CHAPITRE II
La plus belle des époques françaises modernes ne serait pas suffisamment indiquée au point de vue de cet ouvrage, si Ton ne revenait un peu sur les progrès faits dans 'cette période par l'étude de la philosophie ; ce qu'on peut facilement accomplir en se rendant compte de la vie et des pensées des grands philosophes qui l'ont illustrée.
En 1596, sous Henri IV, naquit un homme qui, dans sa jeunesse, fut militaire, mathématicien, physicien, voyageur et chercheur; il finit un jour par renouveler, au pied de l'autel, ses protestations de ne travailler désormais que pour l'utilité du genre humain, pour la gloire de Dieu. Cet homme s'appelait Descartes, et il a tenu sa promesse.
- Le calcul d'abord et la géométrie lui servirent de point de départ lorsqu'il lança son esprit dans des idées philosophiques. Il y trouva des notions qui aidèrent son Discours sur la méthode, où il prétend qu'on doive partir d'une série de détails pour arriver,
par la constatation de leurs coïncidences, à la généralité. C'est une marche très intéressante ; mais il me semble cependant qu'on doit admettre surtout la méthode qui part de la généralité et qui indique comment la volonté de cette généralité donne la vraie raison de tous les détails. En un mot, d'après ce philosophe illustre, ce que l'esprit conçoit en suivant les rapports de certains détails entre eux indique l'harmonie et la raison divine , expose les lois qui sont les agissements de Dieu, fait même entrevoir le motif qui, une fois acquis, permettra d'en suivre le développement depuis le Créateur jusqu'aux derniers détails créés. Le cogitûj ergo sum des Méditations est le point de départ de celte théorie. Par cette affirmation, Descaries proclame la distinction entre l'âme et le corps. En s'en servant, il continue de placer sa doctrine au premier rang philosophique; car de la conséquence de ce qu'il admet ressort l'existence de l'Être infiniment bon et infiniment parfait ï de Dieu !
. Sur certains points cependant Descartes semble se tromper. Ainsi il dit quelque part : « Dieu n'est soumis à aucune loi, pas même à la loi du bien. Il peut revenir sur ses décrets. » C'est une erreur et une erreur grave. Si le Créateur pouvait changer son idée ou les productions de cette idée, ce Créateur ne serait pas Dieu ; car, détruisant ce qu'il a fait sous . 1& prétexte qu'il s'est peut-être trompé, toute- sa création croulerait, chacune des lois supprimées anéantirait toutes celles en rapports avec elle, c'est-à-dire tout. N'avoir pas fait ce qui devait être,
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ce n'eût certainement pas été une preuve du Juste, du Vrai, du Bien, du Beau. Du Juste il aurait fail l'injuste, cela ne se comprend plus et ne peut pas être exprimé !
Descartes ne confond pas Terreur avec le mal; et en cela il a raison, car le faux se détache du vrai par une non connaissance ou par une fausse interprétation intellectuelle, tandis que le mal est la violation du bien par un être intelligent. Ce qui fait la grande justice de Dieu, c'est que, étant la spiritualité même, seul il est capable, avant de distribuer ses récompenses, devoir, dans Faction faite, où Terreur n'existe plus et où le mal commence. Une bonne justice humaine fait tout ce qu'elle peut pour imiter le Créateur ; et, si elle réussit, c'est ce mérite qui fait la gloire de la magistrature tout entière. Dans la législation moderne, il y a une grosse erreur commise : c'est l'institution du Jury. Une cause est jugée par qui n'a souvent aucun mérite, par des gens que poussent, la plupart du temps, des raisons absolument différentes de la cause en question. La Justice doit être rendue par des juges instruits et nombreux dont les jugements passeront après devant des juges qu'ils ne connaissent pas, et que le sort désigne. Les causes doivent être produites ou défendues en public par des avocats dont le résumé seul sera transmis au dehors.
En continuant à faire connaître les théories auxquelles sa pensée le conduit, on voit que Descartes place les animaux sous la puissance d'un automatisme qui règle ce qu'ils font par Teffet de ce qu'ils
éprouvent. C'est avec une jusle raison qu'il affirme que l'animal n'a jamais pensé. Ses mouvements el ses appétits sont, dit-il, la conséquence de leur machination. « L'animal est, d'après lui, une horloge qui, composée de roues et de ressorts plus ou moins compliqués, ne marche que lorsqu'elle a été montée, ne produit tel ou tel mouvement qu'autant que tel ou tel ressort a été poussé. » Cet exemple est vrai, mais Descartes n'en connaît ni les roues, ni les ressorts ; les sciences n'étant pas assez avancées de son temps pour qu'il puisse parler des éléments, des besoins comme des actions animales. Il ignorait dans la matérialité la présence et l'effet des gaz qui forment les corps organiques. Il ne réfléchissait pas que dans l'organisation, les gaz ont besoin que leur proportion ou leurs mouvements soient maintenus dans le travail moléculaire. Que ce désir est une augmentation proportionnée aux déjections, entre autres acceptions, dont l'élément est forcément redemandé par l'animal à tout ce qui peut le lui donner et qui, obtenu, assure son repos. L'animal ne sortira de son calme que pour se procurer une nourriture nouvelle ; et ses fonctions, toujours répétées, rendent l'accomplissement des actes si susceptible qu'il prend, au moyen d'une régularité naturelle, des habitudes que dans bien des cas l'intelligence de l'homme utilise.
Dans ses vastes travaux, Descartes, partant d'une époque où la science était peu développée, a fait, pour son temps, une grande œuvre. Il devina presque tout, même le mouvement général; et cette in-
tuilion lui fit supposer les lois qui devaient régir ce mouvement. Bien qu'ayant parfois gêné la philosophie scolastique, il a rendu à. la religion chrétienne un service immense en; séparant la ..spiritualité de la matérialité. On peut en juger, aujourd'hui. 11 a ouvert à l'humanité le grand et véritable chemin de l'espérance, en essayant de faire comprendre que la créature a toujours besoin du Créateur.
Dans le temps de la grande monarchie française dont il s'agit ici, il existait un homme dont l'élude caractéristique est singulièrement difficile.. C'était un grand homme, on voudrait le louer, car sa science immense le mérite ; c'était une individualité des plus remarquables, qu'une éducation mal conçue fit sortir de la ligne droite. Il s'agit de Biaise Pascal. Son génie naturel l'a conduit à des travaux et à des découvertes scientifiques d'un haut intérêt; mais, à peine trouvait-il, qu'il s'arrêtait. Sa pensée d'enfant, élevé dans de petites rubriques très nuisibles, lui inspirait la peur d'aller plus loin. Avec, sa grande science, il voulait servir Dieu. et on lui avait enseigné que Dieu était au-dessus de toute défense, d'où il résultait que bien des gens se croyant libres de l'attaquer, nul ne pouvait essayer de repousser ces attaques. La scolastique, craignant quelque peu ces combats, venait lui dire : « Je suis opposée à tout ce qu'on pourra énumérer contre Dieu.. Seule je souliens sa cause; et la soutenir en dehors.de ce que nous vous apprenons, c'est faire une faute. et commettre un crime.» L'humanité était ainsi retar-
dée et les conséquences en ont été si graves qu'à côté de ce voile, pour certains esprits, Terreur marchait à pas de géants. Pascal s'est trouvé pris dans ce dilemme. Il sentait ce que la grande cause allait perdre et n'osait pas le réparer. Ses Pensées sont en entier de cet esprit et peignent la douleur de sa vie ; ses Provinciales sont pleines de données sarcastiques, mais à chaque pas elles se heurtent à de grandes raisons qu'elles n'osent franchir. Ce combat a troublé son âme et par suite tué son corps.
