CHAPITRE II
Ce que nous cherchons dans ce travail, nous l'avons dit maintes fois, c'est moins rénumération des faits relatifs aux annales populaires que l'histoire générale des progrès de la civilisation; aussi, bornant ce court résumé des origines et des fastes des Grecs, porterons-nous désormais nos recherches sur la part qui leur revient dans le domaine intellectuel où leur génie s'est surtout développé.
Le sixième siècle avant F ère chrétienne est bien l'époque de la renaissance de la Grèce. Le premier symptôme qui se soit produit de ce renouveau, c'est dans la poésie qu'il faut en chercher l'origine. La généralisation, qui ne put jamais exister en politique chez les populations grecques, s'établit facilement en ce qui regarde la branche poétique de la littérature. Les Grecs subirent la loi naturelle qui fait que les chants exprimés dans une langue se répandent dans tout le domaine où cette langue est parlée et se nationalisent sur les parties les plus éloignées de ce domaine. Dans ce cas particulier, il y eut ce fait très remarquable, sur lequel on
ne saurait trop insister, que les poètes ayant écrit ou communiqué, dès les temps héroïques, aux habitants de leur localité, les louanges de leur dieu, les chants se répandirent sur tout le territoire où la langue grecque était parlée; aussi, tous les dieux dont on faisait l'éloge, quel qu'en ait été le caractère, se sont trouvés partout acceptés comme dieux nationaux. Comme conséquence extrême, les rapsodes grecs sont arrivés à étouffer les données encore •existantes d'un monothéisme rationnel; ils ont donné naissance à une religion insensée. Personne n'a plus contribué à ce changement dans les «croyances que leurs deux grands poètes : Homère et Hésiode, qui furent dans le dixième ou neuvième ■siècle, en plein moyen âge de la Grèce, si l'on peut employer celte expression, comme un dernier et sublime écho des temps héroïques. L'Iliade et XOdyssée, créations merveilleuses, les Travaux et les Jours, et la Théogonie ou la Naissance des dieux, furent les véritables bases de la mythologie grecque.
Au sixième siècle la poésie se transforme : si elle chante encore les exploits des héros, elle parle moins des dieux, ou elle en parle dans des termes moins mystiques. La poésie élégiaque prend naissance, notamment à'Argos; et les premiers essais de comédie et de tragédie apparaissent chez les Athéniens. Si Ton en excepte Sapho, dont on a consacré un hymne à Vénus et une ode à Lesbie, peu remarquable est la liste des poètes de cette époque. Leurs productions sont des essais plus que des œuvres. Elles sont
surtout intéressantes en ce qu'elles indiquent que malgré la période de bouleversement qui venait d'être traversée, la tendance poétique est bien marquée chez les Grecs. Pisistrate, tyran d'Athènes, rassembla, pour en former des libretli, tous les chants d'Homère épars dans les pays de la langue grecque.
L'architecture, la statuaire prennent faveur au sixième siècle. Leurs efforts sont encore bien rudimentaires ; mais elles progressent et tendent vers un avenir prochain où elles doivent briller d'un incomparable éclat.
En ce qui louche aux arts et aux sciences, ce sont, parmi les peuples de langue grecque, ceux des rivage de l'Asie Mineure qui, aux septième et sixième siècles, paraissent avoir progressé les premiers. Il semble même que c'est de chez eux que cette passion du beau fut reportée chez les populations des rivages orientaux de la Grèce. L'architecture leur doit la création des ordres dorique et ionique qui, pour tous les temps, sont restés des modèles. C'est chez eux que furent faits les premiers essais de peinture. Plus voisins de l'Orient que les Grecs d'Europe, ils eurent nécessairement plus vite des modèles asiatiques sous les yeux. Des monuments artistiques de ces régions dont le souvenir même ne nous est pas parvenu, étaient sans doute remarquables; mais, dans tous les cas, ils ont surtout montré aux Grecs la partie matérielle et mécanique de l'art que le génie a vite perfectionnée. C'est ainsi probablement que Théodore de Samos apprit des Phéniciens ou
des Égyptiens, si habiles en ces matières, à faire des statues en métaux fondus, à confectionner des objets d'orfèvrerie, à graver des pierres fines, que les sculpteurs de Chios acquirent leur renommée ; et qu'enfin Bai iclès de Magnésie, en 556, put modeler pour le temple d'Apollon un trône orné de figures qui passent pour avoir été l'une des œuvres les plus remarquables de l'antiquité.
