CHAPITRE VII
De ce qu'en ce monde, de petites causes ont souvent de grands résultats, il ne faudrait pas conclure que ririfimité d'un commencement soit le prodrome nécessaire de toute grandeur ; mais il est permis d'en tirer celte conséquence que, lorsqu'une petite cause SB p roduit dans des conditions d'espace, de temps et de milieu auxquelles elle s'adapte parfaitement, elle peut être, elle doit être, et souvent elle est l'origine de faits dont les conséquences dépassent toutes les prévisions. Ainsi, au temps de l'empire kouschite de Babylone, une petite tribu de race kouschile chananéenne ou touranienne, chassée par contre-coup des rivages du golfe Persique où elle occupait de petites lies connues aujourd'hui sous le nom d'îles Bahrein, traversant le désert d'Arabie, en remontant vers le nord-ouest, vint se fixer au bord de la Méditerranée sur une étroite bande de terre au pied des montagnes du Liban. Cette tribu, par suite de circonstances heureuses d'espace, de temps et de milieu, grandissant chaque jour, finit par couvrir de ses florissantes colonies
tous les rivages du monde connu des anciens et dovint un des plus grands agents de développement de la civilisation. Les Grecs, plus tard, ignorant son nom, la nommèrent Phénicienne.
Issus des Kouschites de l'empire babylonien, les Phéniciens (on doit les nommer ainsi puisque leur premier nom manque à Tbistoire et qu'ils se sont trop séparés par la suite de leurs frères les Ghana* néens pour qu'on puisse les nommer comme eux) les Phéniciens donc, lorsqu'ils arrivèrent au bord de la mer Méditerranée, étaient imbus de la* cu^ilidtttion mi-kouschile, mi-touranienne des ^abylont^os. Ils apportaient, dans leur nouvelle patrie, la. per« version morale et religieuse de ces peuples dont le matérialisme était la loi suprême, surtout au moment de la première invasion des Aryas^qul paratt avoir déterminé la migration des Chananéens. Ils avaient aussi certaines vertus parmi lesquelles la persévérance tenait le premier rang; ils avaient encore une entente remarquable dans leurs intérêts, une connaissance relativement approfondie du commerce et de la navigation. Rien ne paratt plus certain en effet que la priorité de leur activité commerciale sur celle des autres peuples, si l'on songe que les Phéniciens semblent avoir été, dès les tempslesplus reculés, grâce à la position qu'ils occupaient à Tembouchure de l'Euphrate et sur les rivages du golfe Persique, les fournisseurs de Babylone pour tout ce que ce grand centre demandait à l'Arabie, aux territoires qui furent plus tard la Perse et la Gédrosie et peut-être à l'Inde. De plus,
par leur séjour dans les lies Bahrein où ron retrouva plus tard les noms de Tyr et d'Ârad, ils avaient acquis, avec une certaine indépendance, l'habitude de se grouper et Tart de se gouverner. Après leur migration entre le Liban qui, en les séparant de leurs ennemis, les protégeait contre les Ghana* néens, facilitait leur indépendance et leur laissait la mer ouverte sur un théâtre autrement vaste que celui qu'ils occupaient auparavant, purent-ils utiliser de suite les éléments de prospérité dont ailleurs ils avaient puisé les germes.
Répandus sur la côte de Syrie, leurs commencements furent modestes ; mais peu à peu ils se développèrent, et Ton vit de petites bourgades devenir des cités. fortifiées qui tinrent par la suite une grande place dans Thistoire. Ainsi, d'une petite lie située presque à la latitude de la grande lie de Chypre dont elle était du reste assez peu distante, ils firent une nouvelle Arad, Aradas; puis, en alleuit vers le sud, ils créèrent Gébal, la Byblos des Grecs, Béryte, la Beyrouth actuelle, Sidon la ville des pêcheries, la plus ancienne de leurs cités, Sarepta et Tsour ou Tyr divisée en deux parties, Tune continentale, Palaetyr, l'autre insulaire, la Tyr proprement dite, la célèbre Tyr. Enfin, plus au sud encore, Calcna (Laodicée) et Acca (Ptolémaïs).
