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CHAPITRE III

Dans l'ensemble du grand œuvre la philosophie n'est pas tout ; et nul ne peut se rendre compte des progrès éminents de l'esprit humain en bornant ses recherches à celle élude ; il y a, à côté de la philosophie, d'autres sciences qui aident énormément à comprendre la création et à en déterminer les lois. Examinons donc ces travaux qui, admirablement faits, par des hommes remarquables, ont produit des idées saines, ont aidé, par l'observation et l'expérimentation, à des découvertes qui rapprochent de plus en plus l'homme de son créateur.

Chose rare : dans une famille, celle des Jussieu, cinq de ses membres furent botanistes éminents et firent partie de l'Académie des sciences ; par mille soins donnés à leurs travaux, ils établirent le Muséum d'histoire naturelle, ensemble de collections qui forme un des établissements les plus utiles à la science. Leur grande valeur est d'avoir découvert : et la subordination des caractères distinctifs dans les plantes organisées et la distribution des végétaux en familles naturelles. Ils divisèrent les plantes

en acotylédones, monocotylédones et dicotylédones. Pour ceux qui ne s'occupent pas de botanique, ces divisions n'ont l'air de rien et, cependant, cette classification trouvée par les Jussieu est au contraire un solide point de départ. Ils découvrirent les lois qui embrassent tout ce qui vit et qui montrent, pas à pas, la marche que le Créateur a ordonnée.

De même, il est peu de gens qui aient laissé une renommée égale à celle de Ferchault de Beaumur. Parmi des sciences nombreuses, deux ont assuré sa gloire : la physique et l'histoire naturelle. Pour la première il augmenta sensiblement l'utilité du thermomètre, dont son nom, justement inscrit sur ces instruments, indique une valeur de degrés dont on se sert encore aujourd'hui. On peut dire de Réaumur, qu'en industrie chacun de ses pas a laissé sa trace. Il a découvert aussi l'art de refroidir certains éléments de la nature par leur mélange avec certains autres. C'est l'origine de bien des décou vertes chimiques. Mais ce que la mémoire de Réaumur a surtout le droit de réclamer, ce sont, dans la seconde des grandes sciences qu'il cultivait, ces admirables travaux, non seulement descriptifs, mais qui indiquent les fonctions végétales ou animales et la valeur des éléments organiques après leur emploi. C'est une sorte de physiologie générale qui fait mieux saisir les combinaisons différentes employées par la nature, et l'ordre dans lequel ces combinaisons sont aujourd'hui retrouvées. Entre autres découvertes de ce naturaliste, on peut citer ce fait dont la géologie et la géographie reconnais-

sent la véracité, que les coraux ne sont pas des plantes devenues inertes et solides, mais des animaux qui, l'un élayant l'autre, arrivent à former, par la multitude de leurs cadavres, des continents entiers.

À l'époque de la grande formation des sciences dont nous essayons de donner une idée, en passant en revue les œuvres des vrais grands hommes, à côté du Suédois Linné, qui fut un des premiers classificateurs en histoire naturelle et qu'on appelait le Pline du Nord, il en est un qui, comme cela s'est quelquefois vu depuis, quoique membre de l'Académie des sciences, a été reçu, avec bonheur, membre de l'Académie française : c'est le naturaliste Leclerc, comte de Buffon. On peut être tout dans ce monde, mais il existe bien peu de personnes assez profondément intelligentes pour contempler la nature dans son immense développement et rendre ses observations de manière à ce qu'elles soient, pour les générations futures, un excellent modèle. Buflbn en était là ! Il a été l'historien de presque tout ce qu'on voit, le chercheur de tout ce qui était, et il a tout décrit de façon à fixer et à charmer l'attention ; il a même énoncé toutes les pensées de haute philosophie que ses travaux si prolongés lui inspiraient. Ayant beaucoup remarqué, il a conçu l'idée d'un plan général, il a cherché la structure des êtres que commençait à démontrer Daubenton, son préparateur et son ami, et comment les effets de leur organisation s'accomplissaient. Là il s'est heurté à la philosophie ; et, chose ex-

traordinaire, il s'est presque rendu à l'opinion de Descartes, admettant que l'animal est une sorte de machine admirablement établie. C'est vrai, c'est forcé, il ne peut pas en être autrement ; malheureusement pour lui, il n'a pas su le démontrer. Il y a à cela une preuve irrécusable, incontestable, avec laquelle la philosophie vient au secours de l'histoire naturelle, et qu'il ne put reconnaître : Si l'animal pensait, il aurait en lui ce à quoi les efforts se portent pour qu'une idée surgisse, c'est-à-dire une âme. Or, depuis qu'on en cherche une chez les animaux on ne l'a pas encore trouvée. Buffon avait bien l'idée de laisser l'animal aux combinaisons matérielles ; mais les conséquences du raisonnement l'ont effrayé. Il avait comme Descartes une pensée vraie, mais il n'a pas osé l'émettre.

Il serait bon, très bon, de s'étendre davantage sur les célèbres ouvrages de Buffon, de décrire son œuvre connue sous le nom d'Histoire naturelle, ou bien encore de s'arrêter aux puissantes don-

nées des Epoques de la nature ; mais ce travail s'étendrait trop et sortirait de cette légère revue des progrès scientifiques. On peut rappeler simplement, en quittant les travaux de Buffon, comment cet illustre auteur charma la haute société de son temps, en l'initiant à une science qu'elle ignorait presque absolument : l'art de bien cultiver. Il a su montrer que l'agriculture, loin d'être une occupation du bas peuple, était au contraire un cadre où bien des découvertes devaient naître et dont la direction serait une gloire et une preuve d'intelli-

gence pour le grand seigneur qui consacrerait ses labeurs à la perfectionner.

Cette marche indiquée par Buffon montre aujourd'hui les progrès réalisés et l'avancement des connaissances agricoles. En faisant mieux connaître les lois naturelles, elle démonlre quelle base véridique et palpable elle donne à la philosophie.

