‹ Analyse raisonnée des travaux de Georges Cuvier: précédée de son éloge historiqueChapitre 8 sur 19 · FIXITÉ DES ESPÈCES · texte numérisé non relu

FIXITÉ DES ESPÈCES

De même qu'on a voulu ramener, d'un côté, toutes les structures à une, tous les organismes à un seul organisme, on a voulu ramener, de l'au-r tre, toutes les espèces à une, on a voulu dériver toutes les espèces d'une seule espèce.

Maillet est l'un des premiers qui aient tenté cette singulière entreprise (2).

11 part de ce fait, plus ou moins confusément

(i) Voyez ci-dessus V Analyse du Règne animal, p. 104.

(2) Voyez» son Telliamed {Telltamed estVainsLQraimme âe son nom De Maillet ) ou Entretiens d'un philosophe indien avec un miuionnaire français sur la diminution de la mer.

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démêlé par lui, que la mer a commencé par recouvrir la terre.

Or, dit Maillet, si la mer a commencé par recouvrir la terre, tous les animaux ont donc commencé par être des animaux marins.

La mer a des animaux qui nagent à la superficie de ses eaux; elle en a d'autres qui rampent dam «on /bwd(l). Des premiers sont venus les oiseaux; des seconds sont venus les reptiles et les mammifères.

Rien n'arrête Maillet. Si, par exemple, un poisson volant s'élance dans Tair et va tomber sur la terre, sur des roseaux, sur des herbages, ses nageoires antérieures se dessèchent, se fendent, se déjettent par 4a sécheresse (2), prennent un tuyau, des barbes, se transforment en ailes, etc. ; les nageoires postérieures ou ventrales se transforment en pieds ; le cou, le bec s'allongent, etc. ; le poisson volant devient un oiseati.

Des idées aussi bizarres ne sauraient être l'objet d'un examen sérieux, pas plus que celles de Ro-

({] Expressions de Maillet.

(2) Expressions de Maillet.

binet, lequel ne voit, dans les différeûts êtres, que des essais (^), que des études de la nature qui apprend à faire l'homme (2).

Tous les êtres ne sont donc que des ébauches successives, que différeuts âges les uns des autres, et tous d'un seuK qui est le plus parfait de tous, qui est le prototype, qui est Vhomme,

Je dis /es différents âges, et si ce n'est Texpres-r sion même de Robinet, c'est sa pensée.

(( Un ver, dit-il, un coquillage, un serpent sont « comme autant de chrysalides du prototype, qui « passe de l'état de plante à celui de scarabée, de « l'état de scarabée à celui de crustacé, et de l'état (c de crustacé à celui de poisson (5). »

1 1 ) C'est le titre même de son livre : Considérations philo • sophiques sur la gradation naittrelle des formes de l*être, ou les Essais de la nature qui apprend à faire Vhomme. Paris, 4 768.

(2) Il cite et prend a la lettre ce joli mot de Pline sur le liseron, que le liseron est l'apprentissage de la nature qui apprend à faire un lis : Convolvulus tiroeinium naturœ lilium formare discentis,

(5) Considérations philosophiques, etc., p. 8^. Vous trouverez aussi, dans Robinet, l'idée que le squelette intérieur An vertébré n'est que la conversion, la transformation de la substance calcaire qui recouvre la peau du crustacé. <c Le casque et les «c cornes du cr us toc^ sont employés, dit-il, à composer les os a de la tète, le crâne^ les mâchoires, etc. ; la cuirasse et les ff tablettes de la|queue se roulent;, suivant leur longueur, se <li-

On connaît les idées de M. de Lamarck. Et ces idées étonnent dans un homme d*un génie si élevé et d*un si grand savoir.

i» Selon M. de Lamarck (I), les circonstances font tout.

Des circonstances naissent les besoins, des besoins les désirs, des désirs les facultés, des facultés les organes.

L'habitude d^exercer un organe le développe; ce même organe, faute d'habitude, se rapetisse de plus en plus et finit par disparaître.

