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CHAPITRE III

Certains philosophes ont regardé Tâme comme une monade ou type excellemment simple. C'est une erreur. Une monade, quelque monade qu'on la suppose, est matérielle en même temps que spirituelle ; d'où il résulte, puisque la matière est divisible el que le spirituel ne peut jamais être le même objet qu'elle, que la monade n'est pas la notion la plus simple que l'esprit puisse concevoir.

En outre, une monade étant à la fois spirituelle et matérielle (et le propre de la spiritualité étant de penser), si l'âme était une monade sa spiritualité penserait, et comme elle est une avec sa matérialité, elle serait nécessairement forcée de tenir compte, dans ses pensées, des aspirations de cette matérialité ; or, ces aspirations sont justement les contraires de la spiritualité. A supposer que l'âme soit une monade, il y aurait donc. Dieu étant la spiritualité par excellence, la spiritualité qui domine la matière, une spiritualité faisant entrer la matérialité en ligne de compte dans ses actes, c'est-àdire ayant des intérêts opposés à ceux de la spi-

rilualité divine et agissant indépendamment de Dieu, ce qui est impossible, car alors Dieu ne serait pas tout-puissant. L'âme est un principe essentiellement spirituel, celui de Dieu même. Elle est une à la fois dans son ensemble et dans ses conséquences et acquiert ici-bas sa personnalité par la diversité de sa lutte contre la matière. L'expérience démontre qu'elle est une et ne change pas avec les différences d'âge ou d'état. Elle est susceptible d'éprouver des sentiments divers sans cesser d'être une, ces sentiments étant des conséquences qui découlent d'elle. L'âme peut se livrer à la recherche du Beau, comme à celle du Bien, comme à celle du Vrai, parce que ce sont des modes du Juste ; mais non à celle du non Juste, dont la présence est la négation de la sienne, qui n'existe que dans la matière où il est une conséquence du mouvement. En un mol le Juste est forcé, pour prouver sa supériorité définitive sur le non Juste, de le tolérer momentanément; mais il n a pas pu lui donner la vie puisque le non Jusle est né du fait même de son absence. Si donc l'âme est une portion infinitésimale du Juste, elle ne peut engendrer l'injuste ; elle est le bien et ne peut ni faire le mal ni le rechercher. Ce dernier ne provient que des forces de la matière ; or, comme Dieu a voulu que ses lois réglementassent ces forces matérielles, dans tout ce qui n'est pas l'homme, il a ordonné aussi que chez l'homme ce fut l'âme qui, par ses moyens purement moraux, opérât cette réglementation.

Si notre âme est une portion infinitésimale de

Dieu, elle est identique à tout autre portion également infinitésimale du même être. Les âmes de tous les hommes sont donc semblables au moment où Dieu les leur donne; et, de plus, il ne peut pas ne pas les leur donner parfaites. « Rien n'est imparfait qui sort des mains du Créateur, » s'est écrié Rousseau. Oui, l'âme nous a été donnée parfaite. Oui, l'âme est la même chez l'homme rude et grossier que chez le savant le plus profond, chez le cosaque de rOukraine que chez le barde le plus élégiaque ; mais avant de venir sur la terre, alors qu'elle jouissait de la plénitude de ses facultés, l'âme a, par un acte immense de soumission, pour arriver au but suprême de prouver la prédominance du Juste sur le non Juste, et en même temps donner à l'amour divin la plus grande extension possible, fait un abandon momentané de la jouissance de toutes ses prérogatives.

Nos âmes sont bien de même nature comme des paihs formés d'une même pâte; et la preuve en est dans les nombreux sentiments qui nous sont communs. Pour tous, c'est une même âme qui touche une matérialité variable et dont les sensations, éprouvées par cette âme, conduisent à une similitude réelle de sentiments. Quelque dissemblables qu'ils soient, ces sentiments sont identiques. Certains hommes, certains peuples civilisés ou sauvages, peuvent faire de leurs sentiments des applications ditTérentes; mais le fond est le même. La haine, l'amour, la peur, le courage, l'amour-propre, la modestie n'exislent-ils pas chez l'Indien, le Chinois

OU TEuropéen? Bien plus, sous une forme ou sous une autre ne cherchons-nous pas tous le bonheur et n'y a-t-il pas, dans cette recherche, un désir de retour vers une béatitude suprême, dont nous avons tous rintuition?

Qu'était donc Fâme avant sa mission, qu'est-elle, alors qu'elle la remplit?

Avant que Dieu l'eût envoyée sur la terre, l'âme était toute science, se sachant elle-même, sachant Dieu, son ensemble; elle était une avec lui, une en lui; le Juste était son essence, elle agissait par lui, rayonnait par lui. Auteur et régulateur du grand tout, comme le passé, comme le présent, l'avenir était son domaine ; sa jouissance était d'être ce qui qui a été, ce qui est, ce qui sera; et sa suprême béatitude est de sentir en elle le calme conscient du Vrai, du Bien, du Beau!