En histoire naturelle, après Buffon, viennent par rang d'âge Lamarck et Lacépède. Le premier s'appelait de Monet de Lamarck, homme de noblesse, soldat et brave, ce qui ne l'empêcha pas de changer un jour ses épauletles contre la plume d'un zoologiste distingué dont les travaux sur les coquilles fossiles furent si utiles à la création de la paléontologie. Il fut naturellement une sorte de prédécesseur de Charles Darwin. Il nia la fixité des types organiques et proclama le changement continu et indéfini. Leurs théories furent à peu près les mêmes, sans que cependant Lamarck ait absolument fait comme Darwin, qui confondait complètement l'instinct et l'âme; il ne savait pas voir que l'instinct est un effet des relations de la matière avec elle-même, et enchevêtrait la spiritualité dans ces évolutions. Ce dernier savant a placé la volition à côté de la sensibilité! Le second Français que nous venons de citer, c'est de Laville, comte de Lacépède. A la position de militaire de cour, il fut assez sage pour préférer bien vile l'étude des grandes sciences. Il fut le successeur de Buffon et passa une partie de sa vie à contempler les reptiles et les poissons. Ce fut une occupation telle, que la triste révolution l'oublia

presque; lui-même oublia aussi un peu trop la monarchie. L'empire, du grand et bon savant, en fît un président du Sénat. Tout cela ne l'empêcha pas de pencher en 1814 vers le roi, puis vers l'empire encore et, en fin de compte, vers la monarchie de 1815. Sa science était grande, mais n'était pour lui qu'un accessoire.

On n'en dira pas autant des deux personnages, Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire , dont l'histoire naturelle fit la grande gloire et qui tiennent dans le monde scientifique, à propos des découvertes et des raisonnements qu'on cherche à exposer ici, des places de premier ordre.

Prenons donc Georges-Dagobert Cuvier et regardons quelles sont les idées traitées par un pareil homme. Dans sa jeunesse, ne connaissant que les travaux de Buffon et de Linné, mais parfait observateur de tout ce qu'il voyait, il jeta les bases de la zoologie et des classifications qu'elle comporte. Plus tard, introduit au Muséum et placé à l'anatomie comparée, il donna à la physiologie un développement qui expliqua bien des phénomènes de la vie. C'est en travaillant sa grande Anatonne comparée, qu'il arriva, par des points de ressemblance des animaux, à établir une classification qui fait tant d'honneur à son génie. Ce sont ses élèves, Duméril et Duvernoy, qui en ont donné connaissance au public.

Cuvier disait : « Tout être organisé forme un ensemble, un système unique et clos dont les parties se correspondent mutuellement et concourent à la

même action définitive par une réaction réciproque. Aucune de ces parties ne peut changer sans que les autres changent aussi ; et, par conséquent, chacune d'elles, prise séparément, indique et donne toutes les autres. » Ainsi l'anatomie ou la dissection démontrera ce que sera la physiologie ; et un des premiers organes parfaitement anatomisé indiquera dans quelle classification sa physiologie doit être comprise. C'est là, pour l'histoire naturelle, un grand intérêt descriptif. Il y a cependant encore certaines corrélations qui peuvent faire varier les classifications ; mais alors, ces points étaient scientifiquement à peu près nuls; et si aujourd'hui on pense, en certains cas, reconnaître leur existence, c'est qu'on entrevoit des conditions nouvelles et inappréciables alors pour l'anatomiste. Ces conditions doivent être telles qu'un organe ou une sécrétion étant affectés plus ou moins par certains mélanges de milieux ou même certaines combinaisons gazeuses, la matière n'étant pas toujours la même, peuvent être saisis par elles de différentes façons dont, dans quelques cas, la production sera des constitutions variées ou l'instinct pouvant être amené à tout son développement. Ainsi deux organes semblables en anatomie étant affectés par un même milieu, peuvent l'être de tant de manières que des deux animaux auxquels ils appartiennent, l'un ira à droite tandis que l'autre ira à gauche. C'est-à-dire qu'il entre, dans la combinaison première de ces deux organes qui paraissent les mêmes, des éléments correspondant différemment aux éléments du milieu dans lequel ils vivent.

LES CHrTES EFFACÉES PAR LES SCIENCES. 491

Il faul donc que la classification naturelle soit étudiée, non seulement par l'anatomie, mais par une sorte de chimie qu'on ne connaît pas bien encore et qui servira à décrire sainement, non seulement la physiologie, mais l'instinct même.

Pour les animaux, rien n'est plus curieux ; mais pour Thomme il y a encore une influence que nul ne peut nier et qui servira, sinon à établir sa classification, ce qui n'est pas nécessaire dans ce cas, du moins à aider à ce que ses organes soient mêlés salutairemenl. C'est-à-dire qu'on puisse faire entrer en ligne de compte l'influence que les décisions de l'âme ont sur le développement parfait des organes. Dans ce genre, ce que les animaux n'ont pas, tout homme le possède et une entente de ce que les organes matériels désirent, combinée d'après les influences de l'âme, peut conduire ou laisser aller les organes à des combinaisons qui ne sont pas propres à leur essence elle-même. Ce sont les sentiments justes de l'âme auxquels on doit ouvrir la route chez les enfants pour qu'ils se conduisent convenablement et mènent plus tard leurs descendants dans des conditions justes et bonnes, toujours les plus hygiéniques de la vie.

Pour revenir aux lois qu'a reconnues l'érudit qui nous occupe en ce moment, lois qui, sagement employées, conduisent à la connaissance à peu près complète de ce qui est, remarquons qu'elles remplissent le désir du Créateur, que connaissant nos fonctions organisées, le résultat en soit de nous laisser entrevoir dans la nature d'autres champs d'étude.

