CHAPITRE IV
La mémoire est une des armes principales de Tâme. Qu'est-ce donc que la mémoire? Il existe deux facultés qu'on peut désigner ainsi : la mémoire de la chair et la mémoire de Tâme, mais la seconde seule est digne de ce nom.
La mémoire de la chair est commune aux animaux et à rhomme ; à ce dernier seul appartient la mémoire de l'âme.
L'inertie est le défaut d'aptitude qu'a la matière à changer spontanément d'état. Un mouvement étant donné à un corps, il se prolongerait indéfiniment si d'autres forces ne venaient solliciter son ralentissement d'abord, puis son arrêt. Tel est le fait d'une pierre lancée dans l'air. Le même phénomène se produit dans la matière organique. Les sensations éprouvées par un animal causent dans son cerveau des mouvements, des vibrations que l'inertie fait durer plus ou moins, suivant que les fibres vibrantes sont, par leur nature, par le milieu qu'elles occupent, plus ou moins susceptibles d'être arrêtées. Pendant que la vibration dure encore, supposons
qu'une sensation nouvelle qui ne soit pas analogue à la première, mais qui ail avec elle des rapports directs, survienne; elle ravivera la vibration de départ et il en ressortira une nouvelle action répondant à la sensation première, à celle qui a provoqué la première vibration. L'inertie, en effet, avait empêché celte vibration de s'éteindre ; la nouvelle force qui lui est apportée lui rend son élan et raclion correspondante y répond de nouveau. Telle est la mémoire de la chair.
Ainsi, l'animal ne se souvient pas, il retrouve seulement, lors d'une sensation analogue, une sensation déjà reçue.
Un tout jeune chien ne fuit pas la première fois que vous levez le bras pour le frapper; mais, si vous recommencez, une conlraction nerveuse s'empare de lui et le fait reculer. La chair a éprouvé du mal» elle en conserve la vibration pénible ; les préludes de votre action se renouvelant, c'est un mouvement de recul qui se produit. Il n'y a pas là un acte de mémoire, mais un fait purement physique. Ce n'est pas plus par compréhension que la matière recule, qu'elle se contracte, que ce n'est une marque d'esprit chez l'aimant d'attirer le fer.
Un fait qui prouve bien que l'animal n*a pas de mémoire, qu'il ne sait pas, qu'il sent seulement : Un veau qui vient dans le pré pour la première fois, sort de l'étable où il n'a bu que du lait et mangé que du son, ne broute que les herbes qui lui sont salutaires. Aucun représentant de la race bovine ne lui a cependant enseigné quelles sont
les plantes vénéneuses. On objectera que le perroquet mange du persil; mais il est facile de répondre que le persil est une plante de nos climats qui peut bien ne pas inspirer de répulsion à Tinslinct d'un animal originaire des tropiques pour lequel elle n'a pas été faite; et qu'il est douteux que le persil existât-il, dans les mêmes conditions, dans la zone torride, un perroquet libre en eût fait sa nourriture.
Mon cheval a pris, parfois sur la route, un chemin de traverse qui abrège le retour. Si je veux passer outre, à quelque allure que ce soit, il me fait un léger écart à cette croisée des chemins. Il y a là un acte que jusqu'ici on était tenté de considérer comme une marque de mémoire; cependant il n'en est rien. Mon cheval ne se dit pas : ce chemin ramène plus vite à l'écurie. La fatigue qu'il éprouve ravive seulement, à la vue du chemin, la sensation de jouissance qu'en pareille circonstance éprouva sa chair, de retrouver plus vite le repos. De cette sensation la vibration s'est prolongée plus ou moins, suivant le degré de fatigue éprouvée le jour où, pour la première fois, il a pris la traverse pour rentrer.
L'électricité doit-elle un jour donner l'explication de ce phénomène? Je ne sais. Mais, ce qui me paraît assuré, c'est qu'il n'y a chez l'animal que des rapports de matière à matière; que son corps, faisant un mouvement forcé, tend toujours à cesser ce mouvement.