Moins tourmentés par les invasions ou les guerres intestines que les Grecs d'Europe, ceux d'Asie ne cessèrent pas, du dixième au sixième siècle et même au cinquième, d'honorer et de cultiver les arts. Aussi Thistoire a-t-elle conservé les noms de nombreux poètes et musiciens nés dans la Grèce orientale. Pendant cette période, ils ne cessèrent de perfectionner leur méthode, de créer des genres nouveaux et de produire des œuvres dont quelques fragments nous sont parvenus, mais que les générations suivantes ont beaucoup admirées et qui ont été le trait d'union entre l'époque d'Homère et celle de la renaissance des arts dans la Grèce d'Europe.
C'est parmi les Grecs d'Asie qu'il faut chercher les premiers prosateurs ou, du moins, les premiers écrivains qui, sous une forme non rythmée, ont colligé les documents historiques ou descriptifs qu'avaient laissés leurs prédécesseurs, soit comme inscriptions sur monuments ou tablettes, soit comme traditions.
En Europe, la période où la grandeur intellectuelle des Grecs brilla de son plus pur éclat s'ouvre, en ce qui regarde la poésie, par ces noms célèbres : Anacréon , chantre des plaisirs et Simonide. Nés
dans le sixième siècle, ils acquièrent dans le cinquième toute la maturité de leur talent. Viennent aussi dans ce cinquième siècle et le suivant : Sophocle, général et poète, l'auteur tf Œdipe à Colone où il porta le drame à sa perfection ; Euripide, le père de la tragédie; Epicharme, qui fut le véritable créateur de la comédie ; Pindare, le grand lyrique qui lutta avec la Muse Corinne ; Aristophane, reslél'un des maîtres du théâtre; Eschyle le blessé de Marathon, le poète tragique quarante fois couronné pour ses œuvres ; et enfin, le gracieux Méandre. Voilà certes de quoi illustrer une époque, surtout lorsqu'on joint à cette liste déjà longue, les noms de Phidias et de Praxitèle, les plus grands sculpteurs, d'Apollodore surnommé l'Ombreur, de Xeuxis et d'Apelles, les plus célèbres des peintres, et du musicien Thimothée.
L'éloquence, cet art souvent plus brillant qu'utile, plus trompeur que profond, ne laissa pas en Grèce de traces moins durables que la poésie, la sculpture, la peinture ou la musique. Les Grecs étaient éloquents naturellement; et nul doute, leurs historiens du reste l'affirment et en donnent des preuves, que presque tous les grands hommes, les Pisistrate, les Thémistocle, les Aristide, les Periclès, les Cimon, les Alcibiade, les Thucydide, n'aient été des orateurs remarquables ; mais d'autres qualités les rattachent à l'histoire. On doit citer, à propos de l'art oratoire, d'autres noms appartenant à des hommes plus spéciaux, tels que : Lysias, Isocrate, lsée, Eschine et, le plus grand de tous, Démosthène. Il suffit
de dire qu'Hérodote, Thucydide et Xénophon existaient au cinquième siècle, pour rappeler quels historiens avait cette grande époque. L'astronomie était représentée par Melon, la médecine par Hippocrate; mais ce sont surtout les travaux et les doctrines des législateurs et des philosophes dont on doit rappeler les noms.
Parmi les législateurs, le premier en date, puisqu'il appartient au dixième siècle avant notre ère, c'est Lycurgue. La constitution qu'il donna aux Spartiates fut un singulier mélange de principes gouvernementaux : les uns furent salutaires, les autres nuisibles; ceux-là basés sur une saine compréhension politique, ceux-ci résultant d'une ignorance complète des nécessités du développement des nations. Ici certains vices préconisés à l'égal des vertus, là l'honneur militaire tenant lieu de tout, exalté au delà des bornes, à côté d'institutions qui en compromettaient le bénéfice; enfin, une suggestion absolue qui conduisait, tantôt aux grandes actions, tantôt aux plus viles.
La tribu dorienne, peu nombreuse, qui forme les Spartiates, implantée par la conquête au milieu des populations achéennes de la Laconie, dut faire respecter une usurpation dont la force seule avait été l'origine. De là la nécessité d'institutions militaires qui devaient assurer l'autorité dans les mains des seuls conquérants formant la classe guerrière, tandis que les indigènes devenaient les cultivateurs et les industriels ou les esclaves. Neuf mille vainqueurs, répandus au milieu d'une population nombreuse, devaient
i2t) * HISTOIRE DES GRECS.