Ainsi la géologie devenant, pour Cuvier, chaque jour plus intéressante, Ta conduit par des changements de genres, de races et d'espèces, à chercher les grandes bases de la classification géologique et à émettre celte idée qu'il ne put jamais publier, la mort venant en empêcher la rédaction, que sans doute il eût écrite ainsi : Influence des résultats des problèmes scientifiques récemment découverts sur les progrès et le développement de la création. Une pareille diction eût donné une assise solide à la civilisation moderne. Aussi, si jamais l'administration de la ville de Paris fait son devoir, à côté de l'église du Sacré-Cœur de Montmartre elle devra créer le collège de Cuvier qui sera le point de départ de naturalistes d'autant plus distingués que le terrain même sur lequel celte institulion s'élèvera sera le premier où ce grand savant a trouvé les éléments de sa paléontologie.

Si je me permets de parler ici de théories nouvelles, en cherchant leurs points d'appui dans des données philosophiques autres que celles que les naturalistes ont demandées jusqu'ici aux sciences exactes, qu'on veuille bien me le pardonner. Ce qui m'y a encouragé, c'est qu'il y a là, je crois, des vérités grandes, auxquelles on n'était pas encore parvenu et qui, pour les différentes parties de l'univers, viennent d'être si sagement examinées ou traitées par des hommes érudits, que je prends la liberté de les suivre. Pour l'une d'elles, Cuvier se trouve scientifiquement l'ennemi de son ancien ami Geoffroy Saint-Hilaire; ils traitent différemment les effets de

la création que tous deux regardaient comme parfaite. L'un dit : les animaux sont créés pour l'œuvre qu'ils ont à remplir dans ce monde ; s'ils ont des ressemblances elles ne sqnt nullement nécessaires et simplement accidentelles. L'autre lui répond : ces ressemblances sont au contraire les preuves que les animaux se rapprochent d'un type sur lequel ils ont été formés ; ces séries se ressemblent par leur point de départ, et en étudiant ces connexités, en les remontant, on doit arriver à l'œuvre divine.

Je n'ose presque pas prendre ma plume en présence de ces jugements; mais, si le désir d'exprimer ce que je crois être la vérité me fait vaincre mon hésitation, que le lecteur veuille bien m'excuser. J'ai déjà dit dans les grandes raisons de cet ouvrage, en exposant ce que je crois être la réalité créatrice: Dieu a fait si admirablement son œuvre que, dans les différents milieux qui ont existé, les combinaisons se sont produites et les espèces en sont nées. Ces milieux ont donné à chaque espèce sa nature, sa conformation, ses éléments composés de gaz ou de produits de gaz accumulés. Il faut en conclure aussi que si les milieux suivants différaient très peu l'un de l'autre, ils ont pu continuer la même espèce; ou bien ils ont produit, dans chaque espèce, des dissemblances que nous remarquons aujourd'hui et qui forment des races différentes. C'est la loi; et dans cet ordre d'idées la seule qui soit dans la nature.

Pour être plus clair encore, je puis dire que l'espèce que la loi naturelle enfante sera peut-être ressemblante à une autre sous l'action de tant de

degrés d'acide carbonique et d'oxygène, toutes deux marcheront là où les degrés de ces gaz conduisent naturellement; mais si dans un des milieux suivants il y a un peu moins 4e l'un que de l'autre, elles variront certainement dans leur organisation en paraissant rester presque semblables. Si cependant, à ces matières gazeuses se joint de l'hydrogène par exemple, il naîtra, dans ce nouveau milieu, une espèce toute différente des autres, soumise dans son organisation à des conditions bien dissemblables.

Il en est de même pour la monstruosité, qui sert aussi de preuve à ce que nous venons d'affirmer. Elle ne se produit, Geoffroy-Saint-Hilaire l'a dit, que par le fait d'un accident. Ceci donne raison à ses adversaires. Un accident ne tient pas au milieu luimême, mais à quelque chose qui a modifié l'agencement de ce milieu. Un accident qui nuit à ce qui était ou devait être cause un trouble chez le mâle, la femelle ou même le petit ; et, parlant, il donne naissance à quelque chose qui trouble l'harmonie de l'individualité, mais qui ne se répète pas si le milieu continue après à rester ce qu'il était avant. Une monstruosité anormale ne se perpétue jamais.

En un mot, Cuvier, en créant des classes, avait fait faire un grand progrès à l'histoire naturelle, tout en n'attestant pas complètement l'ordre créant ces classes qu'il supposait individuellement et séparément voulues par Dieu ; tandis que Geoffroy Saint- Hilaire faisait, dans les espèces amplifiant toujours, les témoins d'un développement régulier delà création. Qu'il soit donc permis, à l'heure présente, de dire que

la création fut bien continuée, non par des espèces se succédant, non par la succession des espèces, mais par une suite de milieux longuement divergents, et que les espèces sont nées différentes les unes des autres à chaque changement de milieu. Dieu, l'essence sublime de la pensée, avait dit : « Je veux que la création commence et se continue. » Sa puissance était tellement immense que, depuis le point de départ jusqu'à aujourd'hui, tout obéit à ses lois.

Quoi qu'il en soit, cette grande et intéressante question philosophique à laquelle le naturalisme donna lieu va cesser, pour un temps donné, de se reproduire en France. Lamarck avait, dans un sens, écrit ses premières notions sur une découverte que rien ne justifie. Cuvier les a victorieusement combattues. Même lorsqu'elles furent reprises à nouveau par Etienne-Geoffroy Saint-Hilaire dans une acception que leur auteur voulait croire bonne, Cuvier eut encore raison. A une époque récente, cette même question grave de l'origine des espèces sera entreprise par l'Anglais Darwin. Dans ses travaux, consciencieux du reste, les écoliers et les savants ont trouvé un prétexte de laisser leurs âmes jouir d'une liberté sans limite; et, cela acquis, de s'égarer autant que possible, de quitter la bonne voie pour en prendre une très mauvaise.