Lorsqu'un certain temps s'écoule entre la première sensation et celle qui en renouvelle l'effet, les
vibrations peuvent avoir cessé complèlemenl; mais il reste longtemps une disposition à une facilité d'ébranlement pour les fibres sur lesquelles la première sensation s'était fait sentir. Appuyez sur un élastique, vous le ferez plier plus facilement la seconde fois que la première, parce que ses molécules ayant déjà éprouvé un allongement ou un détachement léger, dans un sens identique, résisteront moins à le subir encore. Un malade dont le système nerveux a été fortement éprouvé en conserve longtemps la trace : le moindre bruit le fait tressaillir. L'habitude ou le renouvellement fréquent d'une sensation aide puissamment, comme dans l'hypnotisme, la mémoire de la chair ; elle lui est même indispensable lorsque les fibres du cerveau ont peu de facilité à vibrer. A ce point de vue, on peut dire que si la mémoire de la chair n'est pas l'instinct, elle s'en rapproche pour le moins beaucoup, en ce sens que le renouvellement fréquent d'une sensation ne laisse pas les vibrations correspondantes s'arrêter; l'animal finit par agir d'après elles comme il le ferait d'après ses instincts naturels. La mémoire de la chair est un des instruments principaux de la domestication des animaux. Elle est leur organe le plus complet; elle arrive même chez certaines espèces à un tel degré de perfection, qu'on est tenté de la confondre avec le raisonnement. Elle est un des chefs-d'œuvre de la création; mais n'oublions pas qu'elle est créée, qu'elle est la matière agissant fatalement sous l'effort d'une loi que le Créateur lui a imposée.
Bien qu'existant également, et dans ses termes les
plus exquis, la mémoire de la chair a moins d'importance chez rhomme que chez Tanimal, parce que la mémoire de l'âme lui sert presque constamment de correctif. A un fait terrifiant répond une peur subite, un mouvement instantané de recul; mais la réflexion aidée de la mémoire réelle peut instantanément l'arrêter.
Avant leur mission, alors qu'elles étaient, dans toute l'acception du mot, portions infinitésimales de Dieu, les âmes avaient toute science; elles savaient le passé, comme le présent, comme l'avenir. Le mot mémoire n'avait eu pour elles aucune signification, il devait être remplacé par un mot équivalent à savoir. Acteurs par leur ensemble comme parleur personnalité, dans la création des lois qui régissent l'Univers, elles n'avaient nulle crainte de perdre la notion qu'elles avaient contribué à faire. Elles ne se souvenaient pas, terme qui laisse sous-entendu qu'on peut oublier: elles savaient, autre terme qui n'admet pas l'oubli. La faculté de mémoire, telle que nous la comprenons, el il s'agit ici de la mémoire spirituelle, est née avec la mission de l'âme.
Si l'âme en venant sur la terre avait conservé sa toute science, le souvenir de son infinie jouissance antérieure eût commandé toutes les décisions de sa volonté; sa mission n'eût pas été possible, elle serait restée ici-bas ce qu'elle était avant; et la création se fût trouvée sans but. Elle n'en pouvait garder et n'en garda effectivement que les notions de l'infini, du Vrai, du Bien, du Beau dont l'ensemble est le Juste, c'est-à-dire Dieu. Mais comme l'âme avait.
en devenant humaine, à faire triompher sur le non Juste la cause du Juste, et que sa raison, sa conscience même, ne peuvent s'exercer qu^à la condition de classer, de coordonner, de composer, il lui fallait de toute nécessité une faculté qui mît à son service tous les faits antérieurs, non à son entrée dans le corps humain, mais à dater de cette époque, ou du moins, du moment où l'enfant commence à comprendre. Là est la vraie mémoire, la mémoire de l'âme. Or, qu'est-ce que la mémoire? Une faculté nouvelle, ou une réminiscence proportionnée aux besoins actuels de la science antérieure à la vie?