La taupe, qui, vivant sous terre, n'avait pas besoin de ses yeux, finit par les perdre, ou à peu près. Les quadrupèdes, qui, comme les édentcs, avalent leur nourriture sans la mâcher, perdent leurs dents. C'est pourquoi les oiseau^jc n'en ont pas, car ils ne mâchent pas non plus. Les quadrupèdes, que les circonstances ont conduits à brouter l'herbe; n'ont pas de doigts divisés; ceux qu'elles

•c visent et se façonnent en un très-grand nombre de vertèbres « attachées bout à bout. Les fourreaux des pattes rentrés dans (c )e corps vont s'unir aux v<'rtèbres dorsales, et deviennent des « côtes. Les croules se convertissent ainsi en os, etc. » p. 79.

(4 ) H^eherehet tur l'organistUion des corps citants, st particulièrement sur son origine^ sur la cause de ses développements et des progrès de sa composition , etc. Voyez aussi sa Philosophie zoologique.

ont conduits à se nourrir de chair, de proie vivante, ont les doigts divisés : « l*habitude d'enfoncer leurs « doigts dans Tépaisseur des corps qu'ils vou- « laient saisir, favorisant la séparation de ces doigts, « a graduellement formée dit M. de Lamarck, les « griffes dont nous les voyons armés (■{). »

De nos jours, on a renouvelé quelques-unes de ces idées, particulièrement celles de Robinet.

On a donc prétendu que toutes les classes ne sont que le développement d*une seule classe; que les classes inférieures ne sont qneles premiers âges des classes supérieures ; que le ver est Vembryon du vertébré ; le vertébré à sang froid, Vembryon du vertébré à sang chaud, etc.

Réduisons ces propositions à des termes clairs et précis.

Vous remarquez, dans Teniibryon d'un animal vertébré, un moment où son corps allongé et sans membres, du moins visibles, ressemble par là

(4) Becherches sur l'organitation des corps vivants, etc., p. 59.

même au corps du ver qui n'a pas de membres, et vous en concluez que cet embryon est alors à Véiat de ver.

Mais ce n'est là qu'une apparence extérieure et grossière. Pénétrez à Tintérieur/et vous verrez que tout diffère. Le ver ( un ver articulé^ un annéiidc^ par exemple) a sa moelle épinière placée sous son canal digestif, son canal digestif placé sous sa grande artère.

Or, y a-t-il un moment, dans Tembryon de Fa-^ nimal vertébré, où la moôlle épinière soit sous le canal digestif, le canal digestif sous le cœur? Non, sans doute. Tout est placé dans Tintérieur de Tembryon de Tanimal vertébré^ comme il le sera plus tard dans l'animal vertébré adulte. L'embryon de l'animal vertébré a donc toujours la structure de l'animal vertébré, il n'a jamais la structure du ver, il n'est jamais à Véiai de ver.

Mais laissons les systèmes, et venons aux faits. Considérons, un moment, la fixité des espèces sous un autre point de vue, sous un point de vue plus immédiat, plus direct, et sous le rapport des preuves mêmes sur lesquelles s'appuie M. Cuvier pour la démontrer.

HIST. IfAT. PUILOSOPIHOUK. 255

M. Cuvier commence par poser les limites de ce qu'on appelle variété ou race, dans une espèce proprement dite.

Or, il voit, d'une part, les causes qui déterminent les variétés d'une espèce être toutes accidentelles, la chaleur, la lumière, le climat, la nourriture, la domesticité; il voit, de l'autre, ces causes accidentell.es n'agir que sur les caractères les plus superficiels, la couleur, l'abondance du poil, la

taille de l'animal, etc.