être absorbés ou devenir neuf mille tyrans. Celle nécessité fut la raison et l'excuse de la constitution de
Lycurgue. L'éducation absolument militaire, le développement des forces physiques de préférence à celles de l'intelligence, la rudesse delà vie, le mépris des liens naturels de la famille, furent le point de départ des institutions en honneur à Sparte. Ces idées premières concoururent au but que semble s'être proposé le législateur et firent des Spartiates, le type d'un peuple fort, oppresseur de ses sujets, redouté de ses voisins et à l'esprit belliqueux; mais privèrent la nation, en même temps, des bénéfice qu'apportent à toute association humaine l'industrie, le commerce, la science et les arts. Vainqueurs, les Spartiates devaient être et étaient en effet haïs de tous; vaincus, ils n'étaient plus comptés pour rien, rien ne restant d'eux. Gouvernés par leurs vieillards, il semble que ces vieillards auraient dû, peu à peu, corriger les vices de ces institutions ; mais l'âge n'est pas une condition suffisante du sage exercice du pouvoir si, dans leur jeunesse, les vieillards n'ont rien appris. Il est salutaire que la puissance politique ne soit pas l'attribut d'une jeunesse inexpérimentée ; mais il faut aussi que la maturité ne soit pas la seule condition requise à ceux qui exercent cette puissance. En résumé, l'histoire de la Grèce démontre qu'Athènes, où les institutions ne firent pas obstacle au développement de l'intelligence, devait l'emporter, et elle l'emporta sur la redoutable Sparte.
Les Athéniens, bien qu'ils eussent accepté à l'ori-
.gîne une constitution non moins barbare que celle de Sparte, imposée par Dracon, se révoltèrent bientôt devant les conséquences nuisibles d'une organisation pareille et la modifièrent suivant les données plus saines, fruits des méditations de Solon. Cet homme illustre, descendant de race royale, commerçant et poète, fut en même temps une de ces intelligences sachant rendre pratiques les résultats de ses observations. 11 a agi d'une manière telle, que l'humanité entière peut glaner dans ses œuvres. Ce n'est pas à dire que la constitution donnée par Solon aux Athéniens soit parfaite en tous points ; mais on peut affirmer qu'on y trouve un immense progrès sur les institutions antérieurement admises et que, dans quelques prescriptions, les lois dont il fut le créateur sont restées des modèles.
Il est rare qu'une constitution utile, quelle qu'en soit l'origine, n'ait pas été créée d'après un ordre <l'idées absolument déterminé par la position territoriale, les coutumes et les aspirations politiques, le caractère ou les croyances religieuses de ceux auxquels elle était destinée, c'est-à-dire qu'elle n'ait pas eu pour but de faire le mieux possible, en tenant toujours compte des éléments sur lesquels elle devait agir. Les constitutions créées de toutes pièces et imposées à un peuple sans autre préoccupation que ^e l'amener à l'état le plus parfait pour un parti ou «ne idée, quille à briser bien des existences, sont impossibles ! 11 résulte, en effet, de cette propension de plier les lois suivant les tendances de l'époque, au lieu de diriger les peuples suivant l'esprit
des lois étudiées, que presque toutes les constitutions sont, dans certaines de leurs parties, en contradiction avec les données du développement général. Il serait téméraire de conclure de cette revendication que dans la pratique il ne faille pas tenir compte des conditions particulières; et que ce qui convient à un peuple puisse également s'appliquer à un autre. C'est exprimer qu'à part certaines conditions de détail qui peuvent différer, il existe une série de conditions générales qui sont les mêmes pour tous. Ainsi, Solon qui admettait les biens et la hiérarchie de la famille, qui avait divisé la nation en quatre classes, dont la dernière ne pouvait occuper les charges publiques importantes, poussé par le désir d'accommoder sa constitution aux sérieuses tendances des Athéniens, faussait la loi naturelle lorsqu'il admettait le peuple réuni en assemblées générales à décider des grands intérêts de la patrie. La première condition, pour prendre une décision salutaire, c'est d'avoir la capacité nécessaire pour calculer les conséquences de la décision qu'on va prendre. Or l'artisan, occupé toute la vie de son métier, est forcément incapable de décider sciemment des choses de la patrie ; et cette incapacité livre l'État au premier venu dont la parole séduit les masses, quelque peu préparé qu'il soit d'ailleurs à l'exercice de ce rôle. Lorsque les peuples se laissent diriger par les rhéteurs, le vaisseau de l'Etat est bien près de sombrer ; c'est ce qu'avait entrevu la perspicacité de Socrate lorsqu'il disait : « Est-ce à celui qui parle le mieux que vous livrerez votre
santé, votre fortune, vos intérêts les plus chers ?Non, sans doute, mais au médecin et à l'intendant. Eh bien ! s'il en est ainsi pour les intérêts modestes de la famille, comment se passer de l'expérience dans une administration bien plus compliquée, celle de l'Étal? »
Les hommes politiques d'Athènes avaient si bien compris le vice d'une constitution dans laquelle le peuple est l'arbitre des destinées de l'État, qu'ils avaient fait insérer dans la loi que, pour être orateur, il fallait avoir des enfants légitimes et posséder des biens dans l'Attique, c'est-à-dire présenter des conditions de moralité et d'intérêt.
