n'avait aucun caractère défini. Celte dernière sorte de fétichisme était la déification de toutes les forces favorables ou nuisibles de la nature. Empruntée aux peuples latins ou sabins, laboureurs, pasteurs ou guerriers, mais de mœurs essentiellement simples, elle était naïve elle-même et tendait surtout à la déification du bien, pris dans le sens de bonne chose, de chose utile ou agréable. Toute gracieuse, elle peuplait les bois et les campagnes de nymphes, de faunes et de satyres; mais elle ne fut jamais pratiquée, soit pour plaire aux dieux, soit dans l'espoir d'un plus parfait accomplissement des devoirs de la vie. Elle admettait bien l'existence et la survivance de l'âme, mais elle regardait celle-ci comme une sorte de seconde nature corporelle amoindrie ; façon de génie qui continuait à s'intéresser aux choses de la terre, mais toujours dans un but pratique. Aussi, dans la vie romaine, pas d'enthousiasme, jamais d'élan; et l'art, lorsqu'il commença à exister, fut un métier. Les poètes chantèrent les plaisirs des champs, les beautés de la nature, les querelles des dieux ou des hommes ; les espoirs éternels, jamais!

Les Romains étaient tellement utilitaires et si peu spiritualistes, que, rejetant même l'idée d'un dieu unique, Tinia, l'âme du monde, qu'auraient adoré les Étrusques, ils admirent Saturne, le temps présent, ayant détruit son père le temps passé, et mangeant ses enfants, les temps à venir, pour qu'ils ne le remplaçassent pas. Saturne passait pour avoir introduit le premier la civilisation dans le Latium.

Poursuivi par son fils Jupiter, il parvint à lui échapper, il se cacha dans le Latium [latere). Bien plus, à leur dieu Janus qui devait secourir les guerriers dans les combats, les Romains construisirent un temple dont les portes restaient ouvertes pendant la guerre, pour qu'il pût remplir son office, et qu'on fermait en temps de paix, parce qu'on n'avait plus besoin de lui.

La théogonie latine empruntée presque en entier, dans l'origine, à l'Olympe grec des premiers temps, fut transmise par les colons tyrrhéniens ou hellènes établis sur tous les rivages de l'Italie ; elle comprenait, outre Saturne le grand semeur et Janus aux deux faces, l'àtya et l'opy*, le commencement et la fin, une série de dieux qui tous avaient des attributions tirées des tendances et des occupations habituelles du peuple. Jupiter était la lumière sans laquelle rien ne peut vivre et qui fait mûrir les moissons; Minerve réglait les travaux des champs; Mars était le printemps, le renouveau, la force de la nature; Vesta veillait sur les travaux de famille et sur l'autel de la patrie ; Vulcain était le forgeron, Diane la déesse des bois, Junon la reine des cieux, la protectrice des matrones. Tous les dieux et déesses qui au fur et à mesure de l'accroissement de la grandeur de Rome, ou des changements qu'amena dans les habitudes l'introduction complète de la civilisation grecque, surtout sous Tarquin l'Ancien, eurent leurs attributions changées. Jupiter devint le maître suprême des dieux et des hommes, Saturne resta le dieu du temps; mais

Minerve fut la sagesse, Mars la guerre, Vesla le flambeau de la pairie. Cybèle, Vénus, Mercure, Bacchus, Neptune, furent bientôt adjoints à l'Olympe figuré sur la terre romaine. Chez ces mêmes Romains, superstitieux par excellence, mais non religieux, une seule divinité ne changea jamais de nature ou d'obligations ; c'est la déesse, la Fortune, qui, voulant se fixer à Rome, ôta ses ailes en y entrant. Tant qu'il y eut un Romain, et dans quelque temps que ce fût, la Fortune eut son temple dans la capitale ; et quand le dernier Romain ne put lui élever de monumeAt de pierre ou de bois, c'est à elle que, comme triomphe final, il ouvrit son cœur. Fortune, hasard, chance, c'est toujours elle qu'il invoque et qu'il cherche à détourner de son ennemi. La Iettatura prit naissance à Rome et s'y fixa. On pourrait même dire que les Romains n'ont jamais eu d'autres déités que la Fortune; car les attributions dont ils dotaient leurs dieux tendaient toutes à leur procurer, sous une forme quelconque, les dons mêmes de la Fortune, c'est-à-dire le bienêtre, la richesse et la victoire. Les vertus mêmes n'étaient chez eux que des moyens d'arriver à certaines satisfactions glorieuses ou matérielles. Suivre plus loin la liste des divinités romaines n'est guère possible. On irait depuis Ter orna, la déesse des fleurs et de la joie, jusqu'aux nymphes des bois, jusqu'aux dieux particuliers de chaque famille, aux dieux lares de chaque individu. Ce serait vouloir s'égarer dans la foule. Les Mânes mêmes, ou âmes des ancêtres, avaient droit à une