Les désirs de pousser jusqu'à l'infini l'amour que le Vrai, le Bien et le Beau ressentent les uns pour les autres, de prouver au non Juste qu'il ne prévaudrait jamais contre le Juste, pouvaient seuls augmenter son insondable satisfaction. De là, la grande mission; de là, l'accomplissement du plus rude labeur concevable : le renoncement à la jouissance des divines prérogatives.

Envoyées par Dieu, excitées par leurs propres désirs, les âmes vinrent donc ici-bas, consentant à ne conserver de leur divine nature qu'une pensée et qu'une volonté restreintes aux nécessités de leur milieu nouveau, que la conscience d'elles-mêmes, de leurs sensations, de leurs actes, que les sens

intimes du Vrai, du Bien, du Beau d'où naissent forcément les notions de Tinfîni, de Dieu. Dans cette mission les âmes consentaient aussi à ne voir, h ne sentir que par la matière dont elles allaient être environnées, à subir toutes ses obstruelions et toutes ses jouissances. Elles acceptaient de ne retrouver quelque chose d'elles-mêmes, de leur mémoire, de leur science infinie, qu'au fur et à mesure de leurs victoires sur la matérialité, c'est-à-dire de l'écartement des cloisons et du mépris des satisfactions charnelles que la matière procure.

L'âme est donc ici-bas pour lutter, lutter sans cesse, ayant pour arme, avec les notions innées de l'Infini, du Vrai, du Bien, du Beau, la pensée; mais cette pensée est restreinte aux horizons que lui ouvrent les sens. La pensée personnelle, étendue, antérieure à la vie, celle qui ne peut perdre puisqu'elle ne peut changer son essence divine, et que d'ailleftrs l'âme doit la retrouver au jour de la mort du corps, est comme engloutie. Cependant elle est là; c'est par elle que l'âme raisonne, et la pensée est la preuve de tout être, la marque de son existence, le fait sous lequel il serait matière et non spiritualité : Cogito, ergo sum.

Si l'âme comprend les phénomènes des cinq sens, c'est que la spiritualité a un point de contact avec les sens ; or ce point de contact ne peut être qu'entre les molécules matérielles les plus petiles qu'il soit possible d'imaginer et l'âme, car il a été et il sera suffisamment démontré que la matière ne peut

LA SPIRITUALITÉ. 23i

devenir spirilualilé. Il faut donc que ce soit cette spiritualité qui saisisse et comprenne les effets extérieurs ressentis par les molécules. Il n'y a que celui qui a créé une chose qui en connaisse parfaitement tous les effets; car, si un autre les connaissait mieux que lui, et avant lui, il aurait créé cette chose. C'est donc la spiritualité, qui n'est autre que l'essence même de l'êlre, qui a créé la matière, qui peut agir sur elle.

Si j'avais à la fois deux ordres de pensées, leur différence constituerait deux spiritualités, la simultanéité de deux manières de penser étant impossible chez un même être. Or, je suis bien un dans mon essence spirituelle. Il n'y a donc que la pensée divine qui agit dans l'âme unie au corps, lorsque les sens la sollicitent, en apportant à son excessive sensibilité l'impression des faits extérieurs. Sur la terre, l'âme, par sa volonté à remplir sa mission, ne sait plus que ce qui lui est humainement redit. Elle n'a pas plus conscience de son état premier que des faits qui se passent sur un point où n'est pas le corps qu'elle anime. Elle n'a conservé, ici-bas, avec les vagues notions de l'Infini, du Vrai, du Bien, du Beau, qu'une appétence de bonheur, réminiscence d'une jouissance passée, qu'elle aspire à retrouver. « Nous verrons Dieu tel qu'il est, enseignait saint Jean, et le bénéfice de cette vision sera de nous rendre semblables à lui. »

Comme le soleil en un jour de brouillard épais, l'âme, à la naissance de l'être, est enveloppée de voiles qu'elle ne peut percer. Les sens n'ont pas en-

core acquis la force et la netteté nécessaires à la fixation comme à la répercussion intérieure des phénomènes ambiants. C'est comme Tenfant, dès qu'il peut ouvrir les yeux, il regarde et ne voit pas. U faut que Torgane de la vue s'habitue à TetTet des vibrations lumineuses, à la clarté, avant qu'il transmette les images au cerveau. Si l'âme pense alors, elle pense pour Dieu, elle pense pour elle-même, portion infinitésimale de Dieu; mais elle ne pense pas pour la terre, elle ne pense pas pour elle-même, âme humaine. Ce n'est que plus tard, lorsque les sens se perfectionnent, que se révèle la partie intime de notre âme, de cet admirable ensemble de facultés qui est là, plein, entier, et qui attend pour sortir qu'on entre-bâille la porte.

