‹ Analyse raisonnée des travaux de Georges Cuvier: précédée de son éloge historiqueChapitre 4 sur 19 · DE LÀ MÉTHODE · texte numérisé non relu

DE LÀ MÉTHODE

Méthodes ralionnelles. — MëthodUs empiriques.

La méthode est une partie de la logique; c*est le rapprochement des choses semblables, et Vécartement des choses dissemblables. Réuoir les choses à considérations communes, séparer les choses à considérations opposées, c'est tout Vait, toute la méthode.

On a donc toujours eu des méthodesj surtout en histoire naturelle où le nombre des objets iBst si grand.

BufTon a beau se révolter contre les métliodes : à mesure que, passant des qu4uirupèdes aux oiseatix, il voit le nombre des espèces s'accroître, il fait lui-même des rapprochements méihodiqweSf il rapproche les espèces semblables, il fait des genres : « il se soumet tacitement, dit M. Cuvier> à la né- « cessité où nous sommes tous de classer nos idées <i pour nous en représenter clairement Fensemble. »

Aristote avait déjà une méthode, et même excel-

lente, du moins pour les classes. Il savait que les céiaces sont des mammifères (\); il distingue, dans les amnumx à sang blanc ^ les mollusques, les crustacés, les insectes j etc. (2).

Après la renaissance des lettres, on se contenta d*abord de la méthode d*Aristote ; mais on sentit bientôt qif il fallait rétendre.

L'histoire naturelle se résout toujours en des objos spédfiquex. La méthode- ne sert donc réellement qu'autant qu'elle conduit à Vespèce. Et puisqu'elle doit conduire à Vespèce, il faut nécessairement qu'elle*embrasse toutes les espèces.

•^ Avant Linnœus on s'arrêtait, dans plusieurs

(1) c Le dauphin, dit-iU a des mamelles, et le petit tette la mère, a HUt. des anim., liv. II. Les différences extérieures ne loi masquent pas les ressemblances internes; il met le ierpeni, qai n*a pas de membres, à côté du lézard, qui en a. « Le terpent V ressemble en tout, dit-il, an lézard, en supposant au lézard c plus de longueur, et en lui retranchant les pieds. » Ibid. .

(2) Seulement Tenvetoppe pierreuse des coquillages lui fait illusion ; et aux quatre classes naturelles des mollusques, des crustacés, des insretes et des zoophytes, il joint mal à propos celle des iesiacés. Au reste, une lecture attentive du livre d'Aris-tote y fait découvrir, avec étonnement, une foule de notions justes, mâme dans ce qu'on pourrait appeler l'anatomie de détail. V L'oreille, dit- il, n*a point d'ouverture dans le cerveau, c mais dans le palais de la bouche, j» Hist. des anim,, liv. I. C'est indiquer évidemment la trompe d'Euslache.

classes, diux genres; dans d'autres c/osses, on allait jusqu'aux espèces, mais on ne parlait que de quelques-unes.

Linnœus voulut que la méthode, ce catalogue distinciifdes êtres, les embrassât tous. On ne négligea donc plus aucune espèce; on les étudia toutes, indépendamment de leur taille, de leur grandeur, de leur utilité relative ; on les nomma toutes. Vingt ans après Linnœus, le nombre des étre^ connus était quintuplé. ^

D'un autre côté, les noms spécifiques n'existaient pas encore ; on n'avait que des noms génériques.

Linnœus fonda la nomenclature. Chaque espèce eut deux noms : un nom subslantif pour le genre, un nom adjectif (i) pour Yespece. Le nom de Vespèce ne changea plus, car Vespèce est une chose fixe et qui ne change pas; mais le nom du genre put changer, car le genre ne donne que des rapports, et les rapports peuvent varier à mesure que le nombre des espèces varie. Ces idées simples n'avaient pas été comprises jusque «là.

Mais Linnœus, qui a rendu ces deux grands

(T; C'est ce .second nom, nom propre de l'eupéce, et ordinairement adjectif, que Linnaeus appelle le nom trivial.

services, est peut-être, de tous les naturalistes, celui qui a le plus contribué à faire prévaloir, du moins pour un certainlemps, remploi des méthodes arlifieielles. Or, une méthode artificielle ne donne que lé nom des espèces; la méthode naturelle seule donne le nom et les rajvportx des espèces.

Une méthode artificielle peut conduire aux nonuj tout en rapprochant les objets les plus dissemblables ; et c'est pour cela même qu'elle ne donne que le nom des objets.

Une méthode artificielle n*est pas une méthode dÊJïsVordre logique, car les connexions n'y sont pas suivies.

Une méthode où les espèces les plus semblables sont placées à cAté les unes des autres, et où les espèces les plus dissemblables sont les plus éloignées les unes des autres, est seule une méthode bgique. Chaque groupe y a le plus grand nombre possible de propriétés communes. Et si les dillérents groupes sont contenus les uns dans les autres, si Ton remonte des uns aux autres par une suite de propositions de plus en plus générales» on a la science entière. La méthode logique ou tuUurelie n'est que la science ordonnée.

Mais quels sont les moyens d'arriver à cette mé-

424 G. CDYIER.

ihoée^ Ces moyens sont de deux ordres : raikmneU ou empiriqties.

Un être organisé est un tout : ses différentes parties ont donc entre elles des rapports nécessaires.

Or, plus une partie est importante, c'est-à-dire essentielle par Tordre de ses fonctions, plus ses modifications en entraînent de correspondantes dans toutes les autres.

Tout consiste donc à connaître Vimportance relative des parties, et à les subordonner les unes aux autres dans la méthode, comme elles ie sont dans Vorganhation elle-même. C*est là tout le principe rationnel de la méthode.

Ainsi, les centres nerveux, le cerveau, la moelle épinièrey par lesquels Tanimal est essentiellement, donnent les premiers groupes de la méthode; les centres respiratoires et circuiaxotres^ les poumons j le cœur, par lesquels il vit de sa vie présente, donnent les seconds ; les centres digestifs^ par lesquels il entretient cette vie, donnent les troisièmes; et ainsi de suite.

Nous ayons vu, dans V Analyse du Règne animal, tout cet enchaînement de groupes qui se subordonnent les uns aux autres, et sont compris les uns dans les autres.