sorte de culte qui, à la gloire des Romains, n'était ni le moins sérieux ni le moins suivi. L'exemple des ancêtres qui ont bien mérité de la famille ou de la patrie ne saurait être inutile au maintien dans le droit et dans l'honneur des générations nouvelles. Malheureux les peuples dont les familles n'ont pas d'histoire !

A part cette réserve particulière, l'envie, l'âpreté du gain et la superstition furent les grands signes dislinctifs du caractère romain ; ce peuple poussa même ces vices si loin, qu'il en fît, on ne peut pas dire des vertus, le mot serait impropre, mais l'origine, la raison de qualités sérieuses. L'envie devint l'amour de la gloire, entraînant le patriotisme, la vertu militaire, l'obéissance ; l'âpreté du gain fit désormais la bonne administration introduite dans les affaires de l'État comme dans la famille; la superstition enfin devint la crainte incessante de déplaire aux dieux. Si l'on n'avait pas tourné la difficulté en faisant des dieux auxquels plaisait tout ce qui déplaisait à d'autres dieux, cette crainte eût é(é certainement la raison de qualités de l'ordre le plus élevé, intervenant dans tous les actes de la vie et faisant le fond d'une religion à laquelle la soyljlure de Fâme importait peu, pourvu qu'elle ne se présentât pas devant les dieux avec des mains sales et une toge maculée.

La division de la nation en classes n'existait pas dans le principe puisque les premiers Romains, compagnons de Romulus, également brigands, étaient naturellement tous égaux ; mais bientôt, ces

mêmes déclassés, s'étant annexé quelques tribus voisines, sentirent le besoin de rester en tête. Ils se proclamèrent eux-mêmes aristocratie, et firent, revenant aux errements des peuples voisins, des annexés attachés à la culture des terres, la classe populaire ; ils prirent sous leur protection particulière telle ou telle partie de leurs sujets. Aussi, lorsque Rome et son territoire furent devenus un petit État, et que les guerres successives entraînèrent les annexions des villes et des territoires voisins, la similitude des constitutions permit l'entrée dans l'État de ces organisations sociales toutes faites et en grande partie semblables. Ce mélange offrit même des facilités très grandes pour terminer les différends. On stipulait dans les traités définitifs, que l'aristocratie annexée ferait désormais partie de l'aristocratie romaine et la plèbe de la plèbe romaine. Aussi, lorsque la royauté fut solidement établie, trouva-t-on la nation classée en tribus, lesquelles tribus divisées en dix: curies formées ellesmêmes de dix décuries; classification à la fois politique, militaire et territoriale. Chaque tribu renfermait un certain nombre de familles principales ou gentes auxquelles se rattachaient de nombreux égaux ou clients urbains et ruraux.

Ces gentes n'étaient pas toutes la descendance d'un même chef, mais le résultat d'une sorte d'alliance en vue d'intérêts communs, dans un but de protection efficace. Chacune portait un nom particulier, celui du chef que les clients conservèrent tant que dura la puissance romaine; cette distinc-

tion fui, après le tilre de citoyen, celle dont les Romains se sont le plus enorgueillis. En échange de la protection que le patron devait partout et toujours à son client, celui-ci participait aux dépenses du chef de gentes, à la dot même de ses enfants; et, pour la guerre, s'enrôlait sous sa bannière. Plus tard, avec l'extension de la puissance romaine, ce sont des villes, des provinces entières qui réclamèrent la protection des grandes gentes; mais bientôt ce lien ne sera plus que nominal. Les chefs des gentes, seniores, sénateurs, formaient le conseil à la fois du roi et du peuple patricien, en empêchant que rien de contraire à la constitution ne fût présenté au vote de l'assemblée des curies.