L'enfant voit-il, sent-il, entend-il distinctemenl, aussitôt l'image, l'odeur, le son, reçus par le cerveau, comme sensations, puis portés par le cerveau à l'âme sous forme d'impression, provoquent la notion abstraite et jusqu'alors latente des choses. Cet ensemble de mouvements entre les objets extérieurs et l'âme constitue un fait matériel, permettant au fait spirituel d'essayer de passer. Lorsque l'effet de ce mouvement est parvenu jusqu'au foyer du savoir qui est une des facultés de notre âme antérieure à la vie, la spiritualité commence à se montrer. Dans une pendule, ce ne sont ni les aiguilles, ni le mouvement dont elles sont animées qui donnent l'idée d'une heure déterminée, ce n'est même pas l'indication mise en chiffres sur un cadran devant lequel les aiguilles passent qui marque qu'il

est telle ou telle partie de la journée. Ce passage auquel les animaux ne font pas attention est saisi seulement par les fibres oculaires de l'homme qui en conduisent Timage au cerveau et du cerveau à Tâme ouvrant la cloison à Tidée qui en résulte. L'âme saisit donc l'occasion de recevoir une idée par ce passage des aiguilles dc-nt les chiffres, et donne lieu ainsi à ce qui lie des choses matérielles à la spiritualité, à ce qui indique, par cette liaison, les résultats énormes de ses conséquences. Ce que nous venons de dire est un exemple de la façon dont la spiritualité entre en ligne.

Pour que l'âme fît un pas de plus, le langage dut intervenir; il fallut qu'un son particulier ou une combinaison de sons fussent attribués à chaque idée. Que de longueurs, que de tâtonnements dut entraîner cette tâche pour les premiers hommes ! Jusqu'à ce qu'elle ait été accomplie, l'âme ne pouvait désigner humainement ses idées; elle les rayonnait. Cette création du langage fut amenée par les nécessités de l'existence ; et, dès lors, l'enfant l'apprit de l'habitude qu'avaient ceux qui l'entouraient de donner un même nom à un même objet. Désormais l'âme eut une désignation pour la portion de savoir correspondant au phénomène qui avait causé une sensation. Dès lors chaque idée eut une représentation; l'âme, comme âme humaine, sut de quel nom elle devait nommer cette idée. C'est l'origine du second fait spirituel pour l'humanité : l'application, par la partie du savoir que les sons concernent, à l'autre partie du savoir où se forme l'assemblage des

idées. Ce nouvel acle spirituel est un ensemble dont le résultat s'appelle la pensée.

Dès Tenfance Tâme sent vaguement le besoin de penser plus qu'elle ne peut ; elle cherche à désépaissir les nuages qui Tenveloppent. Les sens saisissent trop lentement au gré d'un jeune être, qui voudrait en hâter l'effet : c'est à ce désir que répond la faculté d'attention. Le peu que l'enfant sait déjà, il le concentre pour mieux comprendre ce qu'il ne sait pas encore, et ainsi, active les progrès de la réduction de sa matérialité. Enfin le brouillard s'éclaircit, l'âme a reçu nombre d'impressions qui ont exhumé une égale quantité de pensées dont la mémoire, cette faculté qui est une de ses armes dans la grande lutte, lui a conservé l'empreinte. L'enfant peut désormais porter son attention d'une pensée à l'autre, il peut se rappeler des pensées qu'il a eues : il réfléchit. Il présente ses pensées à ses autres facultés. Là il a le droit d'en néghger certaines pour porter son attention sur une ou plusieurs d'entre elles : c'est l'abstraction. Que le brouillard diminue encore, et les pensées, sorties en foule et en foule emmagasinées, formeront une vaste bibliothèque où l'âme, le moi, pourra promener sa réflexion aidée de l'abstraction. Et de la comparaison, soit des faits entre eux, soit des faits avec les sens et les notions innées, ressortira cette faculté première qu'on nomme le raisonnement. Abstraites sont les pensées que le raisonnement reçoit; il les coordonne, et concrètes, les rend. Il les rassemble, il les lie, il en fait des phrases d'idées ayant un sens. L'induction et la dé-

duclion sa sœur, enfantées par les dissemblances ou les ressemblances des faits réels observés, suivront de près; mais là ne se bornera pas chez l'homme le pouvoir de l'âme. Des faits réels, Tâme passera à des idées qu'elle-même créera, parla faculté d'imagination, corollaire de la notion d'infini qu'elle possède, permettant à l'assemblage de ses parties rendues libres, d'aller, d'induction en induction, jusqu'aux dernières limites de l'inconnu.