L'âme, portion infinitésimale de Dieu, peut faire volontairement abstraction, pour un temps, dans des conditions déterminées, de ses prérogatives, mais elle ne peut cesser d'être ce qu'elle est; Dieu, c'est la seule borne à sa puissance, ne peut cesser d'être Dieu! L'âme a donc, môme dans le corps, conservé sa toute science, mais elle a voulu n'en être plus consciente. Elle a mis, en face d'elle, l'écran de sa matérialité, voulant qu'il ne ressortît d'elle que le souvenir de ce qui se passe pendant la vie du corps, c'est-à-dire, soit des faits matériels dont le corps éprouve l'efTet, ou qui lui sont révélés sous une forme quelconque, soit des sentiments qu'elle a par elle-même, en tant qu'âme humaine, des conclusions de son raisonnement, des décisions de sa conscience. Ainsi la mémoire n'est pas une faculté nouvelle créée pour l'utilité humaine, elle est un gisement ancien, un filon primitif dont, suivant nos besoins, nous extrayons le minerai. Nous
ne pouvons, soulevant le sol qui le recouvre, lexploiler à ciel ouvert, mais nos instruments qui sont les faits intérieurs ou extérieurs, qui accompagnent la vie, nous permettent d'y forer quelques puits proportionnés à leurs diamètres. C'est donc dans l'arsenal de notre savoir antérieur, que nous cherchons, lorsqu'ils sont nécessaires à nos comparaisons, à nos jugements, les souvenirs que nous ont laissés les circonstances de la vie. Il n'y a pas en nous deux savoirs, l'un ancien, l'autre récemment acquis. Il n'y a, on ne saurait trop le redire, que notre savoir, résultat de notre antériorité, en face de notre matérialité. Les sciences les plus ardues que l'homme puisse apprendre ici-bas, sont, dès sa naissance, connues de son âme dans tous leurs détails, dans toutes leurs conséquences; il no s'agit que de vaincre assez la matérialité pour qu'une partie puisse se faire jour. L'âme du dernier des Papous, indigènes de la Nouvelle-Guinée, sait le calcul infinitésimal; seulement, sa bête est tellement épaisse que rien ne sort.
Qu'on ne conclue pas de là, que l'homme puisse arriver un jour à un savoir égal au savoir de Dieu ; ce serait absurde. Notre savoir ressort par l'éducation; mais c'est dans certaines limite^indiquées par la matérialité dont nous ne pouvons faire abstraction. Elles sont loin ces barrières, et vaste est le champ du progrès; mais, qu'on ne l'oublie pas, elles existent, sans quoi l'homme ne serait plus l'homme. C'est la mort seule qui les brise!
D'où vient que la mémoire, perdue pendant cer-
Darbié du Bocaok. 17
laines maladies, se retrouve avec la convalescence?
Puisque nous admettons que la mémoire n'est autre chose qu'un système d'emprunt, fait au savoir antérieur immuable par nature, nous devons admettre aussi que c'est le corps qui, pendant la maladie, ne transmet pas ou transmet irrégulièrement à l'âme les impressions qui doivent donner passage aux souvenirs. Dans le délire on pense, on se souvient, le savoir continue de fournir âes documents; seulement, comme il les fournit d'habitude à la demande de certaines fibres tressaillant par suite des sensations venues de l'extérieur ou des efforts de la volonté, lorsque ces fibres agissent irrégulièrement, les documents fournis sont irréguliers; sont-ils complètement hors de service, il ne ressort plus rien. Embrouillez les fils du télégraphe électrique, l'instrument ne cessera pas pour cela de fonctionner, seulement une dépêche écrite pour Berlin sera reçue à Constantinople. Parfois même des missives seront aussi incompréhensibles sur les rivages du Bosphore que sur les rives de la Sprée.
Si la mémoire des faits est affaiblie chez le vieillard, c'est que le corps a perdu son élasticité. L'âme n'y est pour rien, la mémoire n'agit plus parce que les fibres paralysées ne la questionnent plus. Il y a cependant ce fait à observer, c'est que, parmi les premières libres émues ou mêmes élargies par les premières pensées, le passage se maintient plus ouvert que celui qu'ont franchi les [dernières pensées, et que le vieillard, en oubliant les faits de son âge mûr, se souvient encore de ceux de sa jeunesse.
Ce qu'on nomme mémoire se dessine sur le savoir, dans rintermédiaire des fibres, comme une projection des sensations; c'est l'image que le savoir renvoie toujours, pourvu que la demande lui soit transmise nette. Ces images sont produites par les faits extérieurs, matériels ou spirituels, avec le concours des sens; car les faits spirituels extérieurs sont matériels à leur point de départ et ne deviennent spirituels pour nous que par les facultés de notre âme. La pensée d'un individu, fait du domaine essentiellement spirituel, nous est transmise par la parole, l'expression du visage, le geste, faits matériels; et c'est seulement notre âme, lorsque la sensation causée à nos sens par cette parole, cette expression ou ce geste, lui arrive sous forme d'impression, qu'elle comprend que l'origine était un fait de l'ordre spirituel chez la personne dont les acies ont prétendu la reproduire.