Toutes ces cités ne furent pas simultanément grandes et fortes. La prépondérance en Phénicie appartient, tantôt à l'une, tantôt à l'autre ; mais la première qui fut assez puissante pour avoir laissé des traces dans l'histoire est Sidon. Les notions les
plus anciennes que Ton possède sur le commerce maritime dans la Méditerranée apprennent que ce commerce était en la possession des Sidoniens. Comme toutes les populations dont la mer fît la richesse, les Sidoniens furent primitivement des pêcheurs, mais, leur territoire étant restreint et les pays voisins le plus souvent fermés par la guerre, le besoin de productions naturelles se fît sentir; aussi est-ce sur la mer libre, en longeant les côtes dans leurs frêles esquifs, qu'ils cherchèrent d'abord les produits de la nature. Puis, leurs navigations s'étendant, ils augmentèrent la grandeur de leurs embarcations, et enfin arrivèrent à en construire d'une dimension telle qu'ils purent entreprendre de longs voyages.
Étant les premiers en date parmi les marins de la Méditerranée, il fut facile aux Sidoniens d'en accaparer lout le commerce, et notamment les fructueuses transactions qui avaient l'étain pouraUment. Leur ville devint le grand entrepôt de ce métal, qu'ils tiraient principalement du Caucase et qu'ils vendaient ensuite, soit aux Égyptiens, soit aux Âssyro-Chaldéens. Ces peuples, le mélangeant au cuivre, en faisaient le bronze résistant dont on fabriquait des armes et mille objets d'utilité journalière, avant que le fer fût connu ou d'un emploi facile. Comme tous les peuples commerçants qui n'ont pas de force par eux-mêmes, les Phéniciens furent contraints de toujours être les sujets ou les alliés de la nation la plus puissante* de leur voisinage. Pendant les premiers siècles de leur exis-
48d L'HOMME DANS L'HISTOIRK.
tence, c'est-à-dire, tant que TÉgyple fui forte, ils lui étaient soumis; ils détinrent ensuite les alliés des Hébreux, puis, plus tard, les sujets des Chaldéo- Assyriens, et enfin des rois achéménides et de leurs successeurs. Cette soumission aut puissances voisines était plus nominale qu'effective; c'élait l'exercice d'une suzeraineté qui, laissant subsister les gouvernements particuliers des peuples soumis, se contentait d'exiger leurs services militaires et leurs tributs. Il parait prouvé que du dix-septième au treizième siècle avant Jésus-Christ, alors que les pharaons étaient à l'apogée de leur puissance, les Sidoniens, qui exerçaient la prépondérance en Phénicie, avaient conservé leurs rois particuliers. La soumission après la défaite était, en quelque sorte, pour quelques-uns des peuples de l'antiquité, une alliance forcée; mais, pour les Phéniciens, c'était aussi un avantage considérable ; car, en récompense de la suggestion contrainte ou acceptée, l'empire auquel ils la devaient s'ouvrit à eux tout enlier. Tels d'entre eux, les Sidoniens par exemple, qui, réduits à leurs propres forces, eurent à lutter pendant des siècles pour développer leurs relations commerciales et se créer une influence, se trouvèrent tout d'un coup admis par leur soumission aux pharaons, sur toutes les côtes, dans tous les ports, sur toutes les routes où les armes des Thoutmès et des Ramsès s'étaient fait sentir ou craindre. Les relations commerciales des Sidoniens qui, par le fait, formèrent la marine marchande et la marine militaire de l'Egypte, prirent de suite un immense
développement. Se servant ainsi de leurs suzerains plus que leurs suzerains ne se servaient d'eux, et faisant leurs propres affaires alors qu'ils faisaient celles de leurs vainqueurs, les Sidoniens accaparèrent les transactions de tout l'orient de la Méditerranée.
