CHAPITRE III
Si l'humanité doit aux Grecs plus qu'à tout autre peuple de l'antiquité les progrès dans les lettres et dans les arts, ce n'est pas là la seule dette que la race hellénique ait contractée envers eux : elle leur doit surtout d'avoir été le foyer rayonnant de la philosophie.
Nulle part, dans les temps anciens, l'esprit humain en quête des grandes vérités n'a pris un pareil développement, nulle part il n'a montré plus de pénétration, plus de grandeur. Jusqu'à l'aurore de notre ère, la Grèce a été la grande école où le monde est venu s'instruire ; mais, en cela comme en politique, l'unité n'exista jamais ; et malgré des aperçus sublimes, ce qu'elle légua au monde fut moins une philosophie que l'anarchie philosophique. Elle mit à peu près au jour tous les principes, mais elle ne sut pas faire un choix ; elle a laissé la postérité recueillir son héritage immense, mais n'a pas écrit de testament!
C'est de la Grèce asiatique au septième siècle avant notre ère, de l'Ionie, que sortirent la plupart,
non des premiers philosophes, car dans le principe ce qualificatif n'a pas sa raison d'être, mais les premiers hommes appelés sages qui cherchèrent à corriger les abus par leurs exemples ou leur parole. Elles étaient ce qu'on peut appeler moralistes, ces personnalités qui entreprirent d'expliquer le grand œuvre à leurs contemporains, avec des idées essentiellement primitives, ne dépassant jamais, lorsque par hasard elles les atteignaient, les limbes de la métaphysique. Elles restèrent bien au-dessous des Orientaux, et leurs vues sont une série d'aberrations qui seraient sans intérêt, s'il n'en ressortait la pensée qu'ils ont pressenti quelque chose au delà de la matérialité tangible. Ce quelque chose, les uns, comme Thaïes de Milet, Phérécyde de Syros, Heraclite d'Éphèse, Archélaus de Milet, l'ont cherché dans les éléments mouvants de la nature tels que : l'eau r l'air, le feu, dans lesquels ils sentaient une force; les autres, comme Anaximandre d'ionie, Anaxagore de Clazomènes ou Empédocle d'Agrigenle, ont cru le trouver dans le rapprochement des éléments similaires, guidés par une volonté suprême dont ils ne cherchaient pas d'ailleurs à se rendre compte; mais aucun ne sut tirer de ces vues, dont quelques-unes étaient empruntées aux philosophies orientales, une doctrine quelque peu rationnelle.
La figure la plus marquante de celte première période de la philosophie grecque est certainement celle de Pythagore, bien qu'on sache fort peu de hii et que quelques auteurs aient douté même de son existence. Sa philosophie, dite pythagoricienne*
est cependant bien due à quelqu'un, el c'est ce quelqu'un, personnage réel ou mythique dont beaucoup d'auteurs anciens ont parlé sur la foi de la tradition; mais nul ne peut lui donner une histoire vraie et même une doctrine, autour de laquelle les esprits curieux puissent se grouper. Il semble plus réel que ce soient les élucubrations de toute une école qui, auraient été distinguées par un nom. Se servir ici du mot école, n'est pas non plus exprimer une vérité; le pythagorisme était moins ce que nous appelons école qu'une sorte de secte, moitié philosophique, moitié religieuse. Lorsqu'un jour ses créateurs disparurent, les disciples cherchèrent à donner à cette secte un caractère plus mystique en devenant ses sectateurs, comme cela s'est passé dans l'extension des religions indiennes. Çakiamouni disparu, le bouddhisme naquit, et, ce grand homme, chargé, à tort ou à raison de tout ce que ses disciples firent ou tentèrent de faire comme avantageux à la secte, devint un bouddha, c'est-à-dire un dieu dont le caractère justifia tout ce qu'on jugea postérieurement convenable de rattacher à lui. Il serait bien difficile de faire aujourd'hui la part de ce qui revient à Pythagore dans le pythagorisme ; tout ce qu'on peut en dire, c'est qu'il eut des compagnons ou des disciples de grande valeur, particulièrement Philolatis. La doctrine qui porte son nom nous est à peu près inconnue; car cette association ayant été, dit-on, anéantie par un affreux massacre, il n'en est resté, de parties permettant de l'examiner, que les écrits tronqués et rares de Philolatis lui-même, ou des
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citations, rares aussi, dans les philosophes grecs de l'époque postérieure.
On fait naître Pythâgore dans l'île de Samos, qu'il passe pour avoir abandonnée bientôt pour se fixerT après de nombreux voyages, dans l'Italie méridionale dans la Grande-Grèce, àCrotone. Une aulre version dit que Pythâgore était Syrien ou tout au moins Asiatique. Cette opinion pourrait bien ne pas être éloignée de la vérité, car il dut puiser aux sources indiennes la théorie de la métempsycose, et auxtraditions des prêtres chaldéens la pensée d'échafauder toute une philosophie sur une conception des nombres en coïncidence avec les manifestations de la nature.
Ce fut une singulière méthode que celle qui fit attribuer aux pythagoriciens le surnom de philosophes mathématiciens. Pythâgore, représentant parla pensée le grand œuvre tout entier, parvint à celte conclusion que tout ce qui s'y produit est un fait et, partant, un fait exact ; or quoi de plus exact que les nombres? D'où l'idée que les combinaisons des nombres devaient être la représentation et l'expression des faits naturels; et, poussant même plus loin, il prétendit que les faits naturels étaient l'expression et la représentation des nombres. Ce qui voulait probablement dire, pour lui, que les faits ressortent d'une loi créatrice. Celte théorie, ou plutôt l'expression d'une théorie, toute bizarre qu'elle soit, avait, pour l'époque, cet incontestable mérite de placer l'unité ou Dieu, de qui toute loi émane, au point de départ de tout. Tout découlait de un. Un mis à côté
de un donne la ligne, une troisième unité ajoutée aux deux premières, mais dans un sens différent, donne la surface; une quatrième enfin, superposée à cette surface, donne une pyramide, c'est-à-dire le cube, qui comprend tout, mais dont la quanlilé inhérente à l'unité est le point de départ et la règle.