Les naturalistes ne sont arrivés que par de longs tâtonnements à conduire la distribution des animaux au point de perfection où elle est aujourd'hui; ils n*y sont arrivés qiïà posteriori; ils auraient pu y arriver à priori, par la détermination directe de Timportance relative des organes.

Or, tant que Vimportance relative des organes est connue, on a une méthode rationnelley une méthode à priori. Quand Vimportance relative des organes n'est plus connue, on se dirige par leur constance ; on n*a plus qu'une méthode à posteriori^ une méthode empirique,

L*organe le plus constant est regardé comme le plus important : la constance d*un rapport, prise comme fait, supplée à la raison de ce rapport, jusqu'à ce que cette raison soit connue.

Ainsi, par exemple, tous les animaux ruminants ont le pied fourchu; tous les animaux qui ont des cornes, ruminent, etc. Voilà des rapports constants : mais quelle est la raison de cette constance? On l'ignore. Et cependant puisque ces rapports sont constants, on. peut les employer avec confiance dans la méthode.

Les insectes qui respirent par des trachées manquent de glandes conglomérées et compactes. Leurs

organes sécrétoires ne sont que des canaux ou de

^26 G. GUVIER.

simples tubes. On connaît aujourd'hui la raison de ce fait. C'est que les animaux qui respirent par des trachées n'ont pas de àrculaiion, et qu'il faut nécessairement une circulation pour faire pénétrer le sang dans des glandes conglomérées et compactes. Mais avant que la raison du fait fût connue, le fait l'était, il était démontré constant; et par cela seul qu'il était démontré constani^ il pouvait être employé dès lors même par la méthode.

La constance représente donc Vtmportance. ' 11 y a doncdeux espèces de méthodes, ou, à parler plus exactement, il y a, pour la méthode, deux états distincts : l'état rationnel et l'état empirique. Et comme la méthode est toujours tenue d'être naturelle, quand elle n'a plus, pour le devenir^ la vote rationnelle, elle le devient par la voie empirique; quand elle n'a plus, pour se diriger, Vimportance connue des organes, elle se dirige par leur coïtstance.

ANATOMIE COMPARÉK

L'objet de ïanaiomie comparée est la détermination des lois de Torganisation animale.

Or, ces lois ne sont qu'une déduction des faits.

Mais, pour que des faits puissent donner les lois qu'ils contiennent^ il faut qu'ils soient comparés selon leurs véritables analogies.

La première question, dans toute science, est donc toujours une question de méthode.

Aristote, guidé par un génie supérieur, avait indiqué déjà la véritable marche à suivre en anato-

(4) L'ouvrage a cinq volâmes. Les deux premiers sont de 4800 ; les trois autres de 4 805. Pour les deui prcniiers, le collaborateur de M. Guvier a été M. Duméril ; et pour les trois autres, M. Duvernoy, lequel publie, en ce moment même, une seconde édition de l'ouvrage entier.

mie pour la comparaison da faits, car il les range selon les organes et non selon les espèces.

Mais, ce qui manque à Âristote lui-même, ce sont les faits; je veux dire des faits suffisamment détaillés, développés, précis.

Ces faits exacts, ces faits sûrs manquent bien plus encore aux premiers qui écrivirent sur Thistoire naturelle, après la renaissance des lettres : gens pour la plupart sans critique, sans méthode, qui empruntaient de toutes mains, qui compilaient partout, qui adoptaient tout.

Le premier point était donc de revenir aux faits particuliers, dont les lois générales ne sont Jamais, de quelque manière qu'on les entende, qu'une déduction.

Or, ce besoin d'une nouvelle étude, d'une étude plus rigoureuse, plus circonstanciée, plus complète, des faits particuliers, ne paraît guère avoir été bien compris que vers le milieu du dix-huitième siècle; et, ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'il paraît l'avoir été, à ce moment même, pouf toutes les sciences naturelles à la fois.

On voit en efTet, vers cette époque, un nouvel esprit animer toutes ces sciences ; le besoin de rechercher, de rassembler, de multiplier les faits particuliersj dominer partout ; de ce besoin nattre celui

ANATOMIB COMPARÉE. 429

dés Académies, car, pour ce vaste rassemblement de matériaux, des efforts isolés ne suffisaient plus ; et ces Académies, se partageant toutes les sciences, les recommencer, et les renouveler toutes, comme le voulait Bacon.

Pour Tanaionàe comparée en particulier, c*est dans le&Éphémérides des Curieux de la nature; c*est dans les Transactions philosophiques de la Société roffole de Londres, etc. ; c*est surtout dans les Métnoires de l'Académie des sciences de Paris, qu*il faut en rechercher les premières bases.

Je dis : surtout dans les Mémoires de r Académie des sciences de Paris, C'est, en effet, des Mémoires de Claude Perrault (^1) sur Vanatomie des animaux, que date la rentable renaissance de Vanatomie comparée.

Ce qui caractérise essentiellement les Mémoires de Perrault, c'est que Fauteur n'y parle jamais que de ce qu*il a m, et soigneusement yu. Son attention à n'avancer que des choses avérées (2) est telle que, à l'appui de son témoignage, il cite toujours le témoignage de l'Académie, de cette Académie

(1) Cei Méwtoiret sont de Perrault pour l'esprit {général et la rédaction', et de Duvemey pour le plus grand nombre des faits anatomiques.

(2) Expressions de Perrault.

qui, dès son origine, porta si loin l*esprit;d*exactitude dans les recherches, et à qui, comme il le dit lui-même, « rassurance de s'être trompée dans « quelque observation n'apportait guère moins; • de satisfaction qu'une découverte curieuse et imd portante : tant, ajoute-t-il, l'amour de la certitude « y prévaut sur toute autre chose I »

La forme que Perrault a donnée à sesJIfémotref ne mérite pas moins d'être remarquée. La manière la plus constante d'Âristote est de procéder par propositions générales, ne Citant guère de faits particuliers que pour servir de preuve à ces proi)08itions. I^ manière de Perrault est tout opposée. 11 ne parle jamais que singulièrement^ qvCinUividuei' lement. S'il indique une proposition générale, il l'indique sans en répondre ; il ne répond que des faits, ces faits sont les seules forces sur les quelles il compte.