Cette exposition des facultés nécessaires à l'âme, lorsqu'elle est unie au corps, donne bien la raison du travail de notre esprit pendant la vie; mais elle laisse de côté la constitution intime de notre moi, de ce quelque chose impalpable et cependant réel, puisqu'il se révèle par des acles; de ce quelque chose sans lequel toutes les facultés qui viennent d'être énumérées ne conduiraient à aucune conclusion ; enfin de ce qui est l'Être parfait, pur esprit, emprisonné aujourd'hui, et dont les facultés énumérées ne représentent que les mouvements que lui permet la longueur de sa chaîne. L'âme est bien cette portion infinitésimale du Juste à laquelle rien n'était inconnu antérieurement à la vie, parce qu'étant la spiritualité même, elle avait pris sa part dîjns la création de tout; c'est bien cette divine essence toute-puissante dans l'application des quahtés intimes de ses sens : le Vrai, le Bien et le Beau ; toute-puissante aussi pour l'extension de cet insondable amour, mobile suprême de la création. Concluons donc en disant que l'âme conserve en arrivant ici-bas : la conscience de sa propre essence,

de son moi, des sensations, des actes de ce moi et des sens intimes du Vrai, du Bien, du Beau dont l'ensemble est le Juste, qu'elle ne peut concevoir qu'avec un désir perpétuel d'extension, c'est-à-dire en aspirant toujours à Dieu en qui seul réside sa totalité. L'âme de l'homme aussi possède le savoir, cette portion de la toute science divine qui est inhérente à la divine essence ; et enfin, la puissance qui, transformée en volonté, mais en volonté libre, agit dans les limites que lui impose la matérialité.

Les autres facultés dont on a constaté la présence naissent, on ne saurait trop le redire, du fait de l'existence terrestre : ce sont les facultés qu'on peut appeler humaines , leur nécessité tenant de notre présence sur là terre. Elles servent à l'établissement de rapports, soit entre les différentes parties de l'essence de notre âme, soit entre ces différentes parties et les phénomènes matériels. Toutes, sauf l'intuition dont nous n'avons pas encore parlé, obéissent par conséquent à la volonté, expression de la puissance du moi. Le moi peut s'en servir, mais non les modifier. Lorsqu'il lui platl, puisqu'il est libre, il laisse agir le Vrai, le Bien et le Beau, mais il n'en change pas la nature. Dieu ne peut pas ne pas être ce qu'il est; le Vrai, le Bien et le Beau restent, quoi que fasse le moi. Vrai, Bien ou Beau. Ils sont inaltérables !

Tous les événements auxquels l'homme est appelé à prendre part réclament une décision à laquelle il arrive par le raisonnement. Or, trois groupes d'agents facilitent le jeu du raisonnement : les sens

qui produisent les sensations des faits matériels du moment; les facultés humaines de Tâme qui, d'une part, apportent et combinent les faits matériels ou moraux qui peuplent le passé de Tindividu, et qui, de l'autre, comme troisième groupe d'agents, présentent aux notions innées ces sensations ou ces souvenirs. Le raisonnement travaille alors sur ces éléments. Il a la faculté de comparer, de combiner un fait avec d'autres faits déjà connus; puis, avec la partie palpable dans ses effets, bien qu'immatérielle dans son essence du Juste ou ses composants, il est un instrument nouveau du moi, une unité de plus dans cette série de facultés que nous appelons humaines qui n'existaient pas en Dieu, et qui sont nées des besoins de notre humanité remplissant sa mission. Quant aux décisions sollicitées par certains raisonnements, c'est le moi qui les prend. Le raisonnement présente au moi, comme résultat de son travail, d'une part les pensées provoquées par les sensations, de l'autre l'impression ressentie par les sens innés. Le moi juge alors à laquelle des deux il doit céder. Libre, il prend des décisions que sa volonté décrète, s'il y a lieu. Ainsi, dans nos tribunaux, le juge a pour devoir, avant de prononcer sur le sort d'un coupable, de rechercher, outre les preuves du crime et le préjudice causé, l'âge du délinquant, son état moral, ses précédents, les entraînements auxquels il a pu céder; puis, cela connu, d'en comparer l'ensemble, soit au texte de la loi, s'il est lié par elle, soit, s'il est libre, à la notion du vrai qu'il a en lui.

Dans Tordre purement physique, c'est au raisonnemenl que nous devons de saisir les notions d'étendue, de surface, de volume, d'équilibre, de densité. Les sens de notre corps ayant laissé passer jusqu'à notre âme, mais détachés les uns des autres, les faits qui se rapportent à ces notions, notre raisonnement les a rapprochés, puis en a lire des conclusions qu'il a mises en regard du vrai qui est son guide. Si ce dernier n'a pas élé froissé, si, ce qui paraît certain, la trace de ses conclusions a exislé dans le savoir antérieur, ces notions sont restées acquises.

On a dit de la raison qu'elle était impersonnelle. Qu'étant infinie, comme raison universelle, elle ne pouvait s'individualiser au point de se confondre avec chacune des intelligences finies. C'est une affirmation qu'il importe de réfuter. — La raison est personnelle tout en étant infinie. Partie intégrante de Dieu, elle est, comme toutes ses autres facultés, soumise à sa toute-puissance qui lui permet la divisibilité, sinon pour toujours, du moins pour le temps où il la juge nécessaire à l'accomplissement de ses desseins.