L'erreur de cette doctrine c'est que l'unité réduite au point, sa plus simple expression matérielle, contient à la fois la ligne, la surface et le cube, c'est-àdire tout, le plein, le pair et l'impair, le principe et l'élément des choses, le fini et l'infini, autrement dit, elle est l'expression même du panthéisme absolu, où tout est Dieu, où tout est en Dieu.
Frappé des rapports bien réels entre les nombres et la musique, rapports sans l'observation desquels l'harmonie n'existerait pas, Pythagore poussa sa théorie à l'extrême et aboutit à l'absurde. Ainsi, pour lui, chaque élément fut une forme géométrique ; la pyramide fut le feu, le cube la terre, l'octaèdre Tair, l'icosaèdre l'eau. L'âme même de l'homme, qu'il admettait, était un nombre pour lui.
Si là théorie pythagoricienne, bien qu'ayant un principe à peu près rationnel, fut absolument erronée quant à son application, la morale que propagea l'école de Crotone fut en certains points remarquable. Certes, Pythagore n'entrevoyait pas cette grande fraternité en Dieu, élément de la morale chrétienne, mais il appela du nom d'amitié l'union qu'il admettait devoir exister entre des êtres semblables ; et de cette amitié il faisait une grande vertu. II prescrivait aux hommes de s'entr'aider dans les difficut-
tés de la vie, condamnait le suicide qui n'est qu'un moyen d'échapper à la grande tâche de l'existence. En enseignant que le bonheur est la récompense de la vertu, il admettait implicitement l'immortalité de l'âme ; seulement il enlevait par son système de la métempsycose tout ce que celte grande pensée avait de consolant et de sublime.
La société pythagoricienne ne paraît pas avoir joui d'une longue existence. Devenue une association on croît qu'elle succomba dans les querelles intestines qui désolèrent l'Italie méridionale; mais, comme école, elle laissa des tracesnombreuses qui se retrouvèrent dans ce que le domaine intellectuel produisit d'abord de plus élevé, puis finit par descendre l'échelle philosophique jusqu'à ses derniers degrés.
Plus les Grecs se civilisèrent, plus leur esprit spéculatif prit son essor. Curieux du vrai, ils le cherchèrent partout; et, comme aucune des doctrines émises ne leur donna complète satisfaction, ils errèrent de Tune à l'autre, sans jamais se décider complètement. Chez eux, à l'imagination si riche, chaque théorie eut ses admirateurs, chaque philosophie ses disciples, mais aucune émission intellectuelle n'arriva à dominer la nation tout entière.
Parmi les doctrines sans nombre qu'enfanta ce désir de voir, de comprendre ou de dominer, l'histoire a conservé le souvenir des philosophies des éléates, des atomistes et des sophistes. Les principaux éléates, ainsi nommés de la ville d'Elée dans l'Italie méridionale, où leur école prit naissance, furent :Xénophane, Parménide et Zenon. Us combat-
tirent avec acharnement l'anthropomorphisme religieux d'Homère et d'Hésiode; mais ce qu'on leur doit surtout, c'est d'avoir les premiers dégagé de l'ensemble des choses l'idée de YÊtre, ce qui est en soi. Ils affirmaient ainsi la spiritualité ; mais, pour le faire, ils partaient d'une idée fausse : celle de la négation de la matérialité.
Pour eux, ce qui vient par l'intermédiaire des sens n'était qu'une apparence ; ce qui vient de la raison seule était vrai. Ils prouvaient assez bien l'existence de la spiritualité ; mais comme il est constant que la spiritualité ne peut contenir la matérialité, sous peine de n'être plus la spiritualité, et que la matérialité ne peut pas être par elle-même, ils en concluaient qu'elle était le néant, qu'elle n'existait pas. D'après eux, l'immobilité est la condition de l'Être ; et l'âme, émanation de l'Unité, type de l'immobilité, doit subir passivement les conséquences de ce qui est. Être né, vivre est un malheur.
L'école atomiste est particulièrement représentée par les deux noms de Leucippe et de Démocrile, nés tous deux à Abdère, ville de la côte de Thrace. La doctrine qu'ils enseignaient, et qui n'est qu'une sorle de réaction contre celle de l'école d'Élée, n'était pas nouvelle pour ces temps reculés; l'enseignement qu'ils émettaient, venu de l'Orient et même de l'Inde, avait déjà fait son apparition en Occident lorsqu'elle reçut, des Abdéritains, son caractère bien tranché. JLeucippe, comme Démocrile, affirmait l'existence du vide et prétendait que tout ce qui existe, spiritualité ou matérialité, n'est qu'un agré-
gat (Talonies plus ou moins légers, au mouvement plus ou moins actif dans ce vide. La concentration ou la désagrégation des alomes sont, d'après lui, l'effet d'un mouvement. L'âme même est un jouet que le hasard promène dans un univers produit par le hasard; dès lors, pas d'Être suprême, ce qu'admettaient du moins les atomistes orientaux, par conséquent, aucune croyance ; d'où, chez les atomistes, la même conclusion que chez les éléates, la soumission à la fatalité, qu'elle vienne de l'immobilité ou que le mouvement soit sa cause.
Cette opposition des principes philosophiques eut pour conséquence la formation d'une troisième école qui vint dire aux deux autres : Vous basez vos doctrines sur des contraires ; vous enseignez, les uns, que tout procède de l'immobilité, les autres du mouvement. Celui-là affirme l'existence du plein, celui-ci du vide; là on trouve juste ce qu'on regarde ici comme injuste ! Vous paraissez avoir raison d'un côté comme de l'autre; dès lors, je ne crois ni les uns ni les autres, et non seulement je ne vous crois pas, mais j'affirme que la vérité consiste à ne pas vous croire. Je conteste vos théories physiques, puisque l'une détruit l'autre; j'affirme que vos dieux sont le produit de votre imagination et, par conséquent qu'ils n'existent pas. La vérité, la justice que vous admettez telles, je les suppose tout autres, elles sont aussi un jeu de votre pensée, je n'y croîs pas. Vos lois, qui sont l'expression de la tyrannie du fort sur les faibles, je les méprise, je les combats et je n'y obéirai pas. « Rien n'est quelquechose. » Il n'y a qu'une doctrine
qui soit vraie : elle est, pour l'homme, la recherche partout et en tout de son intérêt et de sa jouissance. Je ne m'inquiète pas du pourquoi; je veux être heureux, je prends le bonheur où je le trouve !
