‹ Analyse et synthéseChapitre 44 sur 53 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

l'éducation.

* On a dit du sentiment qu'il était plus ou moins vif suivant que les individus étaient, préalablement à la cause de ce sentiment, plus ou moins surexcités dans le sens où il devait agir. Ceci n'est vrai que pour la sensation, effet tout matériel, tandis que le sentiment est tout spirituel. Une sensation matérielle affecte bien vivement les nerfs; mais la spiritualité d'où naît le sentiment ne les surexcite pas autant. Émanation de l'âme, elle est en nous, dans les rapports de l'âme avec le corps, dans sa plus haute intensité. Elle parait d'autant plus que les obstacles qui l'entourent sont plus écartés. C'est l'éducation qui, en ouvrant la porte, donne cours aux rayons de l'âme ; c'est comme un grand vent qui, balayant les nuages, fait voir le ciel bleu. Il est assez ordinairement admis qu'on acquiert le sentiment du Vrai, du Bien, du Beau. Il est où sont le Vrai, le Bien, le Beau, là oîi ils sont actifs. II est l'inclination, l'action même ; il ne demande qu'à s'élancer dehors, à briser ses entraves; mais il faut, comme au rocher du désert la baguette de Moïse pour en faire jaillir la source.

Pour former notre goût, Téducation nous dit :*Voici le bien, voici le mal. C'est à notre âme de choisir. Le bien lui cause satisfaction et joie ; et le mal répugnance. Cette satisfaction et cette joie, causées à des inclinations, sont le sentiment, le tact de l'âme, le désir de multiplier indéfiniment sa perfection, tandis que la répugnance, n'ayant qu'un champ borné et vit^ parcouru, n'a qu'à disparaître.

Le sentiment peut être vif, il peut parvenir à un haut degré d'intensité, mais toujours il est calme. Que la surexcitation des sens matériels se joignent à lui, si le jugement n'a pas le pouvoir ou le vouloir de le réprimer, l'accord du sentiment et des sens se fait, et on arrive à la passion.

Il y a deux sortes de passions ; les unes bonnes, les autres mauvaises. Les premières se reconnaissent à leur accord avec les qualités de l'âme et le but de la vie, les secondes en ce que les instincts seuls les dirigent. Parfois la volonté aime à suivre cette union des sentiments aux sensations, elle la favorise, elle lui donne une vigueur nouvelle : témoin le sentiment qu'éprouve une mère pour son enfant, où les sens se joignent aux qualités de l'âme; témoin encore l'affection que nous portons aux compagnes de notre vie, affection dans laquelle les plus intimes émanations du Vrai, du Bien, du Beau, s'unissant aux sensations, font de leur âme notre âme, de leur chair notre chair ! Ce sont là de bonnes passions. Mais, lorsque les sens frappent à la porte de manière à ne pas recueillir les inclinations de l'âme, lorsque le jugement, faussépar la jouissance, s'aban-

donne aux sens, il perd le souvenir de sa conscience: voilà les passions mauvaises !

S'il est curieux, à plus d'un titre, de définir les sentiments et les passions, les vertus et les vices, il ne l'est pas moins d'examiner comment ils naissent, vivent ou meurent en nous. Combien de fois n'avongnous pas entendu dire : Cet homme a l'âme vicieuse. Parler ainsi, c'est cependant se placer en dehors de loute vérité. Une âme n'est pas vicieuse ; la matière seule Test, lorsque ses instincts l'emportent.

L'âme est sortie de Dieu parfaite et, parfaite aussi, on ne saurait trop le répéter, elle vient habiter notre corps ; mais elle a en elle, et c'est une des conditions sans lesquelles elle ne serait pas parfaite, une part de la puissance de Dieu proportionnelle à son but humain. Autrement dit : Appelée à remplir la mission de faire triompher le Juste sur le non Juste, l'âme consent, pour que ce triomphe soit plus grand, à ne conserver de cette puissance, que le droit de se décider entre ses propres inclinations et les sensations corporelles; mais elle n'apporte, à l'homme qui naît, rien que du Vrai, Beau ou Bien. Si, dans le cours de sa vie, cet homme montre qu'il est vicieux, nous sommes fondés à dire que ses vices n'émanent que de la matérialité. Devant cette force devenue irrésistible, faute de répression, les inclinations spiritueUes sç retirent, se contractent, elles ne cessent pas d'être le produit du Vrai, du Bien et du Beau,'p(Jur devenir le faux, le mal et le laid. La volonté qui est l'expression du moi, n'est pas vicieuse, elle n'est que faible dans l'humanité, devant

la matérialité ; d'une faiblesse que !e moi lui-même a consentie et qui, d'après ce contrat, sera pour l'homme, dans le cas où il s'y abandonnerait, une cause de punitions; s'il sait y résister, une source de récompenses. D'accord avec Dieu dont il émane, le moi a consenti qu'il y eût combat, bien qu'il fût pour le soutenir aussi faible que possible; or, de même que dans tout combat, si on compte les vainqueurs, on compte aussi les vaincus, ces d sontpas nécessairement des lâches; car si i devient foncièrement vicieux, ses inclinali tuelles n'ont pas pour cela consenti h leur

