CHAPITRE IV
Chez rhomme la loi du bien, la règle qui place les actes en parfait accord avec le Vrai, s'appelle la morale. On a dit du bien qu'il était l'appétence de chaque être, l'accord de ses actes avec sa destinalion ; cela prouve que la fin de chaque être est le vrai de cet être. Notre fin, c'est de trouver notre vrai. C'est, physiquement, de rentrer dans l'harmonie de la combinaison créatrice ; c'est, spirituellement, de nous retrouver en ce que nous avons momentanément quitté : dans le souverain Bien !
En étant la loi du Bien, la morale engendre l'idée de justice, c'est-à-dire de récompenses pour la loi observée, de peines pour la loi méprisée. D'où, pendant la vie, la justice humaine; après la vie, l'expiation ou la récompense.
11 existe trois sortes de morales : la morale de l'intérêt, qui répond à la recherche du vrai pour la satisfaction de nos besoins physiques ou moraux; la morale du devoir, qui nous dit ce que nous devon» à nous-mêmes, ce que nous devons à nos semblables, ce que nous devons à Dieu ; et enfin, la morale de
Barbie du Bocaoi. 24
Famour, qui guide nos affections vers le Vrai, le Bien et le Beau, qui empêche de dévier le sentiment le plus exquis qui soit en nous, le sentiment qui est le trait d'union entre notre âme exilée et l'essence de Dieu.
La morale de l'intérêt a deux parties : l'une matérielle, l'autre spirituelle. Dans la première de ces parties elle tend vers ce qui fait bien et fuit ce qui fait mal. Elle est la recherche du vrai de notre nature corporelle, des conditions qui peuvent assurer, dans certaines limites, le libre développement desfonctions de nos organes. Dans la seconde partie, celle qui est spirituelle, elle est la règle de nos aspirations vers la béatitude éternelle, vers notre retour au vrai dont nous sommes sortis.
Certains philosophes, interprétant mal ce qu'a de réel la morale de l'intérêt, ont voulu édifier une morale sur la base du plaisir. Ils n'ont admis, comme morale de l'intérêt, que la satisfaction passagère des instincts corporels, oubliant que la satisfaction contenue dans des bornes légitimes, fait corps avec la partie physique et indispensable de celte morale, tandis que, poussée au delà, elle se transforme en passions mauvaises, en vices. Elle fait négliger les devoirs envers soi-même, envers les autres, envers Dieu ; et alors, loin d'être une morale, elle devient une immoralité.
L'intérêt, au contraire, entendu dans le sens delà recherche de notre vrai matériel ou spirituel, est le point de départ d'une véritable morale. Le champ dans lequel il se développe est étroit, puisqu'il est li-
mité parles devoirs envers nous-mêmes, envers noire prochain, envers Dieu; mais, tout resserré qu'il est, bien des satisfactions, bien des sentiments nobles y trouvent place. Satisfaire, mais ne pas outrer nos besoins corporels, est une des règles de la morale de l'intérêt. Assurer même cette satisfaction en tant qu'on ne doit négliger aucun devoir, en est une autre. Chercher sans cesse à développer notre esprit, k être certain de l'affection de ceux qui nous touchent de près, à maintenir notre âme dans cet état qui lui concilie la bienveillance du Créateur, ce sont encore des règles de la morale de l'intérêt, sources de contentements de conscience, de joies intimes qui nous font marcher dans la vie d'un pas ferme et sûr. Une des grandes règles de cette morale de l'intérêt, c'est encore de traiter les autres comme on voudrait être traité soi-même; car il est dit dans le sermon sur la montagne : « C'est là la loi et les prophètes. »