Si, après avoir rappelé les grands services rendus au progrès de l'esprit humain dans plusieurs sciences, on veut se souvenir également des noms illustres qui ont donné à d'autres parties de l'intelligence des services égaux, qu'il soit permis au moins

de ci 1er ces noms qui ont fourni, comme base à l'étude des élucubrations humaines, des origines certaines. Qu'on soit autorisé à parler des personnes qui, comme Euler et Lagrange, ont fait faire aux mathématiques des pas immenses. Ces savants ont su découvrir, par l'étude et le calcul faits sur de petites combinaisons atomiques, perpétuellement entre nos mains, le moyen de monter aux démonstrations infinies; ils ont trouvé ainsi les points de départ de la physique, de l'astronomie et de bien d'autres sciences.

Dans les variations, la mécanique analytique, les équations, le calcul différentiel, La grange a fourni les moyens de tout corriger, de pousser au delà de toute limite, et de prouver l'exactitude de découvertes qui sont la preuve de certaines doctrines philosophiques. Par une vue exacte de l'œuvre, il a fait adorer l'auteur. Honneur, grand honneur soit rendu aux savants qui rehaussent ainsi le règne humain!

Une autre personnalité vécut à la même époque et fut un type de la grande science géométrique qu'il appelait la logique en action; c'était le savant et illustre Monge. Professeur distingué, appliquant sa science à la production d'industries nécessaires, se tenant, pendant la révolution de 93, en dehors des horreurs dont le 21 janvier est le type, il rendit à son pays des services signalés. Non seulement, plus tard, président de l'institut d'Egypte, il sut en compagnie de Berthollet, de Jomard, faire rentrer dans l'éducation moderne de grands chapitres de l'histoire antique et donner à ses contemporains la possibilité de n'avoir plus de lacunes

dans la série des siècles, mais encore il sut comprendre l'importance qu'il y avait à élever l'intelligence de la jeunesse vers des régions scientifiques ; et il permit de chercher et de proclamer certaines grandes lois, qui, quoi qu'on fasse, sont toujours utiles. Monge l'a prouvé en fondant l'École polytechnique. En comparant cette école et en l'imitant, quelques grands États de l'Europe montrèrent la valeur de son œuvre et son mérite d'avoir contribué puissamment aux progrès de la civilisation.

La première application des grandes données mathématiques a été, comme on peut bien le penser, l'idée de savoir ce qui ce passait dans la voûte céleste, cette espèce de coupole qui paraît nous entourer. Autrefois, dans les pays d'Orient, les Babyloniens et les Arabes avaient le désir immense de savoir ce qui se passait dans ces masses innombrables d'étoiles qui paraissaient se balancer audessus de leurs têtes. C'est à peine si leurs observations continuelles, basées sur des données chiffrées, purent leur faire comprendre les prémices des mouvements qu'ils essayaient de constater; mais, depuis eux, la Renaissance est venue et, avec elle, ou après elle, les Tycho Brahé, les Galilée, les Newton commencèrent à comprendre et à perfectionner les explications fournies. Au xviii0 siècle cette marche vers la connaissance des choses célestes s'est considérablement augmentée ; certains noms ne demandent plus guère qu'à être cités pour montrer combien on a approfondi la formation de l'univers et quelles découvertes on a faites sur les mouvements

Barbie du Bocaoe. II. — 32

des astres. Les hommes que ces noms désignent ont indiqué des raisons auxquelles nous ne pouvons penser sans convenir que Tordre qu'elles démontrent et auquel toute la matière obéit est invariable, que notre spiritualité ne peut rien faire de mieux que de reconnaître les volontés divines.

William Herschel le Hanovrien, ce musicien devenu astronome, habita l'Angleterre et dut tous ses moyens d'action à Georges III. Très grands sont les services qu'il rendit à la science en perfectionnant et en augmentant le champ du télescope ; il fut le géographe du ciel qu'il ouvrit aux astronomes. En même temps la série de ses observations fit de lui le popularisateur de nombreuses lois d'optique. Les cartes célestes, sous sa main, se meublèrent de signes et d'instructions de premier ordre. Il fit d'excellents catalogues sur les étoiles. Les nébuleuses entrevues par lui montrèrent aux astronomes, non les lois puissantes que le Créateur leur impose, mais l'ensemble des innombrables phénomènes dont l'étude peut, à la suite des temps, amener une connaissance parfaite en prouvant la vérité de l'ensemble de leur constitution.

La science est évidemment très reconnaissante à William Herschel de ses travaux et d'avoir su dresser son fils Sir John Herschel à lui succéder, en Angleterre, comme au cap de Bonne-Espérance.

En France, le marquis de Laplace, contemporain de William Herschel, s'était adonné comme lui à l'étude des merveilles de l'univers ; son mérite fut

d'autant plus immense et glorieux que les lois qu'il a découvertes sont encore des lois qui, sauf quelques indications nouvelles, renferment l'astronomie. Être professeur de géométrie fut sa première distinction, maître en science physique fut sa seconde qualification : l'une et l'autre eurent pour conséquence qu'elles en firent le premier astronome des temps modernes. 11 devint l'auteur de la Mécanique céleste, appelée Y Exposition du système du monde, lorsque, plus tard, elle fut publiée sans les calculs qui en rendaient la lecture bien difficile aux masses. Il est aussi l'auteur d'un autre ouvrage qui porte le titre de : Théorie analytique des probabilités ; c'est la preuve des lois de l'univers. Ce qu'il démontra ainsi, il l'appliqua même à la nature terrestre, àl'aggrégation moléculaire qui se fait sentir à des distances imperceptibles, montrant que les lois divines sont générales pour tout ce qui existe, et que partout elles existent.

