‹ Analyse et synthéseChapitre 35 sur 53 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

DE l'essence divine.

Se rendre comple d'abord de l'essence divine c'est la compréhension de tout, et pour y parvenir on doit regarder attentivement Tâme humaine. C'est dans cette partie, d'autant plus à notre portée qu'elle est infiniment petite, qu'on peut chercher la nature et la constitution des sens innés. C'est en voyant ce qu'elle devient, c'est en constatant quel rôle elle joue, quelles conséquences elle produit, à quelles applications elle donne lieu, qu'on remonte à la divinité, qu'on arrive h la Ihéodicée.

Barbie du Bocage. iB

Essayons donc ce travail ; entrons dans cette partie, la plus ardue de notre œuvre 1

Dans l'étude de la personnalité de Dieu on rencontre son essence. Perfection elle est et perfection elle restera. Elle est un ensemble, une quotité incalculable du parfait ayant forcément et naturellement la possibilité de la division. Chaque partie de l'ensemble, obtenue par la divisibilité, est la perfection comme le tout et rejette bien loin l'idée de panthéisme. Mais le parfait a ses facultés, et justement parce qu'il est parfait, il peut les pousser si loin, qu'elles deviennent infinies. Ces facultés divines sont : le savoir, l'indépendance, la puissance, répondant à l'infini mathématique auquel on peut toujours ajouter. Elles peuvent ressortir des parties de l'essence comme de l'essence elle-même, et démontrent que cette condition est naturelle, l'essence jouissant de cet incalculable avantage d'avoir des facultés infmies qui sont forcément partout et toujours avec elle, soit en totalité, soit en partie.

Cette exposition de principes demande de plus amples explications.

Le mot infini doit être rejeté du moment qu'on parle des qualités d'une chose; car l'infini d'une qualité supposerait cette quaUté poussée dans des espaces sans limites où l'on ne pourrait lés atteindre. Des facultés peuvent être infinies. Lorsqu'on est Dieu dans sa plénitude, on peut jouir de facultés sans limites; mais Dieu ne peut faire de même avec ses qualités. Le beau qu'on ne pourrait jamais atteindre, ce que supposerait l'infini, n'aurait aucune

sigaificalion. Dieu lui-même ne le réaliserait pas. Ed Dieu, le Juste, le Vrai, le Bien et le Beau, sa perfection, son essence, ne sont pas des facultés, c'està-dire des émanations, des produits de son être ; ils sont des parties de lui, des qualités, des éléments de * son être. Or Dieu, être parfait, n'étant composé que d'éléments parfaits, on conçoit que l'ensemble de ces éléments puisse produire des facultés infinies; ce qui veut dire que Dieu a la puissance de tirer des perfections qui le forment, des facultés dont, quelque emploi qu'il en fasse, il ne trouvera jamais les bornes. Il n'est pas nécessaire que les facultés de Dieu fassent un tout, pourvu qu'elles soient toujours au-dessus de tout ce qui peut se produire; tandis que les éléments qui composent son essence, à leur tour, doivent former un tout homogène dont les limites étant celles de la perfection peuvent être poussées au delà de tout ce qui peut être conçu. Mais pour ce tout il existe forcément des limites. Un fait, quelque chose de spirituellement matériel, supposé inflni, embrasserait tout ce qui est et ne permettrait pas que d'autres faits se produisissent : c'est la création du panthéisme. Or, bien qu'immatérielle, l'essence de Dieu, dans son ensemble comme dans ses parties, est un fait; la supposer infinie, ce serait admettre que, non seulement ce qui est immatériel mais que, ce qui est matériel, ce qu'il a créé, est cette essence même, ce qui ne se comprend plus. Ce qui doit nous rester, c'est que la perfection n'est pas l'infini.

Je puis donc affirmer que si l'on se sert des mots :

Jusle, Vrai, Beau et Bien, pour exprimer les qualités divines, on énonce en même temps l'essence divine qui ne peut être que l'ensemble de ces qualités, la perfection. On se trouve alors en présence d'indéfinis, c'est-à-dire de notions dont la totalité est en Dieu, mais qui ne sont pas infinies, sans quoi Dieu n en jouirait pas dans leur totalité; et je viens de le faire remarquer, ne pas jouir d'une qualité dans sa totalité ce serait n'être pas la perfection, n'être pas Dieu.

De cette démonstration, on peut tirer la conséquence suivante : Une totalité de l'essence peut toujours être divisée ; elle subitjusqu'à sa limite l'augmentatif comme le diminutif. Dieu étant la totalité du Juste, peut toujours compter son ensemble comme une masse d'unités du Juste; et comme il est toutpuissant, sans que son essence puisse cesser d'être, sans rien altérer, sans que la partie puisse perdre quoi que ce soit des qualités du tout, le Juste restant égal à lui-même partout où il se manifeste, il lui est loisible d'en séparer telle ou telle portion. Dieu jouit donc essentiellement de la faculté de divisibilité. Nous en voyons la preuve, lorsque nous constatons la présence du Juste à tous moments et en tous les points.