Dans bien des cas, l'intérêt de soi est l'intérêt de tous. Ainsi, nous désirons la fortune parce qu'elle assure notre bien-être et celui de notre famille. A ce titre, le désir de possession, dans les bornes où ne sont blessés ni le prochain ni le respect qu'on se doit à soi-même, est une vertu. On lui doit en partie la nécessité du travail, cette grande moralisatrice des sociétés; elle crée la propriété qui enfante l'ordre et la sécurité publique, qui, n'en déplaise aux utopistes de toutes les provenances, est la seule et vraie base matérielle de toute civilisation. Dans l'humanité, l'intérêt satisfait gît dans la com-
préhension légale du juste. On le manque en allant ou trop près ou trop loin. Le véritable intérêt, pour soi ou pour les autres, c'est d'arriver à ce point exact où Ton est content, mais où les autres le sont aussi •
Comme faculté de Tâme, le désir de possession s'entend de l'appétence du Vrai, du Bien, du Beau, qui sont en nous pour tout ce qui est Vrai, Bien ou Beau hors de nous. Sortie du sein de Dieu, notre âme aspire sans cesse à retrouver les jouissances célestes qu'elle n'a plus; aussi éprouve-t-elle le besoin de posséder tout ce qui en est le reflet sur terre. Ce que nous désirons plus encore dans la femme que nous aimons, c'est la franchise de son regard qui satisfait notre fibre du Vrai, c'est sa bonté, sa vertu, sa piété dont les rayonnements réveillent en nous le souvenir du Bien; ce sont ses pensées qui nous reportent vers l'idéal du Beau. C'est, comme dit le poète, qu'elle soit telle qu'il devienne bon d'en tirer les âmes de nos fils. Aussi la voulons nous toute à nous, rien qu'à nous; nous la voulons notre bien, notre chose. Nous la voulons légitimement, parce que cette légitimité est la source de mille jouissances, comme de mille vertus, parce que le calme qu'elle procure est, ici-bas, l'avant-coureur du ciel ; tandis que les liens contractés sans légalité sont souvent la source de mille douleurs. C'est un désespoir de brûler sincèrement de feux que leur illégitimité fait toujours inquiets, c'est une suprême béatitude de savoir que l'objet qu'on chérit est bien à soi, que nul ne le peut enlever sans se mettre en opposition
avec les lois divines et sociales. C'est une joie, presque sans pareille, d'avouer devant tous, celle qui ravit; de dire à la face du ciel et de la terre : « Cellelà est ma compagne, elle est le bonheur et la gloire de mon foyer; celle-là s'est faite la chair de ma chair, je vis en elle comme elle vit en moi, je puis verser sans crainte mes pensées dans les siennes, je retrouve dans son âme une âme sœur de la mienne, et c'est, je l'espère, pour l'élernité. » Quand la mort nous aura de nouveau réunis, quand nos âmes se rejoindront, la matière ne sera plus un obstacle à leur mélange, nous serons comme deux fumées qui se confondent au-dessus de deux cheminées jumelles, se jouant au gré des vents jusqu'à ce qu'elles disparaissent dans le ciel. Oh oui ! l'âme est bien une partie infinitésimale de Dieu! Sans cela, d'où viendrait cette jouissance, ravissante parure d'un légitime amour?
Avec la femme à moi, poussé par mon intérêt, je puis m'abandonner au courant qui m'entraîne sans nul souci des hasards; car tout y est légitime et suivant la loi créatrice comme la loi particulière, son intérêt se confond avec le mien. Appuyés l'un sur l'autre nous pouvons jusqu'au bout marcher notre chemin. Certes la perfection des attraits, le beau physique est un objet enviable ; mais combien de beautés laissent froids parce que l'âme ne vient pas à la rescousse de leurs charmes! Statues, elles n'ont pas trouvé de Prométhée pour leur apporter le feu divin . On a cherché dans les influences magnétiques la raison des amours subitement éclos; mais
c'est le contraire qui a lieu. Dans l'amour, éleclrécité paticulirère, les pôles semblables s'attirent au lieu de se repousser.
Voilà comment le désir de possession est parfois un sentiment des plus nobles, comment contenu dans ses légitimes frontières, il donne naissance à la famille et comment aussi il prouve que de rintérêl peut sortir une véritable morale.