L'île de Chypre, la terre la plus voisine de la côte syrienne, est celle où l'archéologie retrouve les traces les plus anciennes des Sidoniens ; ils y fondèrent Citium. Ils s'établirent aussi sur quelques points en Crète, à l'île de Rhodes, fondèrent Théra et Cylhère, en Cilicie; vendant et achetant, ils longèrent les côtes de la Grèce que les barbares Pelages dominaient alors, et celles de l'Asie mineure; puis ils parvinrent en Thrace à l'île Thasos» oîi ils créèrent des établissements pour l'exploitation des mines d'or. De la côte de l'Asie mineure, franchissant l'Hellespont, la Proponlide et le Bosphore, ils poussèrent dans le Pont-Ëuxin. Us exploitaient toutes les côtes et notamment celles de la Colchide, d'où ils tirèrent en or, argent, étain, métaux de tous genres, produits orientaux, venus de l'Inde, d'assez gros bénéfices pour que la renommée dé cette contrée se soit répandue dans tout le monde ancien. C'est au sujet de ces escales si fructueuses, que les Grecs devinrent à leur tour navigateurs, et que se sont établies les premières des compétitions qui, pendant plusieurs siècles, placèrent toujours les Grecs et les Phéniciens dans des rangs adverses.
A l'ouest du Péloponèse, les Sidoniens, franchissant le sud de la mer Ionienne, poussaient leurs
excursions jusqu'en Sicile, d^tns l'Italie méridionale, tjn Épire, répandant dans ces contrées Itf notions de leur vieille civilisation asiatique.
A la longue cependant, Sidon, qu'aucun danger venant de la mer ne semblait pouvoir menacer, vil tous les peuples de race japhélique peuplant des rivages que lohgeaient ses vaisseaux, augmenter em nombre, s'enhardir sur mer, établir entre eux des relations et se créer une marine. Ces navigateurs commencèrent, comme tous les autres, par le cabotage, entreprirent bientôt la grande navigation et
• enlevèrent enfin aux Sidoniens une notable portion du commerce. Par la piraterie, ils rendirent ces mers si dangereuses, que les Phéniciens durent renoncer à en parcourir certaines parties. Ce grand
* progrès dans l'art de la navigation que firent alors •ies populations japhétiques de la Grèce et de l'Archipel, est particulièrement marqué par la migration des Pelages sur le territoire africain, oîi ils devien-
* nent assez puissants pour tenter la conquête de la Basse-Egypte. On doit aussi rattacher à celle genèse de la navigation grecque, la célèbre expédition des Argonautes. Un peu fabuleuse, elle permet cependant qu'on la regarde comme faite réellement pour la conquête de la Colchide. Elle est à peu près le couronnement d'une longue série d'entreprises tentées par les Grecs qui cherchaient à ravir, et ravissaient en effet aux précédents possesseurs, le commerce des rivages du Pont-Euxin et, en particulier, celui de l'extrême Orient, dont la Colchide était la route du nord.
PHÉNlCrEIHS, i^^RTHAGINOIS. 489
En présence de ce développement des marines pélaglquaes» les jours de Sidon étaieiit comptés. Le contre-coup qu'elle reçut de Tinvasion en Palestine des Israélites sortis d'Egypte, acheta de l'affaiblir;* et, bien qu'avec les populations refoulées par cette invasion sur son mince territoire, elle ait encore pu jeter en Béotie une colonie conduite par Cadmus et fonder en Libye de nombreuses colonies agricoles chananéennes, elle ne put résister aux Philistins de race japhéiique libyo-pélagique. Ces derniers émigrés de l'île de Crète, descendant sur la côte de Syrie, oti on les voit si souvent lutter avec les Hébreux, prirent et détruisirent Sidon 1209 ans avant l'ère chrétienne.