Le raisonnement n'est pas infaillible, l'erreur lui est même familière, parce qu'il entre comme éléments, dans ses décisions, des faits matériels que les sens peuvent mal comprendre et des aspirations matérielles personnelles qui peuvent les faire pencher du côté où la vérité n'est pas. Le mirage est un exemple frappant de la première de ces sources d'erreur. A tout homme qui n'est pas prévenu de ses

eflels, il fait porter un faux jugement dont une fausse sensation est évidemment Torigine. Quant à la seconde source d'erreur, chacun de nous s'y heurte à toute minute, lorsqu'il se laisse entraîner par ses passions.

Il existe encore une cause d'égarement du raisonnement, dans ce fait que certaines facultés de notre àme ne correspondent entre elles que par l'intermédiaire de la matière. Or, cette matière intermédiaire est nécessaire ; car, si elle n'existait pas, les facultés s'exerceraient dans leur plénitude, ce qui est impossible. Alors, l'âme ne ferait plus ce qu'elle doit faire. Nous dirons en conséquence de cet emprisonnement de nos facultés par la matérialité : Bien qu'à l'instar de notre savoir, notre puissance antérieure reste entière dans notre àme, elle n'a plus à s'y exercer que sur des divisions naturellement bornées, qui font qu'elle se heurte à chaque mouvement. C'est avec justice qu'elle perd son nom pour prendre celui de volonté. Pas plus que le raisonnement, la volonté n'est avec le savoir en rapports directs, car le savoir complet la ferait redevenir puissance, et puissance infinie, comme il Test lui-même en donnant à l'âme les moyens de soulever la montagne qui l'écrase. Si je veux savoir, il faut que j'aie recours aux facultés humaines. C'est en étant attentif, en réfléchissant, c'est par l'abstraction, la comparaison, l'induction, la déduction, que l'âme pénètre de plus en plus dans le savoir. Qu'on néglige leur emploi, la volonté devient stérile; non seulement on n'apprend plus, mais on ne sait plus

— Nous sommes donc forcés d'admettre que cette séparation des parties de l'âme existe.

Comme il y a sensibilité matérielle, il y a sensibilité morale; cette dernière sensibilité réside dans les sens de Tâme, dans les sens innés, comme la première, celle qui cause les jouissances ou les douleurs physiques, qui provoque les instincts matériels, émane des sens du corps. L'âme a trois sens qui sont : le Vrai, le Bien et le Beau dont l'ensemble est le Juste, et qu'affecte, à un degré quelconque, toute sensation morale reçue, que cette sensation vienne d'un fait matériel ou qu'elle soit l'expression d'une cause spirituelle. Que des faits soient le résultat de mes actions ou de celles des autres, suivant ce qui les frappe, les sens de mon âme sont : ou satisfaits ou tristement impressionnés, car ils ont des inclinations, c'est-à-dire des penchants inhérents à leur nature individuelle.

Il y a deux genres d'inclinations : celles que la matière engendre dans ses rapports avec la spiritualité et celles qui viennent directement de l'âme. Les unes et les autres sont des tendances vers la satisfaction; dans le premier cas, d'un instinct, dans le second, d'un accord entre les qualités du Juste. La gourmandise, la paresse, l'avarice, la colère, l'orgueil, l'envie, la luxure, sont des penchants matériels nés d'une jouissance de la chair ou du désir mal compris de jouissance ; la modestie, la pitié, la douceur, la chasteté, l'espoir de science, le courage sont des émanations des facultés de l'âme. Ces facultés, à qui appartiennent vraiment le litre

d'émanations, n atleignent jamais leur développement que lorsque celles-là, dont le terme appétits est l'appellation exacte, sont domptées par le raisonnement aidé de la volonté.

On nous propose de participera une action : le savoir la comprend comme fait, l'attention, la réflexion la présentent à nos sens innés. Si cette action les froisse parce qu'elle est en désaccord avec leurs essences, parce qu'elle répugne à leur nature, notre savoir, aidé encore par l'intermédiaire de la réflexion et de l'attention, prend connaissance de cette répugnance et retransmet à notre moi, avec la nolion de l'action, l'opinion des facultés de l'âme. Notre moi raisonne alors, faisant entrer en ligne de compte Topinion de ses sens innés et la jouissance spirituelle que cette action doit lui procurer; mais il hésite, et plusieurs fois redemande au savoir de lui affirmer quels avanlages lui offrira l'action, quels froissements éprouveront ses inclinations s'il penche vers la satisfaction matérielle; et enfin, comme il est libre, il décide. Est-ce dans le mauvais sens, ses émanations innées le tourmentent d'autant plus qu'il leur a donné plus d'attention. C'est surtout avant le dernier pas, celui où la volonté va opter, qu'interviennent les facultés de notre âme, nos ses moraux, la connaissance de la responsabilité de notre personnalité. Là est le jeu, presque instantané, quoique long à décrire, de la conscience, celte réminiscence des devoirs, ce crible inaltérable que Thomme seul possède, qui est son vrai titre de noblesse, qui le rapproche de Dieu. C'est l'inter-