Cette théorie, dite la sophistique, de toutes, la plus facile à enseigner et à suivre, la plus séduisante pour les masses inconscientes, mise surtout au jour par Protagoras et Gorgias, devait faire en peu de temps de nombreux adeptes ; aussi est-ce par pléiades qu'il fallut bientôt compter les sophistes auxquels la forme doctrinale appliquée à leurs «erreurs a malheureusement donné pied dans le domaine de la philosophie, attribuant ainsi une couleur scientifique au développement de toutes les mauvaises passions.
Une fois émise, elle subsista; elle fut, pour tous les peuples, la théorie des mauvais jours, <ies jours de décadence. Le nihilisme arrive, la brute commence à mordre : c'est la philosophie du crime !
Quoi que puissent dire, quoi que puissent faire les plus sages, les passions exécrables sont toujours prêtes à lever la tête, si surtout on la leur laisse masquer par des théories trompeuses qui séduiront les esprits faibles ; elles leur laisseront la pensée qu'en cédant à leurs appétits, ils sont dans la vérité philosophique. Le sophisme, de quelque nom qu'il se déguise, nihilisme ou socialisme, sera toujours l'instrument dont les rusés et les coquins se serviront pour tromper les peuples; les bandits s'en serviront pour acquérir par la force le bien-être qu'ils sont inca-
pables de demander au travail ! Ce sera toujours le tocsin de la sociale, où les entraînés payeront pour les entraîneurs!
La doctrine de l'école sophistique, c'est la ronce, qui, née sur un terrain, pousse dans tous les sens ses rejets, véritables marcottes, s'enracine et forme un départ nouveau pour un envahissement prochain. Elle finit par couvrir le sol entier de ses rameaux pleins d'épines. Où elle prospère, tout meurt! Les Grecs en ont fait la triste expérience, c'est une lèpre qui, chez eux, a tout rongé et les a repoussés pourris aux pieds de l'étranger. Avec le sophisme, plus de vertus et partant, plus de force. Oh! peuples, croyez à ce que vous voudrez, mais croyez à quelque chose !
Si l'histoire de la philosophie a, de loin en loin, comme tous les recueils des actes de l'humanité, des pages qu'on voudrait déchirer, elle en a d'autres qui reposent l'esprit et qu'on aime à relire, même lorsqu'on n'en partage pas les conclusions. Ainsi, en suivant les progrès de la pensée chez les Grecs, à la suite de ce qui répugne, on arrive aux doctrines consolantes de Socrate.
Ce grand homme, que nous ne connaissons, du reste, que par ce qu'en ont dit ses contemporains ou ses successeurs en philosophie, fut en quelque sorte le créateur de cette vraie science ; il compta parmi ses disciples un certain nombre des premiers maîtres de la pensée. Le souvenir que l'histoire a conservé de lui rappelle une des plus singulières et des plus remarquables figures de l'antiquité. Doué
d'instincts violents, il eut assez de force de caractère pour maîtriser ses passions ; et la base de son enseignement fut d'apprendre auj autres à l'imiter en ne se laissant pas entraîner par leurs instincts. Né dans les rangs du peuple, il comprit bientôt ce que la démocratie d'Athènes avait de vicieux. Il reconnut promptement que sous le couvert des intérêts généraux, la plupart des hommes qui avaient su gagner la faveur populaire n'avaient en vue que leur intérêt propre ; il sut distinguer aussi dans le polythéisme l'origine d'abus moraux et matériels de la nature la plus grave. Cette perspicacité le détermina à rester en dehors de la politique et à refuser toute fonction élective, ce qui ne l'empêcha jamais de remplir ses devoirs de simple citoyen et de soldat dévoué. Sa perspicacité imprima à ses idées, comme à ses paroles, une tournure sarcaslique qui lui fit d'irréconciliables ennemis ; ce fut certainement l'origine des calomnies odieuses répandues sur son compte, et la vraie cause de sa condamnation. Si d'une part (car il n'écrivait jamais et la parole était sa seule manière d'enseigner) il flagellait dans dans ses discours la fausse science, les doctrines perverses, l'ignorance, la présomption et la malhonnêteté, de l'autre il proclamait hautement ce qu'il regardait comme la vérité et s'efforçait de communiquer à ses auditeurs les nombreuses notions scientifiques qu'il avait acquises, et qui toutes ou presque toutes avaient rapport au matériel comme au spirituel.
C'est en effet, en prenant l'homme comme point
de départ de son enseignement, et la morale comme base des perfectionnements qu'il désirait atteindre, que Socrate espérait conduire ses contemporains dans le chemin de la vérité. Au contraire des législateurs qui faisaient du travail un attribut de l'esclavage, il préconisait le labeur comme le grand moralisateur des peuples. On peut dire de Socrate qu'il fut un amant du beau ; le laid le dégoûtait. Doux, bon et vrai, il avait horreur de la méchanceté et de la fausseté. Il remplissait ses devoirs envers le culte officiel par obéissance à la loi ; mais il paraît n'avoir reconnu au fond qu'un Dieu de vérité, d'amour et de bonté. Il ne se rendait pas bien compte de ce qu'était ce Dieu, écho probable de sa conscience; mais il reconnaissait, dans la voix qui lui parlait intérieurement, la source de la morale et du devoir; la plaçait tellement loin des vices déifiés du polythéisme, qu'il en faisait l'idéal auquel il consacra, puis sacrifia son existence. Cet idéal, il le cherchait et le trouvait partout. Tout ce qu'il constatait de bien et de beau, il le lui imputait. Cette chère déilé avait tout fait pour l'homme ; par contre l'homme lui devait vénération et amour. Le devoir envers elle, type de la perfection, était la loi suprême et intime, le modèle dont la loi humaine devait se rapprocher.
La doctrine de Socrate n'était cependant pas absolument exempte d'erreurs. Ainsi il appelait la sagesse une science, d'où il résultait que l'absence de sagesse n'était qu'une absence de science, c'est-àdire l'ignorance; et par suite, la volonté ne pou-
vant s'exercer sur ce qu'on ignore, le crime était inconscient et, comme tel, ne pouvait être puni.