On dirait qu'à chaque sensation que reçoit le cerveau, il y pousse instantanément une fibre impressionnable nouvelle, portant à ses extrémités des tubes qui transmettent l'idée ou répercutent la réponse du savoir. Par ces objectifs en sens différents, plus on apprend, plus on est apte à apprendre ; c'est ce qui démontre que l'éducation bien entendue a pour résultat de faire naître des fibres, ni trop grosses ni trop minces, qui toutes trouvent leur place comme les fils de métal dans ces câbles si parfaitement installés qui servent à promener l'électricité à travers nos océans. Le grand mérite d'un système d'éducation, c'est d'éviter l'anastomose des
fibres ou des vaisseaux qui ne doivent pas êlre anastomosés; et le remède à certains genres de folies, c'est de chercher à déboucher les fibres dont l'obstruction n'est pas encore trop grande. On peut y parvenir en essayant de rendre d'abord la santé générale au corps; ensuite, en faisant nattre chez le malade une série d'impressions d'une extrême vivacité, qui, passant dans les fibres conductrices seulement obstruées, en forceront peut-être le passage. Ces fibres auront alors une extension prépondérante qui doit les faire rentrer dans la place que leur avait attribuée la nature. L'agissement moléculaire procuré par les vibrations lumineuses et gradué d'après les couleurs, peut, dans ce cas, être utile aussi. Mais ce à quoi les personnes qui s'occupent de guérir ces affections doivent bien prendre garde, c'est d'élargir certaines de ces fibres. Le résultat de cet élargissement n'étant pas suffisamment calculé, il presse parfois trop autour de lui et annule les autres fibres.
Le raisonnement, cette puissante faculté de l'âme qui, cela n'est pas nécessaire à dire, n'appartient qu'au divin mattre et à l'homme, est en correspondance évidente avec la mémoire-savoir, mais non en correspondance directe. Il n'entre en action que par un acte préalable de la volonté qui, elle-même, ne s'adresse à la mémoire que par l'intermédiaire de l'attention, de la réflexion, lesquelles amènent au raisonnement toutes les pensées dont il a besoin pour comparer, pour induire ou déduire, pour juger, pour imaginer.
Il est facile de comprendre que la volonté ne puisse avoir de correspondance avec noire mémoiresavoir, que par les intermédiaires précédemment cités, qui équilibrent les sensations venues du dehors. Si elle agissait directement sur Tensemble de notre mémoire qui n'est autre que notre savoir antérieur, lequel n'a pas de bornes, il en résullerait qu'une volonté infmie trouverait dans un savoir infini un centre de spéculations infinies, ce qui ramène tout droit à la possession des prérogatives divines, ce qui n'est pas. Il faut donc, de toute nécessité, que toute demande de la volonté à la mémoire soit trans^ mise par des sensations intermédiaires, le savoir n'ayant plus alors à répondre qu'à des demandes naturellement finies, puisque le corps n'en peut transmettre d'autres. D'un autre côté, notre volonté a, dans ses actions inverses, sur les fibres du cerveau probablement, la même action que les sensations venues de l'extérieur; de sorte que si les fibres sont malades, quel que soit le sens dont on s'en sert, la mémoire ne répond pas plus juste aux demandes du raisonnement qu'à celles des sensations.
En d'autres termes, si les facultés de notre moi avaient entre elles une correspondance directe, elles ne pourraient pas se prêter secours, s'étayer, se corroborer, c'est-à-dire, arriver à un développement tout à fait en dehors de ce qui appartient à Thomme. 11 fallut donc qu'en acceptant sa mission, Tâme consentit à ce que son savoir fût, pour ainsi dire, mis en prison cellulaire, qu'il ne pût plus répondre qu'aux demandes de la matière, du geôlier.