La vraie philosophie est de marcher devant soi avec son bagage personnel, prenant ce qu'il y a de bon, soit à droite, soit à gauche, pour l'opposer à ce qu'il y a de mauvais à gauche ou à droite. Là est la vraie loi, celle que personne n'a le droit d'attaquer. Si l'homme se trompe, rien n'en sortira; si au contraire il dit vrai, immense sera le service qu'il aura rendu. Dans tous les cas, il aura bien rempli sa mission; et un jour, Dieu lui en saura gré. Pascal aurait bien voulu suivre cette ligne; mais il n'osa pas! C'est son éducation plus que fâcheuse qui lui fit dire Y « Ne me plaignez point : la maladie est l'état naturel des chrétiens, parce qu'on est alors comme on devrait toujours être, dans la privation de tous les biens et de tous les plaisirs des sens, exempt de toutes les passions qui travaillent pendant tout le cours de la vie, sans ambition, sans avarice, dans l'attente continuelle de la mort. » Il ne se rendit pas compte qu'un Dieu ne peut faire de la maladie un état désirable pour l'homme, mais qu'il ordonne au contraire
de la guérir ; que le but du Créateur est que sa créature, en proie malgré lui à mille ennuis causés par les changements forcés de la nature, reste forte pour remplir sa mission quoi qu'il arrive, et qu'elle se montre digne ainsi de la loi suprême d'amour, de la divine harmonie !
Pascal a pris trop la manière déjuger par la géométrie. Les règles de cette science, suffisamment poussées, peuvent et doivent être utiles en bien des cas, mais particulièrement là où il s'agit de matérialité, et nullement lorsqu'il faut penser à la spiritualité. C'est triste à dire pour Pascal, mais son esprit faussé choisit dans la religion ce qui touchait à la partie matérielle pour en faire des lois, sous le prétexte que ces lois étant plus facilement démontrées par des faits seraient plus vraies ; les théories religieuses qui n'ont que la pensée pour base n'étaient pas dignes de l'arrêter. 11 ne s'arrêta pas, en effet, et pour ce dont il crut comprendre toute la réalité, il partit et fit fausse route. 11 aurait dû être averti! Mille choses fixèrent sa grande intelligence; mais il n'a pas trouvé le moyen de s'en servir et, par suite, il a rendu faux tout ce dont il s'est fait le défenseur et le preneur.
Des théories admises par Pascal, pour arriver au scepticisme, presque à l'athéisme et à toutes les ridicules singularités modernes, il n'y avait qu'un pas. S'il ne le fit, c'est que le courage lui manqua. Il resta sans rien conclure de sérieux entre le spiritualisme et le matérialisme. Il crut à la religion, mais il y crut mal et n'en lira que l'art de se rendre malheu-
reux. Ce fut triste, car, malgré ses grands mérites, il continua l'école du faux,
A peu près à la même époque où Pascal vivait, la ville de Dijon comptait parmi ses concitoyens un des hommes les plus remarquables dont l'histoire fasse mention. Pendant son existence sans tache, il voyait clair, bien clair, et c'est une des figures les plus glorieuses de la monarchie de Louis XIV. Profondément convaincu des doctrines qu'il servait, préconisateur du vrai devoir, il eut à la fois un talent littéraire et une grande aptitude à la philosophie morale. Lui donner sa part de gloire, c'est indiquer son nom : il s'appelait Bossuet.
On n'en parle ici ni comme littérateur ni comme orateur; ses mérites ont été, dans ces genres, les modèles des générations venues après lui ; mais c'est dans les grandes lignes où il dirigea sa conduite qu'il faut envisager sa vie loul entière. 11 fut le défenseur d'une foi droite, d'une sage morale; et c'est le bon de la religion chrétienne et catholique qu'il s'efforça de démontrer au public. Il fuyait toute donnée qu'une religion parfaite regarde comme une erreur et rejetait tout ce qui, étant mal ordonné, devait nuire. Il montrait les doctrines sur lesquelles il basait sa méthode telles qu'elles devaient être envisagées, et repoussait toutes les apparences du schisme que tant d'esprits inventaient alors dans l'espoir de briller au milieu des progrès de l'intelligence. Il combattit les protestants dans ses merveilleux discours, parce qu'il était trop patriote pour laisser ces ennemis de la France acquérir l'importance à
Babwé du Bocage. H. — 29
laquelle ils désiraient parvenir. Il indiquait les défauts d'une religion n'ayant pas de guide suprême et dont les sectateurs arrivaient par une diversité de pensées à l'anarchie. Il refusait également d'accepter la compréhension de la grâce, du libre arbitre et de la valeur, comme de la liberté humaine émise par Jansénius et ses défenseurs du couvent de Port-Royal. Bossuet rejetait bien loin aussi les folies du quiétisme, sorte de dévergondage moral qui, développé, eût été la couverture de bien des fautes et même de bien des crimes.
Bossuet était en quelque sorte la sagesse dominante. Lorsque des personnes se laissaient entraîner par certaines révélations scientifiques dont elles ne pouvaient comprendre sérieusement les effets, elles se lançaient dans des doctrines nouvelles. C'est encore à lui que ces révélations devaient être présentées pour avoir le droit d'exister. Cela se comprend d'autant mieux que l'évêque de Meaux était regardé par tous les esprits chercheurs comme le régulateur de toute ligne à suivre. Bossuet voyait le bien où il était réellement et indiquait à ses auditeurs qu'à droite et à gauche on peut tomber dans le mal.
Salignac de la Mothe-Fênelon fut, sous le roi Louis XIV, le précepteur du duc de Bourgogne, puis archevêque de Cambrai. C'étaient de beaux titres donnés à une haute intelligence ; ils firent honneur à presque tout ce que leur possesseur entreprit. Écrivain toujours de premier ordre, Fénelon fut, malgré certaines différences d'appréciations qui le mirent en
opposition avec le grand Bossuet, un théologien de premier ordre, et en philosophie, un chercheur de la vérité. Il la rencontra sur mille points et sut en étendre la popularité.
C'est avec un vif intérêt qu'on lit son travail sur l'existence de Dieu. Dans ce livre plein d'idées justes, après avoir démontré la valeur du priori, il donne sur la théorie de l'infini, si sévère en général, des pages pleines de charme. Suivant la méthode de Descartes, il part comme lui d'un détail pour arriver à Dieu, prouvant et établissant ainsi toutes les qualités de l'être qui porte ce nom. Dans d'autres ouvrages, cet illustre philosophe combat Malebranche en repoussant la servitude trop grande qu'imposeraient à l'homme les lois créées par l'Être suprême. L'homme n'est pas un individu forcément obéissant, ce qui le ferait semblable à la matérialité; mais il a sa volonté qui prouve, et la valeur de son âme et la mission qu'il est chargé de remplir. Sans le libre arbitre, l'être humain n'aurait droit à aucune récompense.
L'amour de Dieu est le type suprême auquel doit arriver l'être religieux qui pénètre dans ce sentiment à un tel degré qu'il s'y absorbe, négligeant tout le reste. Ce fut là que Fénelon se trompa. Il disait du bien à Malebranche, mais lorsqu'il voulut pousser à l'extrême la théorie du libre arbitre, il se dit du mal à lui-même et se brouilla avec Bossuet.
Que dire de l'homme que réprimandait Fénelon, de Malebranche, qui ne croit guère qu'à l'évidence, sans comprendre qu'en bien des points le maléria-
lisme est le fond de son raisonnement, et qui, en maintes occasions, voulant éviter à la fois de trop s'en rapprocher, tombe naturellement dans des séries d'idées bien tourmentées. Il arrive même qu'il finit par ne plus admettre en croyance religieuse tout ce qu'un raisonnement, où le matérialisme a trop d'empire, peut prononcer; d'où il résulte que cet homme, tout en étant un peu ennemi d'une doctrine dans ce sens, finit par y tomber. Il rapproche tellement la religion du matérialisme, qu'il arrive à établir une sorte de panthéisme nuisible en tout. Physicien et mathématicien éminent, il eut beau faire, cette théorie le tenait et ne le lâcha pas.
Ses œuvres sont curieuses et instructives, soit par leur parfaite diction, soit par la science qu'il met dans leurs détails; mais, malgré le charme et la connaissance des énoncés, il revient toujours à ce système qu'il aurait dû laisser de côté. Tout est en Dieu et Dieu fait tout ; tel est le fond de ses idées. On peut voir où mènent de pareilles pensées. Dieu est tout et rien n'arrive qui ne soit l'œuvre de Dieu; c'est-à-dire qu'on élève ainsi à la hauteur d'un dogme le matérialisme qui entraîne l'anéantissement de la spiritualité.