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vention de la partie divine de nous-mêmes dans le grand combal de la vie, c'esl pour celle comparaison de nos actes avec le Juste, le Vrai, le Bien, le Beau que nous sommes créés. Continuer d'agir quand Faction froisse les inclinations de Tâme, c'est être vaincu dans la grande bataille, lorsque pour le succès, Dieu, Dieu, entendez-vous, a fait tout ce qui existe, a tout sacrifié, tout, jusqu'à lui-même! Eh! que sont pour le Créateur ces grands cataclysmes où des myriades de mondes en écrasent d'autres myriades, à côté d'une âme qui s'oublie jusqu'à préférer le non Juste au Juste, jusqu'à proclamer la supériorité de l'œuvre sur celui qui l'a faite!

Qu'est-ce que ce moi qui est en substance le Vrai, le Bien et le Beau, qui avant d'agir consulte leurs sens intimes, ou plutôt qui en reçoit, qu'il le veuille ou non, la consultation; et qui, bien qu'étant composé d'eux, agit contrairement à eux? Il semble qu il y ait là une anomalie, mais il n'en est rien. Le Vrai, le Bien et le Beau entraînent la faculté de pouvoir et de pouvoir librement; or, l'usage de cette liberté ne serait évidemment jamais d'accord avec eux, si l'être dont ils forment le fonds était indépendant de la matérialité ; mais il n'en est pas ainsi. L'âme n a presque rien gardé de sa force antérieure; la matérialité avec toutes ses jouissances, tousses instincts, l'enserre, la presse. Elle sent encore ses qualités intimes, mais elle sent aussi les jouissances presque également pénétrantes, presque plus vives, surtout plus immédiates de la matière; et ses sens ont beau être le Vrai, le Bien et le Beau, l'âme délaisse

souvent leurs inclinations pour céder à ses appétits. L'idée de conscience entraîne nécessairement celle de libre arbitre. Les sens intimes de notre moi ne seraient jamais froissés si, suivant nos passions, nous n'avions pas le pouvoir de décider à rencontre de nos inclinations, quelque immense qu'en soit la perfection. Sans le libre arbitre, la création serait sans but : nous serions matière inerte aux actes fatals ou Dieu même dans la plénitude de ses facultés, ce qui est ridicule, puisque nous ne savons ou ne pouvons presque rien. Si je ne croyais pas que le libre arbitre fût la loi première et imprescriplible de notre être, le fondement de nos espoirs pour Téternité, je jetterais ce livre au feu! Mais non, je continue d'écrire parce que j'entrevois ce grand antagonisme du non Juste contre le Juste, parce que je sais qu'en envoyant mon âme sur la terre. Dieu m'accepte pour un de ses soldats. C'est en mes mains, comme en celles de bien d'autres, qu'il a remis sa cause. Elle est vraie dans un sens, cette vieille légende de l'antiquité païenne des Titans voulant escalader l'Olympe que, dans le Paradis perdu ^ x\Iilton a retracée; c'est toujours le combat du non Juste contre le Juste, de la matière contre la spiritualité; mais, ce que n*ont jamais dit les anciens ni le poète anglais, c'est que nous, hommes, nous soyons appelés à y remplacer Dieu. Cet être adorable était trop grand pour combattre lui-même, son seul aspect eût anéanti la matière. Sémélée, diton, mourut pour avoir contemplé Jupiter; aussi Dieu nous a-t-il confié la tâche qu'il ne voulait pas

remplir. Ce sont les parties infinitésimales de lui, qu'il a presque désarmées, qui sont placées devant Timmensiié du non Juste.

Pour prouver mieux encore combien il est impossible au non Juste de prévaloir en dernière fin contre lui, Dieu nous a laissé la faculté de passer à Tennemi, d'oublier ce que nous sommes, de Toublier lui-même; mais aussi quelles récompenses, quel amour pour ceux qui se souviennent! L'amour ne se développe-t-il pas, surtout, où il y a sollicitude? Si l'objet aimé était forcément conduit à un résultat favorable, certaines fibres de l'amour ne tressailleraient pas. Il faut avoir été penché anxieux sur le berceau de son enfant malade pour connaître toutes les nuances de l'amour paternel. Or l'âme humaine entourée des appétits de la matière est l'enfant malade de Dieu, il éveille à ce titre toute sa sollicitude. Si l'âme n'avait pas la liberté entière de décision entre sa divine essence et les appétits corporels, où serait la sollicitude divine ? Donc le libre arbitre existe, il existe par la volonté de Dieu; et loin d'être un arrêt de sa toute-puissance, il en est une conséquence, une révélation.

