‹ Analyse et synthése (volume 2)Chapitre 7 sur 30 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Après avoir passé en revue les grands empires qui les premiers ont existé, tant en Asie que sur la côte africaine, il faut, si Ton veut poursuivre un résumé du genre de celui-ci et suivre les progrès de la civilisation depuis l'origine des temps jusqu'à nos jours, aborder l'histoire des États européens. Leurs annales constituent pour nous la grande histoire, celle où nous avons le plus de faits, soit matériels, soit moraux, à apprécier ; parce que la race dont il

est question est la nôtre et que, par conséquent, les doctrines religieuses ou philosophiques, la politique et les arts nous touchent de plus près, parce que plusieurs d'entre eux ont été nos initiateurs dans la voie du progrès, leurs institutions étant l'origine de beaucoup des nôtres; et enfin, parce qu'en présence de l'universalité de la civilisation moderne nos intérêts sont connexes dans bien des cas.

Nous n'en sommes encore qu'à l'antiquité, mais cette antiquité, lorsqu'il s'agit des Grecs et des Romains, nous a laissé tant de souvenirs, tant d'exemples à suivre ou bien à éviter, elle a été à tel point la base sur laquelle s'est édifiée la civilisation actuelle, qu'il est impossible de ne pas s'y arrêter longtemps. Est-ce un bien, est-ce un mal pour les modernes que ce legs des anciens? Ce n'est pas ici le lieu de le discuter; et nous brûlât-il, comme la peau de Nessus, au lieu de nous abriter, nous ne pouvons que l'apprécier dans les pages qui vont suivre, quitte à montrer plus loin quelles en ont été et quelles en seront les conséquences bonnes ou mauvaises.

Abordons donc l'histoire des Grecs : aussi bien parce qu'ils sont les premiers qui se présentent à nous qui venons de l'Orient vers l'Occident que parce que leurs annales, dans lesquelles se fondent celles d'une grande partie des peuples dont nous nous sommes occupés jusqu'ici, comblent la lacune chronologique qui s'étend entre l'époque de l'apogée de l'empire achéménide et le moment du développement de l'empire romain.

Les Grecs, mais c'est avec une certaine crainte que nous entreprenons d'en parler, car il est à ieur sujet des opinions toutes faites et si profondément entrées dans les esprits, que les écrivains qui, dans une certaine mesure, sont loin de les partager, craignent de mettre au grand jour leurs sentiments. Nous l'oserons cependant, et nous dirons que si nous avons une admiration réelle pour une partie de ce qui touche au domaine philosophique et intellectuel, en étudiant les Grecs nous en avons une sans bornes pour leur grandeur littéraire et artistique; mais en même temps nous professons le plus profond dédain pour l'administration religieuse, politique et le plus grand nombre de leurs institutions. Ce petit peuple a touché à toutes les bassesses comme à toutes les grandeurs; et, bien que relevé par des qualités de premier ordre, il est loin d'être la perfection. C'est un modèle qui, depuis des des siècles, a faussé bien des esprits.

Certainement les institutions appliquées dans la Grèce antique sont sur cerlains points remarquables; mais de là à une imitation complète, la distance est grande. En admettant que ces institutions aient été excellentes pour le peuple auquel elles s'adressaient, ce qui est très contestable, c'est être singulièrement loin de la vérité que de vouloir les appliquer sans réserves chez des nations que leur position géographique, leur origine, leurs mœurs, leur histoire, placent dans des conditions absolument dissemblables ; et, cette application sans règle, on Fa malheureusement trop faite. Le monde

moderne est plein d'erreurs qui n'ont pas d'autres sources que cette imitation.