Faire ressortir de la matérialité toutes les manifestations du vice, enlratne à répondre à cette objection : Comment comprend-on que de deux frères élevés par leurs père et mère, dans des conditions identiques, l'un soit bon et l'autre mauvais; que le premier donne l'exemple de toutes les vertus, le second de tous les vices ? Ils ont bu au même sein, ils ont reçu les mêmes leçons, et cependant, arrivés à l'âge d'homme, ils sont de caractères enlièrement différents.

Si nous admettons une proportion dans laquelle la spiritualité et la matérialité forment les deux rapports, il est évident que l'un de ces rapports étant invariable, il faut, pour que cette proportion existe, pour qu'elle ait un sens, pour qu'on y trouve l'égalité des rapports, que ce soit l'autre qui varie. Dans l'espèce qui nous occupe, il varie non seulement après la naissance, mais dans le moment même de la conception ; et plus ces variations sont

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venues lot, plus, dans Tavenir, elles seront grandes. Tracez des lignes se croisant toutes en un même point, il est évident qu'en ce point leurs écarts réciproques seront à peine sensibles; suivez-les des yeux, vous verrez, peu à peu ces écarts prendre des proportions considérables. Il en est de même pour la matérialité. Deux frères, fussent-ils jumeaux, c'est-à-dire eussent-ils été conçus dans le même temps, leurs matérialités ne seraient probablement pas semblables. N'occupaient-ils pas chacun une place différente dans le corps de leur mère? D'oîi pouvaient résulter des pressions différentes sur des parties identiques de leurs corps, pressions dont l'absence a permis, chez l'un, le libre développement des organes, tandis que leur existence les atrophiait chez l'autre. Or, comme nous croyons avoir démontré que les dissemblances de notre matérialité rendent plus ou moins facile le passage des rayons partis de l'âme, il est pour nous logique que, dès l'état embryonnaire, naîtront, pour des causes inconnues dans leur ensemble, des dissemblances qui ne feront que croître dans le cours de la vie. Tel, né dans les meilleures conditions, dont les organes ont, dès le principe, admirablement fonctionné, entrera dans la vie avec le sourire aux lèvres, tandis que l'autre dont le sang est moins pur, dont quelques organes fonctionnent difficilement, souffranl. ou seulement gêné dans ses agissements, sera naturellement sombre, insociable, parfois même méchant ; et cela tant que l'éducation ne sera pas venue écarter ou corriger cette matérialité défectueuse*

Comme Tanimal, l'homme en naissant a des instincts bons ou mauvais, qui, presque tous, tiennent aux différences, insensibles pour nous^ mais cependant très réelles, de la matérialité; et le grand devoir des pères et des mères, est justement de réagir contre ceux de ces instincts qui sont mauvais. Ils ont charge d'âmes, ce qui ne serait pas si les âmes naissaient bonnes ou mauvaises; ce qui veut dire qu'ils doivent aider l'âme à se servir de la matérialité qui l'enveloppe, qu'ils doivent se consacrer au triomphe d'une constitution sur les instincts mal placés.

L'exemple le plus remarquable qu'il soit permis de contempler des effets de la persévérance de l'éducation, est, sans contredit, celui que nous offre le nègre. Prenez-le tel qu'on l'arrachait jadis à l'Afrique pour le conduire dans les colonies européennes, et vous aurez presque une brute; voyez aujourd'hui, après quelques générations seulement, certains individus de même race, vivant libres dans un pays civilisé, et vous serez étonné de leur trouver une intelligence presque aussi développée que la vôtre, homme de la vieille Europe. Quelques générations encore et l'ossature et la couleur de la peau seules les distingueront.

