‹ Analyse raisonnée des travaux de Georges Cuvier: précédée de son éloge historiqueChapitre 3 sur 19 · HISTOIRE NATURELLE DES POISSONS · texte numérisé non relu

HISTOIRE NATURELLE DES POISSONS

Cet ouvrage peut être considéré sous deux rapports très-distincts : sous le rapport du grand nom-, bre d'espèces nouvelles dont il a enrichi la zoologie, et sous le rapport de l'application que l'auteur y a faite à une classe déterminée du règne animal des lois empiriques de la méthode.

Je ne dirai que quelques mots sur l'ouvrage considéré sous le premier point de vue, lequel se prêterait peu, d'ailleurs, aux études philosophiques qui m'occupent ici.

Aristote avait connu et nommé cent dix-sept espèces de poissons ; Pline n'en connut que quatrevingt-quinze ou quatre- vingt- seize; Oppien en nomme cent vingt-cinq; Athénée, cent trente; lîlien^ cent dix ; Ausone nomme, pour la première

[^) Le premier volume est de 4 828* L'ouvrage doit avoir vingt volumes. Huit avaient déjà paru avant la mort de M. Cuvier; sept autres ont paru depuis par les soins de M. Valenciennet, collaborateur de M. Cuvier pour rouvra<;e entier.

fois, la truite saumonée, la truite commune, le barbeau et quelques auUes poissons d*eau douce. En tout, les anciens avaient distingué et nommé cent cinquante espèces de poissons : une quarantaine d'espèces, à peu près, avaient donc seules échappé aux recherches dWristote ; et, quant à la structure de ces animaux, on n'ajouta rien à ce qu'il en avait dit.

Au milieu du seizième siècle, paraissent Rondelet, Belon, Salvien^ ces trois auteurs originaux qui ont fondé Vichthyoiogie.

Or, Belon décrit et nomme environ cent trente poissons; Salvien en nomme quatre-vingt-dixneuf; et Rondelet jusqu'à deux cent quarante-quatre, dont quatre-vingt-dix- sept de mer et quarante-sept d'eau douce.

Enfin, si, négligeant quelques auteurs secondaires, nous venons à Ray et à Willughbi, nous trouvons que le nombre des poissons connus est déjà de plus de quatre cents ; il est à peu près le même dans Artedi et dans Linnéeus ; il est d'environ quatorze cents dans Bloch et dans Lacépède; il est de près de cinq mille dans l'ouvrage de M. Cuvier.

Et ce grand enrichissement ne frappe pas moins, si l'on s'attache à une famille en particulier, que si l'on embrasse la classe entière. Ainsi, par exem-

-108 G. CCVIER.

pie, Artedi n^avait connu que sept espèces de perches : la perche cctmmune, le sandrCy la gtethille, le Bchrcetz^ Vapron, le serran et le bars; en connut ensuite deux autres, Vholocemre et le gramnnste; et M. Cuvier en décrit près de quatre cents espèces. C*est, dans une seule famille^ beaucoup plus de poissons que n*en connut Tantiquité entière ; c'est autant qu*en connurent Artedi et Lînnœus; c*est près du tiers de ce qu'en ont connu Bloch et La~ cépède, les deux ichthyologistes les plus récents.

Mais je me hâte d'arriver à la partie philosophique de Touvrage de M. Cuvier, je veux dire à la distribution des espèces, ou plutôt à Tesprit qui a dirige Tauteur dans cette (Usiribution.

Aristote avait déjà reconnu que les vrais caractères des poissons consistent dans les branchies et dans les nageoires.

Les animaux vertébrés, à branchies et à nagéotres, forment donc la classe des poissons.

Des vertèbres, ou, plus exactement, un squelelle intérieur, car les vertèbres ne composent pas à elles seules ce squelette, des branchies et des wageo'res : voilà les traits communs. Les traits différentiels sont : un squelette osseux ou cartilagineux; des branchies libres ou fixes; des nageoires molles

OU épineuses; des nageoires ventrales, tour-à-tour placées devant, derrière, ou sous les pectorales ; des dents, tour-à-tour placées à l'inlerniaxiUaire, aux maxiUmres, au vonier, aux palatins, à la langue^ aux arceaux des branchies, etc. ; la forme de ces dents, en plaqt^, en velours, en pointes^ etc. ; des opercules ou couvercles des branchies, lisses, écaiUeuXf dentelés, ou aigus et armés d'épines, ou obtus et sans armures, etc., etc. ; etc*est sur la combinaison variée de ces traits différentiels, ou carac- ' tires, que portent toutes ces méthodes diverses qu'on a successivement imaginées pour le classement des poissons.