L'origine des habitants de la Grèce est une des questions hisloriques les plus conlroversées ; aussi la marche suivie jusqu'ici dans ce travail, celle qui fait descendre la race blanche d'un même couple et dont l'ensemble est si parfaitement d'accord avec les découvertes que la science fait chaque jour, ne permet pas d'admettre les théories plus ou moins ingénieuses qui s'en écartent. Lorsque la grande branche des enfants de Japhet qui s'étendait vers l'occident arriva sur les rivages du Bosphore, elle laissa, sur les côtes de l'Asie Mineure, les Phrygiens et les Ioniens de race pélagique, et franchit ce bras de mer. Parvenue sur le territoire européen, elle se divisa en deux parties, dont l'une, sous la dénomination commune de Thraces, poussa jusqu'au bord de l'Ister (Danube), tandis que l'autre, sous celle de Pelages, contournant la mer Egée, peupla la partie haute de la Thessalie, TÉpire, la Grèce proprement dile et le Péloponèse. Plus tard, lorsqu'une certaine civilisation eut pris naissance chez ces Pelages, ces peuples devenus navigateurs s'étendirent à l'est, vers les îles les plus voisines de la mer Egée, à l'ouest, dans celles de la mer Ionienne et même jusque dans l'Italie méridionale et la Sicile. Dans le Sud, à une époque à peu près semblable, ils pénétrèrent dans l'île de Crète qui fut, plus tard, l'étape d'où ils partirent pour les rivages africains de la Méditerranée aux temps des Séti Ier et des Ramsès II.

Les Pelages ont-ils été les seuls groupes qui aient contribué au peuplement de la Grèce? Évidemment non! Peut-être y avait-il des populations autochtones. Plus tard, les Ioniens des bords de l'Asie Mineure, devenus marins comme eux et peut-être avant eux, peuvent revendiquer leur part dans ce peuplement et particulièrement dans celui d'un grand nombre d'îles de l'Archipel où ils s'étendirent dans un sens inverse des Pelages. Les Phéniciens eux-mêmes qui, au temps de la puissance sidonienne, ont rayonné sur toutes ces mers, ont fourni leur contingent à la population de la presqu'île hellénique où il est certain qu'ils ont conduit plus d'une colonie. Ce sont même les Phéniciens et les Égyptiens qui semblent avoir introduit la civilisation en Grèce. Quant aux noms de Graïci, d'Hellènes, de Lélèges, de Curetés, ainsi que de Lydiens, d'Achéens, de Doriens, d'Eoliens et d'Ioniens, ils furent évidemment portés, soit successivement, soit simultanément, soit divisionnairement par les différentes tribus pélagiques d'Europe ou d'Asie jusqu'au moment où les noms d'Hellènes et de Grecs prévalurent et furent appliqués à toutes les nations de même origine.

Cette variété de noms n'a rien d'étonnant du reste, lorsqu'elle s'applique aux différentes fractions d'une même nation, si cette nation habite un pays tel que la Grèce, où chacune des tribus peuplai l l'une des petites vallées dont l'ensemble forme le territoire commun ; les vallées sont séparées les unes des autres par des chaînes de hauteurs, parfois assez

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abruptes, pour interrompre la fréquence des communications. Les Pelages n'ont fait que suivre en Grèce la grande loi des peuplements. Une invasion barbare parfaitement homogène se répand dans une contrée tourmentée comme Test la Grèce, chaque tribu s'y fait sa part de territoire; mais, par la suite, augmentant en nombre, nécessairement elle tend à sortir de ses limites. Seulement, comme ceux à qui il faudrait disputer le terrain ont avec eux une origine commune, ce serait une guerre civile où chacun perdrait une grande partie de sa force. Tous raisonnent ainsi : il faut s'étendre I Alors tous les désirs se confondent pour n'en plus former qu'un qui se traduit bien vite par cette formule : « Allons au loin chercher une fortune commune. » Là est la période de conquêtes, d'invasions irréfléchies; on va ensemble où l'on peut, où le vent vous pousse. Pelages, on envahit l'Italie, Crète, l'Afrique? Mais comme tout le monde n'est pas parti, pendant la période des conquêtes la civilisation a marché ; sur le territoire premier on est devenu plus nombreux et on ne peut aller au loin où les frères occupent les pays dont ils se sont emparés. Alors la guerre intestine commence et dure bien longtemps. A la suite des événements qu'elle produit, certaines tribus disparaissent, d'autres se groupent, et cela jusqu'à ce que quelques concentrations soient assez grandes pour en imposer aux voisins de race différente et former des nations. Les Grecs n'allèrent jamais au delà des concentrations particulières, quoiqu'à plusieurs reprises leurs pensées se soient