Mais la race phénicienne tout entière notait pas morte avec Sidon; et Tyr, refuge des survivant^, placée désormais à la tête de la confédération phénicienne, hérila d'un commerce et d'une prospérité qu'elle sut conserver pendant cinq siècles. L*îte de Tyr était déjà une sorte de vaisseau; il sembte qu'elle n'ait eu qu'à pousser au large pour accaparer le commerce maritime du monde ancien. Le développement chaque jour plus considérable des marines particulières des populations de la Grèce, des lies de l'Archipel ou des côtes de l'Asie mineure força cependant les Tyriens à changer le théâtre de leurs entreprises. La civilisation, du reste, dottt les Sidoniens avaient porté les germes à l'orient de la Méditerranée, poussa les Tyrienc à l'introduire dans d'autres régions. Ce fut donc, en longeant vers l'ouest, cette côle africaine oh les Sidoniens avaient
déjà fondé Hippone et Cambé, que les Tyriens cherchèrent de nouveaux éléments de transactions. Là, s'aidant d'un pas fait pour en faire un nouveau, ils fondèrent Ulique, d'où, poussant plus à Touest encore, ils longèrent tout le nord de l'Afrique jusqu'au détroit qui prit dans l'antiquité le nom de la colonie dont ils jetèrent les bases : le détroit de Gadès. Par la fondation de Gadès ils prenaient pied en Bélique (Andalousie). L'Espagne, pays riche s'il en fut, dont les produits naturels eussent suffi à défrayer un grand commerce, même en l'absence de tous autres aliments de transactions, était remplie de minéraux précieux et particulièrement de mines d'étain. Pour les Tyriens, la possession d'une contrée aussi productive était d'un prix inestimable. Ils comprirent facilement l'importance commerciale de cette vaste Péninsule; et, en peu de temps, ils couvrirent de leurs colonies les côtes de cette nouvelle Tharsis. Mais ce n'était pas suffisant pour eux d'avoir accaparé un grand marché à l'extrémité de la Méditerranée vers ce qu'ils regardaient comme les limites du monde ; ils conçurent et mirent à exécution la pensée de créer des étapes intermédiaires dont plusieurs devinrent par la suite de grands centres commerciaux : c'est ainsi qu'ils occupèrent l'Ile actuelle de Malte, s'établirent en nombre de points sur les côtes de Sicile, et firent de l'île de Sardaigne une véritable possession phénicienne.
La fortune et la puissance des Tyriçns ne firent que croître pendant les deux siècles qui précédèrent l'époque où les Israélites, sous David et Salomon,
acquirenl la prépondérance en Syrie ; elles ne cessèrent pas de grandir lorsque se développa ce nouvel empire. Courtisans par excellence de la fortune, les Tyriens devinrent les plus fidèles alliés, les fac^ tolums maritimes des grands princes hébreux; et» lorsque la puissance des rois juifs fut assez étendue pour protéger la création d'une marine dans la mer Rouge, ce furent les Phéniciens qui, pour leur compte, se chargèrent de la création de cette marine, comme les Sidoniens l'avaient fait jadis pour les Pharaons. Ils rétablirent, pour un temps, avec le sud de l'Arabie, la côte orientale d'Afrique et rinde, cet immense et fructueux commerce qui devait devenir, plus lard, pour tant de siècles, l'objet des plus ardentes compétitions des hommes. A ne le considérer qu'en lui-même, ce commerce a coûté à bien des peuples plus lourd de sang qu'il n'a rapporté d'or. Tyr, à n'en juger que par les faits matériels, avait, comme ces grandes pieuvres légendaires, d'immenses tentacules ramenant sans cesse vers le centre tout le suc qu'elles pouvaient aspirer soit à l'orient, soit à l'occident; mais, à regarder les choses de plus haut, Tyr joua dans l'antiquité ce grand rôle d'avoir mis l'Orient en contact avec l'Occident et d'avoir été le plus grand agent de civilisation. Elle donnait ainsi la preuve qu'il n'est rien d*împossible à Dieu, et que souvent les plus minces débuts sont l'origine des plus grands résultats. De l'histoire des Phéniciens ressort également celte grande donnée, qu'un peuple, comme un individu, ne doit jamais se laisser corrompre ni s'enorgueillir
dans la prospérité ; car ce tout-puissant Dieu, qui ne permit pas à Moïse l'entrée de la Terre-Sainte, ne laisse pas toujours achever Texécution des grandes œuvres pour lesquelles il avait suscité les masses, lorsque dans la prospérité ce peuple s'amollit ou se dégrade. Alors, comme dit l'Écriture, il se relire de lui et confie à d'autres le soin d'accomplir ses desseins. Pas plus que Sidon, Tyr, si orgueilleuse et si corrompue, n'acheva l'œuvre commencée; ce fut une nouvelle cité fondée sur la côte africaine par des Tyriens que la guerre civile avait chassés de la métropole, qui recueillit l'héritage de la grande ville phénicienne et porta sur les rivages de mers encore inconnues une part de la civilisation orientale. Cette cité nouvelle fut appelée Carthage !