Dans le temps presque actuel, il est impossible de faire un court résumé des grandes découvertes émises parlascience sans parler d'Arago, de Delambre et de Leverrier. Le premier, géodésiste célèbre dont l'annuaire du Bureau des Longitudes renferme tant de travaux, rendit encore de bien grands services lorsqu'il prit la lumière comme sujet de ses études. Partisan de la théorie de l'ondulation, il chercha et fit connaître le phénomène de polarisation. Il sut appliquer aux astres certaines découvertes faites sur la terre et arriva à une modification très remarquable de la science astronomique. La physique

même lui dut des progrès nombreux ; et, dans les souvenirs qu'il a laissés, l'électricité et le magnétisme entrent pour une large part.

Del ambre, mathématicien, géodésiste, astronome, comme Arago, fit faire aux sciences qu'il cultivait des progrès aussi grands que sa modestie était grande. Partout il créa des voies à suivre pour arriver à des découvertes ; et la citation de son nom comme point de départ d'un travail en est toujours la meilleure note.

Leverrier, que nous nous souvenons encore d'avoir vu siéger à l'Institut, Leverrier, le grand et illustre astronome, digne successeur de Laplace, avait une telle science de mathématicien, qu'en adaptant ses grands calculs aux orbites des astres, il découvrit, dans l'immensité, sans se servir du télescope, des planètes dont nul ne connaissait l'existence. Chiffres en mains, il indiquait sur son papier quels effets leur présence apportait aux mouvements des astres voisins et que, tout combiné, elles devaient se trouver là. Les Herschel, descendants du fameux astronome, grâce à leurs instruments, purent constater, de suite, la certitude de ces découvertes faites à douze cent millionsde lieues du soleil. A cette indication on peut joindre les recherches de Leverrier sur les comètes dont l'étude n'est pas moins intéressante.

Pour présenter un tableau qui intéresse complètement le public, il est absolument nécessaire de citer aussi les personnages qui, dans la chimie, ont tenu un rôle remarquable, et de montrer, comme peut le faire quelqu'un qui ne connaît pas du tout

cette science, ce que méritent leurs magnifiques travaux, ainsi que l'importance échue à la chimie dans une sorte de description de l'Univers. Sous ce rapport, tout est immense. Le départ absolu de cette science n'est-il pas la combinaison divine la plus infime et en même temps la plus grande qui existe, celle d'avoir créé, dans des conditions que Dieu seul peut concevoir, le premier élément du monde, unité tellement formée, qu'en proie au mouvement, tout ce qui existe de matériel en est sorti. Cette merveilleuse combinaison qui, agitée dans un sens ou dans l'autre, a donné lieu aux myriades d'étoiles qui peuplent l'immensité, aux gaz qui, mêlés les uns avec les autres devant des chaleurs incalculables, ont fait des métaux absolument différents de ceux qui contribuèrent à les former; comme aux petits microbes dont les agitations anéantissent ou forment en zoologie mille combinaisons de la nature.

Cette grande faculté de s'instruire el d'instruire les autres dans de pareilles sciences méritait l'admiration des contemporains; eh bien, il fut une époque qu'il est écœurant de nommer, où un homme, appelé Lavoisier, le fondateur de la chimie moderne, fut guillotiné. Le n<jm de cette époque de l'histoire de France se reproduit ainsi : 1793. Lavoisier avait tout pour vivre : ses talents, non seulement de chimiste mais d'administrateur financier, faisaient grand honneur à son temps. Un tribunal de coquins, ne pouvant pas admettre l'existence d'hommes plus hauts que ceux qui le composaient et se rapprochant du bagne

où il aurait toujours dû être, le condamna. C'est sous son verdict que fut anéanli ce grand savant qui, après cent expériences dangereuses, était venu annoncer au monde cette magnifique découverte ouvrant aux esprits tant d'horizons nouveaux : l'air n'est point un corps simple. Par ces quelques mots il faisait une de ces révolutions qui poussent la spiritualité à monter un échelon de plus, aidant à comprendre et à utiliser les mille et mille produits que les combinaisons créatrices ont mis à la portée de riiomme.

Jamais des gouvernants n'auraient dû prendre la vie d'un Français qui, par la suite de la découverte qu'on vient d'indiquer, démontra et créa les noms qui ont le plus contribué à faire de la chimie l'orgueil de la France. Ces noms s'écrivent : oxygène, hydrogène, azote. Ils se réunissent par des classifications d'acides se terminant comme sulfurique et sulfureux, en ique et en eux ; ou d'oxydes, bases mêlées aux acides en aie ou en ite, comme sulfate ou sulfite. Ainsi Lavoisier créait l'origine de la vraie langue chimique. Outre ce travail admirable, Lavoisier produisit, sur la chaleur et ses effets dans la nature, de superbes idées qui ont rapproché sensiblement de la vérité les sciences physique, chimique et physiologique.

À la suite de Lavoisier, la chimie, considérablement mêlée à la physique, compta dans ses annales des noms très remarquables qu'une nation est toujours heureuse d'entendre prononcer, et qui, unis à la gloire actuelle, forment un faisceau avec

la gloire précédente. Citons Gay-Lussac, Volta, Becquerel, Biot et Thénard. Parmi ces savants qui ne sont malheureusement plus, Dumas, de l'Académie française, comme de l'Académie des sciences, ajoutait sa personnalité. Comme Dumas, Boussingault, qui vient de mourir, rendait chimiquement à l'agriculture des services que les agriculteurs employaient sans se douter d'où ils venaient. Je passe ici ceux qui existent en ce moment et qui sont bien dignes d'avoir leurs noms sur la même liste. Qu'il soit permis de terminer cette nomenclature des héros de la chimie comme de la physique, par deux mots touchant Gay-Lussac. Ce savant, en allant contempler à 7,016 mètres audessus de la terre les effets qu'offre l'immensité, fit là-haut des expériences qui agrandirent le champ des recherches. La physique, qui traite surtout des effets de ce qui existe et des combinaisons dont la chimie forme la base, entra, par ses travaux, dans certaines données sur les variations et les résultats thermométriques, barométriques et magnétiques qui, souvent vrais, quelquefois rectifiés, devinrent des points de départ au delà desquels ces sciences purent marcher vers des connaissances plus parfaites encore. Gay-Lussac démontra que de 0° à 100° le coefficient de dilatation reste le même pour tous les gaz. On partit de là, plus tard, pour montrer que les gaz sont liquéfiés sous des pressions différentes; et, plus encore, on les trouve aujourd'hui solidifiables sous des pressions certaines pour chacun d'eux. Il a indiqué tant de corps précieux

par ses compositions et ses décompositioBS qu'on ne pourrait lai en savoir trop de gré.