Ce fail étant le résullal d'une volonté de Tâme, antérieure à la naissance, n'a rien qui soit contraire à son unité. Notre esprit n'en est pas moins un, parce que, sachant plusieurs sciences, nous négligeons parfois les unes pour nous occuper des attires. Notre amour pour les compagnes de notre vie n'en est pas moins entier, parce que nous aimons aussi les enfants qu'elles nous donnent.
Nombreux sont les exemples qui prouvent que nos facultés ont besoin pour se développer d'un intermédiaire né de l'effet des sensations extérieures. Quand cet effet arrive, il est tellement petit, tellement fin, qu'il cause dans une partie du cerveau, je crois, la sensibilité de recevoir quelque chose que rien d'autre ne serait capable de sentir. Cette sensibililé chez ranimai c'est Tinstinct; chez nous, c'est rallention. Chez l'être matériel, l'homme comme l'animal, tout cesse là. L'inslinct va à la matière correspondante produire son effet; chez l'homme seul cet effet continue et, sous forme d'attention, s'adresse à l'âme. Si ce fait se représenle pour deux sensations, il faut qu'elles soient mises en regard avant d'amener une décision. C'est alors que surgit la réflexion dont le travail prépare l'emploi du raisonnement. Ce dernier est le résultat de cette réflexion avec l'apparition de la mémoire-savoir. Ce raisonnement ainsi obtenu sera la décision de la puissance de la volonté.
A qui n'est-il pas arrivé de se troubler pendant un examen de mathématiques, bien que sachant les calculs qui doivent amener à la solution du problème
posé? Notre volonté demande alors à notre mémoire de mettre au service de notre raison ce qu'elle a retenu de Ihéorèmes s'adaplantà la question; mais la mémoire ne répond pas, parce que la réflexion n'agit pas. On hésite, on balbutie; entier, absolu est le désir de retrouver le fil perdu, et cependant la mémoire reste inerte. C'est qu'entre la volonté et le savoir, il y aie trouble moral qu'on éprouve agissant en sens inverse de l'ordinaire sur le cerveau et paralysant la réflexion, cet intermédiaire qui, de la volonté doit mener à la mémoire-savoir. S'il est des esprits afi*aiblis par suite de trop de réflexions, il en est qui ont ce défaut parce qu'il leur est impossible de fixer leur attention sur certains objets. Or ce n'est pas la faculté d'attention qui manque à ces derniers, puisqu'elle se révèle dans d'autres occasions ; ce sont les traits d'union entre certaines pensées et Taltention que des distractions empêchent de fonctionner ou qui fonctionnent à contre-sens. Ils ont quelquefois le désir d'être attentifs, mais ils ne le peuvent ; leur esprit vole de pensée en pensée sans se fixer, parce que les fibres qui doivent mettre la volonté en communication avec le savoir ne sont pas dans leur état normal. — 11 est des personnes qui, pouvant réfléchir, ne peuvent ni abstraire ni comparer; leurs raisonnements sont irrationnels. C'est ici la bonne éducation qui a manqué. Le travail pourrait les corriger dans une certaine mesure. Il est enfin des individualités, et c'est là un degré de plus dans la nonactivité première, qui jouissent du raisonnement sans étendre leur réflexion ;i Tinduclion, à la déduc-
tion. Leurs jugements sont faux. Ils ont l'esprit en partage, leurs discours sont séduisants ; mais la conclusion en est absente. Et cependant Tâme a toutes ses facultés, il serait contraire à la vérité de supposer qu'elle ne les a pas. 11 faut en conclure que les facultés de l'âme sont comme les différentes parties de ces vieux émaux chinois : elles sont cloisonnées. Les séparationsdematière, en empêchant l'attouchement, remplacent le bronze. On peut être entendu comme dans un piano en louchant chaque note, mais on ne pourra y jouer un air que si, frappant sur plusieurs notes, on mélange harmonieuseaient les sons.