De 1715 à 1789, pour se rendre compte de l'histoire, c'est moins la politique qu'il faut regarder que la voie qu'un gouvernement affaibli laissa prendre à la morale. Après avoir parlé de la gloire, c'est la décadence qu'il faut enregistrer; mais on ne saurait trop le redire, Louis XIV a conduit la civilisation à son apogée ; et ce que son règne a produit
dans tous les ordres d'idées est resté dans l'amélioration générale, tandis que sous ses successeurs l'humanité a tout perdu. Que résultera-t-il, pour l'avenir, de cet antagonisme entre la monarchie descendante et la démocratie montante? C'est une partie qui va s'engager et c'est sur la France qu'elle se passera. Déjà, la monarchie de Louis XIV ayant poussé à l'inlelleclualité, celle de Louis XV laissa la matérialité l'emporter sur la morale. A l'étranger, enivrés par le règne du grand souverain, les chefs des différents peuples cherchèrent, aux jours de nos malheurs, non seulement à égaler notre roi, mais à le surpasser. Ils appelèrent auprès d'eux toutes les notabilités scientifiques ; mais le temps avait marché. Sur certains points, les nations y gagnèrent beaucoup; mais sur d'autres, elles ne virent pas à quel changement cela les menait. Les hommes remarquables qu'elles appelaient de France n'étaient plus les premiers et, au lieu de ne recueillir que les avantages de la spiritualité, elles eurent à supporter les inconvénients du matérialisme qui commençait à prendre un grand empire.
Avant de parler des emprunts faits à la monarchie française, qu'il me soit permis de dire qu'on remarque en Angleterre, à la suite de Shakespeare, ce poète fameux qu'on appelait Milton. Dans le Paradis perdu, il fil voir que c'est bien un crime de se révolter contre Dieu. A la même époque, en philosophie, les Anglais se signalèrent d'une ma" nière intéressante par l'existence de Locke, savant qui se servit de ses découvertes sur les causes et les
effets de l'entendement humain pour arriver à la glorification de Dieu. Ses données, malgré les faules graves qu'elles renfermaient, permettent de conclure qu'il ne peut pas ne pas y avoir un Dieu. La doctrine qu'on tire de cet énoncé est la véritable règle que suivirent un grand nombre des savants de cette époque ; malheureusement , en considérant tous les hommes érudits que l'Europe a pu produire au dix-septième siècle, on en rencontre qui se sont rejetés d'un côté tout différent de celui indiqué par Locke et qui ont contribué trop fortement à la décadence générale.
Parmi les esprits droits qui forment l'une de ces deux catégories scientifiques, on trouve l'allemand Kepler. Astronome, philosophe et surtout appréciateur des travaux des anciens, il est un des premiers, le premier peut-être des temps modernes qui, dans un désir on ne peut plus louable, ait déclaré que le but principal de la nature humaine était de chercher. Il indiquait qu'il y a un Dieu que ses œuvres doivent révéler et que c'est dans ses œuvres qu'il faut essayer de trouver les preuves de son existence. Kepler a fait de la philosophie la sœur de la religion et il n'avait pas tort. L'une recherche Dieu et le démontre, l'autre, reconnaissant ses qualités, l'aidera. Donc, et c'est un fait que nous pouvons constater aujourd'hui, où la science a tant marché, la vraie philosophie rejette le voile qui cachait Dieu et ouvre une ère nouvelle pleine de renseignements précieux.
Kepler aussi était parvenu à soulever ce voile, car
il dit : « La marche du monde n'est qu'un concert divin dont la philosophie est la partition. »
Celte excellente manière de comprendre la vérité ne devint malheureusement pas d'un seul jet une règle inéluctable; car, en 1632, on voit naître en Hollande le savant Spinosa. Ce philosophe parait accorder l'effet des rendements des choses au matérialisme ; mais en même temps il regrette de voir ce matérialisme prendre tant d'empire sur les agissements de ce qu'il appelle l'entendement. Plus tard, il cherche la loi qui produit un fait et qui, d'induction en induction, se rapproche du point d'origine sans le rencontrer jamais. Il a le tort de conclure que celui qui trouvera ce point, c'est le promoteur de la raison intuitive dont l'objet propre est l'être en soi et par soi. 11 eût mieux fait de dire : L'âme, qui est un être en elle-même, ne fournit pas la preuve de son existence par elle seule. Spinosa part du raisonnement pour arriver à tout donner à l'âme. Il en fait ce dont tout découle; or, si tout découle de l'âme, elle devient tout ! C'est là un effrayant panthéisme qui finit par ne prouver absolument rien. Si le panthéisme existait, tout serait Dieu, même le chaos, même le crime; or, à l'origine il y avait Dieu et rien, d'où il résulte que tout ce qui est matériel, tout ce qui est substance, Dieu l'a créé. 11 avait ses raisons pour cela ; et tout ce qui tend au panthéisme est contraire à la vérité et montre cette donnée absurde que substance et spiritualité ne sont qu'un.
Peu de temps après 1727, en Angleterre, une
médaille reproduisait une tête d'homme autour de laquelle étaient ces mots : Félix qui potuit rerum cognoscere causas. On éleva au même personnage une statue au pied de laquelle on mettait : Qm genus humanum superavit. Cette grande individualité à laquelle on dédiait ces épitaphes s'appelait Newton. Les modernes, en considérant ses merveilleux travaux, l'ont nommé Y inventeur de la gravitation universelle. Si une renommée a justement rempli le monde, c'est bien celle de Newton. Outre ses découvertes, la base même de ses idées a soulevé tant de problèmes et poussé à un si grand progrès que la gloire scientifique lui appartient réellement. Ses grandes découvertes n'étaient pas absolument la plus pure des vérités; mais sans elles on n'aurait pu, à la suite du temps, en faire de plus parfaites. Newton ne regardait même pas les grandes lois qu'il découvrait comme étant absolument et toujours universelles ; aussi Leibnitz dit-il, en parlant de lui : Newton croit que l'Univers est une machine faite par Dieu; mais il estime qu'elle est si imparfaite qu'on peut la décrasser de temps en temps par un concours extraordinaire et même la raccommoder comme un horloger son ouvrage... u Selon mon sentiment, la même force y subsiste toujours et passe seulement de matière en matière, suivant les lois de la nature et le bel ordre préétabli. El je tiens, quand Dieu fait des miracles, que ce n'est pas pour soutenir les besoins de la nature, mais pour ceux de la grâce. » Ici Leibnitz avait raison, Dieu a fait son œuvre adorablement établie ;
GRANDS PROGRÈS ET GRANDES CHUTES PHILOSOPHIQUES. 4o7
et, sous peine qu'il ne soit pas Dieu, son œuvre universelle sera toujours la même; mais, à son tour, Newton avait une juste manière de voir lorsqu'il disait : « Ce que j'appelle attraction est peut-être causé par quelque impulsion ou de quelque autre manière qui nous est inconnue. Je ne me sers du mot attraction qu'en général pour désigner la force par laquelle les corps tendent l'un vers l'autre, quelle que soit la cause de celte force... Déduire des phénomènes de la nature deux ou trois principes généraux de mouvement et, ensuite, expliquer comment les propriétés et les actes de toutes les choses matérielles découlent de ces principes, ce serait faire un grand pas dans la philosophie, quoique l'on ne connût pas encore les causes de ces principes... J'ai appliqué les phénomènes des cieux et de la mer par la force de la gravité ; mais je n'en ai pas encore assigné la cause. C'est une force produite par quelque chose qui pénètre jusqu'au centre du soleil et des planètes sans rien perdre de sa force; elle n'agit pas proportionnellement aux surfaces des particules sur lesquelles elle agit comme les causes mécaniques ont coutume de le faire, mais proportionnellement à la quantité de la matière solide ; et son action s'étend de tous côtés à des distances immenses, diminuant toujours en raison double des distances... Mais je n'ai pas encore pu déduire de ces phénomènes de la gravité la cause de ses propriétés, je ne fais pas d'hypothèses : Hypothèses non fin go. »
Grands et nobles sont ces aveux de Newton ; car ils permettent de penser que la vraie raison de ce
qu'il indique a pu se trouver. Ils autorisent à croire que si on rencontrait, pour arriver au même résultat, une raison sérieusement valable, le savant qui l'aurait découverte n'aurait pas les théories de Newton pour lui faire de l'opposition : le père Secchi est dans ce cas ; et la gravitation des atomes éthérés prouve, mieux encore, que Newton ne s'était trompé que sur l'application du mot attraction dont il s'est servi. La véritable cause, donnant les mêmes effets, était différente de celle qu'il émettait.