De même que la famille des Jussieu a produit en France des hommes successeurs les uns des autres dans la science qu'ils affectionnaient, les Saussure^ établis en Suisse, ont donné à ce pays une continuité de gloire. Nicolas de Saussure, l'agronome, eut pour fils Horace-Bénédict de Saussure qui, lui-même, enfanta Nicolas-Théodore de Saussure. Tous trois ont mené une vie tellement studieuse et si intéressante au point de vue des progrès accomplis, que leur nom est devenu un vrai drapeau scientifique. Avoir été leur ami ou leur disciple, c'est un titre de gloire auquel bien des gens eussent été heureux de prétendre.

Le plus remarquable cependant fut Bénédict de Saussure. La géologie était une des sciences dont il fut un des premiers adeptes. Voyageur intrépide, il examina assez les terrains curieux et surtout les montagnes de l'Europe, pour montrer la valeur et Fâge possible des couches du sol et pour indiquer les granités comme étant la première des scories sur laquelle toutes les autres se sont plus ou moins appuyées. Des neiges, ces productrices des fleuves, il en indiqua le jeu dans la nature; il inventa ou perfectionna les instruments au moyen desquels on se rend compte aujourd'hui des degrés de température, derhumidité, dupoidsdeTeau,de l'air, de leur action sur tout ce qui vit. Son fils Théodore, dressé par lui comme géologue, s'adonna plutôt à la chimie et à la physiologie végétales. 11 montra ce que les plantes

absorbent ou apportent dans l'atmosphère; et ses analyses prouvèrent que le troisième des Saussure n'avait rien perdu des qualités des deux premiers.

En parlant des hommes érudils dont les découvertes sont corrélatives de celles de leurs prédécesseurs, qu'il soit permis de citer encore Léopold de Buch, le géologue, qui, indiquant des hauteurs différentes du sol dans les pays du Nord, surtout aux bords de la mer, montra qu'en ces points la création continuait et que les scories et les sédiments sont, parfois, en certaines places, encore bouleversés par les forces centrales de la terre.

Le grand Alexandre de Humboldt était Allemand comme Léopold de Buch, et cependant on est en droit de se demander si notre patrie, plus scientifique alors que toute autre, n'était pas celle de l'auteur du Cosmos. Il écrivait ses chefs-d'œuvre, sur toute matière, en français comme en allemand; et l'Institut de France, comme celui de Berlin, s'honoraient de le compter au nombre de leurs membres. Toutes les données auxquelles il a touché ont gagné ; et si les progrès accomplis depuis, dans certaines parties de la science, n'ont pas laissé à quelques-uns de ses travaux toute leur valeur, c'est qu'il en avait si bien ouvert les voies que bien d'autres s'y sont avantageusement précipités. Bien des érudits modernes se sont fait une gloire d'avoir marché à sa suite.

Humboldt alla même si loin dans les perfectionnement de ses propres œuvres, qu'il en rectifia luimême- quelques-unes. Ainsi il crut à la force vitale telle que ses ancêtres l'avaient comprise et l'avaient

proclamée. Plus lard il eut l'immense mérite de chercher à rectifier cette idée et de faire les premiers pas dans la voie conduisant à cette rectification.

Immenses furent ses voyages ; et les praticiens de la géographie ont conservé de ses travaux un grand souvenir. Il fit, dans chacun de ses pas, des progrès scientifiques qui ont servi à illustrer son nom et à lui donner cette gloire insigne d'être un des favoris de l'Europe entière. Il est peu de sciences qui ne furent siennes; outre la géographie, il traita de main de maître l'astronomie, la zoologie, l'anatomie comparée, la politique, l'art militaire et l'économie politique s'étendant à l'agriculture, au commerce, aux mines et aux finances. Dans sa jeunesse il parcourut et décrivit l'Occident, l'Orient dans sa vieillesse; et les récits de ses voyages publiés dans le dernier quart de sa vie servirent de point de départ à presque tous les voyageurs modernes.

Ce qui couronne toute l'œuvre de M. Alexandre de Humboldt, c'est la publication du CosmpSj sorte de philosophie de ses immenses labeurs; c'est renonciation de l'harmonie que toutes les parties de la nature ont entre elles et pour les lois qui les règlent. Il ne nomme pas l'auteur de ces lois, mais il est impossible de lire son œuvre sans se rendre compte qu'il y pense de toute son âme, et que vanter la gloire du Créateur est, au fond, le but qu'il s'est proposé.

Autrefois, lorsque l'esprit de famille était entièrement développé par l'existence d'une saine morale et que la possibilité d'arriver au succès se mesurait dans la proportion du travail accompli, on espérait

se faire une réputation dans le sens que les pères avaient suivi et, souvent, on y réussissait. C'est ce qui arriva aux Cassini.\Le premier, sous Louis XIV, fut un grand astronome italien; son fils et son petitfils furent de grands astronomes français. Le dernier pouvait dire : mon bisaïeul a calculé, indiqué les mouvements des planètes, des comètes, des éclipses; mon grand-père a déterminé la figure de la terre, a concouru à la certitude de mesure du méridien de .Çaris; mon père a fait et accompli la première carte topographique de France; et moi, j'ai imité mon bisaïeul. Nous pourrons dire à notre tour : honneurs aux Cassini ! Non seulement ils ont fourni à l'astronomie mille données précieuses, mais ils ont émis, soit comme mesure des méridiens, soit comme cartographie, un travail tellement perfectionné qu'il a été le point de repère d'une science bien appréciée depuis, qu'on a nommée la Géographie.