On conçoit que qui n'emploierait qu'un ou deux de ces caractères n'aurait qu'une méthode artificielle^ c'est-à-dire incomplète, comme Linnœus ; que qui les emploierait tous indistinctement n'aurait qu'une méthode confuse, comme tant d'ichthyologistes ; et que la méthode naturelle, c'est-à-dire exacte et complète, consiste à les employer tous, et à n'en employer aucun que selon V ordre relatif de son importance.

Deux points dominent toute idée de méthode naturelle : Tun, de n'employer que des caractères

vrais; l'autre, de n'accorder à chacun de ces ca-

U9 G. CDVIER.

ractères que le degré précis de son importance.

Mais, pour n'employer que des caractères vrais^ c'est-à-dire pour ne pas attribuer à telle ou telle espèce tel ou tel caractère qui lui manque, et, réciproquement, pour ne pas la supposer dépourvue de tel ou tel autre qu'elle possède, on sent qu'il faut connaître toutes les espèces.

D'un autre côté, pour n'attribuer i chaque caractère que le degré de son importance, ot) sent que cette connaissance complète des espèces, déjà si vaste et si difficile par elle-même, ne suffirait' pourtant pas, et qu'il faut encore avoir comparé ces caractères sous tou$ leurs rapports, qu'il faut avoir varié, multiplié, épuisé toutes leurs combinaisons.

Or, sur ces deux points, qui, au fond, sont toute richthyolog^ie, c'est-à-dire, et pour la détermination des espèces, et pour l'évaltiation des car» ractères d'après lesquels on rapproché ou distribue ces espèces, tout, jusqu'à M. Cuvier, était presque également à faire.

On ne connaissait pas les espèces des poissons ; les preuves en sont dans toutes les pages du livre que j'analyse. On ne se faisait aucune idée juste des caractères qui décident de leur rapprochement ou distribution ; la preuve en est dans ces transposi-

ZOOLOGIE. ^ I f

Uuits perpétuelles que Fon voit subir aux mémesi espèces dans les différents cadres des auteurs.

Toutn'est pas également important dans une ni'étbode. Il importe peu sans doute que,, dans une distribution icbthyologique, les poissons car-tiiagmeux précèdent ou suivent les poissons osseux; que les poissons à >ta9eoires épineuses vienneot avant ou après les poissons à nageoires molteij etc. Ce qui importe, c'est que, dans une famUe» dans un genre de poissons donnés, on n'intercale aucune espèce qui ne participe à l'organisation commune du genre ou de la famille^ c'est qa*on D'exclue aucune des espèces que cette organisation commune rassemble.

Bernard de Jussieu a le premier vu pour les végétaux, etM.Cuvier a le premier montré pour les animaux, que toute méthode générale qui ne respecte pas les familles et les genres naturels, c'est-àdire le rapprochement des espèces fondé sur l'ensemble de leurs organes, n'est qu'un jeu d'imagination.

Ainsi donc, la première condition est de déiei*nttner kê espèces; la seconde est de les rapprocheid'après Tensemble de leur structure ; la troisième est de mbàrdonner toute méthode ou distribution

412 G. GUVIER.

générale à ces déterminations et à ces rapprochements.

Mais c'est ici la guerre perpétuelle d*Oromase'et d'Ârimane, de Tesprit du bien et de Tesprit du mal dans les sciences, de Tesprit d'observation et de Tesprit de système. L'esprit de système part d'un caractère, pris à priori, et soumet violemment la distribution des espèces à ce caractère. Linnœus ne voit, en botanique, que les étamines, et il rapproche le chêne et la pimprenelle ; Bloch ne voit,-en ichthyologie, que le nombre des nageoi-. res, et il met la rate près du brochet.

L'esprit d'observation suit une marche précisément inverse. 11 détermine d'abord les espèces ; les espèces connues, il les rapproche en genres, en familles ; ces rapprochementsopérés, il lie lesgroupes qui en résultent par une distribution générale; et, cette distribution générale, il la soumet partout à la condition de ne rompre ou de n'altérer aucun de ces groupes. En un mot, l'esprit de système classe sans connaître; l'esprit d'observation, au contraire, cherche d'abocd à connaître, et il ne fait ensuite de toute classification générale que l'expression abrégée de ce qu'il connaît.