L'enseignement de Socrate n'était établi sur aucune règle logique. 11 conversait avec ceux qu'il voulait instruire sous une forme naturelle quoique insinuante parfois, sans prétendre indiquer une base sur laquelle son raisonnement était construit. Ce sont ses disciples qui, plus tard, à force de l'entendre, ont reconnu dans sa manière de procéder, l'existence, en premier lieu, d'une méthode qu'ils ont nommée méthode par induction et, en second lieu, d'une autre qu'ils ont appelée méthode par définition.
Si Socrate avait vécu dans un autre temps, et dans certaines conditions particulières, on dirait de lui qu'il fut un prédicateur illustre, moins par son art de bien dire que par sa science de persuader; or, ce fut surtout un réformateur. Il voulut pousser l'humanité à la croyance de son idéal, source de toute grandeur et de toute justice. C'était une œuvre pie s'il en fut, une tâche bien ardue ! Comme il arrive presque toujours en pareil cas, il ne fut pas compris el succomba sous la coalition des intérêts contraires, d'autant plus nombreux et d'autant plus forts qu'il frappait plus juste. Ses grands enseignements ne furent cependant pas perdus: quelques hommes d'élite les recueillirent, les perfectionnèrent et en firent les premières assises de ce que la philosophie antique produisit de plus élevé. La mort de Socrate vint trop tôt pour l'avenir de son œuvre; et sa doctrine, mal comprise de la masse, aurait été bien
vite oubliée, noyée dans les spéculations malheureuses de plusieurs de ses successeurs. La semence de vérité aurait été inutilement répandue, si Platon, plus grand même que son maître, Xénophon, le soldat historien, et quelques autres, ne s'étaient rencontrés pour la défendre et la relever.
Cette doctrine fut en effet, dans bien des cas, mal comprise et bien mal appliquée. De ce que Socrate affirmait que la tendance de l'homme est la recherche du bonheur, l'école cyrénaïque conclut que le plaisir et les jouissances formaient le seul but auquel devait tendre l'humanité, doctrine tout aussi mauvaise que le sophisme, qui conduisait tout droit au matérialisme comme à l'athéisme . Cette fausse interprétation d'une idée juste eut pour conséquence la formation d'une nouvelle école dite cynique, dont le célèbre Diogène de Sinope fut la personnification la plus accentuée. Cet homme, connu par son excentricité, prétendit, par une réaction naturelle, que la vertu étant, d'après Socrate, le seul bien, le sage devait se suffire à lui-même et négliger tout le reste. Plus de satisfactions intimes, plus de plaisirs, plus de sciences, plus de croyances : savoir supporter les privations, surmonter la douleur, et surtout s'en glorifier ; telle fut la loi émise par celte école, loi de sauvagerie et de vanité bêle. Du cynisme devait naître le stoïcisme, doctrine non moins fausse, révolte outrée contre toutes les tendances de la nature, qu'elles fussent douleurs ou joies. Heureusement que Platon, le continuateur de la saine philosophie, tira l'esprit humain de ce bourbier.
Cet illustre naquit à Aihènes en 430 avant notre ère. Peintre el poète, conquis à vingt ans à la philosophie par le charme et renseignement de Socrate, il abandonna peinture et poésie pour se consacrer à l'étude de la sagesse. Ses voyages, en le mettant en rapport avec les éléates et les pythagoriciens, l'initièrent à des théories physiques ou métaphysiques, que Socrate n'avait pas entrevues, et en firent un penseur plus complet même que son premier maître, aux vues plus étendues. Citoyen irréprochable, mais se consacrant tout entier à la philosophie, il se refusa à l'exercice de toute fonction publique, se contentant du seul titre de fondateur de l'Académie, école où il devait pousser si loin l'étude de sa science de prédilection. 11 respecta les dieux officiels, mais en qualité de demi-dieux, les regardant comme ce qu'on nommerait des génies et des fées, intermédiaires entre le vrai Dieu et l'homme.
Pas plus que celui de Socrate, moins peut-être que celui de Socrate, l'enseignement de Platon n'est irréprochable; on trouve, dans l'ensemble de ses idées, notamment dans la conception politique qu'on nomme sa République, des théories erronées et parfois même odieuses. Dans la pratique, tout en distinguant ce qui est moral de ce qui ne l'est pas, ce qui est bien se rapproche un peu trop pour lui de ce qui est agréable. La différence entre ces doctrines n'est pas assez sensible. Il ne sut pas concevoir une matérialité qui ne fût pas éternelle et en quelque sorte une création avec Dieu. Il laissa inconsciemment son système se rapprocher en dernière
fin de ceux des écoles aux concepiions les plus folles; mais, sous celte réserve, on peut considérer l'ensemble de ses spéculations comme ce que l'homme avait encore produit intellectuellement de mieux. Socrale avait déchiré le voile épais qui, pour les peuples occidentaux, séparait la terre du ciel, du vrai ciel, celui de l'éternité. Platon agrandit considérablement cette déchirure; et si son intuition n'alla pas jusqu'à écarter le voile entier, elle permit du moins à l'homme de s'assurer que tout ne finissait pas avec la vie terrestre, qu'il existait un au delà où toute intelligence d'élite devait aspirer. La théorie de Platon n'est pas encore la conception chrétienne, mais elle est, de toutes les productions intellectuelles de l'antiquité grecque, celle qui s'en approche le plus.
Platon a tant écrit pendant sa longue existence, qu'il est bien difficile de rendre compte, en quelques lignes, des vastes spéculations de son grand esprit; mais l'ensemble de son œuvre, heureusement parvenue jusqu'à nous, permet d'apprécier les services qu'il a rendus en faisant abstraction des passages sur lesquels les mœurs de son temps et les malheurs de sa patrie semblent avoir influé d'une manière toute particulière. Platon, d'après ce que pensent ses meilleurs historiens et ses plus profonds critiques, mettait la conjecture et la foi, qu'il nomme l'opinion, en regard du raisonnement et de la raison qui, pour lui, formaient la science. Distinctions un peu subtiles dans leurs détails, mais plus incompréhensibles, si on les énumère sous les titres de foi et
de science, c'est-à-dire des choses qui frappent par elles-mêmes. L'intuition de celle foi et de cette science est en nous sans pouvoir se faire jour, obstruée qu'elle est par les sens. Nous avons besoin de rapprendre, c'est-à-dire de dégager de nouveau noire intelligence pour arriver à ce résultat par une série d'efforts dialectiques tels que : la définition, la division, la généralisation, la classification, l'hypothèse, la synthèse et la déduction.