Ne l'oublions pas. Dieu nous regarde et nous aime. Dans notre œuvre, plus grande est notre faiblesse, plus grande est aussi sa grâce. Sachant les difficultés de la lutte, il tious a permis, dans certains caSjdlmplorer sa justice. Si nous plions sous le fardeau, prions-le, il nous tendra la main, car il ne peut pas plus faire abstraclion de sa bonté que de sa puissance. Disons, avec Turenne dans la Henriade :

Le courage n'est rien, sans ta main protectrice, J'attends peu d»^ moi-même et tout de ta justice ;

et nous vaincrons !

La grâce n'est pas la négation du libre arbitre. Ils peuvent marcher côte à côte. Parce que Dieu nous a donné le pouvoir de nous décider pour ou contre lui, il ne s'ensuit pas qu'il ait fait abandon de sa puissance. Il règne partout et toujours. L'attaquet-on, c'est qu'il l'a permis! Les lois de la nature sont immuables et c'est lui qui leur a imposé leur immutabilité parce qu'elle est de sa puissance une preuve de plus; mais il peut, de son immense pouvoir, donner bien d'autres preuves; ces lois qu'il a faites, il les sait et il les a calculées pour en tirer des conséquences que nous ne soupçonnons même pas. Les temps d'ailleurs ne sont-ils pas à lui?

iNon, le titre de libre arbitre n'est pas attentatoire à la puissance de Dieu. En vous contentant d'avoir d'une maîtresse un bâtard, vous avez violé les lois de la famille, nous avez servi vos appétits au détriment du principe qui moralise la générescence humaine ; vous avez changé en une jouissance charnelle un acte qu'ennoblissent les lois ; mais le bâtard que vous avez enfanté, ou l'un de ses descendants, vengera cette saine législation en revenant à ce mariage légitime que vous avez méprisé. Ainsi la loi divine et même la loi humaine seront satisfaites; et vous porterez seul la peine d'une mauvaise entente du libre arbitre. De votre volonté, il ne restera plus debout que votre faute. Voyez ce qu'elle compte dans la suite des

âges, cette volonté que vous tenez de la volonté de Dieu. Une pierre qui tombe dans Teau, un oiseau qui passe dans Tair ne laissent pas de sillons plus ineffaçables que dans la série des faits une manifestation de votre libre arbitre, si elle n'est d'accord avec les lois du Juste. Quelque grandes que soient nos fautes, ne concevons pas Torgueilleuse pensée qu'elles changeront quelque chose à ce qui est ou doit être. Seuls vous les avez commises, seuls vous en supporterez la responsabilité.

L'agitation humaine ne trouble ni la matière inconsciente ni la volonté divine. Quand Dieu s'est donné un but, rien n'y peut être un sérieux obstacle. Ce but était l'extension indéfinie de ces sublimes prérogatives, il fallait, pour le réaliser, des êlres conscients, puisque c'était dans les triomphes de cette conscience qu'il cherchait la réalisation de son désir; or, cette conscience, cette liberté, il ne pouvait les trouver qu'en lui. Il se servit donc de portions infinitésimales de lui dont il fit les âmes, se fiant à elles pour parfaire leurs tâches, mais sans qu'aucune puisse troubler l'ensemble par la jouissance de sa liberté, puisque cet ensemble est divin, et que pendant leur mission elles ne sont plus qu'humaines. Tel un ouvrier peut, dans l'érection d'un monument, mal placer une pierre, les camarades, et à leur défaut l'architecte, viennent derrière qui corrigent l'erreur. L'ouvrier maladroit peut être exilé du chantier, mais le monument monte toujours.

La grâce n'est pas la négation du libre arbitre! On objecte à cette affirmation que Dieu nous a faits

pour comballre dans certaines condilions, et qu'en secourant ceux qui faiblissent, il change ces conditions; que, par suite, nous n'avons plus le même droit aux récompenses. Si! Ces droits nous les conservons, car Dieu ne demande pas plus quMl n'est possible. Quand j'ai lutté jusqu'au bout de mes forces, j'ai fait tout ce que je pouvais faire; Dieu ne m'ôle pas mes mérites en me tendant la main. Ainsi s'explique cette belle parole de saint Augustin [Confessionsy liv. X, chap. xxix) : « Mon Dieu, ordonnez de moi ce que vous voulez, et donnez-moi ce que vous ordonnez. » Quoi que vous m'ordonniez, je suis votre serviteur soumis ; mais si vos désirs dépassent mes forces, donnez-moi ce qui est nécessaire à l'accomplissement de vos désirs. Dans la première partie saint Augustin jouit de son libre arbitre, dans la seconde il a recours à la grâce.