porlées vers ce désir; témoins la guerre de Troir et l'expédition des Argonautes. Les expéditions faites, toujours ils se sont séparés. Dans un grand danger, comme les invasions des Perses, ils se réunirent, mais aussitôt le danger passé, le besoin d'autonomie reprit le dessus. De là découle toulo leur histoire, de là résulte leur faiblesse. Ils n'ont jamais su se placer sous l'égide d'inslitulions pour remédier au desiderata de leur état social et politique, et faire, soit une monarchie sérieuse, soit uno fédération. L'imagination qui était la facullé dominante de leur caractère les a menés bien haut dans le domaine de la pensée; mais elle les a conduits aussi, comme elle le fait toujours lorsqu'elle est déréglée, à la plus complète anarchie !

La guerre civile, soit entre tribus différentes soit dans le sein d'une même tribu, fut en Grèce un état permanent. Amoureux de la liberté sociale, ce qui se comprend, les Grecs l'ont absolument confondue avec la liberté politique ; et, loin de rester libres en obéissant à la loi d'un gouvernement sage, ils se sont tous cru, comme c'est absolument forcé en pareil cas, les mérites nécessaires pour conserver l'État et contribuer à la confection des lois. Naturellement, en peu de temps, ils les ont faites si mauvaises et ont si vile dénaturé celles qu'ils devaient à leurs premiers et sages législateurs, que toutes ces petites nations folles n'ont eu d'autre ressource que celle de s'incliner devant le tyran de génie qui s'appelait Alexandre ; elles se courbèrent ensuite devant ses successeurs dont la grande intelligence ne leur

servait plus d'excuse, pour enfin se prosterner devant Rome qui leur mit sur la tête son pied de fer. Et tout cela, pour se sauver d'elles-mêmes, suivant celte autre loi générale des démocraties qui veut que, lorsqu'on appelle les peuples à se gouverner, on n'y trouve plus, après quelques jours de grandeur, que l'envie qui les corrompt et les livre, avilis, au plus vil d'entre eux.

C'est pendant la longue période désignée dans l'histoire des Grecs sous le nom de temps primitifs ou pélagiques que furent fondées Argos, Mycènes, Tirynlhe, Corinthe, Sicyone, Mégare, Orchomène, Mantinée, Sparle dans le Péloponèse ou dans l'isthme; Eleusis, Athènes et Thèbes en Attique et en Béotie. Dans le dix-neuvième siècle avant notre ère quelques-unes de ces villes furent détruites ou abandonnées à la suite du déluge d'Ogygès ainsi que des cataclysmes et des épidémies qui l'accompagnèrent; et c'est seulement, durant la période de temps qui suivit ces bouleversements que des rapports devinrent de plus en plus fréquents pour les Grecs, avec les Phéniciens et les Égyptiens, dont les religions orientales commencèrent à pénétrer en Grèce. Ces peuples y transformèrent en une adora- . tion des forces, des objets naturels ou des facultés m\\ : de l'homme, le culte d'un Dieu unique qui semble avoir été la croyance primitive des Pelages, comme celle de toute la descendance de Japhet. Le temps, le soleil, la lune, la terre, la mer, les vents, les feux souterrains, la sagesse, la beauté, le courage, tout, en un mot, fut déifié. Si dans cette introduc-

tion de pensées la poésie y gagna, la morale y perdit et, par la suite, il s'y fit de singuliers changements. Dans ce culte, le dieu du temps, le dieu principal pour les marins de cette époque reculée, Saturne, auquel on offrait des sacrifices humains, est le signe de la religion odieuse des Phéniciens. Un peu plus tard, en Grèce comme en Phénicie, chaque ville avait son dieu ou sa déesse dont parfois, elle défendait la cause les armes à la main ; c'est même pendant la seconde partie des temps pélagiques que les Grecs commencèrent à déifier les héros et les bienfaiteurs de l'humanité.