On doit au fondateur de l'Académie d'avoir démontré l'inanité de systèmes dans lesquels tout est, soit immobilité, soit mouvement, et surtout d'avoir enseigné que la vérité est dans une combinaison où l'immutabilité tient sa place, mais de laquelle le mouvement est loin d'être exclu. Il a prouvé que l'infini ne détruit pas le fini; qu'une part doit être faite à l'un comme à l'autre, parce que chacun y a réellement droit.
Platon a trouvé, dans les qualités générales des choses qu'il nomme les idées, la preuve de l'immutabilité. Pour lui la beauté et la bonté ne peuvent cesser d'être ce qu'elles sont; il en a conclu que beauté et bonté étaient immuables, parce qu'elles sont l'essence même du type de l'immutabilité, de l'idéal, de Dieu!
Malheureusement il ne sut pas faire de distinction absolue entre ce qui appartient en propre à cet idéal, à ce Dieu, et les abstractions physiques. Il a confondu les qualités des choses avec celles de Dieu, et des unes comme des autres il a fait ce qu'il nomme
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des idées. Il n% pas compris et ne pouvait comprendre que cela seul qui est Vrai, Bien ou Beau est, comme nous espérons l'avoir démontré dans ce travail, l'essence divine, que cela seul est immuable et fini, parce qu'en Dieu est la somme de ces qualités-là, tandis que l'infini résulte de l'emploi indéfini de ces qualités. En d'autres termes, le Vrai, le Bien et le Beau, ne pouvant cesser d'être ce qu'ils sont, c'est-à-dire finis, il est de leur propre nature que toute émanation d'eux émane infiniment.
Platon croyait à une âme immortelle différente du corps et d'essence divine ; mais il ne sut pas constater la différence entre l'âme et les qualités physiques du corps. L'âme, pour lui, était la cause de la vie, du mouvement. Il admettait bien qu'une portion prépondérante de celte entité fût plus spécialement d'essence divine, et que celle-là fût particulière à l'homme ; mais il trouvait dans les autres parties le siège des passions ou des appétits, d'où il résulte que rationnellement il devait attribuer, et il attribua en effet, une âme aux animaux.
Il n'était pas possible d'avoir de la divinité la grande idée qu'en avait Platon, sans concevoir la morale en rapport intime avec cet idéal. Platon plaçait la vertu dans un accord voulu avec le bien, c'està-dire dans l'énergie de se rapprocher le plus vile possible de l'Être suprême dont tout le bien émane. La justice était, pour lui, la forme la plus haute de la pratique de cette vertu ; et l'on ne saurait trop applaudir à l'importance qu'il lui donnait. La satis-
faction intime de l'âme en accord avec la justice était pour lui l'un des termes du bonheur. Il rejetait bien la doctrine de la sophistique, par laquelle la justice est ce qu'on la fait. Pour lui elle était une, invariable, indépendante des circonstances. Il enseignait, comme le fit plus tard la doctrine chrétienne, qu'il est plus beau, meilleur de souffrir d'une injustice que de la commettre. Il ajoutait même que cela est plus avantageux ; et que le premier soin de quiconque a blessé l'inviolable justice devait être de se réconcilier avec elle.
Platon aimait et cherchait le beau partout : dans la plastique, c'est-à-dire dans l'homme et dans l'art; dans les phénomènes de la nature et dans la musique; dans la poésie, dans l'éloquence et, surtout, dans la morale. Il en était pour lui du beau comme du bien; le beau méritait d'autant plus ce nom qu'il se rapprochait davantage de sa source éternelle, c'està-dire de l'idéal divin ; aussi disait-il dans le Banquet : « Ce qui seul peut donner du prix à cette vie, c'est le spectacle de la beauté éternelle. »
Tel fut Platon, l'homme aux grandes erreurs, mais aussi, parmi les anciens maîtres de l'Occident, celui qui s'est le plus approché des vérités sublimes qui, quelques siècles après, devaient rayonner sur le monde !
Aristote, l'élève et le rival de Platon, surnommé le Stagirite, dunomde Stagire, ville de Thrace sa patrie, fut l'ami de Philippe de Macédoine, le précepteur chéri d'abord et plus tard détesté par Alexandre. Créateur et chef de l'école dite péripatéticienne, du
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lycée d'Athènes, il mit au service de ses contemporains une science presque universelle, à laquelle il doit d'avoir été l'un des plus grands philosophes et le plus fécond des écrivains grecs. Son immense valeur intellectuelle jointe aux conquêtes prodigieuses de son royal élève, expliquent pourquoi son enseignement a été et est resté le fondement de la science, des rives de l'Indus et du Iaxarte aux bords do l'Atlantique. Son grand savoir, importé en Orienl par les armées grecques, assez longtemps après la mort du héros macédonien, le fut en Occident, lorsqu'à la suite des Romains, la science et la littérature helléniques y pénétrèrent.
Loin d'êlre irréprochable, la doctrine d'Aristote est bien en arrière de celle de Platon comme base d'une saine philosophie; et rien ne serait plus intéressant qu'un parallèle entre l'enseignement de ces deux hommes éminents. Mais, sans se laisser entraîner dans un tel travail, on peut remarquer que si Platon fut l'apôtre d'un spiritualisme idéaliste, Arislote fut le promoteur d'un sensualisme fortement imprégné de matérialisme. L'un chercha le bien et le beau chez l'homme et arriva au bien et au beau en Dieu; l'autre scruta, chez l'individu, la raison des faits et, de cause en cause, s'éleva aux démonstrations les plus hautes ; mais, embarrassé par son point de départ, il n'atteignit jamais au sublime. Arislote a donc dans le détail d'admirables conceptions, mais un fil l'arrête lorsqu'il veut s'élancer ; son système tient trop à la terre pour arriver franchement jusqu'au ciel. Il admet bien une cause
finale, souveraine, intelligente, où tout se concentre ; mais il est forcé d'en faire une cause motrice pour arriver à sa cause matérielle. Il regardait son système, qu'on me passe cette expression, comme une machine à vapeur animant le monde ; au lieu de considérer le mouvement comme une qualité résultant de la création, sans lequel le matériel n'existerail pas. Le Très-Haul a admis le mouvement pour que deux atomes puissent être créés, le second ne pouvant occuper la place du premier. Il y a là une confusion étrange dont Platon avait su se dégager. Aristote semble concevoir Dieu et ne pas oser l'affirmer. Il reconnaît partout les manifestations de Dieu moteur premier et, par suite, nécessairement immuable. Pour être conséquent, il fait de lui un acte pur, engendrant, parce que sa nature est d'engendrer, pensant, parce qu'il est la pensée même ; mais ne pensant qu'à lui, seul digne d'occuper sa pensée ; soleil réchauffant le monde, non par affection, mais parce qu'il est soleil. Platon a découvert le but où l'âme doit tendre, Aristote a révélé la science sans savoir en déduire que celui dont toute science émane est en même temps et forcément tout amour.