Ce qui est vrai pour le nègre Test pour tous les hommes. A moins d'avoir affaire à de vrais crétins, pour lesquels il faut forcément s'en remettre à l'indulgence divine, il est rare que chez l'homme ayant même à sa naissance les plus mauvais instincts, l'âme ne comprenne pas la plupart des leçons qui lui sont souvent faites. Dans l'enfance, certains ins-

lincts peuvent s'opposer à Féducation, mais le jugemenl n'est pas encore faussé au point de repousser les leçons et les exemples, sans les mettre en rapport avec la conscience. Il est rare qu'un conseil salutaire donné à l'enfant, même le plus difficile à conduire, ne soit pas mis un moment, par lui, en regard des inclinations de son âme. Le désir de donner l'éducation morale dont nous parlons en ce moment, reste donc tout entier, quel que soit le sujet dont il s'agisse ; et il faut se garder de penser qu'il est des circonstances où il n'a pas de pouvoir. On doit même le faire dans les cas les plus désespérés. La tâche n'est pas terminée lorsque dans la première enfance, les voiles les plus épais de la matérialité ont été écartés. A côté de l'éducation morale, il y a l'éducation intellectuelle. On est tenté de croire que là, la part des instincts étant considérablement diminuée, deux jeunes gens, recevant les mêmes leçons, vont arriver au même développement de leurs facultés et que ce développement aura lieu dans le même sens. Ils sont de même âge, bien mieux, si vous le désirez, ce sont encore des jumeaux; ils suivent la même classe, entendent les mêmes paroles, font les mêmes devoirs, et cependant, quelquefois l'un reste avec une intelligence médiocre, tandis que l'autre s'adonne à une science et la pousse jusqu'aux dernières limites de la compréhension humaine. Pourquoi cette différence? Probableiûent parce que Tun a éprouvé, à un moment donné, sans s'en rendre compte peut-être, une impression qui a fait vibrer son âme, comme vibrent les cordes d'une

harpe sous rattouchemenl d'un musicien, parce qu'il avait dans le sens de cette impression un organisme bien préparé qui a permis aux sensations reçues d'arriver nettes et claires à son foyer intellectuel, et d'ouvrir une large porle à son rayonnement; tandis que l'autre frère est resté plongé dans sa paresseuse quiétude, n'apprenant pas. Peut-être celui-ci a-t-il été heurté par le premier maître qu'il a eu, peut-être la première impression qu'il a reçue a-l-elle été celle d'une injustice, alors il s'est buté, il a travaillé pour ne pas être puni, mais sans amour, parce qu'aucune corrélation n'a existé entre les sensations éprouvées et la partie divine de son être.

Mais, pourquoi les mêmes sensations n'ont-elles pas frappé également des âmes égales? Parce que les sensations humaines naissent des circonstances, et que les circonstances, quelques soins qu'on y mette, diffèrent l'une de l'autre, d'un point à l'autre. Il en est de cela comme pour le mouvement des atomes. Un mouvement semblable à celui qui doit frapper directement un atome est forcé de biaiser sur la ligne du premier mouvement, pour atteindre le second atome, puisque deux points ne peuvent se confondre. Les atomes étant fixes, le second est donc atteint dans une place un peu différente de l'autre ; et cette différence peut changer bien des conséquences. Nous entrons dans la vie par la même porte; mais, tel qui regarde à gauche voit une verdoyante forêt, qui n'eût contemplé qu'un aride désert.en regardant à droite. Ainsi, l'état même du

corps, en se modifiant, donne lieu à des sensations différentes, qui se traduisent par des différences sensibles dans le développement intellectuel ; et Ton n'est bon parent ou bon maître, qu'en faisant considérer au sujet, non la leçon invariable à apprendre, mais en lui montrant toutes les différences qui peuvent arriver si on ne suivait pas la véritable route. Enseigner Texactitude dans Tinstruclion, est parfait pour lés examens, mais non pour la rectitude de l'esprit, pour la bonté du cœur et la valeur de l'homme.

Ce que nous disons ici est purement intellectuel et moral, et ne touche aux carrières qu'en second ordre. Celui à qui l'on aura bien montré le pour et le contre, choisira le but de son existence avec un jugement plus clair, plus élargi, et laissera mieux pénétrer dans sa décision les aptitudes de l'âme. Toutes ces décisions, soit spirituelles, soit matérielles, seront mieux équilibrées, et les chances de bonheur grandiront avec elles.

L'homme de génie est celui chez lequel l'obstruction de l'âme par le corps est moins grande que chez ses semblables. L'âme sait tout, comprend tout, il ne s'agit donc que de dégager son rayonnement; or, l'ouverture est plus ou moins grande, suivant que les fonctions corporelles sont dans un équihbre plus ou moins parfait, suivant que l'éducation a été plus ou moins soignée. Si les sens sont exquis dans leur composition et les circonstances convenablement groupées, les sensations produites en eux le seront aussi ; et nettes et précises seront les impres-

sions que l'âme recevra; par contre, nettes et précises aussi seront les pensées que Tâme rayonnera. La rectitude sera dans les jugements aussi parfaite que possible, et la volonté se manifestera claire et lumineuse.