Ainsi fut naturellement formée cette grande organisation sociale romaine, basée sur l'existence d'une aristocratie. Malgré de si dures attaques, cette aristocratie, après avoir fait la force de l'État tant que la résistance aux principes démocratiques lui fut possible, malgré les guerres civiles ou étrangères presque permanentes, malgré toutes les corruptions et les tyrannies les plus odieuses, conserva encore un certain privilège, à douze siècles de distance.

Certes, un état social absolument aristocratique est loin d'être le meilleur qu'on puisse désirer; mais il faut reconnaître qu'une aristocratie largement perfectible est la nécessité première d'une bonne constitution. Il faut, et en cela les lois qu'adoptèrent les Romains portent un incontestable ca-

chet de sagesse, il faut, pour qu'un État soit fort, qu'il s'appuie sur une organisation conservatrice dont une aristocratie, où les rangs s'ouvrent à tous les mérites, soit la condition nécessaire. Malheureusement les Romains n'ont pas assez compris cette vérité; et, lorsque la royauté n'exista plus chez eux, ces portes qu'ils ne voulurent pas ouvrir ont été forcées.

Le roi, élu par l'assemblée patricienne des curies, commandait les armées, avec un pouvoir absolu hors la ville. Il exerçait les fonctions de grand prêtre et de grand juge. Il commandait directement aux étrangers qui ne faisaient pas partie des curies, à la plèbe qui ne jouissait ni de droits civils ni de droits politiques, qui dans le principe n'habitait même pas dans l'enceinte de la cité, mais cultivait les terres appartenant au peuple romain et pouvait exercer différents métiers dans Rome même. La garde du roi était choisie parmi les familles patriciennes les plus riches et les plus qualifiées. Elle donna naissance à l'ordre des chevaliers, qui devaient plus tard tenir une grande place dans l'État.

L'organisation de celte aristocratie se consolidait par là même qu'elle ne pouvait contracter mariage avec les plébéiens et qu'elle se réservait l'exercice de toutes les magistratures dont le patronage était la base ; elle gardait aussi un caractère facilement admissible pour les masses et de nature essentiellement durable. lien fut de même pour la religion dont les ministres n'étaient pas une classe de la société ; les prêtres se recrutaient dans l'aristocratie, surtout

chez les chefs de clans. C'est à ces institutions que les Romains furent redevables de leurs premiers siècles de gloire. Plus tard, l'époque où les institutions démocratiques, dont l'aristocratie n'avait pas su prendre à temps la direction, devinrent un contrôle et conquirent force de lois, coïncida avec une période d'affaiblissement. Rome ne s'en releva qu'au moment où aristocratie et démocratie, poussées par la nécessité, sentirent le besoin d'une union qui, du reste, ne résista pas indéfiniment aux grands succès qui en furent la conséquence.

Il semble qu'à l'origine Rome ait été moins une cité fondée sur des bases ordinaires qu'un grand camp, ayant toutes les institutions militaires. N'at-elle pas, en effet, un chef suprême, le roi, un conseil de guerre composé de tous les chefs ou sénateurs, une division en légions, en régiments, en bataillons? Pour vivre, il fallait cultiver la terre autour du camp ; chaque corps d'armée eut sa part du territoire, le régiment trouva la sienne, et dans celle du régiment, le bataillon. Quant aux traînards, aux prisonniers, aux vaincus, on les laissait au dehors cultivant chaque part, jusqu'au jour où, devenant par leur nombre une force véritable, pour qu'ils ne soient plus un danger, on leur ouvrait les portes de la cité. Élevés au rang de plébéiens, ils apportaient leur concours au développement de la chose publique et leur contingent à l'armée.

Telle est l'organisation qui maintint toujours ce peuple en armes et le conserva prêt à répondre à l'ennemi.

Ce qui ressort de l'apparition des Romains sur la scène du monde au point de vue de la philosophie de l'histoire, c'est qu'ils ont donné l'exemple d'un État construit avec l'obéissance à la loi et le respect absolu de la hiérarchie. C'est ù, ce respect (l'individu se sentant citoyen libre) pour toutes les supériorités légales ou naturelles que les Romains durent leurs succès éclatants. Celte application à la vie civile, à la discipline et au respect forma un progrès des plus sensibles dans les institutions humaines. L'histoire orientale nous a montré des peuples courbés sous le joug de fer, et l'histoire des Grecs nous a faitcontempler des citoyens libres mais ignorants et dangereux dans leurs libertés, détruisant eux-mêmes leurs meilleures institutions ou chassant leurs grands hommes par envie, ingratitude et haine stupide de toute supériorité. Pour la première fois, l'histoire nous fait voir, chez les Romains, des hommes libres, faisant abstraction de leur volonté et respectant ce qu'ils ont une fois reconnu respectable, non seulement dans la vie publique, mais encore au foyer domestique.