Un homme parut dans le monde savant en même temps que le second et le troisième des Cassini : ce fui Bourguignon d'Anville. Se servant des premiers travaux de cette illustre famille des Cassini, il donna pour ainsi dire à la géographie la popularité qu'elle mérite, en faisant valoir ce qu'elle puise aux études mathématiques, et ce qu'elle emprunte aux travaux descriptifs que font les voyageurs, ou aux renseignements puisés, soit dans l'histoire ancienne, soit dans celle du Moyen Age. Dans son cabinet, dont il n'est jamais sorti, d'Anville, lisant tout ce qu'on peut lire, fit et publia des cartes sans nombre ; son œuvre fut, pour son époque, tellement bien faite, qu'il corrigea

les cartes locales d'un grand nombre de ses prédécesseurs. Avec tous les travaux qu'il put recueillir, il forma cette magnifique collection géographique dont il fit présent au roi Louis XVI. Les élucubrations de ce savant furent telles, qu'elles présentèrent au public le moyen de suivre toutes les histoires précédentes et de faire naître et comprendre la grande politique ainsi que les grandes données commerciales. Dans ce genre, il étendit la pensée humaine, lui permit de voir tout ce que renferme la surface de la terre, et d'admirer, de plus en plus, l'œuvre de Dieu.

D'Anville eut un élève, un seul, qui, à sa mort, fut appelé par le roi à garder, à Versailles, la magnifique collection cartographique. C'était Jean Denis Barbie du Bocage. Imitant son maître, il renseignait Louis XVI, lorsque celui-ci combinait avec Galaup de la Pérouse le magnifique et triste voyage de ce grand navigateur. Malheureusement la révolution éclata; ses efforts pour protéger le château des Tuileries au 10 août le conduisirent, avec tant d'autres savants, au Comité de salut public. Libéré par sa femme, de cet odieux tribunal, Barbie du Bocage fut plus tard le créateur des travaux de topographie de l'École d'état-major ; puis, lui qui avait déjà fait l'atlas du voyage d'Anacharsis, s'adonna, comme son maître, à la géographie historique. Il mourut doyen de la Faculté des<6e*encQf &&** où l'avait conduit son titre de membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Ses deux fils, trop vite ravis à la science, ont été, l'un le géographe des affaires étrangères, l'autre, tout

jeune, le professeur de géographie à la Sorbonne.

Les personnes qui tiennent à connaître les progrès scientifiques obtenus ne doivent pas oublier le nom de Malte-Brun. 11 a rendu la géographie essentiellement populaire. En publiant son ouvrage, il a enseigné quelle extension allait nattre des relations de peuple à peuple, et il a fourni le canevas que l'avenir devait si bien remplir.

A côté des Jomard, des d'Avezac, chercheurs intrépides, bien des hommes se sont adressés à la géographie historique pour rappeler ce qu'étaient les civilisations anciennes, pour montrer comment, depuis le commencement du monde, malgré les intermittences, l'humanité progresse. Cette doctrine est excellente et, parmi nos contemporains, bien des savants y consacrent leurs soins; mais ici, pour citer leurs noms, il me faudrait des volumes, et peutêtre suis-je déjà trop long. Qu'il me soit permis de dire cependant que la géographie, pour laquelle les &' Entrecasteaux , les Cook, les La Pérouse, les Franklin ont donné leur vie, est une science de premier ordre. Son intérêt est même plus grand encore qu'on ne se le figure; car la géodésie, la géologie, la botanique, la zoologie, l'ethnographie lui doivent le départ d'atlas nouveaux que toutes les classes d'hommes ont intérêt à connaître. La géographie est même la base de toute relation diplomatique et de toute économie politique.

Puisque cette dernière attribution vient sous ma plume, qu'il me soit permis d'en dire un mot.

L'économie politique est une science essentielle-

ment moderne, car elle n'a sa valeur que dans les intérêts, fruits de concentrations humaines; elle

n'existe pas là où l'homme a encore de l'espace devant lui. Un individu ne vit que par la culture du sol et dans la proportion du travail de ses bras; mais, ses besoins grandissant, il éprouve bientôt la nécessité d'user de produits faits par d'autres et, là, réside l'échange. C'est de la réglementation de l'ensemble de ces échanges que naquit l'économie politique qui commença à devenir une très honorable science, lorsqu'au xvme siècle la France, l'Italie, le Portugal, l'Angleterre, l'Allemagne, l'Espagne, les Pays-Bas commencèrent à exporter leurs produits si différents les uns des autres. Les personnes qui s'en occupèrent alors avaient pris leurs notions premières dans l'histoire italienne. Au Moyen Age, Gênes, Milan, Pise et Florence furent, quoique dans un ensemble restreint, les créatrices de l'économie politique. Dans l'époque plus moderne, c'est en France que reprennent ces combinaisons de bonne organisation des échanges.

11 semble que, pour tout esprit parfaitement honnête et droit, cette science doit être apprise comme on apprend à lire. C'est, je crois, un grand alphabet où, quoi qu'on fasse, rien ne varie et ne variera. Il est évident que, pour s'en occuper, il faut savoir additionner, soustraire, multiplier ou diviser ; mais on n'aura jamais que des additions, des soustractions, des multiplications ou des divisions à faire. Nous sommes des êtres que les produits du sol doivent nourrir, faisons donc tout pour que nous