On avait donc enfin des faits particuliers exacts, sûrs, complets. Grâce à Daubenton, oneutdes/ôtf^ comparables.

Les descriptions de Daubenton sont toutes faites sur un même plan : uniformité de plan qui permet de les comparer toiïtes les unes aux autres, et par tous les points, parce que chaque point est présenté de la même manière dans chacune, et

que chaque point de chacune se retrouve dans toutes.

Mais ce n'était pas tout, un troisième pas restait à foire encore. Il restait à rapprocher toutes ewdeMcHpiions, à former de leur ensemble un corps de science ; et, pour cela, il fallait trouver d*abord le- véritable ordre selon lequel le rapprochement devait être fait.

n ne devait pas l'être selon les espèces, à la manière de Daubenton, mais selon les organes, à la manière d*Âristote ; et Vicq-d'Âzyr est le premier des modernes qui Tait senti (4).

Vorgane est évidemment Tobjet à comparer en anatomie, comme, en zoologie, c*est Vespèce. Chaque organe a sa fonction propre, son rôle distinct, ses lois spéciales et déterminées ; c*est donc Vorgane qu*il faut démêler et suivre, c*est Vorgane qu*il faut comparer d'une espèce à l'autre, dans le règne animal entier.

Le véritable ordre de comparaison^ en anatomie, est donc la comparaison des organes.

Or, les Leçons d* anatomie comparée, de M. Guvier, sont le premier ouvrage où ce véritable ordre ait réellement paru. C'est là que chaque organe, pris

(4) Voffex son Tableau d'un Court d* Anatomie et de Phytioiog\e. OEworeide Vieq-d*Àxyr, tome A, p. 43. Paris, 4 805.

^52 G. GUViER.

à part, se montre, pour la première fois, rigoureusement comparé à lui-même dans toutes les modifications qu'il éproure en passant d*une espèce à l'autre ; c'est là que se voient, pour la première fois, rangés sur une même ligne, tous ces cerveaua^ qui^ pour me servir des expressions animées de Vicq-d'Azyr, semblent décroitre comme l^industne, tous ces cœurs dont la structure devient d'aulani plum simple qu'il y a moins d'organes à vivifier et à num^ voir; et c'est de det ouvrage, c'estrà-dire des faits ainsi disposés, pour la première fois, selon leuK* véritable ordre, qu'on a pu remonter enfln, avec? certitude, jusqu'aux lois générales qui régissen'f; l'organisation entière. ^

Deux grandes lois surtout dominent et com — prennent toutes les autres : la première est celle des corrélations organiques ; la seconde est celle de la subordination des organes.

Une coirélation nécessaire lie toutes les fonctions les unes aux autres.

La respiration, quand elle se fait dans un organe respiratoire circonscrit, ne peut se passer de la cir^ culation, car il faut que le sang arrive dans l'or— gane respiratoire, dans l'organe qui reçoit l'air, et;^

ANATOMIË COMPARÉE. 455

c'est la circulation qui Ty porte ; la circulation ne peut se passer de Firritabilité, car c*est Tirritabilité qui détermine les contractions du cœur, et par suite les mouvements du sang; Tirritabilité musculaire ne peut se passer, à son tour, de Faction nerveuse.

Et si Tune de ces choses change, il faut que toutes les autres changent.

Si la circulation manque, la respiration ne peut plus être circonscrue; il faut qu*elle devienne générale, comme dans les insectes : le sang n'allant plus chercher i'air, il faut que Tair aille chercher le sang.

11 y a donc, comme je Tai dit ailleurs, des condi* lions organiques qui s'appellent ; il y en a qui s'excluéBt.

Une respiration circonscrite appelle nécessairement une circulation pulmonaire ; une respiration générale rend une circulation pulmonaire inutile .et t'exclut.

Tout se règle et se détermine par des rapports nécessaires.

Le mode de respiration est dans une dépendance constante de la circulation, laquelle porte le sang à l'air ou à l'organe qui reçoit l'air ; la force des mouvements est dans une dépendance constante de l'é-

454 G. CUYIER.

tendue de la respiration, car c*est la respiration qui rend à la fibre musculaire son irritabilité épuisée.

La quantité de respiration décide partout de là vigueur, de la rapidité, et même de Tespèce dii mouvement.

Le mouvement qui demande le plus d'énergie musculaire est celui du vol, et Toiseau a une respiration double. Le mammifère a des mouvements plus bornés, et il a une respiration simple. Le reptile a des mouvements plus faibles encore^ et il n*a qu'une respiration incomplète.

L'oiseau respire par ses poumons et par tout son corps. L'air, après avoir traversé les poumons, qui sont percés comme un crible, se rend dans les cellules de l'abdomen, dans les cavités des os, etc. Ce n'est donc pas seulement le sang des poumons, c'est le sang de tout le corps qui respire.

Le mammifère n'a qu'une respiration simple, car il n'y a que le sang de ses poumons qui respire, ses poumons sont clos ; mais cette respiration simple est complète, car tout le sang du corps passe par les poumons avant de retourner aux parties.

Enfin, les reptiles n'ont qu'une respiration incomplète ; leur circulation pulmonaire n'est qu'une

ANATOMIË COMPARÉE. ^55

rraction de la circulation générale ; il n'y a qu*une partie de leur sang qui respire, ou qui, revenu <ies parties au cœur, passe du cœur aux poumons syant de retourner aux parties.

Aussi les reptiles n*ont-ils qu*un sang froid, que cjes mouvements lents et interrompus par de longs vepos; ils sont tous soumis à la torpear hiber- «lale, etc.

D*un autre côté, les poissons ont une circula-

" tien pulmonaire complète ; mais ils n*ont qu'une

respiration aquatique, c'est-à-dire imparfaite,

puisqu'ils n'ont, pour respirer, que la petite quan-

tité d'air contenue dans l'eau.

C'esttoutlecontrairedece qui vient d'être dit des reptiles, lesquels ont une respiration aérienne ou parfaite et une circulation pulmonaire incomplète. Or, ces deux choses se compensent l'une par l'autre : une respiration aérienne ou parfaite par UDe drculçtion pulmonaire incomplète, et une circulation pulmonaire complète par une respiration aquatique ou imparfaite.