En 1580, date de l'arrivée de Cécrops à Athènes, on place l'ouverlure de celle seconde période où l'introduction d'une civilisation réelle fut faite en Grèce. Ce roi ou chef de colonie importa dans ce pays la division des habitants en trois classes : prêtres ou nobles, guerriers et artisans, division qui subsista jusqu'aux réformes de Solon. On lui attribue aussi, et l'on parait y reconnaître une preuve de son origine, la coutume admise en Egypte du mariage entre le frère et la sœur. A partir du règne de Cécrops, le Culte de Saturne perd do son importance ; c'est celui de Jupiter, roi des dieux, qui lui succède et tend déplus en plus à dominer. Est-ce une introduction égyptienne en concordance avec le dieu Nou, le grand dieu, celui d'où tout découle, à qui on doit l'enfantement de l'univers? Mais alors ce culte se serait modifié en changeant de pays; car Jupiter ne fut, dans la religion grecque, que le père et le maître des dieux, sans

que la puissance créatrice originelle lui soit attribuée ; n'est-ce pas plutôt une réminiscence du dieu unique des Pelages?

Cécrops est regardé comme l'introducteur de l'agriculture en Attique. Sous le règne de l'un de ses successeurs, Amphictyon, on vit pour la première fois, à une époque historique, quelques tribus se coaliser pour repousser une invasion étrangère, celle des Thraces. Les résolutions communes à beaucoup de tribus furent prises dans un conseil de délégués qui porta désormais le nom de conseil amphictyonique, dont les décisions, respectées lorsque surgissait un danger commun, restèrent, par la suite, lettre morte, lorsqu'un des peuples grecs se sentait assez fort pour le braver. La victoire complète ne vint cependant pas récompenser les premiers qui se servirent de ce conseil; car, si les Thraces furent chassés de l'Attique, ils y conservèrent la ville d'Eleusis. Ils se fixèrent même en Phocide et en Béotie où bientôt la similitude d'origine amena leur fusion absolue avec la population. Les Thraces étaient du reste plus avancés en civilisation que les Pelages grecs, et d'une civilisation plus douce. Le nom seul d'Orphée, un de leurs chefs, suffit à le prouver. Les Grecs leur durent la musique et la poésie. Ce furent, dit-on, les créateurs des mystères d'Eleusis.

Pendant que Cécrops et ses successeurs civilisaient l'Attique, d'autres colonies étrangères s'établissaient dans les différentes parties de la Grèce et y jetaient également les bases d'étals sociaux supé-

rieurs à ceux dont la tradition a conservé le souvenir comme ayant existé au temps des Pelages. Citons : le Phénicien Cadmus qui s'établit dans la Béolie où il fonda ou releva Thèbes; l'Égyptien Danaiis qui se fixa en Argolide et sur une partie du Péloponèse ; le Lybien Lelex qui s'arrêta dans la Mégaride ; et, enfin, le Phrygien Pélops dont le nom fut donné à la péninsule méridionale de la Grèce.

Les Cretois, parmi lesquels l'élément pélagique avait une grande part, contribuèrent aussi dans une large proportion à l'introduction de la civilisation en Grèce. Par suite de la position méridionale de leur lie, ils reçurent d'Egypte et d'Orient, bien avant les Grecs, des semences de tout genre, qu'une fois devenus navigateurs ils portèrent dans leur ancienne patrie et dans les îles de la mer Egée.