Peu de temps après Locke, Spinosa et Newton, naquit à Leipzig le grand Leibnitz; l'Allemagne s'en fait une gloire et ajuste titre. C'est un polygraphe éminent, et les mathématiques tiennent le premier rang dans ses travaux. On ne peut que s'incliner devant l'inventeur du calcul différentiel, dût-il même partager cette gloire avec Newton; mais il a laissé moins de traces glorieuses, à cause de sa philosophie. Dans cette partie il fut certainement un grand érudit et ses œuvres sont remplies de bonnes choses ; mais il fit un faux départ ; il erra autour de la vérité, sans l'atteindre jamais. Il crut, dans le principe, que la règle de toute la nature, c'était la loi de continuité. Partant de là, il en arrivait à croire que l'homme est une suite du zoophyte plus ou moins amendée; il n'avait pas saisi que l'Univers est construit avec certaines lois dont la variation n'est pas possible, et que toutes sont œuvres de la spiritualité divine. Ce que Leibnitz avait dit de la continuité, il semble plus tard le confirmer parce
qu'il nomme Y Harmonie préétablie ; c'est une erreur encore, il suffit, pour le démontrer, de citer ce qu'il invoque lui-même. Deux horloges faites et organisées absolument de même s'accordent admirablement dans les indications qu'elles donnent; donc, dit-il, il y a là un type d'harmonie. Or, qu'il change si peu que ce soit à l'une d'elles, bien vite leurs indications n'auront plus aucun rapport. Les horloges marchent harmonieusement lorsqu'elles sont dans la loi ; mais, du moment où elles en sortent, elles ne sont plus rien. Il faudra remettre celle à laquelle il manque quelque chose comme elle était dans le principe, pour que son mouvement soit suivi de telle manière que, commençant à une heure, elle arrive exactement au même point lorsque vingt-quatre heures seront écoulées.
Les lois divines sont les lois supérieures ; celles qui en sortent cessent d'être ce qu'elles étaient en tombant sous une loi nouvelle et deviennent une chose toute différente ; ce qui s'y produit donne ce que cette combinaison lui impose de produire. Maintenant, l'infinie intelligence de Dieu a si bien fait, si bien combiné, si admirablement multiplié les lois qu'il donnait pour l'exécution de ses volontés, que l'Univers existe et continue sa création.
Lorsqu'il s'agit de l'âme, Leibnilz n'est pas non plus dans le vrai ; il croit que ces êtres qu'il nomme des monades sont créés par Dieu avec des degrés de perfection ou d'imperfeclion. Si l'on adoptait son principe il arriverait ceci : c'est que du moment où des monades étaient différentes les unes des autres,
elles devaient aller en sens différents. Or, ce qui n'est pas dans une loi, se trouvant dans une autre, doit se développer également. Si donc, par la suite, ces monades se rencontrent, elles agissent différemment; d'où, si l'une est bonne, l'autre est forcément mauvaise ; d'où encore, le Créateur aurait par l'une détruit l'autre ; c'est-à-dire qu'en une minute il aurait anéanti son œuvre de la minute d'avant. Mais c'est le néant ! Avec un tel point de départ il n y aurait plus ni matériel ni spirituel !
Le philosophe allemand, outre qu'en bien des choses il était un génie et même un bon génie, s'est butté à la fin contre le libre arbitre. Il s'est fait dans sa théorie une position dont il ne pouvait sortir, et il le voyait bien. Un jour vint où il chercha partout le moyen de s'écarter de données détruisant la liberté. Il se jeta alors dans une pensée vraie au fond, mais dont il ne sut pas saisir la vérité compréhensible ou visible : celle de l'âme, de Dieu !
Quand on étudie l'histoire de la philosophie et qu'on cherche à se rendre compte de son origine à chaque époque, on est étonné de la marche qu'elle suit ; et le cours des événements montre un peu la raison de cette origine. Au seizième siècle et même au dix-septième siècle, les philosophes ont été des penseurs isolés qui ne désiraient qu'énoncer à l'humanité ce qu'ils croyaient vrai et ce qu'ils supposaient devoir être utile* Quelle qu'ait été la donnée qu'ils cherchaient à expliquer ou celle dont ils se sont faits les défenseurs, ce qu'ils ont voulu a toujours été de convaincre. Ils étaient pleins de ce
qu'ils croyaient la vérité; et c'est cette vérité qu'ils voulaient répandre autour d'eux. La popularité utile qu'ils ont su ainsi acquérir les a mis dans toute leur gloire. Les Descartes, les Pascal, les Bossuet, les Fénelon, à tort ou à raison, se sont trouvés au sommet de la réputation philosophique parce qu'ils étaient là pour rendre service à leurs semblables, sacrifiant au besoin leur existence. Au dix-huitième siècle, cela change, non seulement pour la philosophie, mais pour tout ce qui peut seconder l'ambition des personnes. Les philosophes nouveaux en particulier, hommes profondément habiles, ne voient plus des mêmesyeuxque ceux du siècle précédent. Ils peuvent être persuadés de la vérité de ce qu'ils énoncent ; mais, quoi qu'ils fassent, on peut toujours se rendre compte que ce qui les pousse ce n'est pas d'être utile à leurs voisins, mais de l'être à euxmêmes, en flattant, sous des couleurs fines et distinguées, les vices qu'ils découvrent; en persuadant à leurs lecteurs que c'est eux qu'ils défendent ou qu'ils vengent de ce qui pouvait leur nuire. S'ils n'attaquent pas ils se moquent, et cette moquerie, si vite et si facilement adoptée par les masses, rend ces auteurs promptement populaires. C'est là tout ce "qu'ils cherchent; aussi au dix-huitième siècle, la philosophie ne mérite plus le nom d'étude de la sagesse. Elle devient un travail sur la critique qui, par l'ambition des auteurs, doit mettre au summum le vice et celui qui, en le combattant, a su le faire valoir d'une façon agréable.
Parmi les hommes pleins d'un immense intérêt
qui commencent cette série, c'est Montesquieu qu'on doit ciler le premier. Il était sans doute de bonne foi; mais, à côté d'une science intense, sans peutêtre qu'il s'en soit rendu compte, la critique, quelque savante qu'elle soit, est son arme. Sans doute il dit des choses merveilleuses; comme écrivain, il est un des meilleurs maîtres, mais il réprimande avec une grande perspicacité les erreurs commises, plus qu'il ne donne une marche à suivre. La Grandeur des Romains et Y Esprit des lois sont de délicieuses choses qui peignent bien ce que l'auteur raconte; mais c'est là tout. C'est un très grand homme parce qu'il met sa belle pensée à la place de celle de tout personnage ; mais à son époque les écrivains commencent à ne plus émettre le remède du mal qu'ils découvrent. Ils disent au public: je vais vous montrer combien cette femme est laide, et ils la déshabillent. La masse voit bien par où la nature pèche; mais elle est d'.autant plus ambitieuse d'en déshabiller d'autres que personnellement elle ne les trouvera peut-être pas si laides.
Tout en s'abandonnant à cet ordre d'idées, Montesquieu sentait cela si bien, qu'il ne pouvait souffrir des œuvres semblables.