Solon faussait encore la loi naturelle lorsqu'il faisait nommer chaque année les membres du Sénat par le sort et d'autres magistrats par l'assemblée du peuple; car l'intérêt de la patrie n'entre jamais en compte dans les décisions populaires. Un peuple, pris en masse, n'accorde presque jamais son suffrage que sous la pression d'intérêts particuliers, la plupart du temps mal compris. C'est le tirage au sort des magistrats qui faisait dire aussi à Socrate : « Quelle folie qu'une fève décide du choix des chefs de la République, tandis qu'on ne tire au sort ni un pilote, ni un architecte, ni un joueur de flûte I » De même que la loi naturelle exige que les intérêts de l'État soient entre les mains de la classe éclairée, ayant fait ses preuves, elle demande qu'à tous les degrés de l'échelle sociale les pairs seuls soient électeurs. Il est peu de penseurs dignes de ce nom, qui ne soient d'accord sur cette manière de
i24 11IST0IRE DES GRECS.
comprendre la loi naturelle ; mais il en est beaucoup qui diffèrent sur les moyens d'atteindre ce résultat. Cette difficulté qui s'est présentée chez les anciens et qui se dressera toujours devant le législateur, Solon eut à l'envisager. Cherchant une base à la quadruple classification qu'il voulait établir dans la nation, il prit la richesse pour point de départ. Qu'il soit permis d'observer que le degré de richesse qui peut être à la rigueur le plus ou moins grand intérêt qu'a l'individu à la conservation de l'État, doit entrer assurément en ligne de compte dans la composition d'une hiérarchie sociale et politique; mais ce degré n'en est qu'un élément; et Solon. pour l'avoir prise comme base absolue, a faussé l'ordre qu'il voulait établir. La richesse n'est pas toujours une preuve de capacité, de moralité ou de savoir : elle n'est souvent qu'une présomption; et, comme telle, ne suffit pas pour créer des catégories de pairs ^ntre les différentes classes des citoyens.
A côté des erreurs qui devaient amener les Athéniens à de si amères folies et qui s'aggravèrent encore avec le temps, notamment lorsqu' Aristide fil décider que les citoyens les plus pauvres seraient admis à toutes les dignités, Solon et les législateurs qui lui succédèrent, car il est difficile de distinguer exactement aujourd'hui, dans la législation athénienne, ce qui appartient en propre à ce grand homme, Solon, disons-nous, en diminuant le taux de l'intérêt et en décrétant que les biens du débiteur -et non sa liberté, répondraient de sa dette, rendit d'immenses services à son pays. Ce fut lui qui près-
crivit la nécessité de l'éducation des enfants dans la famille, éducation qu'il ne confondait pas avec l'instruction. Il voulut que chacun eût un métier, ou s'adonnât soit à une science, soit à un art; mais il eut bien soin de dire qu'il fallait adapter cette instruction à la position sociale des individus. Si les enfants des riches pouvaient être destinés à la culture des sciences, des lettres ou des arts, c'était dans le métier de leurs parents qu'il fallait instruire ceux des pauvres. Il n'y avait là nulle exclusion, car les riches ne sont en somme que des pauvres parvenus par eux-mêmes ou par leurs ascendants à force de travail, d'économie et d'intelligence ; la pratique étant la seule base de toutes ces qualités.
Il était dit, dans la loi de Solon : « Celui qui frappera ses parents, ou ne les entretiendra pas dans leur vieillesse, sera flétri du nom d'infâme; mais celui auquel ses parents n'auront donné aucun emploi, ne sera pas tenu de les entretenir. »
Dans une démocratie, telle qu'était celle d'Athènes, aucune loi ne peut exister bien longtemps. Rien n'arrête le peuple souverain, ni crainte ni pudeur. Une loi le gêne ou, pour mieux dire, gêne ses mœurs, il la détruit ou la modifie. Un monarque, au contraire, quelque absolu qu'il puisse être, est retenu, soit par une aristocratie puissante, soit par la crainle des rébellions populaires ; une aristocratie autoritaire est arrêtée dans ses écarts par la crainte du peuple *, tandis qu'une démocratie n'a de compte à rendre à personne. A Athènes, plus qu'ailleurs, on put constater cette vérité ; car la constitution de So-
Ion, bien qu'elle restât la base de la législation, fut bien vite modifiée dans sa teneur générale, comme dans la plupart de ses parties; et il suffit de lire attentivement l'histoire de cette république pourvoir que les Athéniens n'eurent pas lieu de se féliciter de ces changements.