On voit par là que le mérite essentiel de toute bonne méthode générale, réduite à n'être qu'une

méthode empirique^ comme cela a lieu ici, n*est qu*un mérite négatif (I); car il consiste surtout à ne pa» rompre le rapprochement naturel des espèces. Au lieu donc de chercher, à Texemple de tant d*ichthyologisteSy à ajuster, si je puis ainsi dire, les espèces à la classiflcation, M^ Cuvier a, pour la première fois, renversé le problème ; il a cherché une classification qui s'iyustât enfin aux espèces.

Une première coupe lui donne d'abord les deux grandesclassesdes poissons cartilagineux etdes poissons osseux. Une seconde sépare des poissons osseux ordinaires^ tous les poissons à structure anomale, les syngnathes, les tétrodons, les diodons, etc. Restent les poissons osseux ordinaires qu'une troisième coupe partage en poissons à nageoires molles ou nuUacoptérygiens, et en poissons à nageoires épineuses ou acanthoptérygiens.

(4 ) Le mérite (le la distribution générale, dans une méthode rationnelle, est tout iasti po>ilif, au contraire, que celui du rapprochement des espèces; et V Analyse du Règne animal l'a suffisamment montré. G^est que la dii^tribution générale se fonde alors sur la tv^ordination dei organes, et que la subordination des organes donne, dirfctenientet par elle-même, la dépendance des groupes de la méthode. Voyez Tarticlc qui suit, où je cherche à poser les caractères précis qui distinguent les méthodes empiriques des méthodes rationnelles.

^4â g. cuvier.

Des divisions d*uD degré moins élevé distinguent ensuite les poissons cartilagineux : en sltironiens, dont les branchies sont libres, et en plagiostomes et cychstomes, dont les branchies sont fixes; les poissons anomaux : en lophobranches^ dont les branchies sont en forme de houppe, et eupleciognathes, dont Tintermaxillaire est soudé avec le maxillaire et Tarcade palatine avec le crâné ; les malacoptérygiens : en subbrachiensy abdominaux et npodesy selon que le bassin est attaché aux os de répaule, ou qu*H est simplement suspendu dans les chairs du ventre, ou que les nageoires ventrales manquent; et, quant di\i\acanthoplérygiens, comme tous ces poissons ne composent qu*un ordre naturel, ou, en d'autres termes, comme tous les genres, comme toutes les familles de ce grand ordre se lient les uns aux autres par des rapports plus ou moins marqués, M. Cuvier n'y établit d'autres divisions que celles que forment ces genres et ces familles mêmes.

Ainsi, les poissons cartilagineux ou cliondroptérygiens, divisés en deux ordres : les sturoniens, d'une part, les plagiostomes et les cyclostomes, de l'autre ; les poissons anomaux, divisés aussi en deux ordres : les lophobranches et les plectognathes ; les malacoptérygiens en trois : les subbrachiens, les

ZOOLOGIE. un

abdominaux^ lesf apodes; et les acanihoplérygiais ne formant qu*un seul grand ordre : voilà les huit oildres, ou groupes principaux, dans lesquels M. Cutier distribue ensuite par familles, par genres, par sou^^nres, c'est-à-dire par groupes de plus en plus circonscrits, toutes, les espèces de poissons connues.

iry a loin sans doute de cette classification, si rigoureusement exacte dans toutes ses parties, à ces erreurs singulières d*Artedi, qui mêlait les cétacés aux poissons ; de Litinœus, qui mêlait les polMons cartilagineux aux reptiles ; de Lacépède, qui fondait, sur l'absence des opercules, un ordre entier de poissons qui tous avaient ces opercules, etc. Mais, sans parler ici de cette foule de résultats si neufs, et de détail et d'ensemble, sur lesquels cette classification repose, il est impossible de n'être pas frappé de tous ces progrès : qui séparent les baudroies, les lumps, etc., des poissons cartilagineux, auxquels ils ne ressemblent que par la moUe^e de leur squelette; qui abolissent l'ordre informe des branchiostéges d'Artedi ; qui assignent un caractère fixe et positif, pour les lophobranchesj dans leurs branchies en houppes, pour les plectoinathes, dans l'immobilité de leur mâcl^oire supérieure; qui, dans l'cmbran-

chement des malacoptérygiensy substituent à la poxition des vmiraleSy position à laquelle s'était arrêté Linnœus, et qui ne tient qu'à la longueur des os du bassin, la position même de ces os du bassin, ou attachés aux os de Tépaule, ou simplement suspendus dans les chairs du ventre ; et qui« pour les acanthoplérygiens, montrent que tous ces poissons forment un grand ordre, dans la subdivision duquel tous les autres caractères doivent être subordonnés à celui qui est tiré des épines de leurà nageoires.