Est-il possible de douter que l'absolu Jusle soit Dieu même?

Physiquement on peut se servir du mot juste pour désigner un résultat, un fait. Nous reconnaissons ce résultat, ce fait, mais le Juste est insaisissable, impalpable. Qu'est-ce donc que le juste élaborant au

physique ? C'est l'équilibre, le règne du vrai, le point où la force créatrice atteint un de ses effets. C'est la présence immédiate de la chose en question, sa formation par les éléments arrivés à la proportion voulue.

Maintenant, l'équilibre ou la quotité nécessaire en tout aux combinaisons créatrices sont-elles des effets du hasard ou est-ce la pensée, la raison, la volonté, l'action d'un Dieu créateur? — Il est facile de prouver que l'équilibre universel, pas plus que les combinaisons créatrices, ne peuvent être les effets du hasard. Toute création demande de l'ordre, tandis que le hasard n'est qu'une combinaison fortuite qui suppose une série indéfinie de changements dont un, né de la possibilité, a amené une combinaison créatrice. Or, l'univers étant la proie du mouvement, si un mouvement par hasard avait fortuitement réussi à enfanter quelque chose, le mouvement suivant serait venu détruire l'harmonie de ce quelque chose. Une chose doit vivre le temps pour lequel elle est faite; et un mouvement, non prévu, tuerait l'effort de la vérité et produirait la désorganisation. Des combinaisons si prodigieusement compliquées, obéissant au hasard, en feraient le créateur de l'anarchie générale; elles ne tiennent qu'à un fil, le plus petit changement anéantirait leurs effets et replongerait le tout dans le chaos.

Les partisans du hasard admettent l'absolue Hberté de l'âme hîimaine et par conséquent des actes humains ; or, il est, à l'heure actuelle, parfaitement prouvé que Thommo a produit sur terre une série de

changements, de dessèchements, de déboisements qui ont singulièrement modifié la nature. Par les explosions qu'il produit, par les courants électriques qu*il provoque, il a maintes fois, sur des terrains restreints, troublé l'équilibre; et comme il agit dans la mesure du possible, en toute liberté, les changements qu'il provoque ainsi ne peuvent être supposés d'accord avec les combinaisons ordonnées, il trouble donc ce qui est. Malgré lui les combinaisons résistent, c'est que le hasard n'y est pour rien et que l'homme n'a de force physique qu'en agissant dans la règle du Juste. Rayons donc le hasard de la création, et admettons une volonté directrice, organisatrice de l'ordre, créatrice de l'équilibre et des lois qui ont forcé les éléments aux combinaisons productrices de l'univers. Disons que Dieu est l'absolu Juste.

Ceci admis, l'équilibre étant le Juste absolu, la volonté de Dieu est physiquement partout où se produit l'équilibre, aussi bien dans le résultat que donnent les deux plateaux d'une balance chargés de poids égaux que dans l'ensemble de la gravitation des mondes ; les lois créatrices étant dans la création l'intervention du Juste absolu, la volonté de Dieu est physiquement partout où se produit une combinaison créatrice.

Je ne puis savoir si Dieu a une autre qualité physique que l'équilibre; mais c'est dans ce qu'il est donné à l'homme de pénétrer que je vois se révéler cette quaHté. Bien qu'insaisissable, bien qu'impalpable, le Juste existe, il est réel. Qu'on le nomme :

fait, efTet, loi, il est une chose dont nous voyons le résultai, dont au besoin nous sentons les conséquences. Le Juste n'est pas Pacte arbitraire d'une volonté toute-puissante. Il n'y a même pas plusieurs manières de le comprendre; il est ce qu'il est, il forme l'essence de Dieu; il est lui! Mais cette essence a des bornes et ces bornes sont les limites du Juste. Il constitue un tout entièrement en Dieu; il est physiquement l'empreinte de son pouvoir, et intellectuellement la marque inéluctable de sa spiritualité.

Du moment où nous admettons l'existence de Dieu, le Juste doit être ce que le Très-Haut a de plus parfait; j'espère le prouver bientôt en rappelant que le Juste, essence de Dieu, est à la fois le Vrai, le Bien, le Beau, c'est-à-dire l'excellence spirituelle même. Rien ne répond donc mieux que le Juste absolu à l'idée que nous pouvons nous faire de Dieu; cependant, pour rendre irréfutable notre assimilation de Dieu avec le Juste, il est nécessaire de prouver que ce dernier s'accorde avec toutes les prérogatives que nous regardons comme les attributs du Créateur.

La doctrine que nous essayons de mettre au jour nécessite, comme il vient d'être dit, la divisibilité de l'essence divine. Le Juste ne remplit-il pas cette condition ?