A la seconde période des temps primitifs cte la Grèce, succède l'époque dite des temps héroïques, celle dont le caractère peut être généralisé dans ce fait, qu'à la suite des progrès accomplis et de la création d'une marine, les différentes fractions de la population sentirent de nouveau la nécessité d'acquérir au loin des territoires fertiles et de s'emparer, là où ils en soupçonnaient l'existence, des richesses que leur refusait leur sol presque partout ingrat. C'est par des actes de piraterie particuliers ou généraux que les Grecs s'affermirent comme puissance maritime. La plupart des expéditions faites pendant les temps héroïques dont quelquesunes ont eu pour résultat la formation de colonies,

soit sur les rivages du Pont-Euxin, soit dans les lies orientales et notamment en Crète, Chypre et Rhodes, soit dans l'Asie méridionale, en Sicile et même en Sardaigne, ne sont en somme, sauf de rares exceptions, que des acles de brigandage. Lorsque la lâche était relalivement facile elle devenait celle d'un chef comme Alcide, comme Thésée et de leurs subordonnés ; si elle présentait plus de dangers, ou, plutôt, plus de profits, elle était l'œuvre de plusieurs peuplades coalisées. Telles furent l'expédition des Argonautes et la guerre de Troie. A cette époque les Grecs voulaient bien faire la police des mers contre les pirates qui n'étaient pas des leurs, et cela, jusqu'à ce qu'étant devenus plus puissants, ils établirent, dans leur propre intérêt, une sorte de législation maritime dont ils se chargèrent de faire observer aux autres les règlements. Les plus grandes de êes expéditions ne furent pas toutes heureuses, beaucoup même furent longues et, pendant leur durée, l'anarchie eut libre carrière dans leur mère patrie. Des chefs influents, beaucoup périrent au loin ; un grand nombre de ceux qui revinrent n'eurent plus la force d'imposer le respect. Les guerres intestines, les guerres entre tribus voisines ou sur des terres assez distantes, éclatèrent dans des proportions telles, qu'elles arrêtèrent pour des siècles l'essor de la civilisation. Du douzième au sixième siècle, ce fut une sorte de chaos dont sortirent, mieux constituées du reste, les peuplades grecques qui ont joué un si grand rôle dans l'histoire.

On comprend d'auiant mieux l'existence de ce

chaos et le besoin d'une fusion violente des éléments qui devaient former la confédération grecque, qu'aux temps héroïques il n'existait, chez ces peuples, aucune uniformité de mœurs, de coutumes ou de religion. La civilisation possédée alors, leur était venue de tous les côtés à la fois. Ici ils en étaient restés aux errements des Pelages et des Thraces, là ils avaient tout emprunté, soit à la Phénicie, soit à l'Egypte. C'est à propos de la religion surtout, que ce fait est intéressant à constater ; aussi de nombreux auteurs n'ont-ils pas manqué d'en faire la remarque. Malgré la croyance primitive à un Dieu unique, chaque dieu étranger était accepté en Grèce où on l'avait introduit : d'où il résulta que, dans ce pays, il n'exista jamais, comme dans un grand nombre de contrées, d'époque théocratique. Le peuple y fut privé decet élément nécessaire à la constitution d'une concentration quelconque. L'État théocratique n'est évidemment pas l'état normal d'un peuple pendant toute son existence ; et, parfois même il marque, comme en Egypte, comme dans l'Inde, un arrêt dans le progrès de la civilisation. Mais au début d'une association humaine, il a, plus que tout autre mode gouvernemental, l'immense avantage de fusionner les éléments les plus disparates ; et l'histoire a conservé peu de souvenirs d'états fortement constitués, ayant eu une longue existence qui n'ait', soit à un moment, soit à un degré quelconque, accepté la prééminence de l'élément religieux. Aussi c'est autant à l'absence d'une théocratie un instant domi-