LES CHUTES EFFACÉES PAR LES SCIENCES. Mi

et nos concitoyens nous en ayons suffisamment. La vraie richesse est là et la seule économie est de la rendre abondante, fructueuse et toujours présente. Si le résultat de cette production est grand, qui en profite? L'ouvrier qui exécute un travail s'en nourrit parce que le cultivateur pour en jouir lui achète ce qu'il a fait. Cet ouvrier gagne d'autant plus à vendre que le cultivateur a mieux réussi; d'où il résulte forcément que l'agriculture est la mère de l'industrie. Il n'y a pas d'autre point de départ en économie politique. Or, pour favoriser les transactions et rendre toute une population heureuse, il ne faut pas que, par le libre échange, on vienne empêcher le bénéfice en introduisant chez le producteur un objet égal mais moins cher que le sien ; car le producteur n'a plus alors aucun intérêt à travailler; peu de temps après, forcément, il en meurt et le consommateur après lui. En publiant des travaux sur ces questions j'ai eu le tort énorme de ne pas connaître les économistes précédant notre époque ; aujourd'hui que celte question ne doit plus laisser de doutes, c'est avec plaisir que je lis leurs œuvres. Je trouve, chez le plus ancien de tous, au xvni* siècle, chez Quesnay, homme me paraissant le plus fort en ce genre, une doctrine qui me" ravit. Il publia ce qui suit : « Pendant que l'artisan travaille, que le philosophe médite, que le marchand fait voyager la richesse, que l'artiste s'occupe à charmer notre vie, ne faut-il pas qu'ils subsistent? Et d'où leur viennent les moyens de subsistance, sinon de la terre? La terre nourrit donc ceux qui ne la cultivent pas avec

l'excédent laissé disponible par la nourriture de ceux qui la cultivent. Donc cet excédent, ce produit net, sert à solder tous les travaux de l'industrie, du commerce, de l'intelligence. Le propriétaire, possesseur du produit net, voilà le vrai dispensateur des produits de la nature, le distributeur des trésors de la terre, le suprême caissier de l'industrie. » Avec un passage pareil, Quesnay s'est déclaré un vrai patriote, sachant faire passer en première ligne l'intérêt de sa nation. Il était pour son époque bon médecin de ses concitoyens ; en se faisant ensuite économiste, il est devenu l'auteur d'une consultation seule capable de guérir, dans l'avenir, un état aussi malade que le nôtre.

A côté du docteur Quesnay, on doit citer l'intendant Gournay, homme très capable du reste, et qui croyait faire le bien en poussant beaucoup trop vite à la liberté commerciale et en se servant de la formule : laissez faire, laissez passer. A sa place, il eût fallu dire : faites très bien, faites de mieux en mieux et, alors, on viendra acheter vos marchandises; tandis qu'avec la liberté outrée, vous fausserez votre ouvrage pour vendre le plus possible au même taux que votre voisin et la décadence générale en sera la suite.

Après ces deux économistes, un troisième est venu dans le xviii0 siècle, et il a une réputation bien plus grande que les autres; mais aussi bien plus trompeuse, bien plus néfaste : il s'appelait Adam Smith et était Écossais. Professeur éminent de philosophie, il cherchait un peu dans quelle partie de cette

science il devait se distinguer : c'est la sympathie qu'il saisit. Ce qui était sympathique à l'homme, c'était le bien; ce qui ne Tétait pas, c'était le mal. Celte philosophie était large, facile, mais pas exacte, vu qu'il y aura très souvent sympathie entre deux esprits également faux et que les sympathies ne se comprennent pas chez des individus que les circonstances ont faits de caractères opposés. Il prétend que nous nommons honnêtes les actions qui nous font sympathiser avec leur auteur ; et déshonnêtes celles que nous désapprouvons parce qu'elles ne louchent pas notre cœur. C'est là une manière de voir plus que singulière.

En 1763, Adam Smith vint en France au moment où la nation se précipitait, sans savoir au juste pourquoi, dans une fourmilière d'idées fausses. Il y prit des pensées qu'il n'aurait peut-être jamais eues sans cela. Ses appréciateurs ne sont pas de cet avis et prétendent que c'est sa seule idée qu'il a suivie ; voici du moins l'énoncé de ce qu'il a laissé : « Le travail ne variant jamais dms sa valeur propre est la seule mesure réelle et définitive qui puisse servir dans tous les temps et dans tous les lieux à apprécier et à composer la valeur de toutes les marchandises. Il est leur prix réel. » Telle est sa thèse. Elle n'a qu'un défaut : c'est qu'elle est absolument fautive. En général, le travail d'un homme est égal au travail d'un autre homme; et, dans certaines confections, la quantité produite par l'un, dans un temps donné, sera égale à celle de l'autre, à la condition que les forces soient égales et que ce travail soit absolument mécanique ; mais si l'intelligence, la

Barbie du Bocage. II. — 33

vigueur de l'ouvrier y sont pour quelque chose, comme les deux peuvent ne pas être semblables, il est fort probable que la quantité produite ne sera pas la même. De plus, la nature n'est jamais identique, et elle ne se ressemble ni en Europe, ni en Chine, ni en Suède, ni au Soudan; et en admettant, ce qui n'est pas même exact, que le travail des hommes soit pareil, dans les pays neufs des États- Unis, il rendra dix fois plus dans la journée qu'en Angleterre ou en France, où les usages prélèvent plus considérablement sur la vie ordinaire. Le travail n'a que rarement des résultats semblables. Son vrai mérite, c'est que là où les circonstances détruisent l'égalité du résultat, le travail doit être protégé par le gouvernement, c'est que l'État, par son économie, qui à la manière de Smith ne s'appelle pas économie politique, empêche justement tout ce qui est nuisible. Là seulement existe l'économie vraie ! Smith donnait, involontairement peut-être, dans les idées révolutionnaires en cherchant à créer ce qu'il appelait : le selfgovernment, pour les individualités.

Tels sont en partie les grands personnages que, dans quelques sciences, il est permis de citer. Par eux l'humanité a sensiblement gagné. À les voir, à les écouter, à les lire, à les critiquer même, l'esprit s'ouvre; connaître leurs découvertes, chercher à les imiter, rapproche infiniment plus de Dieu que beaucoup ne l'ont pensé. Nous pouvons le répéter eucore, ces personnages font gravir une marche de plus au grand escalier édifié par les Socrate, les Platon, les Archimède et les Aristote.

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