Il importe de bien défmir la position du savoir sur terre, pendant la mission de l'homme, soit par rapport aux idées innées, soit en ce qui regarde les autres facultés de l'âme. Nos idées innées sont la base de notre savoir antérieur à la vie. Il est impossible de supposer un savoir complet, si rien de parfaitement commun ne lui reste avec le Vrai, le Bien et le Beau; mais dans l'âme humaine où le savoir est presque entièrement obstrué et dont les parties ne peuvent se faire sentir qu'à la suite de combinaisons nouvelles, on ne sait pas le Juste, le Vrai, le Beau ou le Bien, on les sent! Notre moi sent son essence, il en est pénétré, mais il l'ignore; car les savoir, c'est tout connaître. Il n'y a donc pas, dans Finstincl de noire âme,desrapporlsdirectsentre les idéesinnées
elle savoir; leurs relations se font par intermédiaire. Les idées innées n'ont à s'appliquer qu'aux faits provenant, soit des ciconstances de la vie, soit du travail
du raisonnement. Elles agissent sur ce que le savoir a rayonné, mais non sur le savoir même.
Le savoir est une faculté dont les sens innés n'avaient nul besoin antérieurement à la vie humaine et qui ne s'est trouvé spécifié que par suile de la prison matérielle de Tâme pour l'établissement de ses rapports indirects avec le Juste, le Vrai, le Beau et le Bien; ces infinies c'était le savoir lui-même; mais cela le portaità Tintini, ce qui ne pouvait servir dans les circonstances nouvelles.
La pensée humaine a pour origine les idées causées par les faits extérieurs, celles que l'éducation fait surgir et celles que produisent, si les circonstances l'exigent, Tingérence des idées innées, base complète du savoir. L'abstraction, la comparaison, le raisonnement, l'induction, la déduction et rima{;ination peuvent aussi provoquer des idées; mais ces idées sont secondes en ce sens qu'elles ne sortent du travail que par suite d'un effort exercé sur les pensées primitivement produites. Ces idées peuvent mouler jusqu'à l'infini, puisque l'infini est le fond de l'âme; mais elles roulent forcément dans un cercle que la matière empêche de s'étendre au delà de certaines bornes. D'ailleurs les faits nés de la vie ont une origine matérielle; l'éducation ne traile que de ce à quoi on a fait jour pour constiluer le savoir humain; et les idées innées étant le fond du savoir, ne peuvent questionner que jusqu'à une certaine limite. Les facultés ne peuvent donc correspondre avec le savoir de Dieu que par des intermédiaires non corporels, mais conséquence du corporel :
raltention el la réflexion. Le savoir divin qui esl bien en nous parTârae, est donc bien scellé à loules nos facultés humaines ; il est emprisonné, et c'est de celle prison que naissent loules les obstructions de notre âme. Qu'ils s'écroulent entièrement^ ces murs qui l'enveloppent, et toutes les facultés du moi venant se fondre avec le savoir, on aura mis au jour une portion infinitésimale de Dieu prête à remonter vers les cieux !
L'abstraction, la comparaison, bien que facullés aussi, sont en quelque sorte des modes de la réflexion. Toutes deux agissent par ordre de la volonté; par elles la volonté puise au savoir les éléments des jugements rendus et connus. — L'induction est un travail du raisonnement. De ce qui m'est certifié par ce dernier qu'une chose existe, j'en puis tirer la conséquence qu'une autre chose est ou peut être aussi. Il y a là double action : Tune qui amène le raisonnement à certifier une chose, l'aulre qui se complique d'une idée nouvelle, celle delà chose qui est ou doit être par suile de l'existence de la première ; idée qu'il faut par un nouvel efTort de la volonté sur la réflexion, l'abstraction ou la comparaison, chercher encore au foyer des idées, c'est-à-dire au savoir. Cette recherche se fait en dehors et pour ainsi dire autour de l'idée première, dans ses généralisations.
— La déduction nécessite à peu près le même travail que l'induction, seulement la recherche dans le savoir a lieu dans les concentrations de l'idée première, en dedans d'elle et non en dehors dans ses conséquences.