Qu'est-ce que la morale du devoir? La morale du devoir est l'obéissance raisonnée due par l'homme aux volontés du Créateur. — Dans le sens purement physique il n'y a pas de devoir. Il est impropre de dire : le devoir du bœuf est de tirer la charrue. Ce n'est pas un devoir que le bœuf remplit, car il n'agit pas par raisonnement, il obéit à l'instinct sagement utilisé par l'homme. Chez le propriétaire du libre arbitre, au contraire, il y a deux manières de remplir son devoir : La première est celle qui répond à un raisonnement forcé par la loi. Ainsi, un soldat en entrant au corps, marche suivant la volonté de ses officiers; et s'il est brave homme, digne de parvenir, il ne se rebellera jamais contre le commandement. Ce n'est pas à la force qu'il obéit, mais au raisonnement primordial qu'il doit regarder comme absoment juste. La seconde manière est celle de l'homme possesseur du libre arbitre. Elle affecte des formes différentes, suivant qu'elle se rapporte à Dieu, à d'autres hommes ou à lui-même.
Le devoir envers Dieu consiste à rendre à l'Être suprême les hommages qui lui sont dus comme Créateur, Conservateur et Consolateur. Il consiste aussi
à le remercier chaque jour des biens qu'il nous donne, à lui en demander la continuation, à agir en vue des intentions que nous lui supposons; enfin à respecter les effets naturels, obligations forcées de la créalion , lors même qu'ils nous plongent dans l'affliction.
Le devoir envers ses semblables est, pour l'homme de considérer ses congénères comme parties de Dieu identiques à ce qu'on est soi-même, et, en cette qualité de leur faire tout le bien qu'on désirerait qui vous fût fait. Dans cette pensée, on doit à ses semblables, non seulement tout ce qui peut adoucir les peines de la vie, mais ce qui doit favoriser le bien de leur àme. Notre mission est la même; aussi faut-il nous rappeler sans cesse que la loi divine ne nous a faits hommes que pour assurer la prépondérance du Juste sur le non Juste; que nos semblables ont, comme nous leurs places marquées dans ce grand débat, la victoire devant être d'autant plus complète que plus d'âmes seront prompte ment sauvées. Nous devons donc, pour obéir à Dieu : seconder ses desseins et employer tous nos moyens à soutenir les autres dans la marche commune vers la fin suprême. Pour arriver à ces prescriptions, le mobile de nos actions doit toujours être, non seulement le bien de nos semblables pris individuellement, mais encore le bien de la société. Quelque position que nous occupions, devons-nous parfois négliger, froisser même notre intérêt personnel, trouvant alors notre récompense entière dans cette pensée que nous satisfaisons à la volonté divine, et
que celte obéissance est certainement ce qui peut, en dernière fin, nous être le plus favorable. Par cette appréciation, la morale du devoir louche à' la morale de l'intérêt : Il est démontré, en effet, qu'accomplir son devoir est en somme la meilleure manière d'en comprendre la véritable portée. Cette philosophie vraie, source de toute civilisation qui fait les grands peuples, qui est la plus utile à nos semblables, on a essayé de la rejeter. On a osé» dire que notre pensée n'était qu'une émanation du phosphore contenu dans notre cerveau. On a osé faire un phosphore moral. Triste signe des temps ! Navrante décadence des esprits, quand des intelligences, souvent remarquables, arrivent à de telles conclusions! L'empirisme, disent quelques-uns, a du bon lorsque le charlatanisme ne l'emploie pas; mais c'est suivant nous, à la condition de ne pas prendre la partie pour le tout, l'erreur pour une loi, de ne pas se laisser emporter jusqu'à déifier la matière. Par la voie expérimentale, on peut rendre à l'humanité de véritables services ; c'est le chemin du progrès scientifique, à condition qu'on ne s'écarte pas du vrai. Contempler l'œuvre dans ses détails les plus intimes peut même ouvrir à la pensée des horizons dont la limite est si éloignée qu'elle permet d'entrevoir quelques-uns des desseins du Créateur; mais l'expérience ne sera jamais qu'un instrument dans la grande recherche. Elle fournira des preuves de Texistenee de Dieu, mais ne démontrera jamais que la chose créée soit le Créateur. En science, le positivisme veut détruire la philosophie. Aux armes donc I vous