Ce qui paraît curieux, autant qu'il a su la rendre intéressante, c'est la marche suivie par ce grand écrivain. Mécontent de voir les affaires mal menées à la fin du règne de Louis XIV et au commencement de la Régence, tout bon qu'il était, il prit part au dévergondage spirituel du temps et écrivit les Lettres persanes. Plus tard, il s'aperçut qu'il avait donné
trop de part dans cel ouvrage à l'esprit qui n'avait plus de morale ; et il essaya, par la Grandeur et la décadence des liomains, de montrer très sagement à la population les fautes dont les descendants de Romulus s'étaient rendus coupables en négligeant les bonnes lois qui, dans le principe, avaient produit leur grandeur. Montesquieu espérait que les Français seraient convaincus par cet exemple et que, de la loi antérieure, ils banniraient le mauvais en conservant le bon. Cette magnifique élucubration une fois produite, il s'aperçut de nouveau qu'il s'était trompé et s'empressa, toujours pour venir au secours de ses concitoyens, de publier V Esprit des lois, ce livre qui réunit si superbement tout ce qu'il croyait savoir. Mais cet Esprit des lois, admiré par les lettrés, n'eut pas la popularité que désirait son auteur. La pensée des masses, surexcitée, avait passé bien au delà de ce qui s'y trouvait. Il arriva même, comme dans tout naufrage au bord d'une côte, que Montesquieu jeta la dernière corde à l'embarcation; mais les naufragés ne la saisirent pas. Jadis, en cas pareil, l'Angleterre avait dans Cromwell trouvé un homme vigoureux qui rétablit bien des choses, mais la France était alors tellement dévergondée que dans aucun des partis elle n'en produisit un. La perversion reprit le dessus et la philosophie du dix-huitième siècle fut l'agent voyer de la mauvaise route. Toutes les fois que ce travail nécessaire eut une vallée à passer on prit les hautes sciences de l'époque comme guide et comme étai ; mais on s'en servit si mal qu'on anéantit leur valeur. Au lieu d'employer les découvertes produites
pour relever l'humanité, on ne les utilisa que pour donner la prépondérance à la matérialilé; et, plus le précipice était profond, au lieu de s'arrêter sur le bord, plus on s'y laissa tomber.
Montesquieu du reste se trompait lorsqu'il donnait, dans le chapitre premier de son grand ouvrage, cette définition : « Les lois, dans la signification la plus étendue, sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses ; et dans ce sens, tous lès êtres ont leurs lois; la Divinité a ses lois, le monde matériel a ses lois, les intelligences supérieures à l'homme ont leurs lois, les bêtes ont leurs lois, l'homme a ses lois. » Avec ces dictons qu'il regardait comme axiomes, sans s'en rendre compte, il donnait cours à la décadence philosophique. Les lois ne découlent pas de la nature des choses, les êtres n'ont pas de lois, Dieu n'a pas de lois, il les a créées instantanément, leur commandant d'obéir partout et toujours à son ordonnance unique dont il savait d'avance toutes les conséquences. Quant aux intelligences inférieures ou supérieures, il n'y a pas à répondre ; pour les bêtes, c'est de la matière comme le reste ; quant à l'homme enfin, s'il a quelques soins de son âme, son devoir est d'obéir et de remercier le Très-Haut de lui avoir donné sa mission. On voit, par ce que Montesquieu vient de dire à ce sujet, à quel dévergondage peuvent tomber les doctrines d'un homme si fort ; et on peut constater également où s'en allait le dix-huitième siècle.
Au point de vue de l'honneur et du sentiment, Montesquieu se rapprochait encore de la vieille no-
blesse de France ; Voltaire, presque son contemporain, s'en écartait dans ce qu'elle avait de bon pour ne saisir que ses gros défauts. Voltaire était heureux de prendre sa part de la charmante intelligence qui régnait dans lasociété en essayant d'y mêler la sienne. Montesquieu ne s'empara que de la matérialité élégante ; il la traita quelquefois si bien qu'il fit croire qu'il s'occupait de spiritualité. En somme Montesquieu chercha à rendre la noblesse meilleure ; Arouet de Voltaire, avec sa remarquable intelligence, ne fit que la dégrader en popularisant ses vices ; et, comme auteur amoureux du succès, il lui donna même plus de vices qu'elle n'en avait. En démoralisant la noblesse il se rendait populaire dans le Tiers État. Être purement caustique était son plus grand défaut, c'était la preuve d'une volonté personnelle que rien n'excuse, c'était un esprit charmant pour lequel rien n'avait de base. Voulait-il écrire, le fond de son travail ne venait pas de son âme, mais des propensions du public dont il espérait obtenir la faveur ; tout en publiant la Pucelle et Candide, il était l'auteur de la Henriade et de Zaire. Peut-être jouait-il avec l'esprit de soa temps dont il disposait de main de maître. 11 flattait les vertus en faisant leur éloge ; et, content du succès sérieux obtenu, il se retournait pour vanter des vices dont les attraits mettaient ses ouvrages dans loutes les mains. Voltaire eut réellement du génie, mais il s'en servit pour une mauvaise cause. Des grandes académies scientifiques, il s'en occupait par hasard ; mais des pavillons des Richelieu et des d'Antin, il en ouvrait au peuple les portes à deux
Barbie do Bocaor. II. — 30
battants. La philosophie était basée sur ce fait, qu'il n'y a de vrai que ce dont on jouit ; et il jouissait, surtout intellectuellement, tant qu'il pouvait. Heureusement il s'est arrêté en chemin. Les sentiments, poussés par la jouissance, remontaient bien haut; mais il a dit cependant : « Si Dieu n'existait pas il faudrait l'inventer. »
En résumé, couvrir la dépouille de Voltaire, ce n'est pas un crime, mais c'est tristement fâcheux pour le Panthéon.
Après le littérateur de Ferney , trois noms tombent sous la plume de quiconque s'occupe de la marche suivie par la philosophie : ce sont ceux de Rousseau, de Diderot et d'Alembert . Tous les trois se sont heurtés à une civilisation tombée, et n'ont pas su se rendre compte qu'étant de naissance infime ou fâcheuse comme bien des êtres humains, ils devaient éprouver et garder de la reconnaissance pour ceux qui, ne les trouvant pas personnellement répréhensibles. leur tendaient la main. Ils se sont jetés dans les idées nouvelles et peu réfléchies. En appelant à leur aide leurs talents, ils sont arrivés à des éludes fausses et n'ont fait que donner de tristes points de départ à une révolution de races ; bien plus, ils ont encore créé le germe d'autres révolutions qui s'attaquent, non plus à une classification sociale, mais à l'humanité tout entière. Ils tendirent à démontrer que l'architecte de la création a été mauvais et qu'il faut le remplacer, par quoi, si ce n'est par l'ambitieuse sottise humaine? Bien des gens sous Louis XIV se sont dévoués k soutenir les malheureux, beaucoup ont tâché
de guider ceux qui laissaient quelque espoir ; mais le gouvernement fut fautif et ne sut pas continuer. La noblesse, le clergé, occupés d'eux-mêmes, laissaient monter Forage. Des chefs manquaient à toutes les institutions ; et Ton n'a pas compris que, pour sauver la civilisation, il fallait chercher la réparation forcée des erreurs de la vie et ramener les individus à des idées saines. Chez un vagabond, un ouvrier infime el un bâtard, le talent était prouvé par leurs premières démarches, mais la position qui leur fut faite gâtait la vie et les aptitudes sérieuses. Les deviner dans l'origine eût été cependant bien difficile ; mais des établissements généreusement conçus et même des règlements bons et bien équilibrés eussent amené ces personnalités à ne pas se faire les créateurs de folies que les masses ont absorbées. Il faut, pour qu'un gouvernement soit bon et bien équilibré, qu'il ait institué ce qui doit maintenir l'ordre matériel et moral dans des conditions sans lesquelles la civilisation ne peut vivre. Il faut que, pour le bien de l'État, il ait une ligne de conduite aussi parfaite que possible, et que tout ce qui est reconnu mauvais soit rejeté.
/.-/. Rousseau, né à Genève au milieu des artisans, fit ses études chez madame de Warens. Malgré son séjour au séminaire et sa fréquentation de quelques prêtres érudits, il manqua toujours d'idées saines, parce que ses premières études avaient été mal dirigées. Il fut trop vile et mal à propos mis en contact avec des ouvrages d'histoire antique ou du Moyen Age. Aucune éducation sérieuse et bien combinée ne
venant l'arrêter, forcé du reste de se plier aux nécessités, il se trouva pris entre l'antique dont il ne pouvait voir le vrai et le faux, qui fut pour lui de véritables contes de fées, et la période moderne où se trouvaient arrêtés tous ses efforts pour sortir de la zone matérielle et dure dans laquelle il était né. Son âme travailla uniquement à rechercher ce qui, pour lui, faisait la morale et le développement spirituel pris sur les peuples des vieux âges. Tenu par une répression mal faite, il se réfugiait dans sa pensée, et cherchait une réponse agréable, mais bien souvent fausse et mal choisie. Son talent fut celui d'un homme qui dans la fréquence du monde prend et dit d'excellentes choses qu'il fait suivre de morale de laquais. C'est merveilleusement qu'il parlait, puis, à un moment donné, il ne savait plus moralement où il en était. Son intelligence poussait alors, poussait toujours, arrivait même à l'absurde; et comme il présentait tout cela fort élégamment, il sut rendre le mal agréable à la condition qu'il ne soit jamais raisonné.