Confus dans sa conclusion, le Stagirite est admirable dans les efforts qu'il fait pour l'atteindre. Parti des éléments des corps pour parvenir à leur synthèse, c'est-à-dire aux corps organisés, il poursuit une merveilleuse classification; mais il fait l'âme de l'ensemble des effets physiologiques des organes: Pour lui celle synthèse n'est parfaite que dans un
seul animal, l'homme, où elle se révèle en particulier par l'usage des organes qui, lui permettant de s'élever, se changent en sciences et l'autorisent à employer le raisonnement qui est la combinaison entre cette étude de la nature et la raison, faculté surnaturelle, jusqu'à la compréhension de la cause finale, de l'immuable. La science, celte faculté de penser, de raisonner sur ce qu'on a vu, jouit seule de l'immortalité; d'où résulte, dans l'âme humaine, deux parties: l'une, active, spirituelle, impersonnelle, qui, lors de la dissolution des corps, retourne à son point de départ, centre de l'immutabilité ; l'autre, entité banale et mécanique, s'anéantit avec le corps. C'est là une distinction mal établie et bien confuse !
Dans la morale comme dans le reste de la doctrine d'Àristote on sent que son système ne laisse pas la liberté à ses conceptions. Il admet que chaque être doit chercher sa fin, et que la fin de l'homme, c'est le bonheur; or, pour lui, le bonheur est l'accord avec la raison ; mais un homme peut être en parfait accord avec la raison sans être heureux, d'où il est forcé d'admettre l'intervention des dieux pour compenser ce que les événements ont de nuisible à ce bonheur. Seulement il ne dit pas si cette compensation s'accomplit pendant la vie par une sorte de satisfaction intime qui, dans bien des cas, tournerait à l'égoïsme le plus accusé, ou, après la mort, ce qui serait beaucoup plus rationnel, dans une sorte de participation à la béatitude céleste. Pour admettre cette dernière hypothèse, il eût fallu la conviction absolue de la survi-
vance de l'âme; or Aristole ne l'avait pas. En un mot, Aristote, qui préconise admirablement toutes les vertus, ne donne pas à la pratique de ces vertus une sanction suffisante. Une telle sanction ne peut se trouver qu'en Dieu ; or le Slagirile n'a pas de la divinité une idée assez nette, l'intérêt ayant trop de part à sa morale. 11 rapproche Irop la morale de la politique prise dans le sens le plus large du mot.
La politique d' Aristote (mais ici, en ne la considérant que comme l'expression des rapports des particuliers avec l'Étal) est au moins singulière. Le matérialisme avait tant de part dans sa doctrine qu'il pencha naturellement vers une constitution démocratique étayée toutefois sur la famille et la propriété. Dans cette constitution il donnait à l'homme une supériorité absolue sur la femme et créait au profil du chef de famille une autorité que, par une étrange contradiction, il n'admettait plus dans le gouvernement de l'Etat. Bien plus, il était partisan de l'esclavage, basant cette anomalie sur le principe que quiconque doit être esclave qui n'est capable que des travaux corporels ; ce qui revient à l'établissement, dans la société, de classes tellement accentuées, qu'une pareille constitution n'est pas aristocratique, mais odieusement tyrannique.
Ce qui fit surtout la grande personnalité d' Aristote, ce fut, dans chaque science, son admirable entente des détails, sa merveilleuse classification basée sur une logique, malgré son époque, presque parfaite;
ce fut son intuition vraiment extraordinaire qui lui fit faire tant de découvertes dans chacune des branches du savoir humain. Observateur infatigable, il a été l'analyste le plus remarquable peut-être que le monde ait produit ; et comme en outre il était le premier synthétiseur, il aurait dû trouver dans la parfaite compréhension des éléments des corps le trait d'union du matériel et du spirituel et arriver ainsi aux bases immuables qui eussent été la force de son enseignement. Il a à peu près défini l'homme, il a essayé de définir Dieu, mais il n'a pas su découvrir ce qui les rattache. Il n'a pas fait de Dieu une personnalité assez distincte pour que l'homme la comprît et l'aimât; il ne lui a pas fait comprendre que son âme est une émanation assez complète de Dieu pour que le lien d'amour s'étendît du Créateur à la créature !
En résumé, on peut dire des deux plus grands philosophes de la Grèce, de Platon et d'Aristote, qu'ils se complètent l'un l'autre dans les services qu'ils ont rendus à l'humanité. Cependant leur philosophie ne fut pas parfaite, ils firent entrevoir Dieu seulement.