Les poissons n'ont donc qu'un sang froid, comme les reptiles ; ils n'ont que des mouvements qui demandent peu d'énergie musculaire, etc.

n y a donc, dans les animaux vertébrés, quatre degrés déterminés de respiration : la respiration

^56 G. CUYIER.

double des oiseaux ; la respiration simple, mais complète des mammifères ; et la respiration incomplète, et incomplète par deux moyens différents, des reptiles et des poissons.

Et il y à quatre espèces de mouvements qui correspondent à ces quatre degrés de respiration : le vol de Toiseau, qui répond à la respiration double ; la marche, le saut, la course des mammifères, qui répondent à la respiration complète, mais simple ; le rampement du reptile, mouvement par lequel ranimai ne fait plus que se traîner à terre ; et le nagement du poisson, mouvement pour lequel !*animal a besoin d*étre soutenu dans un liquide dont la pesanteur spécifique est presque égale à la

sienne.

Il en est de la digestion comme des mouvements. Plus la respiration est étendue, plus la digestion est rapide. La digestion la plus rapide çst celle de Toiseau , la digestion la plus lente est celle du reptile ; Toiseau nous étonne par la fréquence de ses repas, le reptile nous étonne par la longueur de ses jeûnes, etc.

Tout, dans Toiseau, est fait pour le vol. Il lui fallait une aile d*une grande surface pour frapper

Fair ; il fallait à cette aile de grands muscles pour la mouvoir; il fallait à ces muscles des os très-larges pour leur servir de point d*insertion. Et Foiseau a un sternum qui se développe en lame saillante, en crête, il a un muscle pectoral énorme, etc.

Voilà pour Textérieur. Â l'intérieur, il a une respiration double, une chaleur animale, une énergie musculaire qui répondent à cette respiration ; et, pour cette respiration double, il a des poumons percés comme un crible, des cellules aériennes qui sont comme des appendices de- ses poumons, etc.

Et tout cela ne suffisait pas encore. Des expériences récentes ont montré que Tencéphale se compose de trois parties essentiellement distinctes (-1) : le cerveau proprement dit, sjége exclusif de fintelligence ; le cervelet, siège du principe qui règle ou coordonne les mouvements de locomotion ; la moelle allongée y siège du principe qui règle les mouvements de respiration.

Or, dans l'oiseau, la partie de Tencéphale qui, relativement à l'encéphale des autres animaux vertébrés, domine, est précisément celle qui règle ou coordonne les mouvements de locomotion, c'est le cervelet.

(0 Voy^» in*'^ Recherchet expérimentales tur let propriétés et In fondions du système nerveux, etc. Paris, 1824.

^58 G. CUVlfiR.

Toutes les parties, toutes lès fonctions, toutes les modifications de parties et de fonctions, sont donc faites les unes pour les autres, et toutes pour un but donné.

On vient de le voir, en particulier, pour la respiration, pour le v^), etc. 11 est aisé de le faire voir pour la digestion.

Ce Q*est pas non plus, en effet, une chose arbitraire que le régime jd*un animal. Ce n*est pas par hasard que des dents tranchantes coïncident avec un estomac simple; des dents plates, avec un estomac multiple; des dents plates, un estomac multiple, avec un régime herbivore, etc. Une seule de ces choses suppose nécessairement toutes les autres, ou les exclut toutes. Un animal à intestins longs, à estomac multiple, à dents plates, est nécessairement herbivore. Un animal Carnivore a nécessairement des dents tranchantes, un estomac simple, des intestins courts ; il a de plus, et tout aussi nécessairement, des doigts divisés, mobiles, pour saisir sa proie ; il a, jusque dans le cerveau, un instinct particulier qui le pousse à se nourrir de chair.

Jamais un pareil instinct, jamais une dent tranchante et faite pour découper la chair, ne coexis-

teront, dans un même animal, avec un pied enveloppé de corne ; car ces choses sont incompatibles et se contredisent ; car ranimai qui les offrirait ne pourrait subsister.

Pour qu*un animal puisse subsister, il faut que toutes ses fonctions se coordonnent entre elles de manière à rendre son existence possible. 11 y a donc entre toutes les fonctions une harmonie nécessaire. , Lies lois des corrélations orgamques, bien vues, sont les conditions mêmes de l'existence des êtres.

Après la loi des corrélations organiques^ vient la ' loi de la subordination des organes.

Une subordination démontrée soumet partout certains organes à d'autres : les organes de la locomotion à ceux de la digestion^ les organes de la w'culatiofv, à ceux de la respiration, toutes les fonctions, tous les organes au sijstème nerveux.

La drculation est partout soumise à la respiration .

La circulation est ou n*est pas, selon que la respiration se fait de telle Du telle manière. Tous les animaux à respiration circonscrite (les vertébrésy les mollusques y les crustacés^ etc.) ont nécessairement une drculation; car il faut que le sang arrive * dans Torgane qui reçoit Fair, et c'est la drculation

UO 6. CDYIER.

qui Ty porte. Les insectes, au lieu d*une respiration cireonscrite, ont une respiration générale, laquelle se fait par des trachées qui portent Tair partout ; ils n'avaient plus besoin de circulation^ et ils n'en ont plus.

La même subordmatUm lie les organes de locomotion ou de préhension à la digestion.

Et telle est la force de cette suborcUnation qUe Fun de ces organes semble ne pouvoir faire un progrès qui ne se trahisse par un progrès semblable dans Tautre.

Ainsi, par exemple, les animaux ruminants n^ont, en général, ni canines, ni incisives à la mâchoire supérieure, et il n'y a que cinq os à leur tarse; le chameau a des canines et même deux ou quatre incisives à la mâchoire supérieure, et déjà U a un os de plus à son tarse, parce que le scaphoUde n'y est pas soudé avec le cuboide; ainsi encore les rumi-nants ordinaires n'ont, pour tout péroné, qu'un petit os articulé au bas du tibia, et les chevrotains^ qui ont des canines très-développées, ont un péroné distinct et complet, etc., etc.