Toute sa jeunesse il a désiré jouir de la propriété sans avoir les qualités nécessaires pour l'atteindre. Esprit dévergondé, ne pouvant tenir nulle part, il n'a nécessairement acquis aucun bien à lui et il s'est déclaré l'ennemi de la propriété, lorsque ce sont les propriétaires seuls qui, par les bienfaits que leur avoir leur permettait de distribuer, l'ont amené au rare talent qu'il a développé. Il léchait facilement et agréablement la main de qui lui plaisait, mais sa bave était empoisonnée.
L'esprit de Rousseau est curieux. Il dit qu'il veut faire du bien; il y a lieu de le croire, et cependant il ne fait que du mal. En philosophie, en politique, comme en morale, il dit des choses charmantes, mais si on le suivait, c'est à l'absurde qu'on arriverait, et bien souvent au méchant absurde.
Si cet homme qu'on appelle philosophe parle de l'enfance première, il le fait convenablement. Pour lui : « les premiers mouvements de la nature sont toujours droits ; il n'y a pas de perversité originelle dans le cœur humain. » C'est excellent; mais, ce point de départ acquis, il l'anéantit presque en donnant une fausse marche à l'éducation. Il ne montre pas dès le principe, à celui qu'il appelle son élève, que la plus chère pensée de l'homme doit être de savoir qu'il a une âme, que cette âme a dans la vie une double mission parfois bien dure à remplir, mais dont la satisfaction complète doit être le résultat suprême. L'âme, c'est la source d'où tout découle; les jouissances convenables, le dévouement, l'espoir d'avoir satisfait le Très-Haut en étant utile et courageux sont ses attributions. Que l'élève s'ignore ou qu'il en soit détourné, philosophiquement dit-on, il arrive vite et forcément à une sorte de jouissance immodérée, c'est-à-dire au vice, puis au crime, puis à l'abrutissement dont il ne peut plus sortir.
Rousseau dit des choses adorables; mais malheureusement il écrit souvent le contraire et ne suit pas ses pensées après les avoir énoncées. « Quoi, s'écriet-il, je puis observer, connaître les êtres et leurs rapports; je puis sentir ce que c'est qu'ordre, beauté,
yerlu; je puis contempler l'Univers, m'élever à la main qui le gouverne ; je puis aimer le bien, le faire, et je me comparerais aux bêtes! » C'est lui qui répète ailleurs en défendant le libre arbitre : « Le principe de toute action est dans la volonté d'un être libre. .. » « Pour empêcher l'homme d'être méchant, fallaitil le borner à l'instinct et le faire bête ? »
En appréciation de la politique faite avant lui et surtout dans celle à faire, Rousseau s'est complètement trompé. Il a parlé au nom du suffrage du peuple. Il a présenté comme une bonne législation celle basée sur l'accord absolu de ce peuple. II ne s'est malheureusement pas douté à temps que la doctrine qu'il émettait deviendrait le suffrage universel, où Terreur remplace la sagesse, Il n'a pas vu que, dans ce cas, la pluralité restant forcément à l'ignorance, c'est sur elle que tout se base; et si elle continue d'exister, là encore le chaos sera au bout.
Des trois hommes dont on parlait tout à l'heure, Diderot est le second. Sa philosophie est encore triste à montrer au lecteur. Chez les Jésuites de Langres et au collège d'Harcourt où il fut élevé, personne ne sut indiquer à cette rare intelligence une doctrine assez bonne et assez salutaire pour lutter contre les idées fausses qu'il recevait de sa famille. On ne lui montra pas le bien-être d'une charité parfaite, ni le résultat de la mission qui porte l'homme au premier rang. On en fit un disciple remarquable dans les sciences, mais à la fin de ses études, il était désolé d'être bourgeois et prit la
noblesse en haine. 11 se voyait une intelligence bien supérieure à celle de beaucoup de ses camarades; et son éducation terminée, ne se trouvant plus en contact avec eux, son ambition se changea en haine de leurs doctrines comme de leurs institutions. Bien des gens, par suite d'un défaut de développement moral, étaient dans les mêmes idées; c'est autour de Diderot qu'ils se sont groupés.
Les sciences dans lesquelles Diderot était un être intéressant furent nombreuses ; sur toutes il émit des idées curieuses, mais il ne parut pas les avoir assez alliées dans son esprit pour en présenter un résultat profitable à ses contemporains. Quelqu'un, écrivant son panégyrique, a dit de lui : « Enivré par les procédés de l'expérience, par le spectacle des progrès des sciences physiques et naturelles, il perdit tout à fait le sens des hautes vérités métaphysiques et morales, et relégua parmi les questions chimériques tous les problèmes relatifs à Dieu, à l'âme humaine et à sa destinée future. » Diderot offre de tristes exemples de matérialisme et d'athéisme qui firent bien du mal autour de lui ; tandis qu'il aurait pu bonifier la morale en démontrant qu'ici-bas aucune loi n'est isolée et que toutes ramènent forcément à leur auteur. Diderot devint le chef de tous ceux qui faisaient servir la science à enseigner l'erreur. Bien rarement, depuis lors, ses idées ont été sérieusement combattues; et malheureusement, pour trop de gens, elles régnent plus que jamais. Le devoir est de combattre sa doctrine.
Diderot avait de singulières idées. Sa théorie
ressemblait énormément à celle de Pythagore. Il ne voyait de juste que la matière, et de bien que la jouissance matérielle. 11 admettait le bien en pensant que c'est pour le jouisseur une satisfaction de procurer une jouissance à un de ses camarades. Dans cet ordre il voulait bien qu'on donnât aux pauvres; mais il refusait qu'on se servit dé l'aumône pour avoir le droit de dire : « Incline-toi devant le Très- Haut, obéis à sa loi, souviens-toi que c'est de lui que toute intelligence et tout bonheur découlent. » Non, il n'admettait pas cela.
S'enfonçant dans le néant, il voulait qu'une chose sensible en expliquât une autre. Il essayait ses démonstrations avec des sciences qui, quelque grandes qu'elles aient été, ne le furent pas assez pour le conduire à cette conclusion que les combinaisons de matières ne sont pas possibles sans lois et que, comme des lois ne sont pas admissibles toutes seules, il faut qu'elles existent, par conséquent, qu'il y ait un pouvoir qui les crée. Le matérialisme est un vaste puits où l'on jette tout et où tout descend indéfiniment et vertigineusement.
Diderot s'est beaucoup occupé d'art, mais en cela il n'avait pas la possibilité de réussir. 11 n'a jamais su faire de l'art ; la qualité de parfait, qui est nécessaire à l'art, n'arrive qu'en le rapprochant de Fidéalement beau, qu'en reproduisant dans chaque partie l'effet d'adorables accords ressortant des lois de la création divine. Diderot s'est contenté d'expliquer que, parmi ces lois, l'une existant, l'autre devait exister aussi. 11 a fait cette recherche avec sa
rare intelligence, mais ce Tut tout. Il admettait qu'une chose matérielle pouvant changer, une chose laide pouvait donner lieu à une belle ; mais pourquoi, comment tout cela arrivait-il? Il n'en voulut rien savoir et vit un mérite dans ce changement dont il ne saisissait pas la base. Pour lui, la matière jouissait du pouvoir de se modifier sans appui ; par conséquent, elle seule était tout et tout tenait à elle. Il en vint à prendre ce raisonnement poirr la réalité ! Son art était une forme du transformisme. Je ne sais même pas si Diderot, sans s'en rendre compte, n'en fut pas le père; il le dépeint ainsi : « Les ongles d'une main très augmentés, se joignant, font quelque chose comme la corne du pied du cheval. Donc, la nature est toujours la même, elle varie seulement dans ses acceptions. Sa force est de continuer et de changer en continuant. »
Il en arriva à des démonstrations sans chaleur, comme cçlles de Gœlhe dans Werther; elles étaient intéressantes pour les choses humaines, délicieusement et savamment faites, mais nulles comme agrément du cœur et comme vérité. Elles semblaient, sans qu'il l'ait dit bien entendu, peindre l'humanité comme un grand troupeau de bêtes dont la satisfaction des instincts est le seul intérêt. Triste talent! Peut-être Diderot avait-il une idée de l'existence d'un Dieu; mais, pour lui, c'était une sorte de nébuleuse qu'il ne savait pas condenser. Ah ! cet homme n'a rien qui mérite qu'on lui élève des statues!