— L'imagination est une faculté qui emprunte à
toutes les aulres facultés de Tâme ce qu'elles ont extrait du savoir pour échafauder un point de départ plus élevé, d'où, à son tour, elle fera un appel à ce même savoir. Ce travail a trois parties : Par TattentioD, elle va au raisonnement ; par le raisonnement et ses composantes, elle groupe les pensées, et enfin, par l'induction et la déduction, elle réagit sur l'attention, pour extraire du savoir ces séries d'idées nouvelles qui ont bien pour point de départ des idées à bases matérielles auxquelles elles restent attachées, mais qui souvent, malgré ces attaches, sont purement fictives et dont le champ n'a plus délimites. Les résultats sont, dans ce cas, d'autant moins pratiques qu'ils s'écartent davantage de leur base et sont plus ou moins précieux, selon que dans leur élaboration les bases ont été plus ou moins raisonnablement construites, ou que l'âme s'est plus ou moins confiée à ses propres sens intimes du Vrai, du Bien et du Beau. L'imagination, c'est la pensée du moi qui passe en revue ses impressions antérieures et conclut d'elles à ses espérances. Rien ne peint mieux son objet que le Voyage autow de ma chambre. L'imagination est un rêve, mais un rêve dans lequel le moi est conscient et les facultés éveillées. Bien que toujours immense, le champ de Fimagination paraît plus vaste dans la jeunesse que dans l'âge avancé, parce qu'elle a quelque chose de plus, l'illusion, parce qu'elle a quelque chose de moins, l'expérience. Notre printemps, insoucieux des obstacles, imagine le bonheur dans la nature en fleurs, dans ce qui sourit alentour ; tandis que notre automne,
qui s'est fait saigner aux épines des roses, cherche dans un monde meilleur un baume pour ses blessures. Ce sont là des qualités, mais l'imagination a aussi ses défauts. Qu'on la laisse aller, sans en appeler aux autres fonctions de l'âme, elle est certainement un trouble du domaine intellectuel ; elle est une des formes de la divagation de la pensée, et dans ce cas, elle a une influence énorme. La moitié d'une guérison est faite, dit-on, lorsque l'imagination est en repos. Bien des maladies sont le fruit de ses dérèglements. Une peur, répétée et sans motifs réels, peut amener de graves accidents dans le fonctionnement des organes. Faut-il ajouter foi à l'histoire d'un forçat qui devait avoir sa grâce s'il passait une nuit dans le lit d'un cholérique? 11 le fit, et en mourut, bien qu'il n'y ait jamais eu de cholérique dans le lit qui lui fut donné. Lorsque l'imagination marche seule, elle conduit souvent sur une voie dont le précipice forme le bout.
Il existe une dernière faculté de l'âme, l'intuition. Mais il y a deux sortes d'intuitions : la première qui, par l'intermédiaire du savoir, met au service de notre moi les notions restreintes du Vrai, du Beau, du Bien, du Juste, de l'infini, qu'on peut qualifier de préexistante, puisqu'elleest en nous, avant l'existence terrestre où elle est produite légalement ; la seconde, qui s'applique à des aperçus plus élendusque ceux que nous venons de citer, a une compréhension plus grande, plus intime de leurs causes, de leurs effets, etjustifie l'appellation de subséquente, car elle n'est possible qu'après le développement des facultés.
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Aucune explicalion nest nécessaire pour faire comprendre ce qu'est Tinluition préexisianle, nous la sentons en nous; mais, encore une fois, la part que Dieu lui réserve a son intérêt, il la compose de vérités frappantes.
Le savoir divin connaît le passé et le présent ; il ne sait de l'avenir que les résultats fmals de la lutte du Juste contre le non Juste, de la spiritualité contre la matière. Il se rend compte des espèces d'efforfs que peuvent faire dans cette lui te la matière, puisqu'il est le créateur des lois qui règlent ses efTets, et les âmes, soit comme ensemble, soit individuellementf puisque les âmes sont une portion de lui; mais il ne sait pas d'avance, étant donnée telle ou telle circonstance naturelle, quelles seront les décisions de chaque âme, 11 ne sait pas non plus, par conséquent, bien qu'il connaisse jusqu'à quelles limites les âmes peuvent aller, et bien qu'il ait conscience de son pouvoir à changer TefTet de leurs décisions, quels seront les phénomènes produits dans la partie de la matérialité dont il a permis que les hommes disposent, par les décisions qu'ils prendront. Il y a une grande différence entre savoir dans quelles limites les efforts peuvent s'étendre, et savoir, dans l'intérieur de ces mêmes limites, à quels développements iront les efforts pour chaque fait qui se présentera. Là est le champ de l'intuition.