ANATOMIE COMPARÉK. 141

PHYSIOLOGIE DES ANIMAUX Â SÂN(; BLAINC.

Je réunis, dans cet article, les travaux (i) de M. Ouvier qui se rapportent à Tanatomie et à la physiologie des animaux à sang blanc, ou. à parler plus exactement, des animaux sans vertèbres,

Haller avait déjà donné Texemple de Tapplication de Vanaiomie comparée à la physiologie. Mais cet exemple ftit peu suivi.

On le voit par Bichat. Ses Recherches sur la vie et la mort sont le plus brillant résumé de la physiologie du dix-huitième siècle; et la science s*y trouve presque réduite h Tétude de Thomme et à quelques expériences faites sur les animaux les plus voisins de Thomme.

Les travaux de M. Cuvier sur les animaux à sang blanc ouvrent une physiologie nouvelle.

Mollasqaes.

Parmi ces travaux, le plus important par ses ré-

(M Oéwwirfi pour ternir â l'histoire ei d l'anatomie det molluaqttet. 4 847. - Mémoire tur la manière donl la nutrition te fait dmnê tet inteetet. 4799. — Mémoire iur les vers d sang rouge, dans lequel l'auteur réunit ces vers en une classe distincte. 4 802. — Mémoire sur l'organisation de la méduse. 1 80''.

M2 G. CDYIER.

sultats comme par son élendue, est celui qui a pour objet les mollusques.

L'organisation de ces animaux, dont Tanatomie était si peu connue avant M. Ouvier que Linnœus les confondait, ainsi que nous Tavons vu, avec les polypes et les méduses^ est très-compliquée.

Ils ont toujours une circulation double ; cette fonction est toujours aidée par un ventricule charnu, par un cœur, quelquefois par deux, quelquefois par trois. Ils ont de véritables glandes conglomérées : un foie, des glandes salivaires, etc. ; plusieurs ont des yeux, quelques-uns, les céphalopodes^ des yeux aussi compliqués que ceux des animaux vertébrés; ces mêmes céphalopodes (le poulpe, la seiche, etc. ) ont un organe de Fouïe, un cerveau entouré d'une botte cartilagineuse particulière, etc.

Uu coup-d'œil rapide, jeté sur les travaux dé M. Cuvier, va nous donner une idée des modifications les plus remarquables qu'éprouvent les organes et les fonctions dans Vembratichement des mollusques.

Le système nerveux est le même pour tous les

moMusqueg^ car c'est la forme du sjfttème nerveux qui détermine, ainsi que je Tai déjà dit, ces grandes et premières divisions du règne animal que . M. Guyier nomme les embranchemenis.

Le moUtuque est, en tout, le contre-pied de ranima/ articulé, et particulièrement de ïinsecte.

Tout, dans Vinsecle^ semble fait pour la vie de relation, pour lésons, pour les instincts, pour les mouvements.

Tout semble fait, dans le mollusque, pour la vie organique.

Vinsecte se soutient et remplit son rôle dans l'économie générale de l'univers par ses merveilleuses industries, objet des études de Réaumur, de Bonnet, de Do Geer ; le mollusque a des instincts peu développés, il a peu d'industrie, il ne se défend et ne se soutient que par la ténacité de •sa vie.

Et toutes ces différences de structure générale, d*instincts, d'habitudes, etc., que donne l'observation, la comparaison directe des systèmes nerveux de Vïnsecie et du mollusque aurait pu les donner à priori.

Le système nerveux de Vinsecte est surtout un système nerveux des sens et des mouvements. Le

Uâ g. cuvier.

système nerveux du mollusque est surtout un système Yierveux des viscères.

Dans Vimectey un premier ganglion, placé audessus deTœsophage, représente le cerveau. D'autres ganglions, placés au-dessous du canal digestif, et régnant, d'espace en espace, le long d'un double cordon nerveux, représentent la moelle épinière. Dans le mollusque, il n'y a point de moelle épinière. A l'exception du ganglion supérieur ou du cerveau, dont la position est constante, les autres ganglions sont, dispersés en différents points du corps, et mélé^ parmi les viscères.

En un mot, si l'on se règle par les viscères, par ' la circulation, par les sécrétions, etc., le niollusqUe a l'avantage sur Vinsecte et prend rang après l'animal vertébré; et si l'on se règle, au contraire, par le système nerveux, par les sens, par les instincts, etc., Vinsecte vient après l'animal vertébré et se place avant le mollusque.

Sous un système nerveux, qui seul ne varie pas, du moins dans sa forme générale, les mollusques offrent toutes les sortes de digestion, de généralion, etc.; une respiration tantôt aquatique, tantôt aérienne ; des organes respiratoires placés, tour à tour, sur presque toutes les parties du corps, etc., etc.

' La respiration se fait tantôt par des poumons, tantôt par des 6raitc/it€s placées à l'extérieur, tantôt par des branchies renfermées dans une carité, dans un sacy etc.

Les eéphahpodes (les poulpes, les seiches, les calmars, etc. ) ont leurs branchies renfermées dans un sac.

Plusieurs gastéropodes ont des poumons (le co/imaçon, la limace, la parmacellcy etc.) ; d'autres ont des branchies (les tritonies, les doris, les phyUidies, les patelles^ etc.). Et ces branchies prennent, tour à tour, les positions les plus variées: les tritomes, lesthétysy etc., les ont rangées sur deux lignes tout le long du dos ; les doris les ont rangées en cercle autour de l'anus, etc.

Tous les acéphales respirent par des branchies. Dans Y huître, dans la moule d'étang^ etc., les branchies forment quatre feuillets distincts, etc., etc.

La circulation offre des modifications plus remarquables encore.

Les céphalopodes ont trois cœurs, un aoriique, et deux pulmonqxres ; et ces trois cœurs sont séparés Tun de l'autre : Vaoriiquc est placé sur la

ligne médiane du corps, et chacun des cœurs pulmonaires à la base de chaque branchie.

Mais aucun de ces cœurs n*a d'oreillette ou de cavité veineuse; ce sont trois cavités artérielles, ou ventricules. >• .