Comme Rousseau, comme Diderot, un troisième érudit a jeté sur le xvin0 siècle des doctrines qui ont
enfanté plus que des incertiludes ; on y trouve des croyances sans raison, des échafaudages appuyés sur des sables mouvants. Au premier souffle du zéphir tout ce que d'Alembert avait construit s'écroula.
Il chercha à affirmer de la philosophie fausse ; il dit mille bonnes choses mal appliquées ; et pour les esprits qui ne le valaient pas, il dissimula, par ses études sérieuses, des théories que rien ne pouvait prouver. Il finit par se dégoûter lui-même de ses travaux. Ayant commencé l'Encyclopédie avec* Diderot, il y renonça bientôt et se fixa dans la science pure. En cherchant il a trouvé sa célèbre théorie de l'équilibre et a ouvert, sans le savoir, un vaste chemin à l'étude des lois du Créateur ; mais il ne lui en a jamais fait gloire.
A côté de ces trois hommes, Rousseau, Diderot et d'Alembert, d'autres savants paraissaient au xviiie siècle dont les doctrines, plus carrément avancées, ont fait le plus grand mal à l'humanité. Je veux parler d'Helvétt'us et de Condillac. Ils n'étaient pas dans des positions difficiles et tristes comme leurs prédécesseurs. L'un était le fils d'un médecin justement estimé, l'autre appartenait à une famille adonnée à la magistrature. Ils étaient donc lancés dans un monde où la bonne morale et le dévouement à des travaux utiles formaient les principaux mérites. A l'âge de vingt-trois ans, Helvétius était fermier général ; mais cette occupation le retenait moins que son désir de briller dans la littérature et la philosophie.
Le travail de presque toute sa vie se concentre
dans son traité de Y Esprit. Il a admis que l'homme est un animal plus sensible qu'un autre animal, qui n'agit et ne peut agir que d'après ses sensations. Chez le premier la variété des sensations est bien plus étendue que chez le second. Il suppose qu'on pleure et qu'on rit suivant la manière dont les nerfs sont froissés. Dans un sens ce froissement est le malheur, dans l'autre, le bonheur; de là, le seul but à poursuivre, c'est de rejeter le premier et de saisir le second. Il y a dans cette petite manière de comprendre les choses un petit arbuste dont tous les vices sont les fruits et dont la barbarie est le résultat. Suivant Helvétius, les passions étant tout, nous nous devons les uns aux autres d'établir des lois qui font que la passion de l'un n'arrête que le moins possible la passion des autres. Triste morale ! Il admet que toutes les intelligences qu'il fait sortir de la matérialité sont égales ; il se trompe grossièrement. Si, ce qui est certain, les intelligences sont égales avant de se produire, c'est parce qu'elles sont ensuite emprisonnées dans la matérialité qu'elles deviennent inégales. Leur enveloppe étant presque toujours pleine de défauts, le dégagement de la spiritualité, parfaite par elle-même, en subit les conséquences.
Helvétius ne s'arrête pas là ! Use plaint de ce que le petit vermisseau se promenant sur un fumier est mangé par le poulet ; le poulet lui-même rencontré après au fond d'un bois est mangé par le renard ; par conséquent, le véritable intérêt des victimes est d'éviter les dévorants, que tout leur avantage est là
et que l'intérêt est la seule raison qui doive nous guider. C'est une erreur aussi grave que grossière; elle fait de l'homme une bête, et de l'animal une matérialité ayant la pensée en dedans. Cela n'est pas et n'a jamais été. L'animal, on l'a dit bien souvent ici, n'a que l'instinct, rien que l'instinct; et le poulet ne pensera pas à éviter le renard, il ne le voit pas et ne le devine pas. Lorsqu'une contraction douloureuse des molécules de son organisation se fait tout à coup sentir, il s'enfuit pour que cette contraction se calme. Un gaz est menacé de décomposition par un autre gaz qui arrive, il se contracte, tout l'organisme s'en ressent, tout s'y passe comme la nature l'exige ; et souvent son effet est d'autant plus actif que les organes sur lesquels il agit ont déjà été menacés, tourmentés de la même manière. C'est ce que dans le monde moderne on est convenu d'appeler la mémoire. Voyez dans quelle grosse faute Helvélius faisait tomber ses lecteurs.
J'ai chez moi, dans ma maison de Quenet, un tableau ayant appartenu à Helvétius ; c'est l'homme lui-même que ce tableau. 11 a une élégance un peu aristocratique du temps de Louis XV. Il représente Apollon faisant de la musique avec les neuf muses. Les personnages y sont tout juste vêtus; et, au milieu de cette image voluptueuse, on croit, en regardant ce tableau, se rendre compte du savant Helvétius écoutant en idée cette musique. Pour lui, la philosophie était là. Moins la jupe, il ressemblait aux Musulmans voyant danser des aimées; pour lui c'était la vie, la grande occupation, la grande jouis-
sance ; partout et toujours l'intérêt était de conserver ou d'acquérir cette voluptuosité par n'importe quel moyen.
Condillac est aussi le possesseur d'une singulière et même très coupable doctrine philosophique. Comme Helvétius il suppose que l'intelligence de l'homme est la même que celle des animaux et qu'elle vient par les mêmes moyens ; cependant il est d'avis que l'intelligence de l'homme est plus développée que celle des animaux parce que l'homme a pour lui les signes, le langage qui lui permettent de s'exprimer, de faire usage de toutes ses facultés et d'acquérir des qualités que l'animal n'a pas. Autrement dit, il base tout son système, non sur ce qui produit, mais sur la production répondant à la sensation causée à notre intérieur par les faits extérieurs. Il ne nie pas entièrement lame ; mais rien n'est su et connu de lui que ce qui vient du dehors. Les signes et le langage sont, pour le récepteur, les moyens de répondre aux sensations venues de l'extérieur; il faut bien une lime aux prisonniers qui veulent s'échapper pour détruire les barreaux de la fenêtre, et prendre leur essor. Ceux, cependant, qui pensent autrement que Condillac se disent que, si derrière les facultés corporelles il n'y avait pas de spiritualité, l'homme aurait agi comme l'animal; il aurait fait entendre, sans s'en douter, toujours le même son pour la même sensation, ne le modulant que suivant l'étendue de cette sensation. Lorsque chez l'animal un muscle est fortement touché, la douleur qu'il éprouve passe, soit à d'autres
muscles, soit aux nerfs; et, de là, instantanément au larynx où le mouvement correspondant fait un cri par lequel la douleur causée se révèle. L'animal n'a que des cris qui sortent des faits qu'il ressent; il exclame ; et il a, en accentuant plus ou moins, toujours exclamé plus ou moins fort, mais pareillement, pour le même objet. L'homme avec sa spiritualité accentue ses cris de façon à ce que l'auditeur les appelle : exclamations, plaintes, gémissements, émotions, afflictions et se rende compte de ce qui les a fait pousser. Le chien change ses cris sans le vouloir, d'après ce qu'il ressent; certains autres animaux y répondent dans quelques occasions où cela a une action sur leurs fluides organiques, mais l'homme seul, qui a pour lui la réflexion, sait ce que cela veut dire.