Tyr avait dû subir le joug des derniers rois du premier empire assyrien, comme Sidon avait subi celui des pharaons; mais, moyennant tributs et services, il ne parait pas que ce joug lui ait été trop dur. Il n'en fut pas de même avec les souverains de l'empire assyrien restauré, dont les chefs d'États essentiellement du continent comprenaient mal dans le principe l'importance d'une marine. Les Tyriens, bien qu'afTaiblis par leurs guerres civiles, par l'abus qu'ils avaient fait de leur suprématie, par la jalousie que leur orgueil avait provoquée chez les autres Phéniciens, par l'extension de la marine des Grecs qui leur ravirent, pendant cette période, presque tous leurs établissements de Sicile, eurent cependant encore la force de résister à Saryukin. Ce souverain les assiégea en vain à Tyr; mais il leur prit l'Ile
de Chypre. Peu de temps après, ils n*eurent plus la vigueur nécessaire pour résister une première fois à Sennachérib aidé par les autres villes phéniciennes, puis une seconde fois, en 666, aux coups d'Assourbanipal. Cependant Taide même prêtée parles villes phéniciennes aux souverains assyriens apprit à ces potentats quels avantages résultaient d'une alliance avec un peuple de marins ; aussi ménagèrent-ils les Tyrîens vaincus. Leur ville, secondée par ses nombreuses et puissantes colonies, se releva presque aussitôt. Elle était redevenue la plus riche ville de TOrienl ; et son commerce, débordant la Méditerranée, s'étendait jusqu'aux Iles Britanniques d'une part, jusqu'au cœur des Gaules de l'autre, lorsque ses habitants conçurent l'orgueilleuse pensée de résister à Nabuchodorossor, roi de Babylone. Ce prince s'empara de Tyr en 574, après treize ans de siège et la détruisit presque complètement. Ainsi furent justifiées les prédictions d'Ezéchiel. Tyr se releva dans la suite, puisqu'elle joua encore un rôle sous les rois achéménides et ne succomba définitivement que devant leur vainqueur; mais c'en était fait de sa puissance, de son grand commerce, de sa suprématie en Syrie. Presque toutes ses colonies, avec une notable portion de ses habitants, passèrent à Carthage.
. Le reste de la Phénicie partagea l'infortune de Tyr avec d autant plus de justice et de facilité qu'il avait contribué à la ruine de cette dernière. Soumis aux Babyloniens tant que cet empire exista^ les Phéniciens passèrent au temps de Cyrus sous la domina-
tien des Perses. La marine de Tyr devint redoutable encore, étant à la solde de puissants monarques. En les servant elle exerçait une sorte de vengeance, et ses flottes rendirent d'incalculables services aux Achéménides dans les guerres avec les Grecs.
Parler de Tyr entraîne à parler de Carthage. Trop de liens unissaient ces grandes cités pour qu'on oublie que Tune prit la succession de l'autre.
Il a été dit plus haut que l'Afrique septentrionale où les Sidoniens avaient fondé, au seizième siècle avant Jésus-Christ, Hippone et Cambé, lesTyriens, Utique en 1158 et CartiKige en 872, avait été primitivement peuplée par les mêmes descendants de Cham, de la race de Phut, qui s'étaient répandus, en Egypte et en Ethiopie. A ces Chamites qu'on retrouve partout entre l'Atlantique et la vallée du Nil sous les noms d'Amazigh, de Kabyles, de Tibbous et de Touaregs, vint se joindre, par mer, au temps de Séti P' et de Ramsès II, la grande invasion des Pelages de race japhétique. Ce sont ces nouveaux venus qui, partis du sud de l'Europe, aidèrent si puissamment à la ohute de Sidon par la création d'une marine rivale de la sienne. Enfin, un assez grand nombre de Chananéens, chassés de la Palestine lors de l'invasion des Israélites, émigrèrent vers les rivages africains où il se mélangèrent aux populations chamites, pélagiques et à d'autres Chananéens repoussés par l'invasion des Pasteurs, qui de TÉgyple s^étaienl répandus sur les rivages de la Méditerranée.