Les gastéropodes n*ont qu'un seul cœur, mais complet, c'est-à-dire composé d'une oreillette et d'un ventricule. Et cette circulation des gauéro-^ podes à cœur unique est, de tout point, rinyerse de ce^le des poissons. Le cœur unique des poissons reçoit le sang du corps pour le porter aux poumons [\), c'est un cœur pu/monaire ;cdui des 905téropodes^ au contraire, reçoit le sang des poumons pour le porter au corps, c'est un cœur aortique.

Le cœur de tous les mollusques, quand il n'y en a qu'un, est toujours aortique.

Celui de plusieurs acéphales a deux oreillettes; celui des piéropodes n'en a qu'une comme celui des gastéropodes; les brachiopodes ont deux cœurs ooitiques et séparés, etc., etc.

V embranchement des mollusques offre donc autant de modifications dans les organes de la circulation que l'embranchement des vertébrés; de

(4) Poumon$, ou plus exactement, 6ran«Ate« : poumon est ici terme générique et synonyme d'organe respiratoire.

plus, cette circulation est toujours double, ce qui ii*a pas lieu dans les vertébrés, où une classe entière^ celle des repiUen, n'a, pour circulation pulmonaire* qu*une fraction de la circulation générale; de plus encore, quand U n'y a qu*un cœur, il est toujours aoriique^ ce qui est Tinverse des pomons, dont le cœur unique est toujours pulmonaire; enfin, ce .qui ne se voit dans aucun animal vertébré^ quand il y a plusieurs cœurs, ils sont toujours détachés et séparés Tun de Tautre.

L'estomac des mollusques est tantôt simple, tantôt multiple, souvent muni d'armures particulières, etc.

L'estomac du poulpe^ par exemple, a un véritable jabot, comme celui des oiseaux; un véritable gésier; et ce gésier est garni de muscles presque aussi forts que celui des gallinacés^ etc.

Le colimaçon^ la limace, la parmacelle, les doj'is, les trùonies^ les phylliUies^ etc., ont un -estomac simple et membraneux.

Le bulime des étangs, Vonclùdïe^ etc., ont, comme le poulpe,\xn estomac double, composé d'un gésier et d'un jabot. L'estomac est quadruple dans l'aplysie , etc.

^48 G. 'CUVI^.

Les organes de la génération ne varient pas moins que ceux de la respiration et delà digestion.

Plusieurs mollusques se fécondent eux-mêmes ( les acéphales); d'autres, quoique hermaphrodites, ont besoin d'un accouplement réciproque ( le itmaçon et la plupart des gastéropodes); beaucoup ont les sexes séparés (les céphalopodes^ etc. ): enfln, les uns sont vivipares (I), les autres ovipares, etc., etc.

Insectes.

J'ai déjà parlé, à plusieurs reprises, du mémoire de M. Cuvier sur la nulrition des insectes. 11 me suffit ici de le rappeler.

Dans ce mémoire, M. Cuvier prouve :

-i® Que les insectes n'ont point de vaisseaux sanguins ;

2® Qu'ils ne doivent point en avoir, puisque toute leur respiration est faite précisément pour se passer de circulation ;

5^ Et que, n'ayant point de circulation, ils n'ont point, non plus,' d'organes sécrétoirès compactes, de (j landes conglomérées.

(1) L'Hélix viviparay Linn., etc.

Tous les animaux qui ont une circulation ont, ou peuyent avoir des glandes conglomérées, de véritables glandes.

Les mammifh'es^ les oiseaux, etc., tous les animaux vertébrés , tous les animaux mollusques, ont des glandes conglomérées, un foie compacte, etc.

Mais si Ton passe des mollusques aux insectes, tout à coup la structure change. Les organes sécrétoires ne sont plus que de simples tubes, déliés, détachés, flottant dans Tintérieur du corps. Le fokj par exemple, ne se compose plus que des vaisseaux biliaires, dégagés de tout parenchyme ; ces vaisseaux ne sont plus fixés que par des trachées, etc. *»

Quelle est la raison de ce changement? Cette raison est évidente.

Quand le cœur, quand la circulation existent, le sang est porté jusque dans les points les plus profonds des glandes.

Mais, quand il n'y a plus de circulation, comme dans les insectes, le sang ne pourrait plus être porté jusqu'aux vaisseaux propres ou sécrétoi-

res (I), s^Us étaient enveloppés d*un tissu épais.

En un mot, et de même que, pour la respiration, l'air va chercher le sang quand le sang ne va pas chercher Voir, il fallait aussi que, lorsque le sang ne peut plus être poussé jusqu'aux vaisseaux secrétoires, les vaisseaux sécrétoires se portassent en quelque sorte vers le sang et se plongeassent dans ce fluide.

Et tel est, en effets le mécanisme général de toute Torganisation des insectes : le fluide nourricier n'étant plus porté par la circulation dans les parties, toutes les parties se plongent dans le fluide nourricier et s'en imbibent.

La nutrition des insectes ne se fait donc que par imbibUton.

Vers à ^ang rouge.

Je ne puis que rappeler aussi, après tout ce que j'en ai déjà dit, les recherches de M. Cuvier sur la circulation des vers à sang rouge.

En se livrant à ses études sur l'anatomie des animaux à sang blanc^ il trouva bientôt une espèce qui le força de changer cette dénomination générale ; c'était la sangsue.

(I) Où il faut pourtant qu'il arrive, car c'est le sang qui fournit les matériaux de toute sécrétion.

L.a sangsue a du sang rouge, non celui qu'elle b sucé, et qui serait eontenu dans le canal intestinal où il s'altère presque aussitôt, mais un véritable fluide nourricier, contenu dans des vaisseaux propres, et y circulant au moyen d'un mouvement de systole et de diastole.

Les recherches commencées sur la sangsue furent continuées sur les lombrics^ les naîdes, les néréides, les aphrodites, les amphitrites, les serpuies, etc. C'est surtout dans Y Arénicole {loniinic nuirmdeLinnœus) quoM. Cuvier étudia le système vascolaire propre à ces animaux.

Varémcolè respire par des branchies extérieures. Ces branchies se développent et deviennent rouges, puis s'affaissent et pâlissent. C'est l'effet ordinaire du mécanisme respiratoire.