La vraie philosophie ne place l'origine d'aucune spiritualité dans la sensation. Sentir, c'est l'effet que cause ce qui se passe, effet parfaitement en dehors du donataire. C'est, nous l'avons déjà dit, le toucher du musicien sur le piano ; mais ce n'est pas l'âme du compositeur. Il est possible de démontrer que le traité des sensations de Condillac est absolument faux ; mais nulle preuve de cette appréciation ne vaut celle-ci : le docteur qui, comme M. Vulpian, touche la matière blanche du cerveau, cause au propriétaire de ce cerveau l'impression qui lui plaît ; il choisit l'endroit où son loucher agit. Ceci prouve l'effet d'une sensation et la négation absolue de ce que dit le philosophe lorsqu'il s'écrie : « Le moi de chaque homme n'est que
la collection des- sensations qu'il éprouve et de celles que la mémoire lui rappelle ; c'est, tout à la fois, la conscience de ce qui est et le souvenir de ce qui a été. » D'après lui, l'homme ne serait pas un être possédant une âme, mais une collection de coups reçus ou rendus dont il lui resterait la haine ou le plaisir. Çondillac sent bien que l'âme est quelque part, il la cherche ; et, ne pouvant la trouver, il la place dans un ensemble de faits matériels. Quelle que soit son opinion, il fait de la physiologie et non de la psychologie.
À la suite des philosophes dont on vient de parler on peut citer encore quelques étrangers qui n'ont pas été sans laisser derrière eux des doctrines ayant une grande influence sur les idées politiques. A ce point de vue, malgré le peu de vérités qu'ils ont émises, ils sont bons à connaître, ne serait-ce que pour ne pas tomber dans les mêmes errements.
Il en fut un qui naquit à Boston et qu'on a appelé le Socrate américain. Il eut une grande carrière dans l'organisation de son pays, je veux parler de Franklin. Dans son jeune âge, il se trouva au milieu d'une population très occupée et ne reçut pas des leçons traitant d'une philosophie sérieuse. Il n'eut que le désir de concevoir des idées plus intéressantes et plus grandes que celles des personnes qui l'entouraient ; ce fut dans l'instruction générale qu'il les prit. Il étudia l'histoire ancienne ; et, dans ses travaux, ce furent les théories des Grecs qui le séduisirent. Il ne fit pas bien attention qu'entre les Grecs et les Américains du xvin0 siècle il s'était
passé des choses qui devaient modifier son éducation première ; aussi se lança-t-il dans le scepticisme antique. Ne connaissant que les Grecs et les Romains, il douta de tout et de tous, et chercha à rétablir la vie d'autrefois. Dans le monde où il vivait, il réussit assez bien. Il ordonna de bons principes pour l'existence particulière et commune. Il prêcha la formation d'un patriotisme nouveau, purement et nécessairement corporel pour ses contemporains et finit par faire passer dans la loi des idées assez salutaires pour créer de bons citoyens, tant que leur intérêt serait d'accord avec ses idées. ' Le caractère américain a subi, par les théories de Franklin, une réforme qui, sans être parfaite, est utile. Ayant affaire à des émigrants dont la masse s'occupait peu de religion, il leur a laissé à cet égard la liberté complète; c'est-à-dire qu'il les mettait dans une position où l'un ne gênait pas l'autre. On y fit le protestantisme qu'on voulut, suivant les règles que les uns ou les autres avaient importées d'Europe ; mais, en même temps, il leur a inculqué le respect de la propriété. Le jour où la surface des États-Unis sera très peuplée, il est bien à craindre que cette acceptation de l'idée de propriété, augmentée par un commerce immense, n'étant plus basée sur des données se rapportant à la religion, n'amène d'affreuses guerres civiles. La morale de Franklin ne suffira plus alors, à moins que le spiritualisme, apporté par un philosophe nouveau, ne vienne à son secours.
Chercher l'effet de la philosophie sur la civili-
sation moderne est une étude intéressante. Parmi les gens qui ont laissé leurs noms à l'histoire, il est nécessaire de ranger l'Allemand Emmanuel Kant. Il naquit, vécut et mourut à Kœnigsberg. Ce fut par excellence un philosophe honnête. Bien élevé, bien éduqué, bien instruit, il travailla bien, même très bien et ne s'occupa de la société que lorsque ses grandes œuvres le firent priser par ses contemporains. Philosophiquement ou scientifiquement on peut ne pas être de son avis, on peut le regarder, en fin de cause, comme s'étant absolument trompé ; mais on ne peut nier son extrême mérite de chercheur. Kant a laissé de nombreux ouvrages dont les Critiques de la raison pure, de la rais du jugement, forment un fond dans le toutes les données qu'il a cru devoir but, dans sa vieillesse, était de cré£ œuvre en cherchant ses matériaux trouvait de bon, d'un côté dans le scepticisme, et de l'autre dans le dogmatisme. C'est entre le doute général et les théories basées sur les règles de la raison humaine qu'il prit de quoi mener son travail à bonne lin, Il reconnut qu'il y a dans la raison pure des éléments qui dominent l'expérience; dans la raison pratique il admet qu'il faut, pour conclure quelque chose, arriver a la liberté de la volonté, à la survivance de l'âme et à l'existence d'une divine Providence. Enfin, il émet que celte opinion est dans la vie pratique le moyen de jouir des avantages qu'il croit reconnaître, maïs que la liberté en est la qualité nécessaire et principale. Il prétend ouvrir
Barbi* du Bocags. II. — » 31
le grand jour au jugement. Il reconnaît que la raison humaine existe et c'est son triomphe qu'il désire ; il le désire même tellement qu'il est heureux de priver la raison des obstacles erronés qui l'encombraient, sans cependant avoir le tact de la faire se soumettre aux lois qui doivent la diriger. En un mot il admire la révolution de 93 ; il se réjouit de ce qu'on a appelé depuis le suffrage universel, sans apercevoir le mal épouvantable que causera une liberté désordonnée. 11 ne s'est pas rendu compte qu'avec cette liberté outrée, les passions arrivent qui tuent la sagesse comme faisaient, aux temps des cirques romains, les lions et les tigres en dévorant les martyrs. Rien n'est plus dangereux que le suffrage universel et rien n'est plus bêle. Ses partisans prétendent qu'avec le temps on relèvera le suffrage universel par une éducation plus sérieuse et plus nombreuse ; mais qu'il soit permis de leur demander si en élevant l'éducation ils ne feront pas monter le prix des travaux que demandent à la masse des ouvriers l'agriculture et la fabrication industrielle. Pour donner un coup de pioche ou polir du fer faudra-t-il avoir passé son baccalauréat? Si l'on en arrive jamais là, que d'ambitions ces ridicules philosophes auront soulevées et quelles guerres civiles ils auront préparées! Kant était un philosophe ayant beaucoup de bons principes, mais, comme un mauvais cocher, il ne savait pas la manière de conduire ses chevaux. Vivant âgé, dans le fond de sa province, il n'a pas vu pratiquer ses doctrines; et tout porte à penser que s'il avait été
un réel spectateur, l'effet que l'emploi d'une philosophie se rapportant à la sienne produisait en France lui eût fait comprendre que sur bien des points il avait un peu trop favorisé de tristes et méchantes doctrines.
Ce qu'il y a d'excellent dans l'œuvre de Kanl, c'est que la raison pratique, celle qui se rend compte et juge de ce qu'elle voit, de ce qu'elle entend, est forcément dans l'être humain, qui est alors condamné à se décider entre le scepticisme et le dogmatisme, c'est-à-dire entre le doute, que rien ne produit ni ne conduit, et l'événement, le fait qu'on touche et qui part nécessairement d'un auteur qui ne peut être que Dieu. Cette philosophie était saine et bonne; mais on peut le dire encore, Kant gâtait tout cela en supposant, à côté, une liberté qui était une autre loi parallèle à la loi divine. Cette liberté est bien loin d'être un principe absolu, car seule elle mène au faux ; c'est une conséquence qui laisse la créature se décider entre le matérialisme et le spiritualisme. On lui accorde la facilité d'agir pour tâcher que ceux qui pratiquent la première de ces méthodes la changent pour la seconde et, devant cette dernière, s'inclinent toujours. Kanl a cru que l'homme avait à se créer une science du devoir; c'est là qu'il fit une grosse faute. L'homme ne crée pas le devoir; il cherche à le reconnaître et lui obéit. Il croit que la raison lui donnera le devoir; mais si la raison est fausse quel devoir^aura-t-il? La raison n'est bonne que pour découvrir la loi et donner ensuite à la matérialité Tordre de s'y conformer.