nanle, qu'à la constitution physique du sol qu'ils occupaient, que les Grecs ont dû de n'avoir jamais formé un corps de nation homogène. C'est seulement à la suite de guerres intestines qu'il se fit en Grèce une sorle de fusion religieuse et que les dieux et les déesses de chaque ci lé, étant plus ou moins acceptés par le reste du pays, une théogonie générale fut créée par l'usage et développée par la poésie, plus que par la volonté expresse des Grecs. De là sortit la mythologie la plus étrange qui ail jamais paru dans le monde. Elle manquait complètement de base et n'était la conséquence d'aucune grande idée. Ce fut une création dictée par la nécessité, conservée tant qu'elle servit les intérêts matériels; mais, tout extérieure, ne parlant qu'à l'imagination, n'ayant rien pour les âmes, n'émettant jamais de croyances réelles et ne fanatisant jamais ses sectateurs.

C'est à tort qu'à l'époque dont il s'agit ici , on a désigné l'étal social des différentes peuplades de la Grèce, sous le nom de royauté. Cette qualification n'est venue qu'à une époque postérieure où les écrivains grecs l'ont empruntée aux nations étrangères comme indiquant le mieux quel était autrefois l'état gouvernemental. Les peuplades de la Grèce eurent des chefs et non des rois; et ces chefs, lorsqu'ils étaient assez forts pour établir l'hérédité, qu'ils fussent étrangers ou autochtones, durent compter avec les populations qu'ils étaient appelés à régir. L'étendue de leur pouvoir était absolument différente d'une tribu à l'autre. Le pouvoir des

chefs étrangers qui n'avaient abordé sur les rivages helléniques qu'avec un petit nombre de compagnons, avait été accepté en Grèce comme une amélioration sur un état social antérieur; mais il n'avait pas été, comme ailleurs, le résultat de la conquête. Dès lors, chacun avait fait ses réserves. Ce mode d'établissement présentait évidemment des avantages immédiats; mais, au point de vue général, il s'arrêta aux causes de diffusion, de dissolution qui mirent toujours un obstacle à la concentration des Grecs en une puissante nation.

La période de l'histoire des Grecs, qui s'étend de 1580 à il 00 environ, à l'époque du retour des Héraclides, est marquée par une série de progrès matériels qui prouve, non seulement la présence d'initiateurs étrangers, mais l'aptitude singulière de certaines peuplades grecques à comprendre, à imiter et même à perfectionner ce qui était une fois enseigné. En agriculture les Grecs arrivèrent en peu de temps à faire rendre à leur sol tout ce qu'il était susceptible de donner; mais, bien que la contrée qu'ils occupaient fût moins dénudée alors qu'elle ne Test aujourd'hui, leurs ressources agricoles furent toujours bornées. La nécessité de se procurer, par voie d'échanges, les denrées qui faisaient défaut à une nombreuse population, fut la première et la principale cause du développement de leur marine. Leurs esquifs, même au moment de la guerre de Troie, étaient exclusivement de pauvres barques non pontées; mais leur nombre en était incroyable.

Initiés par les Phéniciens au travail des métaux, quelques-uns des Grecs surent promptement meltre en usage les minéraux précieux et utiles que leur pays renfermait en abondance, tels que : l'or, l'argent, le cuivre et le fer. Des uns ils firent leurs premières monnaies, des autres tous les objets d'utilité journalière, tous les outils réclamés par l'agriculture ou l'industrie et particulièrement les armes. C'est dans la confection de ces dernières qu'ils déployèrent surtout leur esprit inventif. Si l'on en croit les nombreux récits d'Homère, leurs guerriers étaient armés de toutes pièces ; et quelquesunes de leurs armures étaient des chefs-d'œuvre de sculpture et de ciselure dans lesquels les différents métaux s'harmonisaient avec cet art réellement supérieur, dont les superbes statuettes du temple d'Égine donnent un si admirable souvenir. Ils travaillaient le bois et l'ivoire avec un goût non moins remarquable. Ils filaient le lin et la laine, et les tissus devinrent dans leurs mains de précieuses étoffes lorsque les Phéniciens leur eurent enseigné la manière de les teindre. Aux temps héroïques l'architecture se modifiant, on renonça en Grèce aux monuments cyclopéens des Pelages, formés de pierres polygonales, aux surfaces brutes, accumulées les unes sur les autres, pour employer la pierre taillée régulièrement, assise sur des bases horizontales. Des villes nouvelles furent créées, d'autres embellies; et la statuaire commença son apparition dans quelques-uns des temples qu'on élevait dans chaque ville, au dieu de la cité.