Mais ici, ce n'est point l'air, ce n'est point le sang

<iui vont l'un vers l'autre par un double mouve-

• ment et par des conduits différents, comme dans

tous les animaux vertébrés (^), comme dans la plu*

part des mollusques, etc.

(1) Dans les pûtuom, l'eau ( et. par suite l'air contenu dans l'eau] ei»tsaDS cesse attirée sur les branehiet par le jeu des ma- ^^res, àe l'appareil hyoïdien et des opereulet. C'est le jeu ^^ tae iet branehiet qui remplace tout ce grand appareil.des poissons, dans les mollusques céphalopodes, etc.

' Ce n'est pa^ non plus Tair qui va chercher le fluide nourricier en se distribuant dans tout le corps au moyen de trachées^ comme dans les insectes.

Ici, comme dans tous les animaux qui ont les branchies libres et flottantes à l'extérieur, le fluide nourricier, le sang, est seul en mouvement ; il va chercher Fair ou Feau qui entoure l'animal, et revient aux parties après avoir respiré.

Et dans tous les animaux dont il s'agit ici, dans tous les vers à sang rou^e, aucune goutte de sang ne revient au .corps sans avoir été mise en contact avec Fair ou Feau qui entoure l'animal, sans avoir respiré. La circulation est double ou complète.

Zoophytes.

J'ai déjà indiqué (1) l'un des faits les plus curieux des études physiologiques dé M. Guvier sur les zoophytes.

Le rhizostome a la forme d'un champignon. La partie qui correspond au pied du champignon se termine par huit feuilles triangulaires et dente-

(4) Voyez ce que j'ai dit de la méduie^hixoitome dans VÊloge historique t p. 12.

Jées. A chacune de leurs dentelures est un petit trovi; et il y a près de huit cents de ces petits trous. L*animal n*a point d'autre bouche.

O^est par tous ces trous qu*il suce le liquide ' q^i le nourrit. De chacun natt, en effet, un petit taiisseau qui, réuni aux autres , en forme un grand pour chaque feuille.

Les huit vaisseaux se réunissent deux à deux, et les quatre vont directement à Testomac que Ton pourrait aussi nommer le cœur, puisqu'il distribue le suc nourricier, qu'il a teçu de ces quatre vaisseaux, dans toutes les parties du corps par seize autres vaisseaux, lesquels se rendent directement à toute la circonférence du chapeau. Ces seize vaisseaux communiquent ensemble par un vaisseau circulaire et concentrique au bord du chapeau ; et tout l'intervalle entre ce vaisseau et le bord du chapeau est rempli d'un réseau vasculaire trèscompliqué.

Application de l'anatomie comparée à la physiologie générale.

Riche de tant de faits que lui fournit l'anatomie comparée, la physiologie a pris, de nos jours, un

454 G. CDVI£E.

nouvel essor : elle ne se borne plus à Tétude de quelques espèces ; elle essaye d*embrasser la théorie du règne animal entier ; elle s'attache surtout à chercher, dans les espèces dont la structure est la plus simple, la solution de ses principaux problèmes, réduits en effet dans ces espèces à leurs conditions les plus essentielles.

11 suffit de quelques exemples pour rendre ce que je dis ici plus sensible.

L'oreille est un organe très-K;ompliqué dans rhomme et les mammifères.

Déjà dans les oiseaux, cette grande complication diminue ; elle diminue plus encore dans les reptiles ; plus encore dans les poissons ; et plus encore dans les animaux sans vertèbres qui ont une oreille.

Dans l'homme et les mammifères, Voreilie externe se prolonge en une sorte de pavillon, de conque; Voreilie moyenne a quatre osseleis distincts, un tympan, une trompe d'Eustache, etc.; V oreille interne a un limaçon, un labyrinthe, etc.

Les oiseaux n'ont plus ùe pavillon, de conque (^ ) ;

(t) Les oiseaux de nuit ont seuls une conque extérieure, ci

les quatre osselets des mammifères y sont réduits à

tt*^> etc. ; les reptiles n*ont plus de méat auditif ex~

t^^'ne, à peine s*il en est quelques-uns où s*aper-

^oiyeunyestige de limaçanj etc.; les poissons n*ont

plus ni oreiUe externe, ni oreille moyeime; ils n*ont

^\ tympan, ni osselets, ni trompe d'Eustache; ils

i)*ODt plus de limaçon; toute leur oreille se réduit

^H labyrinthe; les mollusques céphalopodes, enfin,

n*0Dt plus même de labtjrinthe, c*est-a-dire de ca-

naux semi-circulaires; toute leur oreille n'est plus

qu'un sac membraneux.

Mais ce sac renferme une pulpe gélatineuse, et dans cette pulpe, se rendent les rameaux du nerf acoustique : pulpe et rameaux qui existent partout. Cest donc cette pulpe, ou plutôt ce sont les nerfs qui se rendent dans cette pulpe ^ qui sont les par'ties essentielles de Voreille : toutes les autres parties ne sont que des parties accessçires.

La digestion proprement dite, c'est-à-dire l'action particulière de l'estomac et des intestins sur les aliments, se complique, dans l'homme et les animaux supérieurs, de plusieurs fonctions auxiliaires

qui cependant ne fait point saillie comme celle des mammifères.

^56 * G. GUVIER.

et secondaires, de la mastication, de Taction dess. glandes salivaires, de celle du pancréas^ de celle du. foie, etc. Elle se réduit, dans le polype, dans lé rhi^ zosiome, etc., à Taction de la cavité alimentaire ou. de V estomac.

Le mécanisme de la respiration, dans les animaux supérieurs, est très-compliqué ; il s*y compose du jeu des narines, de celui du' larynx, de celui du thorax, etc. Dans les animaux inférieurs, qui respirent par des branchies libres et placées à Texterieur, il suffit que ranimai soit placé dans Teau pour que la respiration se fasse. Les squilles, par exemple, crustacés qui portent leurs branchies à leurs pattes; n'ont besoin que de remuer ces pattes pour renouveler Feau, et par conséquent l'air contenu dans Teau. La respiration est plus simple encore quand l'animal n'a plus d'organe respiratoire distinct, quand il respire par sa peau, comme les lombrics, comme les naïdes, etc., parmi les annélïdes, comme les polypes, etc., parmi les zoophytes.