qui voulez sauver la civilisation, vous qui avez une âme, vous qui ne rejetez ni le spiritualisme ni la métaphysique. Vous prouverez alors que, sans la volonté de Dieu, quelque visible que soit une expérience, on ne pourrait la faire; que chacune des choses produites Test par des lois , et que c'est encore aux lois qu'il faut avoir recours pour produire quelque chose. Le résultat que donne le positivisme n'arrivera jamais à présenter une loi. Bien que secondés par la science, l'intuition et une bonne organisation physiologique, les sectateurs de cette doctrine, quoi qu'ils fassent, ne seront jamais que des gens forçant les meubles dont il n'ont pas eu la clef. Il n'y a d'autre Dieu que la matière, disent certains expérimentateurs. Ils oublient, en formulant cette affirmation, qu'elle a dans leur esprit une conséquence qui la leur fait émettre : « 11 n'y a de Dieu que la matière, et moi je la domine! » Quelle facile morale que celle qui , en dernier ressort, nous fait nous-mêmes nos juges ; que de malheurs ce matérialisme insensé n'a-t-il pas déjà causés! Il amène la dépravation , la ruine, le suicide des individus, comme des nations! Au nom de la morale du devoir, qu'on le rejette donc!
Qudles séductions offrent de pareilles doctrines à l'homme intelligent, quelles ouvertures elles donnent au vice, au crime, à l'anarchie ! Ce sont elles qui aujourd'hui rendent si énorme la tendance de considérer comme parfaitement juste, bien, ou du moins rationnel, tout ce qu'on peut faire, sans tomber sous le coup d'une réprimande ou d'une loi. C'est le con-
traire d'une morale ; et Ton est tenté de regretter, avec le chansonnier, le départ de l'Olympe, des dieux grands et petits. Plutôt que de n'avoir pas de lois, donnez-nous-en une mauvaise. Avec la mythologie, du moins, on ne voguait pas sans lois, sur un océan plein d'orages. En déifiant chaque chose les religions anciennes avaient cela de bon qu'on était toujours sous l'œil d'un dieu quelconque. Ces dieux étaient d'une morale très facile, mais le principe était là! Les chrétiens aussi admettent qu'on est toujours sous l'oeil de Dieu. C'est là, certainement, une vérité grande, mais parfois si gênante qu'on veut la supprimer. Cette suppression ne peut avoir lieu tant que subsiste la croyance à l'existence de Dieu ; aussi at-on élevé autel contre autel en posant la raison en face de la divinité ; et, comme individuellement la raison ne relève que de celui qui raisonne, on s'est attribué l'impunité, pour le moins provisoire. C'est pour l'ouvrier, quand son maître ne le voit pas, le droit à la paresse, c'est pour le négociant le droit de voler ses acheteurs, c'est pour l'employé celui de tromper TÉtat, c'est pour l'incendiaire ou l'assassin celui d'incendier ou d'assassiner dans l'ombre. Aux dieux de la fable, au Dieu du christianisme, on a su substitué le tribunal, la cour des comptes, les agents de la force publique qui dans certains cas sont tous forcément aveugles : ce qui légitime ce qu'ils ignorent. Si la poésie ne gagne pas à ces changements, à coup sûr la morale n'y gagne pas non plus ; et l'on oublie trop ce mot de Bossuet : « La peine est dans l'ordre parce qu'elle ramène à l'ordre ceux qui s'en étaient
dévoyés (1). » La plupart des penseurs disent : « Pourquoi l'équité ne règne-t-elle pas dans tous les pays, chez tous les hommes? Ce serait bien préférable ». — Ils oublient que si les hommes obéissaient aux lois de l'équité, la terre serait le ciel; or, le but du Créateur n'a pas pu être de nous éloigner du ciel pour que nous le retrouvions ici-bas. D'ailleurs nous existons pour procurer entre autres qualités, la force du Juste absolu; et la force de quelqu'un ne se prouve que lorsque ce quelqu'un a triomphé d'un élément contraire, une victoire n'existant que si une armée en a battu une autre. Il faut donc, dans ce monde (c'est le résultat du matérialisme), qu'il y ait contestation, combat ; alors celui dont le devoir est de faire régner l'équité, sera le Juste vainqueur, le Vrai. — La conclusion qui ressort de tout ceci, c'est que, sans religion, les peuples descendent vite les degrés de la civilisation, plus vite certainement qu'ils ne les ont montés. L'amour de Dieu, c'est le guide essentiel du devoir ; pas de rehgion,pas de devoirs, l'anarchie matérielle et morale, le règne du crime, le retour à la sauvagerie en dépit de tous les sophismes. Le corollaire de cette pensée que nos devoirs ont leur origine en Dieu, s'adressant à soi-même et aux autres, démontre du reste que le devoir est égal pour tous, mais qu'après la vie, la récompense sera affectée au même devoir accompli suivant le jugement de Dieu. Qu'on soit riche ou pauvre, les appétits sont également violents; mais les accepter ne part pas
(\) Premier sermon pour le deuxième dimanche de TAvenl.