Ainsi, sur le territoire qui devait obéir à Carthage,
vivait, an bord de la mer, dans toutes les villes ou colonies, une population mélangée de descendants de Japhet, de Chamites et de Chananéens; en allant vers le sud, jusqu^au pays des nègres, on trouvait une autre population chamite aussi, mais de la race pure de Phut. C'est dans ces éléments multiples où étaient réunis les génies des trois grandes races qui peuplèrent le monde, que la fille de Tyr devait recruter les marins et les soldats qui portèrent si haut sa gloire. Quant à Carthage, elle fut fondée sur l'emplacement même de Cambé, par la princesse Élissar (Didon), amenant avec elle*èe parti tyrien chassé de la ville en 872 par une révolution démocratique. De même que la population de Carthage était un essaim parti de Tyr avec sa reine, de même, lorsque le lombre de ses habitants s'accrut, elle essaima sur les territoires voisins et sur toute la côte septentrionale de l'Afrique; mais ces nouveaux essaims partirent sans reine, Carthage se réservant la souveraineté exclusive de ses colonies. Les Carthaginois, qui n'avaient autour d'eux que des peuplades barbares, furent contraints de leur imposer par la force 1^ respect de leurs lois. Ils devinrent conquérants, soit autour même de Carthage, soit autour de leurs principales colonies, soit surtout dans les lies où ils se fixèrent. Les conquêtes territoriales des Carthaginois en Afrique les rendirent, en peu de temps, maîtres du fructueux commerce du centre de ce continent qui, alors comme aujourd'hui, se faisait à travers le Sahara et qui livrait déjà, aux riverains de la Méditerranée, contre leurs produits manufac-
turés et du sel, de la poudre d'or, des esclavea, de rivoire, etc. Mais, .la véritable grandeur de Car- • Ihage ne date réellement que de la ruine de Tyr en 574, elle fut bien son héritière; et de gré ou de force, tontes les colonies tyriennes reconnurent sa supériorité. Cependant, là encore, les mêmes causes amenèrent les mêmes eflets ; et la possession du commerce qui fut, de tous temps, le grand motif de l'hostilité des peuples, mit aux Carthaginois, les armes • t à la main contre les Grecs; ceux-ci, maîtres d'une grande partie de la Sicile et du sud de l'Italie, par* venus jusqu'en Gaule aifecles Phocéens de Marseille et, de là, jusqu'en Espagne et en Corse, prirent, sans s'inquiéter des Carthaginois, leur large part dans les transactions méditerranéennes. Caflhage menacée attaqua la première. Alliée des Étrusquef elle fut, tour à tour, victorieuse en Sicile, en Corte^ ea Espagne, en Gaule jusqu'à ce que, les Étrusques, vaincus par les Grecs, elle se vit, pour un temps, ' forcée d'accepter ce parteige du commerce. Ce(te concession lui répugnait tant qu'elle ne cessa de protester en revenant par la force sur les faits accomplis chaque fois qu'elle espérait pouvoir le faire avec succès et cherchant, en attendant, de nouvelles forces dans l'extension de ses colonies. C'est dans ee but qu'elle conquit et l'Ile de Sardai- ^. gne et les îles Baléares, qu'elle jeta les bases de nombreux établissements nouveaux sur les rivages, soit africains, soit européens de l'Atlantique. A cette période de l'histoire de Carthage, se rapportent encore les grands et nombreux voyages au
moyen desquels elle cherchait sur les plages des mers inconnues de nouveaux éléments de transactions et dont les récils des périples d'Hannon ^t d'Himilcon, qui poussant Tun au sud jusqu'au golfe de Gambie, Taulre au nord jusqu'au? îles Britan- Yiiques, ont seuls été conservés.
Cette période oh Tactivilé et l'audace des Carthaginois est si digne d'intérêt, occupe lêiirs annales jusqu'à l'époque des guerres médiques. Carthago» était alors h l'apogée de sa puissance; et la suite de son histoire n'est plus que le récit plein d'intérêt et non moîïis glorieux des effortsi qu'elle fit pour la conserver. Xe récit dans lequel on la trouve alliée aiftc Perses pour combattre les Grecs ou cherchant, par .tous les moyens, à détruire la puissance nais-' santé des Romains, se confond trop, comme celui des* Âchéménides, avec l'histoire de ces deux derniers peuples, pour qu'on puisse l'en séparer. C'est là qu'on retrouvera la suite des faits qui la concernent.