La poésie, essentiellement religieuse dans le principe, prend, vers l'époque de la guerre de Troie, un caractère plus général; et les récils épiques en deviennent aussi le thème : A Orphée, à Musée, à Palamède, à Daphné, chantres des dieux, succèdent Antomède, Démodocus, Phémius qui chantent les héros et racontent leurs exploits. La musique, aux temps héroïques, bien que n'ayant à son service que les instruments les plus primitifs, ne fut guère moins honorée que la poésie. L'emploi le plus prisé des sons élail alors, par les Grecs, l'émission de la voix humaine.

Telle fut en Grèce la civilisation aux temps héroïques; mais, comme la remarque en a été faite précédemment, pendant les siècles qui suivirent, •cette civilisation recula. Elle ne reprit avec plus de développement qu'au moment où l'autonomie de la plus grande partie de la population fut suffisamment affirmée et lorsque quelques peuples eurent acquis une incontestable supériorité. Leur histoire devint alors, à peu de chose près, celle de la Grèce entière. Du douzième au sixième siècle certaines monarchies faites disparurent; et c'est l'aristocratie recrutée dans chaque localité parmi les anciens chefs pelages, les colons étrangers et les conquérants de nouvelle date, qui chercha à les remplacer. Ce mode de gouvernement fut généralement adopté; mais ces petites oligarchies> aussi nombreuses qu'il y avait de petits États sur le territoire grec, n'eurent pas à leur tour une bien longue durée. Jaloux des prérogatives qui avaient été inhérentes à la royauté, les

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grands avaient déconsidéré celte inslilulion devant le peuple qui formait la masse des guerriers ; et, à son tour, le peuple, envieux des privilèges qui lui avaient été refusés, mina les oligarchies que ne justifiaient plus de grands services. L'ambition prenait vite les masses dans des Étals aussi restreints, dans des villes ou communes royales où tous vivaient côle à côle et que ne recommandaient, ni la grande propriété territoriale, ni la nécessité du gouvernement de provinces étendues. Mais là, comme partout ailleurs, lorsqu'une prédominance gouvernementale régulière n'est pas acceptée, ce n'est plus au pouvoir monarchique basé sur les institutions, ni à une aristocratie prépondérante et relativement sage, auxquels le peuple se soumet; c'est aux pieds de ses propres chefs, gouvernants beaucoup moins respectables que les précédents, qu'il se précipite. L'histoire a parfaitement dénommé ce fait en appelant ces nouveaux chefs, non des rois, mais des tyrans; et le mot est resté, car il signifie le pouvoir qu'aucune règle ne commande, qui, né de la popularité d'un jour, ne subsiste que par la rigueur et succombe bientôt, exécré de ceux-là mêmes qui l'avaient élevé.

L'anarchie gouvernementale, due à ces changements successifs, permit que lors de l'établissement d'un ordre relatif, tel État fut gouverné aristocratiquement, tel autre démocratiquement; quelquesuns enfin, tantôt d'une manière, tantôt de l'autre. Dans certains centres comme en Laconie, où le pouvoir des conquérants s'était maintenu, on trou-

ORIGINE DES RACES PÉLAGIQUES. lit

vait une aristocratie formée des guerriers, à côté d'un peuple composé d'esclaves et d'ilotes.