Antérieurement à la mission humaine, Dieu avait la connaissance pleine et entière de l'avenir, comme celle du présent, comme celle du passé, car il n'existait d'être que lui. Parties de lui, nous étions en lui,
un avec lui. Seul il était pensant, seul agissant 11 était tout-puissant, n'ayant délégué aucune portion de sa puissance ; mais, par sa volonté même, il en est autrement dès qu'une portion de lui-même devient Thomme. L'ensemble de Dieu sait d'autant moins ce que nous devons faire en dedans des limites qu'il nous a tracées que nos décisions prévues seraient, dans ce cas, des décisions créées, c'est-àdire la négation du libre arbitre. Or, sans libre arbitre, notre existence serait sans but ; nés matière, nous serions destinés à mourir matière, rendante la terre la terre que nous serions, ce qui est impossible, puisque nous sentons notre âme et qu'une âme ne peut être qu'immortelle! Il parait donc absurde qu'une intuition quelconque nous livre les sentiments de la vie de Dieu qui anéantiraient l'usage de notre liberté; et le savoir antérieur à la vie en rapport avec nous, sait tout ce que Dieu sait, mais ne nous communique que ce que Dieu autorise. C'est ainsi que nous apprenons de lui que nos efforts ne peuvent rien, en dernière fin, contre sa puissance; mais, ce qu'il ne nous a jamais dit et ce qu'il ne peut nous dire, c'est ce que seront les décisions rendues par des êtres libres.
C'est dans ce libre arbitre, poussé aussi loin que possible, que se trouve le second mode de l'intuition. Cette faculté arrive parfois, lorsque le corps est en parfaite santé, en complet équilibre, lorsque les facultés longuement exercées se concentrent suffisamment sur un point, lorsqu'un appel sérieux, et aussi grand que possible, a été fait h l'ensemble des
notions innées que la matière laisse passer, à leurs combinaisons qui donnent lieu à une véritable science : elle se nomme alors Tintuilion subséquente. Elle se produit rarement, cette faculté qui ne vient qu'après des antécédents si intéressants, car les hommes sont peu nombreux, qui réunissent les conditions nécessaires à son développement. Elle est une déchirure de l'enveloppe du savoir qui laisse passer l'éclair du génie.
La vérité des actes prophétiques s'exerçant dans certains cas, d'une excessive rareté, est là. Une faculté prophétique peut exister, lorsqu'elle rentre dans l'ordre spirituel sur lequel Dieu a conservé toute son influence; d'ailleurs, elle n'a rien qui ne soit en parfait accord avec la doctrine que peut émettre l'âme humaine, portion infinitésimale de Dieu.
Jadis, il a été fait un singulier abus de cette faculté prophétique. Rien n'est plus rare que son véritable exercice, cependant rien n'est plus commun que son emploi. Pour une révélation véritable, il y en a cent mille de supposées. Souvent, on prend l'intuition ou la déduction ordinaires pour l'exercice de la faculté prophétique ; d'autres fois, et ce sont les plus communes, on prend pour elles l'illuminisme engendré par la mauvaise foi.
L'intuition subséquente d'un homme peut éclairer le monde, mais elle ne peut aller au delà de certaines bornes. Un de ses pieds est rivé à la terre. L'intuition subséquente ne peut arriver que lorsque les idées humaines sont parvenues sainement et logi-
quement aux dernières limites du possible humain. Le faisceau qu'elles forment alors sert de base. Elle fait entrevoir au delà; mais n'oublions pas que tout au delà demande un point de départ. On ne court pas après l'intuilion, elle vient d'elle-même. On peut l'espérer, lorsqu'on a tout préparé pour cela et qu'on lui offre une base solide ; mais la rechercher, mais s'épuiser à courir après elle, jamais; c'est de la folie! C'est la certitude d'amener une telle tension des fibres qui font communiquer entre elles les facultés de l'âme, qu'elles devront se fausser ou se rompre. Non, l'intuition subséquente est une réserve du Créateur. Elle est un etîet de la grâce, elle est un don fait par la Providence à l'homme, d'user, dans certaines circonstances, d'une loi que nous ne connaissons pas, qui étend le rayon de Tesprit. Elle est la forme principale mais extrêmement rare de l'intervention divine dans la spiritualité humaine.