Il a été dit plus haut, que peu de nations ont eu une mission civilisatrice plus étendue que les Phéniciens, dominant tous les rivages de l'orient de la Méditerranée avec Sidon, ceux de la Méditerranée entière avec Tyr; et enfin, avec Carthage, ceux de l'occident de la Méditerranée et de l'Atlantique. Par conséquent ils ont le droit de revendiquer une part immense dans l'extension de leurs progrès dans toute cette partie du monde. Malheureusement, peuple positif avant tout, c'est le progrès matériel, le seul qu'ils jugeaient pouvoir leur être utile, dont ils se firent les propagateurs. Cependant, dans le domaine intellectuel, ils accom-
Barbié du Bocage. 32
plirent une amélioration réelle qui leur apparlienl en propre : ils inventèrent récriture alphabélique et en répandirent Tusago partout où ils pénélrèrent. On ne saurait trop insister sur ce fait, car Thisloire nous en révèle bien peu dont les conséquences aient eu plus d'influence sur Textension de la civilisation.
L'écriture alphabétique est celle qui a un signe parliculier pour représenter à part les sons, voyelles J3U consonnes, dont une syUabe se conapose, et qui permet ainsi de grouper suivant le génie des langues les signes représentatifs des sons. Les Egyptiens dont récriture avait commencé par l'expression figurative ou symbolique des objets ou des pefisées, et qui ensuite étaient passés à Técrilure syllabique, précédèrent bien les Phéniciens dans l'emploi des signes alphabétiques, mais toujours ils les mêlèrent dans leur écriture hiéroglyphique aux signes dont ils s'étaient précédemment servis. Il en résulla : et l'impossibilité de la vulgarisation de leur écriture et l'extrême difficulté qu'on a rencontrée depuis dans la traduction de leurs inscriptions. Les Touraniens, et à leur suite les Chaldéens et les Assyriens, dans leurs écritures phonétiques cunéiformes, n'ont jamais été plus loin que la représentation syllabique. Les Chinois eux-mêmes sont restés plus en arrière ; et il était réservé aux seuls Phéniciens d'analyser suffisamment les sons émis par la voix humaine pour trouver un mode d'écriture qui, avec un petit nombre de signes très simples, pût, suivant la place qui leur était donnée, rendre, dans toutes ses variations, l'expression de la pensée.
PHÉNICIENS, CAHTUAGINOIS. 499
Celait bien au peuple commerçant par excellence qu'il appartenait de découvrir cet admirable instrument, qui, permettant aux différentes nalions de se comprendre, devint la base de lafacîlilé des transactions; instrument dont ils ont propagé Tusage, non seulement sur les bords de TAtlantique et dans le bassin méditerranéen, mais sur les rivages delà mer Rouge et de là dans l'Inde et la moitié du grand continent asiatique. Peut-être, parmi les différents modes de l'écriture égyplienne, les Phéniciens eurenl-ils seulement le mérite d'avoir reconnu le meilleur ; mais, en lout cas, ils l'ont tellement perfectionné, ils l'ont si bien débarrassé de ses entraves, qu'on peut à juste tilre leur faire honneur d'une invention qui non seulement leur a procuré plus de gloire et de bénéfices que vingt batailles gagnées, mais qui après eux, avec des variantes dues au génie des différents peuples, est devenue et deviendra plus encore l'instrument par excellence des relations internationales.
Malheureusement les Phéniciens n'ont pas toujours porté dans leur immense domaine commercial des germes aussi féconds pour la civilisation. Issus de a fraclion de la grande race kouschite qui, en Chaldée s'était mélangée avec les Touraniens, ils avaient perdu presque complètement les traditions spiritualistes de la famille de Noé, pour adopter, en bien des points, la religion touranienne dont le plus abject matérialisme formait la base. Ils introduisirent même plus lard, dans toutes leurs colonies, ce culte dégradant dont quelques-unes de leurs grandes cités syriennes étaient devenues les sanctuaires.