C'est un fait bien curieux et bien digne d'être étudié que l'arrivée à une conclusion identique, quels qu'aient été les incidents du parcours et les idéesprocédant de points de départ absolument différents. Lorsque Platon et Aristote eurent disparu, leur héritage philosophique, tombé en de mauvaises mains, dégénéra promptement. Parmi leurs successeurs, les uns indiquèrent, comme der-
nière fin désirable, le repos absolu dans l'unité, source d'où tout émane; les autres arrivèrent à l'absorption dans la matière, c'est-à-dire, d'une part comme de l'autre, à l'anéantissement de l'être, conclusion immorale et décevante. C'est justement à ce même résultat qu'aboutirent dans l'Inde Çakyamouni le fondateur du bouddhisme, et en Chine, Lao-Tseu, avec sa participation à l'absolue immutabilité. Fautil admettre que la vérité soit là où se rencontrent ces quatre grandes doctrines qui furent les lois morales de la presque totalité de l'humanité antérieurement à l'ère chrétienne ? Évidemment non ! Si ces grandes erreurs avaient continué d'être généralement admises, l'intelligence humaine eût perdu tout ce qu'elle avait acquis; le monde serait revenu à la sauvagerie et des centaines de siècles eussent été nécessaires pour le remettre dans l'état d'où l'avaient fait descendre les fausses interprétations du système de Platon, système ramené par ses disciples inintelligents aux erreurs du pythagorisme. La doctrine d'Aristote fut aussi malheureusement interprétée par Pyrrhon, Épicure et Zenon.
Pyrrhon fut le promoteur du scepticisme, ce sophisme décoloré, cette philosophie de l'incertitude qui, n'osant conclure entre Platon et Aristote, n'admet que le tangible et rejette, sans le nier absolument, tout ce qui ne se voit pas par l'intermédiaire des sens.
Épicure renchérit sur Pyrrhon. Avec lui on n'hésite plus, on se décide, mais pour la sensation ; et non seulement on l'admet comme seule réelle, seule
valable, mais on s'y vautre sans autre arrêt que la prudence qui veut qu'on n'abuse de rien, car l'abus peut entraîner la douleur; et, soit au moral, soit au physique, l'absence de douleur est le souverain bien. Plus de dieux, plus d'âmes immortelles; car la crainte des dieux et les incertitudes pour l'avenir de l'âme seraient des causes de préoccupations douloureuses. Qu'est-ce que le monde, qu'est-ce que l'âme ? Des atomes agrégés par le hasard, que le hasard ou la mort désagrégeront; dès lors pourquoi l'ambition, pourquoi la gloire, pourquoi la science? Le repos, le repos seul, celui de la bouée qui flotte, voilà ce qui est enviable. Ce qu'il faut atteindre, c'est la vie végétative, qui serait préférable encore si elle ne végétait pas ; car végéter, c'est être en mouvement ; mais, du moment qu'elle existe, elle doit placer son summum de satisfaction dans le plaisir du ventre, principe et racine de tout bien.
L'épicurisme, c'est la doctrine de l'antiquité mourante qui ne sait plus prier et ne lève même plus les yeux vers le ciel; c'est l'athéisme né du désespoir de n'avoir pas de dieux ou de n'en avoir que de ridicules! C'est la philosophie d'un peuple qui disparaît puisqu'il laisse dire à ses poètes : « La patrie I elle est partout où l'on vit bien, »
La doctrine de Zenon, le dernier des détenteurs de la philosophie grecque aux temps de liberté, semble avoir été une sorte de réaction contre l'épicurisme; mais cette réaction n'était plus possible, et les esprits, dans la Grèce dégénérée, d'où qu'ils partissent, aboutissaient toujours aux mêmes fins
négatives. Les vices d'une religion insensée, de législations ou de constitutions mauvaises, avaient tellement perverti les esprits, que ceux mêmes qui conservaient quelque bonne volonté n'avaient plus la force d'envisager l'idéal de Socrale ou de Platon. La matérialité les tenait, les imprégnait, les couvrait au point qu'ils n'étaient plus de force à l'arracher. Ainsi, Zenon, voulant mieux faire qu'Épicure, ne s'aperçut pas que, partant d'un point presque semblable, il ne pouvait aboutir à un résultat réellement différent. Pour lui, rien n'existait dans l'entendement qui n'ait auparavant passé par les sens. C'était là sa base. On peut saisir de suite quelle pouvait être sa conclusion. Si au départ l'entendement est soumis aux sens, à l'arrivée, la fin suprême ne peut se comprendre autrement qu'en un mélange de matérialité et de spiritualité, c'est-à-dire dans un être qui soit, tout à la fois, Dieu et la nature. C'est revenir au panthéisme qui entraîne la négation des détails, de l'action, du mouvement, de l'âme ; et c'est, par une conclusion forcée, placer le souverain bien dans une sorte d'indifférence à tout, puisque, quoi qu'on fasse, le résultat sera toujours le même. La nature d'où tout découle devant tout absorber. Paraître indifférent à la joie comme à la douleur, mépriser les rayonnements de l'âme et de la pensée, c'était s'élever aussi haut que possible, c'était avoir le droit de s'enorgueillir, c'était être sage, c'était être stoïque !
Avec le stoïcisme finit la longue énumération des principaux systèmes philosophiques de la Grèce
antique. Semblable à une gerbe étincelante, la philosophie grecque avec les Ioniens et Pyihagore eu! sa phase ascendante ; avec Socrate, Platon et Aristote, elle brille d'un incomparable éclat, pour s'éteindre ensuite avec Pyrrhon, Épicure et Zenon. Son ensemble constitua un progrès certain et remarquable de l'esprit humain; mais il montra plus à quelle hauteur cet esprit pouvait s'élever, qu'il n'indiqua la vraie roule du ciel. Cette philosophie ne sut pas se dégager des liens terrestres, mais elle fit tout ce que l'homme pouvait faire; et l'inanité de ses efforts démontre, mieux que toute autre preuve, que pour atteindre encore plus haut, il fallait plus et mieux que l'intelligence humaine!
C'est curieux, extrêmement curieux, lorsqu'on a étudié l'histoire des Grecs, de constater combien ils ont, relativement à leur position dans le monde, mal réussi. La relation de leur existence a eu des pages merveilleuses comme art militaire ou maritime, comme philosophie ou beaux-arts, mais elle n'a eu que cela. C'étaient des accès, mais non un état permanent. On peut comme exemple citer le grand Alexandre. Comme ses concitoyens, il grandit, comme eux il s'éleva et devint un des plus merveilleux êtres de ce monde, jusqu'au jour où, croyant avoir fait tout ce qu'il est possible de faire ici-bast n'ayant pas de ciel pour appui, il jeta sa coupe à Neptune aux embouchures de l'Indus, tomba et mourut. La philosophie ne lui avait jamais donné d'espoir, aussi s'arrêla-t-il, brouillé peut-être avec la doctrine d'Aristote qu'il ne comprenait plus.