A mesure qu'on passe donc des classes supérieures aux classes inférieures, les fonctions les

plus compliquées se simplifient, et leurs conditiom fondumentales se montrent : la condition fondamentale de V audition se montre dans l'action duner/'qui se rend à la pulpe du labyrinthe; celle de la digestion dans Faction de la cavité alimentaire, ou de V estomac (\ ) ; celle de la respiration, dans Faction de Tair sur le sang, cartout mécanisme respiratoire, quelque compliqué, quelque varié ■ qu'il soit, n'a jamais qu'un objet, et un. seul objet : de conduire l'un à l'autre, de mettre en rapport l'un avec l'autre, le sang et l'air.

Symétrie des or^rancs vitaux.

Bichat, se réglant toujours d'après ce qu'il voit dans l'homme et les animaux voisins de l'homme, fait une loi générale de la non-symétrie des organes vitaux.

« La plus essentielle des différences, dit-il, qui « distinguent les organes de la vie animale de ceux

(\) Ou, plus exactement, du fluide sécrété par l'estomac, du fluide goitrique.

^58 G. GUTIER.

« de la vie organique, c*est la symétrie des uns et « rirrégularité des autres (^). »

Bichat se trompe. La loi générale est la «j/métrie. A considérer l'ensemble des animaux (et depuis les travaux de M. Cuvier sur les animaux à sang blanc, c'est Tensemble des animaux qu'il faut considérer en physiologie), les organes de la vie organique ne sont pas moins soumis à la symétrie que ceux de la vie animale.

Le poumon, qui est presque symétrique dansl'homme, l'est tout à fait dans plusieurs mammifères : le cheval, le /amrt,le rhinocéros^ le lamantin; il l'est dans tous les oiseaux, dans la plupart des reptiles : par exemple, dans tous les chéloniens, dans la plupart des sauriens, dans tous les batraciens ; les branchies sont symétriques dans tous les poissons, dans les mollusques, dans les crustacés, dans les annélides^ etc. ; les trachées sont symétriques dans les insecies.

Au milieu de cette symétrie générale paraissent, il est vrai, quelques irrégularités remarquables. Par exemple, les mollusques qui respirent l'air en

(1) Voyez ses Recherches sur la vie et la mort, art. second.

nature, n'ont qu'une cavité pulmonaire. Dans la' classedes repiUes, quelques sauriens, et presque tous les ophidiens ou serpents^ ont un poumon très-petit par rapport à Tautre ; et même, dans quelques ophidiens^ le petit poumon disparaît tout à fait ; il n'y a plus qu'un seul poumon dans ces animaux. Ces rapports de variation entre les deux poumons des ophidiens offrent un des faits de détail les plus curieux de Vunalomie comparée.

Ainsi, par exemple, parmi les vrais serpents, les i^oas ont le petit poumon de moitié plus court que l'autre ; il est quatre fois plus court que l'autre clans les typhlops; il manque tout à fait dans les amphisbènes, dans les rouleaux, etc. ; et parmi les ophidiens qui, comme les orvets, les scheliopusik, les ophisaures^ se rapprochent des sauriens par les vestiges de membres qu'ils conservent encore cachés sous la peau, on voit le petit poumon être de moitié plus court que l'autre dans les orvets; d'un tiers, dans les ophisaures; d'un quart, dans les scheltopusik, dans les acontias, etc.

D'un autre côté, le bipède lépidopode et le bimane cannelé sont deux sauriens, mais deux sauriens qui se rapprochent des ophidiens, et surtout des orvets , par le manque d'une paire de membres, antérieure ou postérieure ; et, ce qui complète le rapproche-

ment, c*est que, comme dans lès ophidiens et dans les orvets, ces deux sauriens ont aussi l'un des poumons plus petit que Tautre. Ainsi, dans le bipède lépidopode^ le petit poumon est de moitié plus court que l'autre ; et, dans le bimane cannelé, le petit poumon n'est plus qu'en vestige.

Pour qu'il y ait symétrie^ il ne faut pas absolument qu'un organe soit double ; il suffit, s'il est simple, qu'il soit placé sur la ligne médiane du corps, et qu'il se compose de deux moitiés semblables (I).

Aussi, toutes les fois que les divers cœurs sont . réunis eniine seule masse, cette masse est-elle toujours placée sur la ligne médiane. Dans Vhomme, dans les mammifères, dans les oiseaux, où les deux cœurs ne sont séparés que par une cloison commune, le cœur est placé sur la ligne médiane.

(4) C'est ce que Winslow a très-bien vu pour les os. « Il y a « des os, dit-il, qui seuls sont symétriques, c'est-à-dire qui ont « une certaine réciprocité de côté et d'autre.... Ces os sont ima pairs et placés dans le milieu qui distingue la partie droite du « corps d^avec la partie gauche. Tous les autres os, pris sépaa rément, n'ont point de symétrie; mais chacun d'eux, pris avec « celui qui lui répond de l'autre côté, faili une figure régulière : a CCS os sont pairs et placés à droite et à gauche. » Exposition anatomique de la structure du corps humain.

Dans les mollusques céphalopodes, il y a deux cceurs pulmonairesy et ils sont latéraux; il n'y a cfu'un cœur aortique, et il est médian.

Dans les insectes où il n'y a plus, pour dernier vestige de cœur, que le vaisseau dorsal, ce vestige <3e cœur, ce vaisseau dorsal, est toujours placé sur la ligne médiane.

Le foie est symétrique dans les oiseaux, et s'y <X)mpose de deux moitiés latérales.

Il est symétrique dans le a^ocodile; il l'est, à peu de chose près, dans les mollusques céphalopodes, etc.

La rate elle-même n'échappe pas entièrement à la symétrie, car elle est placée sur la ligne médiane dans les oiseaux,

Bichat ne pouvait se dissimuler que, dans Xhomme lui-même, les appareils sécréteurs de l'urine, du lait, des larmes ; que l'appareil générateur, que l'appareil salivaire, sont exactement symétriques.

A considérer et l'ensemble des organes, et surtout l'ensemble des espèces pour chaque organe, la symétrie forme donc, même pour les organes de la vie organique, la loi générale.

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