Ainsi, Tordre des poissons cartilagineux réduit aux seuls poissons à squelette vrainient cartUagin neux, ou, plus exactement, à périoste grenu; les baudroies, les lumps, les centrisques, les mormyres, les macrorhynques, rendus à la masse des pois^ sons ordinaires; Tordre incohérent des frraitcfctostéges d'Artedi détruit, et tous les poissons anomaux réunis en deux ordres rigoureusement, déterminés, les iophobranches et les pleciognathes; la position des os du bassin substituée à celle des nageoires ventrales, pour les malacoptérygiens; et, pour les acanthoptéi-ygiensj ce grand fait démqntré, que tous ces poissons, quelque nombreux qu'ils soient, ne forment qu'un seul ordre ou familte naturelle^ « dont aucune espèce ne doit être mêlée avec des

f^^ssoDS d*autres familles : » voilà quels sont les Fogrës principaux que la classification de M. Cutter marque dans la sdence.

Les vues qui ont présidé à la formation des genrei et des familles sont peut-être, de tout Touvrage, la partie qui appelle le plus Fattention des naturalistes.

L'bistoire de chaque famille commence par un examen général des espèces qui la constituent, et des genres j ou familles plus circonscrites, en lesquels ces espèces s'y répartissent. Puis vient rhistoire des genres, en commençant parle plus connu, par celui qu*on peut regarder comme le type de la famille; et puis l'histoire des espèces, en commençant toujours par Tçspèce la plus connue, par celle qu'on peut regarder comme le type du genre.

Ainsi, par exemple, dans le^percoidesj l'histoire de la famille commence par \e» perches proprement dites, qui sont le type de la famille; et dans les perches proprement dites, l'histoire du genre commence par \dL perche ordinaire, qui est k type du . genre. Et, dès ces premiers pas, se montre la vue générale qui domine l'ouvrage entier.

Cette vue consistée chercher des espèces à formes

tranchées : ces espèces sont comme des types ; à grouper autour de ces types toutes les espèces que Tensemble'de leur organisation en rapproche : ces groupes sont les genres ; à lier ensuite les groupes les uns aux autres, comme on a lié les espèces entre elles : et ces groupes, ainsi rapprochés, ce sont les familles,

La perche ordinaire donne le genre des perches^ et le genre des perches donne la famille des perc&tdes; le maigre, ou sdène proprement dite, donne le genre des sciènes, et le genre des sciènes donne la famille des ^ciénoUdesy etc., etc.

Et c'est toujours cette vue des analogies graduées qui, dans chaque famille, assigne la place des genres, des sous-genres, de toutes les espèces.' On voit ainsi les perches, qui reproduisent la perche commune^ venir après elle; les bars y les varioles, qui reproduisent les perches, venir après tes perches; à ces modifications immédiates, on voit succéder des modificaiions de plus en plus marquées, les serrans, les diacopes, etc. ; puis les (rûr/iodonj^.auxquels il faut joindre les sillago; puis les mgrtpris^' tis, les holocentres; puis les uranoscopes^ les vives; puis, mais déjà à un certain intervalle, les sphirh- . nés; et enfin, mais à un intervalle plus grand encore, les polynômes; et, avec celles-ci, on voit finir

la famUle des percoïdes^ ou, en d'autres termes, les espèces qui reproduisent, tout en le modifiant plus ou moins, et toij^ours de plus en plus, le type des premières et véritables perches.

La distribution des espèces, considérée de ce point de vue, est le renversement le plus complet des méthodes artificielles.

Dans ces méthodes, on descend du généial au particulier .- de. la classe à V ordre, de Y ordre k la famUle, de la famille au genre, du genre à Vespèce. Ici, au contraire, on remonte du particulier au général : de Vespèce au genre, du genre à la famille, de la famille à Vordre^ de Vordre ^ la classe,

Vespèce donne le genre, car le genre n'est que la réunion de toutes les espèces les plus semblables à une espèce prise pour type; le genre donne la famille, car la famille n*est que la réunion de tous les genres les plus semblables à un genre pris pour type ; et a|nsi de suite pour tous les autres groupes .* la famille donne Vordre, Vordre donne la classe.

Tous les groupes se fondent donc les uns sur les autres, et tous sur Vespèce. Le rapprochement direct des espèces est donc le premier fait, le fait auquel tout se subordonne dans la méthode.

42# G. CUVIEB.

Page 1