Mais Dieu ne serait ni parfaitement grand, ni parfaitement bon, s'il n'était miséricordieux, s'il n'avait pitié de certaines faiblesses, et si, parfois, il Devenait de lui-même, non en nous secourant, mais en se rappelant à qui succombe. Pour être étrangement fautif, l'homme n'est pas toujours absolument perdu : c'est là un des plus beaux enseignements du christianisme. C'est le nec plus ultra. Dieu seul voit le fond de notre âme et juge de nos sentiments; aussi, on a vu de grands coupables, touchés par la grâce, saintement mourir. Ce que Dieu condamne surtout et avant toutes choses, c'est la révolte !

La grâce n'a pas trait seulement aux individualités. S'agit-il de tout un peuple, la responsabilité est non

seulement individuelle, mais, par la collectivité, elle se répand partout. Elle est faite d'un groupement d'erreurs, de vices, de décadence morale, d'oublis de Dieu; elle est l'œuvre d'apôtres du crime que l'ambition a conduits. Tous les esprits sont déréglés; revenir à des données saines serait impossible si Dieu, par sa grâce, ne finissait par relever quelques personnalités en leur faisant sentir qu'il est toujours là, qu'il les aime d'un immense amour et qu'en lui est toute récompense. Les innocents que cela peut toucher sont rares, bien rares; c'est cependant en eux que la grâce agit. Dans un peuple abêti, la prière qui eût maintenu le niveau a été rejetée; aussi les difficultés sont dures, bien dures avant que la grâce vienne le relever. Mais, lorsque d'un peuple on passe à l'humanité presque entière, lorsque personne ne prie, lorsqu'il n'y a plus à l'actif des hommes que ces vertus banales qu'ont faites des conventions plus banales encore; lorsque Dieu, totalement oublié, les humains, de décadence en décadence, semblent se rapprocher des espèces inférieures, il faut, pour les relever, plus qu'une parole éloquente, plus qu'une législation sensée, plus qu'un cataclysme matériel, il faut, au Créateur effleuré par une suprême offense, la suprême prière qui n'appartient qu'au suprême mérite, c'est-à-dire la réparation que Dieu ne peut trouver qu'en lui-même, en accordant la suprême grâce à l'ingrate humanité : La prière du Christ l

Il n'est pas d'aclion contraire à ses sentiments innés devant laquelle l'homme ne soit arrêté un moment. Celte action cause un froissement, Tâme

la reconnaît mauvaise; malgré cela, les organes physiques ont un tel empire que, souvent, il passe outre. Si donc, à la suite de cet arrêt, la conscience semble n'avoir plus d'action chez les grands criminels, c'est qu'en refusant d'obéir à son veto, ils ont peu à peu épaissi leur matérialité au point que cette voix intérieure ne peut plus se faire entendre; mais tous ont hésité, tous ont tremblé lors de leur première faute. Lorsque l'habitude de mal faire est invétérée, il est peu de remèdes. Parfois, cependant, une circonstance nouvelle, évoquée par la grâce, fait jaillir de l'âme comme un rayon de ses sentiments innés: el la raison s'en empare pour comparer aux désespérances qu'ont causées leurs froissements, la paix, le calme, la jouissance qui eussent été le fruit d'un accord avec elles. Cette comparaison rétrospective, c'estle remords qui commence et qui conduit, en dernière fin, à cette cuisante douleur d'avoir offensé ce Dieu, infiniment bon, infiniment aimable, infiniment juste.

De ce fait, que le mal froisse la conscience et que le bien la réjouit, est-ce à dire que ce qui nous cause joie ou peine soit toujours d'accord avec la notion du Vrai, du Bien, du Beau, satisfaite ou froissée? Évidemment, non! Noire moi, dévié par ses appétits, s'est souvent écarté de sa route et a regardé comme une satisfaction, des efTets qui ne sont nullement d'accord avec le Vrai, le Bien et le Beau ; mais cela ne prouve rien contre la nature de la sensibilité, cela tient à l'oblitération de la conscience lentement causée par une série de concessions faites

aux appétits du corps, ou par l'existence dans un railieu que les saines notions de morale ne viennent jamais éclairer. Même sans la volonté de mal faire, les erreurs, fruit de la matérialité, sont communes à la raison humaine.

Étant en possession du libre arbitre, notre moi a pu céder aux entraînements des satisfactions matérielles et déplacer momentanément les notions du Vrai, du Bien, du Beau; mais ces notions font tellement partie de nous-mêmes que malgré leur déplacement nous cherchons encore leur satisfaction, qui n'est autre que Fespoir du bonheur. Dans bien des cas nous plaçons ce bonheur où il n'est pas; parfois même, c'est à lui que nous aspirons en commettant les plus graves erreurs. Cela ressemble à une nervosité rétroactive, qui l'est uniquement parce que, trop forte au moment du départ, nous n'avons pas su le moyen de l'arrêter. C'est le cheval qui, trop impétueux, a passé le but. Que de peine auronsnous à le ramener au but vrai ! Combien il sera rétif! Souvenons-nous donc avant la course que c'est le désir du bonheur qui, réglé par la conscience, nous mène à la vertu; cherché loin d'elle, il nous conduit à l'abrutissement.

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