Lorsque le Juste se produit, aussi bien physiquement que spirituellement, il est partout absolu, parfait. Bien qu'un tout immense, il se manifeste en tous lieux, en tous temps et sur des myriades de points

à la fois, sans qu'on puisse lui attribuer la capacité panthéistique qui voudrait qu'il fût tout, puisqu'on peut obtenir à la fois sa présence et son absence, physiquement, en montrant deux balances, Tune chargée de poids égaux, l'autre de poids inégaux; puisqu'on peut voir réunis dans le même temps, à côté l'un de l'autre, concourant à la production d'un même fait, deux hommes, l'un poussé par le vice, l'autre par la vertu, l'un agissant par le crime, l'autre opérant par la justice.

Il n'est pas nécessaire de démontrer que le Juste absolu entraîne bien la pensée que nous avons de l'indépendance divine, puisqu'il ne peut être soumis à aucune cause qui ne soit pas lui-même, sous peine de n'êlre phis.

Il est bien tout-puissant, car il n'existe pas de termes moyens entre l'ordre et le désordre; or, du moment que la création a été faite, c'est que le désordre n'a pas prévalu; c'est que dans le combat physique du mouvement contre l'équilibre, l'équilibre venu tout d'un coup et gardé tant qu'il était utile, par sa loi, a vaincu le mouvement. Il en sera de même moralement. Le prouver, c'est la mission de l'homme ici-bas.

Le Juste sait tout, puisque, de deux choses l'une : ou il est, ou il n'est pas. La matière n'est subordonnée qu'à lui ou à son contraire. Du moment où un fait existe, c'est que le Juste a forcé la matière à amener ce fait. Il le connaît sous tous ses aspects, puisqu'il en est l'auteur. S'il n'a pas agi, le fait n'existe pas, par conséquent il n*a rien à savoir.

L'objeclion qu'on pourrait formuler à rencontre de cet énoncé, c'est que si dans les mouvements désordonnés de la matière un fait se produit par hasard, le Juste n'ayant pas pris part à sa formation, ne le saura pas ; dès lors, on peut nier qu'il sache tout. Heureusement, cette objection procède d'une donnée fausse. Je l'ai déjà dit: le hasard n'enfante pas, et les lois le corrigent. Lorsque dans les mouvements déréglés de la matière un fait se produit, ce n'est pas le désordre des mouvements qui s'est rangé en ordre pour donner une combinaison créatrice, c'est le Juste qui s'impose à la matière avec tout-es ses conséquences. Alors le fait de l'ordre a lieu. Donc c'est le Juste qui est le Créateur parce qu'il a admis que certaines conditions soient un ordre, quand elles se présentent. Je dirai même encore: la possibilité du hasard existe, mais le hasard n'a aucune loi. Le mouvement désordonné passe par toutes les combinaisons; il doit donc, de loin en loin, amener la matière à un élat tel qu'une loi préexistante la saisisse. Ce nest pas le hasard qui cause cet état, c'est un fait normal et prévu par son auteur qui a donné au mouvement l'aliment de la matière sans lequel il n'existerait pas. Si vous courez et qu'un caillou du chemin vous fasse tomber, c'est le hasard qui vous aura fait choir; mais ce n'est pas une loi du hasard. Les choses sont faites de telle sorte que, lorsque vous êtes lancé, et qu'une cause quelconque déplace votre centre de gravité, vous perdez l'équilibre. Il y a là une loi à laquelle votre matière en mouvement obéissait, et une seconde loi qui la saisit

el annule la première. La cause qui vous fait tomber, la pierre, n'est pas là par une autre loi, elle n'y est que par une possibilité sans calcul que détruira la loi suivante. Le Juste, qui sait les possibilités de la matière, sait également qu'en la violant, des combinaisons fortuites peuvent se produire ; mais aucune loi ne les détermine» Dans les eflets de la matière, l'homme croit faussement que le hasard peut exister, mais comme il n'existe pas pour Dieu, aucune règle n'est sienne. Au jeu, les chances sont plus ou moins grandes; mais c'est à tort qu'on y cherche la loi du hasard. Le nombre cherché est noyé dans un plus ou moins grand nombre de combinaisons d'unités, et la chance qui le représente sera une combinaison fortuite qu'anéantira l'instant d'après.

Spirituellement le Juste sait tout puisque, comme je le démontrerai plus loin, il est le Vrai et que le Vrai ne se peut exercer qu'après s'être rendu compte du milieu dans lequel il agit.

L'absence de règle en ce qui regarde le hasard prouve que le Juste est bien en possession de la divisibilité, de l'indépendance, de la puissance et du savoir qui sont les attributs de l'essence divine, el qu'en s'inclinant devant le Juste, c'est devant Dieu qu'on s'agenouille.

Page 1