d'un même point : la satiété pousse au crime comme la misère. Si les tentations sont plus vives chez le nécessiteux, elles sont plus faciles chez le fortuné. Le anterium de la nature humaine est dans Téducation reçue, comme dans les exemples donnés, elle tient exclusivement aux facultés de Tâme. Riche ou pauvre, si notre intelligence est assez développée pour saisir les conséquences mauvaises d'un mauvais acte et que nous allions outre, autant que possible, la loi doit frapper dans toute sa rigueur, qu'elle soit humaine ou qu'elle soit divine. En un mot, tous les hommes se valent à la naissance ; c'est l'éducation morale d'abord, intellectuelle ensuite, qui fait que l'on doit châtier davantage l'homme instruit et intelligent qui usera de ses qualités pour rendre sa perversité plus noire et plus cruelle. L'homme du peuple est plus sauvage encore lorsqu'il se laisse emporter; mais dans les décrets divins, la punition sera peut-être une fois un peu moins longue. L'éducation supérieure nous donne des satisfactions qui sont une grande cause de jouissance, de supériorité; il est donc de toute justice que si nous avons déjà éprouvé ces jouissances, nous soyons d'autant plus punis qu'à une mauvaise action nous ajoutons l'ingratitude envers Dieu qui nous a placés dans de telles conditions. Une décision mauvaise est d'autant plus impie que le milieu dans lequel le jugement s'opère est plus épuré; d'où l'on comprend cette belle parole du Christ pensant à l'ignorance de ses persécuteurs : « Excusez-les, mon Père, ils ne savent ce qu'ils font. »
Comme il n'apparlient pas à la justice humaine de discerner absolument le degré de Finlelligence individuelle; c'est à la grande justice, à celle qui sait tout, à la justice de Dieu, de décider. Suivant la justice divine, plus l'intelligence est développée, plus profonde est la chute, plus cuisante la peine, plus vif le remords. Mieux on a compris le crime, plus on souiïre de la punition nécessaire pour la rentrée dans le droit. Aussi je demeure stupide d'admiration devant cette grande idée chrétienne de la nécessité de l'expiation des erreurs des hommes parles souffrances d'un Dieu! Puisque le droit brisé nécessite pour se rétablir une douleur nouvelle, mais en sens inverse et d'autant plus douloureuse que sa rupture a été plus réfléchie, quelle suprême satisfaction, quel sacrifice sublime que celui du Vrai lui-même, c'est-à-dire du posesseur des facultés infinies, consentant à pousser à l'infini ses souffrances pour retrouver une qualité sublime en rachetant les erreurs humaines! Quelle leçon de morale!
Il est encore une morale plus méritante peut-être que les précédentes, car elle concentre les devoirs des différentes classifications. Oubliant toute personnalité, elle généralise, elle rassemble toutes les aspirations des êtres, elle fait une jouissance propre de jouissances étrangères : c'est le devoir de l'amour. La conception humaine, certaine d'être d'accord en cela avec la conception divine, ne va pas au delà. Aimer ! fondre son âme dans la quotité divine, n'estce pas, en effet, le mélange le plus parfait qu'on
puisse rêver, le rapprochement à la divine essence le plus certain qu'on ait à espérer ?