La reconnaissance officielle de la propriété élevée à la hauteur d'un dogme fut une des causes principales de la grandeur romaine et la meilleure de toutes les raisons du sacrifice de l'intérêt particulier àcelui de l'État. L'homme, en effet, déployait bien plus de patriotisme en faveur d'un gouvernement qui assure la stabilité des choses, l'avenir de ses enfants, de sa famille, de lui-même, qu'en faveur de l'intérêt personnel du citoyen.

Tant que les Romains restèrent Romains, c'est-àdire, tant que l'élément étranger n'eut pas changé leurs institutions ou corrompu leurs mœurs, on retrouve dans leur caractère les traces de vigoureux défauts, mais aussi de vertus puisées chez les vieilles bandes barbares, conquérantes du Nord. Les corruptions de l'Orient n'ont pas encore souillé les Romains. Ce n'étaient ni les Aspasie ni les Arsinoé qu'on chantait chez eux, [mais les Lucrèce et lesCornélie. Rien n'explique mieux leur prospérité que la vénération de la vie de famille et le respect de l'autorité paternelle qui conduisent à ce que la cité, l'État, ne soient qu'une famille agrandie.

Avec une semblable constitution, un écueil était à craindre : l'anéantissement de l'individualité dans l'État. C'est le mal dont mourut Sparte ; mais les Romains, plus habiles que les Spartiates, en donnant au père toute puissance sur ses enfants, laissèrent l'éducation à la famille. Ils firent des hommes libres, aux aptitudes diverses, où s'accumulait la science particulière de plusieurs générations, au lieu de créer des citoyens taillés tous sur un même modèle, et tous plus ou moins esclaves d'une théorie plus que contestable.

En étudiant la constitution romaine on trouve une disposition datant peut-être de l'origine de la royauté, et subsistant à la suite des réformes de Servius Tullius; elle peut être comprise dans les principales causes de la grandeur des Romains : le service militaire n'était dû que par les citoyens possesseurs du sol à un titre quelconque. L'impôt

du sang n'était pas demandé à la classe des pauvres qui ne tiraient pas leur vie de la patrie même. Pour défendre l'État, il fallait avoir intérêt à le faire ; il fallait que la chose publique fût votre chose. C'est le vieux droit très fort et très intelligent que les barbares avaient conservé, c'est le principe absolument contraire à l'emploi des mercenaires. Avec ce système, moins nombreuses sont les armées, mais combien meilleures elles sont! Quelle différence entre leurs efforts et la lâche mollesse des armées qui n'ont pas de patrie ! Si les Romains furent presque toujours vainqueurs, si, parfois vaincus, ils eurent cette ténacité, cette persévérance qui leur assurait le succès en dernier ressort, c'est en grande partie parce qu'ils combattaient pour leurs lares, contre des soldats recrutés à prix d'or ou des hordes esclaves indifférentes les unes aux autres, n'ayant pour mobile que le lucre ou la terreur. Leur législateur avait compris que le mercenaire n'est pas seulement l'étranger qu'on recrute au hasard, mais l'indigène qui n'a pas sa place au soleil de la patrie ; aussi voulut-il que cet élément dissolvant n'entrât dans le rang et dans la volalion civile, que lorsqu'il aurait un foyer à défendre ou une cause nationale à soutenir.

Le cens, première institution démocratique combinée avec la prépondérance de l'aristocratie, fut, malgré certaines lacunes inévitables, la base absolument équitable de la constitution octroyée, dit-on, aux Romains par Servius Tuilius ; celui-ci comprit admirablement que, pour que Rome restât romaine,

il fallait qu'on n'y vît jamais se produire l'inénarrable folie de faire voter les impôts ou les décisions intéressant la chose publique, par des gens pour lesquels la possession d'une part de la patrie n'existait pas, car bientôt ilsn'auront qu'un désir, condamner ou ruiner, pour s'enrichir à leur tour.

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