C'est tellement vrai, que si un seul des sens est exquis, le génie ne se manifestera que dans Tordre d'idées auxquelles ce sens donne lieu. Ainsi, l'ouïe exquise, fait comprendre chaque note, chaque modulation, porte au cerveau pour chacune d'elles, des sensations distinctes et pures dans lesquelles l'âme, lorsqu'elle reçoit l'impression, retrouve une harmonie qui concorde avec celle qui est sa part du beau et qu'elle sent en elle. S'agit-il d'un compositeur, la volonté force sa main à jouer puis à écrire des phrases musicales qui sont l'écho du charme de son âme; aussi, c'est pour cette raison qu'on reconnaît, vulgairement dit-on, que son âme s'y trouve. Émanés d'une âme, ses travaux sont tels que d'autres âmes les reconnaissent et qu'ils font vibrer leurs fibres les plus intimes.

Qu'on ne l'oublie pas cependant, ces prédispositions que donne la nature ne sont pas fatales, un rien peut en faire perdre le bénéfice si l'éducation ne les seconde. C'est l'éducation qui a sur l'intelligence la portée la plus grande. Parmi les différentes sortes d'éducations, celle qui réussit le mieux est celle qu'on reçoit par voie héréditaire. Cette qualité la secondant souvent, ses résultats devraient presque toujours être heureux; mais beaucoup de personnes ne comprennent pas quelle importance elle a. Com-

bien la moralilé serait plus grande, combien de fils excelleraient dans les carrières où les ont précédés leurs pères, si beaucoup de pères, oubliant que les traditions sont déjà un premier pas vers la réussite, n'avaient la déplorable habitude de décrier sans cesse, devant leurs jeunes enfants, les errements suivant lesquels ils ont vécu, la carrière qu'ils ont suivie. L'hérédité physique ou morale se rapportant au corps, place l'homme dans les meilleures conditions de progrès, j'oserais presque dire, lui donne les chances les plus complètes qu'on puisse obtenir de laisser passer l'âme et d'atteindre au génie. Les grandes écoles mêmes dont nous sommes si fiers et qui ont produit tant d'hommes remarquables, que sont-elles, sinon des centres tantôt moraux, tantôt scientifiques, qui, pour chaque carrière, donnent d'adorables éléments à l'hérédité morale ou intellectuelle et continuent les facilités dont la famille a donné les prémices?

Dans tous les cas, l'éducation, par cela même qu'elle indique que l'âme saura résister aux efforts de la matérialité, elle démontre ici-bas la marque distinctive des individus. La vie est une lutte dans laquelle l'éducation est à la fois l'une des causes de nos succès et la constatation de nos victoires. Comme on mérite d'autant plus qu'on a mieux lutté, et qu'on lutte d'autant mieux que l'éducation qu'on a reçue a été plus parfaite, c'est l'éducation qui devrait être la base, comme la loi de la vie de chacun. La force peut créer tout d'un coup des distinctions sociales, mais elles sont de peu de durée,

si Téducation ne vient les soutenir chez ceux qui en sont l'objet. Ou passe l'éducation, passe la vraie force d'une nation, la vraie prédominance de l'individu. La puissance, la propriété, la richesse seraient incapables de maintenir des classes élevées si elles n'offraient, et c'est là un de leurs côtés essentiellement moraux, une facilité plus grande pour que l'éducation se perfectionne. Le respect des uns n'existe pour les autres que dans la proportion de l'éducation dont ces autres font preuve; or, l'éducation dont il s'agit ici, c'est la distinction qui naît de l'habitude de l'accomplissement des devoirs. Elle comprend l'éducation intellectuelle, mais surtout l'éducation morale. Elle ne réclame pas cet enseignement banal qui conseille de faire ce qu'on doit pour avoir en partage les jouissances de la vie ; mais celui qui vient d'une longue suite d'exemples, qui se trouve dans les familles où de nombreuses générations n'ont jamais failli, dans ces centres d'existences où la morale semble d'autant plus naturelle qu'elle a été pratiquée plus longtemps. Où l'intelligence des ancêtres s'accumule dans les descendants, où le devoir est d'autant plus facile à transgresser qu'aussi loin que remontent les souvenirs, on ne l'a jamais vu méprisé, où se justifie enfin ce vieux dicton : noblesse oblige.

C'est l'éducation qui fait l'homme. C'est elle qui nous aide à comprendre le peu que nous sommes ici-bas, qui nous dit quelle origine, quelle grandeur a notre âme et quelles seront ses destinées. C'est elle qui nous dit aussi : Combien de respect nous devons

à ces étincelles divines qui exisleni, soit en nous, soit en nos semblables. C'est cette éducation qui nous initie à la morale et nous montre le véritable but de rintérêt humain !

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