Le devoir de Tamour, détenteur de toute morale, est tellement sublime qu'à côté de lui, la morale de l'intérêt n'a plus de raison d'être. Pour qui aime bien, l'intérêt personnel disparaît dans l'inlérèt des êtres aimés; ou plutôt non, il ne disparaît pas, il est déplacé de soi à ceux qu'on aime et se confond avec l'intérêt de ces derniers. Le devoir ! mais le devoir qu'on accomplit par amour et avec amour, n'est plus un devoir : c'est une jouissance, une satisfaction, c'est l'intérêt d'un autre qu'on s'attribue en le prenant comme son intérêt personnel.
La morale du devoir conduit à l'effacement de la personnalité; mais la seule morale de l'amour mène à ces sacrifices tellement complets, que la personnalité disparaît. L'homme qui, la patrie en danger, se fait soldat pour la défendre et meurt, l'homme qui dans la tempête se jette à l'eau pour sauver son semblable, la sœur de Charité que la contagion atteint au chevet du malade, le père de famille qui, jusqu'au bout, use sa vie pour assurer le pain de ses enfants, la femme qui, s'oubliant, n'a de soucis, de pensées, de bonheurs que la paix, la prospérité du foyer domestique, dont la vie se passe tout entière à deviner et à soutenir ceux qui l'entourent et qu'elle aime; le missionnaire qui, pour proclamer son Dieu, pour sauver une âme, parcourt le chemin si rude, dont une triste mort est le terme; ah! pour ceux-là, rentrée du ciel s'ouvrira à deux battants. L'amour aura effacé leurs erreurs ; ils peuvent mourir,
d'avance Dieu leur lend les bras. N'est-ce pas en effet ce qui existe de plus merveilleux, ce qui entraîne la plus admirable morale, que ce devoir qui nous fait dire à Dieu : «J'aime mon semblable et je t'aime, ô mon Dieu ! non pour les biens que j'attends de lui ou ceux que tu m'as faits et peux me faire encore; ces biens je les oublie, mais c'est pour m'absorber en un autre être parce qu'il est une portion de toi; en toi, parce que tu es la plénitude de l'Être; je t'aime au point de ne m'aimer plus moi-même ; je vous aime tellement que par amour pour lui et pour toi, je répudie toutesles les satisfactions instinctives, je veux pratiquer toutes les vertus, remplir tous les devoirs, non parce que ces devoirs tu les imposes, mais parce que la vertu te réjouit et que ma satisfaction est de te satisfaire, dussé-je en mourir !
Aimer Dieu, mais ce mot dit tout! Il entraîne la moralité la plus haute, la plus dégagée, la plus éthérée qui se puisse concevoir! Un peuple dont la grande majorité aimerait réellement Dieu, aurait toutes les vertus, toutes les forces, toutes les grandeurs. On ne se fait pas assez l'idée de ce que serait un peuple aimant sincèrement Dieu, le servant, non par faiblesse, indifférence ou respect humain, mais parce qu'en lui réside la quintessence du Juste, du Vrai, du Bien, du Beau! Ce peuple-là se composerait de citoyens ennemis de toutes les hypocrisies comme de toutes les fanfaronnades, de gens honnêtes, cela va sans dire, braves, car il n'y a que l'amour pour Dieu, l'espérance et la foi en Dieu qui rendent réellement et froidement brave, victorieux sans doute.
car ne prenant les armes que pour une cause juste, la certitude de cette justice serait déjà les trois quarts de la victoire. On est si fort lorsqu'on peut se dire : « J'aime Dieu de tout mon cœur; il est l'ensemble de toute vérité, de toute bonté ; j'ai en lui une confiance pleine, entière, absolue. » Quelle élévation de sentiments, quelle jouissance on éprouve à se sentir ainsi au-dessus de la terre, tout. près du ciel! Comme en portant son amour vers Dieu on comprend que tout est en lui, et comme on voit que la matière est peu de chose !