En résumé, à la fin de la longue période qui sépare les temps héroïques de l'époque des guerres médiques, les formes gouvernementales des différents États se trouvèrent modifiées de telle sorle que la monarchie continua à subsister dans la Grèce du nord, tandis que la forme républicaine prédomina dans celle du sud, sauf à Sparte. Mais, tant que la forme républicaine l'emporta, les peuples eurent une histoire sans de grandes données morales ou politiques; elle ne fut que le récit d'une existence troublée. La basse envie de tous les mérites ou la jalousie de toute supériorité qui se ressemblent tant, frappèrent perpétuellement les grands hommes, aussitôt les services rendus, et souvent ne leur laissèrent pas même le temps d'achever leur œuvre. Que d'entreprises nationales furent ainsi arrêtées qui eussent donné aux Grecs une gloire incomparable et dont Tavortement les laissa dans une médiocrité relative! Si du moins, dans cet ordre d'idées, les peuples avaient été heureux? Mais non ; car c'est le

propre d'une démocratie d'être toujours sous un joug quelconque. Tantôt c'est une faction qui domine, tantôt c'en est une autre, et celle qui l'emporte frappe impitoyablement, au grand détriment de la chose publique; quitte, le lendemain, à être frappée de même. C'est Socrale buvant la ciguë, c'est Aristide, c'est Thémistocle, c'est Cimon, bannis. C'est Athènes en guerres incessantes contre Sparte, c'est Corinthe combattant Corcyre, Thèbes acharnée contre

Sparte ; ce sont les Alcméonides chassant d'Athènes les Pisistratides, ce sont les cinq cents, les quatre cents, les trente, tantôt vainqueurs, tantôt vaincus, c'est enfin la trahison tuant la patrie !

Les peuples de l'Epire, de la Thessalie, de la Macédoine n'eurent pas une histoire aussi bruyante; sauf de rares intervalles, ils vécurent plus libres et plus heureux jusqu'au jour où Philippe et Alexandre les conduisirent. Que pesèrent alors devant ces princes les fières républiques de la Grèce ? Athènes, Corinthe, Thèbes, Sparte cherchèrent les grandes vertus dont elles avaient fait parade et ne les trouvèrent plus. Leurs combinaisons démocratiques les avaient toutes tuées.

11 ne faut cependant pas conclure de ce qui précède que les Grecs n'ont pas droit à une grande place dans l'histoire et qu'ils n'ont pas contribué puissamment à la diffusion de la civilisation; ce serait aller au delà des bornes et trahir la vérité. Ce que l'on peut leur reprocher, c'est d'avoir moins été, dans leur vie intime, les créateurs et les propagateurs de la liberté que de l'anarchie. Dans le monde, n'ayant aucun guide, leur belle imagination s'est abandonnée au hasard. Dans le domaine de la politique ils ont été les mêmes que dans celui de l'intelligence. Sur les côtes de l'Asie Mineure, dans les îles de la Méditerranée, en Italie, en Gaule, en Espagne, en Afrique ils ont fondé, sans aucun plan, au gré des événements, de nombreuses colonies qui toutes étaient l'image de leur mère patrie; aussi, au bout de peu de temps, y trouvait-on les

mêmes causes de dissensions, intestines. L'une était fille d'Athènes, l'autre de Sparte; mais aucune n'était franchement grecque; et les guerres que se faisaient les métropoles trouvaient partout leurs échos. En législation comme en philosophie ils ne surent jamais reconnaître une règle : ici la loi de Lycurgue, là celle de Solon; les uns furent disciples de Pythagore, d'autres acceptèrent Platon pour maître, d'autres enfin crurent aux doctrines d'Aristote. Des systèmes philosophiques multiples leur furent enseignés, mais l'ensemble de la population ne sut jamais en distinguer un et l'adopter; malgré tout cela, ce fut une grande race que la race pélagique. Partout où elle se fixa, de l'Asie Mineure aux rivages de l'Espagne, elle transporta sa civilisation et son génie; chaque émanation trouva des hommes remarquables dans tous les genres. Et si l'on met en ligne leurs éminentes qualités, on ne peut qu'admirer les résultats intellectuels auxquels ils parvinrent dans d'aussi mauvaises conditions.

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