S'ils crurent à un Dieu unique, c'était un Dieu qui se confondait avec l'univers, dont l'univers était l{i substance et qui, par conséquent, était tout aussi adorable dans sa représentation matérielle que dans sa^Ëpiritualité. Or, la matérialilé étant beaucoup plus facfle à saisir que la spiritualité, leur culte se concentra de plus en plus sur la personnification des besoins de chaquejour, qu'ils fussent vertus ou vices, les uns devenant dans ce svstème aussi adorables que les autres; et la distinction entre les uns et les* autres s'effaçant absolument, leur culte fut 4'expression d'un pur matérialisme. Chaque ville importante donnait des noms particuliers à son grand dieu qui avait sa manifestation féminine et qui était aussi bien le dieu destructeur que le dieu créateur et conservateur ; d'oîi la conséquence de l'adorer, non seulement dans les harmonies de la nature, mais dans ses bouleversements. Il en résultait encore que, si on le priait pour obtenir des biens de tout genre, on cherchait, par les plus horribles pratiques, à conjurer sa colère. De là des débauches sans nom, des orgies sacrées, d'épouvantables sacrifices humains où les parents immolaient, brûlaient leurs propres enfants. Non seulement Sidon, Tyr et les villes phéniciennes furent la proie de ce culte affreux, mais les colonies, et particulièrement Carthage, l'adoptèrent et le transmirent à leur tour. Les Grecs durent à Sidon le culte de leur Astoreth, déesse nature, qui devint chez eux Aphrodite et Cylhérée en Italie. Le minotaure de Crète qui dévore les enfants, et Saturne mangeant sa progéniture sont des restes
de la religion phénicienne. Les Grecs empruntèrent aussi aux Phéniciens, sous le nom d'Hercule, leur grand dieu, leur Melkarl, leur Baal, le dieu fort,' le dieu prolecteur de Tyr.
Quel art pouvait inspirer une religion part^iil^? Aucun ! Il y eut de petits objets d'art di(s phéniciens; et Ton en retrouve de nomb^oBx elf parfois, de très intéressants vestiges, tant en PU^icie que , dans les colonies phéniciennes. MfiAs il nly eut pas d'art phénicien proprement dit. Les produits assyriens se rencontrent côte à côte avec ceux de l'Egypte sur les marchés de la Phénicie; l'ouvrier phénicien, souvent très habile dans l'exécution, prit l'habitude de compléter par des détails empruntés à l'un des deux peuples voisins, les modèles qu'il avait puisés chez l'autre; et si parfois les Phéniciens ont essayé de meltre du leur dans les productions artistiques, il en est toujours résulté une atténuation des beautés qu'ils rencontraient, d'un côlé comme de l'aulre. En architecture, ce qui venait d'eux c'était le goût du massif. Leurs monuments étaient un assemblage imposant mais peu gracieux de monolithes ; leurs objets d'art portaient les traces de leur culte, non pour les harmonies, mais pour les difformités, les monstruosités de la nature. Ce qu'on leur doit, ce qui forme leur principal titre artistique, c'est d'avoir été les intermédiaires, les vulgarisateurs de l'art. Ce style mélangé d'égyptien et d'assyro-chaldéen , ils l'ont porté dans leurs colonies, ils l'ont transmis aux peuples avec lesquels ils étaient en relations, notamment aux Grecs chez lesquels, trouvant un génie réel-
lerâenl artistique, cet art s'est épuré jusqu'à produire ce que \ antiquité a légué de plus parfail.
S] l'art proprement dit laissait beaucoup à désirer eh Pliénicie, rartimilatifappliqué à l'industrie y élail très cultivé et très honoré, moins pour Tart en luimême que pour l'aliment qu'il apportait aux transactions commercfttles. Ainsi, la joaillerie phénicienne, les objets en bronze, armes ou autres, la poterie et la verrenie coloriées, le tissage et la teinture des étofTes, enfin, les objets en ivoire sculpté, n'avaient dans le monde ancien rien qui pût leur être comparé.
L'agriculture, et en particulier la vilicultufe, étaient aussi très en honneur chez les Phéniciens; mais l'exiguïté de leur territoire ne leur permettant oas de donner à l'une et à l'aulre l'extension qu'ils îussent désiré, c'est surtout dans leurs colonies qu'ils les mettaient en pratique.
Initiateur partout, initiateur toujours, ce petit peuple, au territoire si restreint, transmit, on peut presque dire au monde entier, les notions de l'habileté maritime, du commerce, de l'écriture alphabétique, de l'arl, de l'industrie et de l'agriculture. Il eût véritablement mérilé le nom de bienfaiteur de Thumanité s'il n'avait en même temps propagé le plus efTréné matérialisme dont l'histoire fasse mention.