De désespoir il se jeia dans l'épicurisme et le stoïcisme qui l'anéantirent. La Grèce, foyer de civilisation mal assise, génératrice de corruption,, dont les citoyens priaient ceux auxquels ils ne croyaient pas, chanta ses cantiques sur des notes fausses ; elle mit plus de temps qu'Alexandre à mourir, mais, comme État, elle mourut. Sa population, facilement vaincue, devint une institutrice qui, plus tard, triompha de ses élèves, en inoculant sa perversion, et dans Rome et dans Byzance.
Après la mort d'Alexandre, dans le territoire des Hellènes, la politique alla de mal en pis. Le grand héros macédonien ne laissa pas de successeur ; et la destinée de son vaste empire resta confiée au hasard. Une sorte de stupeur s'empara des nombreuses populations qui furent soumises à ses lois. Toutes semblaient prévoir des déchirements causés par les ambitions rivales. Alexandre ne laissait qu'un frère imbécile et un enfant au berceau, une régence était donc nécessaire ; et les chefs qui se pressaient sur les marches du trône allaient se la disputer. C'est en effet ce qui arriva : De l'immense empire s'étendant de la Grèce à F Indus, pendant vingt-trois années, l'assassinat de la famille d'Alexandre et des guerres sans nombre firent naître un effrayant désordre. Il en sortit cependant, vers 301 avant notre ère, l'empire des Séleucides en Asie et celui des Lagides en Egypte.
Séleucus et Ptolémée étaient des gens relativement sages. Ils comprirent que, devant les populations, ce qu'ils avaient de mieux à faire c'était de
continuer l'œuvre due au génie d'Alexandre. Ils tournèrent leurs efforts du côté de l'extension du commerce et profitèrent des grandes lignes données par leur maître. Séleucus ayant reculé jusqu'au Gange les limites de son empire, chercha à établir de grands courants commerciaux, de ce fleuve à la Mésopotamie ou à la Syrie, par les contrées du nord. Les négociants de l'Inde, remontant la vallée de Flndus jusqu'à l'Indou-Kousch, prenaient la direction de l'ouest et venaient aboutir au sud de la mer Caspienne, où ils étaient rejoints par un autre commerce encore peu développé, celui des marchandises chinoises et des fourrures du nord venant par Samarkand, la capitale de la Bactriane. Une fois réunies, toutes ces marchandises traversant le sud de l'Arménie se répandaient dans la Mésopotamie, la Syrie, l'Asie Mineure et dans la Méditerranée par le Pont-Euxin. De leur côté, les Lagides, qui régnèrent près de trois cents ans sur l'Egypte, mettaient tous leurs soins à faire prospérer le commerce avec l'Inde, mais par la voie maritime. Ils voulaient reprendre et mener à bien la merveilleuse idée d'Alexandre, possesseurs qu'ils étaient d'Alexandrie, et faire de cette ville le grand entrepôt du centre du monde. C'était le commerce fait sur les côtes de l'Arabie, de l'Afrique orientale et de toutes les Indes, mis en contact avec celui de tous les produits des rivages de la Méditerranée. Pendant leur souveraineté ils essayèrent de rouvrir le canal de Néchao, mais ils durent y renoncer. Les Lagides arrivèrent à un résultat relativement heureux ; car
ils firent mieux que les Séleucides, malgré l'ambition des uns et des autres, malgré la philosophie qu'ils avaient en partie apportée de la Grèce, mais qui était quelque peu dépaysée et mal comprise par les populations égyptiennes. Les Ptolémée commandaient à un peuple presque homogène où reparaissaient encore les restes de tant de civilisations évanouies ; tandis que Séleucus et ses fils, cherchant aussi à ouvrir de grandes voies commerciales, durent lutter contre des séries de peuples absolument différents de races. Mais, ce que les Ptolémée avaient surtout au-dessus de leurs rivaux, c'était une intelligence de premier ordre qui fit de TÉgyple, et particulièrement d'Alexandrie, le refuge des derniers savants grecs. Les Lagides les rassemblèrent, les encouragèrent dans leurs études et finirent par relever un peu leur renommée, faisant bien comprendre au monde entier que chaque point désigné par le génie d'Alexandre était celui dont l'emploi devait donner les plus grands progrès à la civilisation.
Ils réunirent dans leur capitale, non seulement ce que le monde intellectuel avait intérêt à garder, mais aussi ce que leur époque renfermait d'attrayant. La bibliothèque d'Alexandrie s'agrandit assez pour devenir la première de l'antiquité; et les érudits, en se promenant dans l'académie de cette ville, se figuraient avoir repris toute la gloire des Platon et des Aristote. Sous la domination plus ou moins violente des nouveaux souverains d'Egypte, ces étudiants continuèrent agréablement, forcément et fructueusement parfois, les études des véritables maîtres;
mais leur renouvellement fut, à peu près, une décadence qui, commencée lentement avec les premiers Lagides, s'accentua trop vivement, pour cesser d'exister au temps de Cléopâtre.
Bien avant la fin de la famille des Ptolémée, celle des Séleucides avait succombé. Luttant à l'occident contre les souverains d'Egypte, elle était dépouillée à l'orient par les révoltes successives de ses sujets. Bientôt les Parthes se déclarèrent contre eux et leur bouchèrent la roule de l'Inde ; par suite les Bactriens devinrent indépendants et se donnèrent de nouveaux rois. Battus enfin par d'autres ennemis en Asie Mineure, en 186 avant Jésus-Christ, leur immense empire cessa d'exister.
Ici, l'époque historique des Grecs, ou dite des Grecs, finit pour une portion du monde. Ce qui ressort de ce peuple pour quiconque s'intéresse particulièrement aux progrès du spiritualisme et de la civilisation, c'est qu'il a été le créateur de la liberté intellectuelle. L'homme, a fait un pas de plus vers l'accomplissement de ses destinées. La première base solide de la philosophie a été fondée; ta littérature et les arts sont arrivés à leur suprême degré. Malheureusement, comme le bien dans la nature humaine ne marche pas seul, la corruption la plus dévergondée est venue à côté de lui, laissant prévoir que l'un et l'autre se combattront jusqu'au jour où la force spirituelle deviendra la souveraine absolue du honteux matérialisme.