« Le loup et le renard habitent, dit-il, depuis « la zone torride jusqu'à la zone glaciale, et, dans « cet immense intervalle, ils n'éprouvent d'autre « variété qu'un peu plus ou un peu moins de « beauté dans leur fourrure. Une crinière plus « fournie fait la seule différence entre l'hyène de « Perse et celle de Maroc. Que l'on prenne, ajou- « te-t-il, les deux éléphants les plus disscn^blables, « et que Ton voie s'il y a la moindre différence dans « le nombre ou les articulations des os, dans la « structure des dents, etc. »

Les variations sont, il est vrai, beaucoup plus grandes dans les animaux domestiques, mais elles sont toujours superficielles. Celles du mouton

portent principalement sur la laine» etc.; celles du bœuf sur la taille, sur des cornes plus ou moins longues ou qui manquent, sur une loupe dégraisse plus ou moins forte qui se forme sur les épaules, etc.; celles du cheval sont moindres encore. L'extrême des différences dans les herbivores domestiques se voit dans le cochon ; et cet extrême se borne à des défenses peu développées, ou à des ongles qui se soudent dans quelques races.

L*animal. domestique sur lequel la main de Fhomme a le plus appuyé, est le chien. Les chiens varient par la couleur, par Tépaisseurdupoil, etc., par la taille, par la forme du nez, des oreilles, de la queue, par le développement du cerveau, et, ce qui en est une suite, par la forme de la tête. H y a des chiens qui ont un doigt de plus au pied de derrière, comme il y a des familles sexdigitaires dans Fespèce humaine ; et, dans un travail curieux sur les variétés des chiens^ M. Frédéric Guvier a constaté ce fait singulier, savoir, qu'il se trouve des individus à une dent de plus (1), soit d'un cAté, soit de l'autre.

(4) La dent surnuméraire est une fausse molaire.

Là est le maximum des variations connues dans le règne animal; et quant à l'opinion de quelques naturalistes qui se rejettent sur Teffet du temps pour changer le type des espèces, non-seulement cette opinion est sans preuves, mais elle a même contre elle des preuves formelles et décisives.

« L*Égypte nous a conservé, dans ses catacombes, « dit M. Cuvicr, des chats, des chiens^ des singes, u des tètes de bœuf, des ibis, des oiseaux de « proie, des crocodiles, etc., et certainement on « n'aperçoit pas plus de différence entre ces êtres « et ceux que nous voyons, qu'entre les mdmies <• humaines et les squelettes d'hommes d'aujour- « d'hui. »

Mais voici quelque chose de plus décisif encore. II y a deux espèces qui sont les plus voisines qu'il soit possible, si voisines que, comme je l'ai déjà dit, on n'a pu jusqu'ici trouver aucune différence caractéristique entre leurs squelettes. Ces espèces sont Vâne et le cheval. L'âne ne diffère du cheval que par les proportions d'un petit nombre de ses parties, de ses sabots, de ses oreilles, de sa croupe, de sa queue, etc. De plus, les deux espèces s'unissent et produisent ensemble depuis des siècles.

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Assurément, si jamais on a pu imaginer une réunion complète de toutes les conditions les plus favorables à la transformation d'une espèce en une autre, cette réunion se trouve ici. Ht cependant, y a-t-il eu transformation? L'espèce de lVm<' s'est-elle transformée en celle du cheval, ou celle du cheval en celle de Vâne? Ne sont-elles pas aussi distinctes aujourd'hui qu'elles l'aient jamais été ? Au milieu de toutes ces races, presque innom-r brables, qu'on a tirées de chacune d'elles, y en a-t-il une seule qui soit passée de l'espèce du cheval à celle de Vâne, ou, réciproquement, de l'espèce de Vàne à celle du cheval (I)'?

L'espèce est donc û\e. Les variétés de chaque es-

(4 ) On peut en dire autant de l'espccc du bouc et de celle du bélier. Le bouc s'accouple avec la brebis, le bélier se fpint aveu la chèvre ; mais, ainsi que le dit très^bien Buffon, « quoique ces ce accouplements soient proliiiques, il ne s'est point formé d'cs- « pcce intermédiaire entre la clicvrc et la brebis. Ces deux es- « pcceA demeurent constamment séparées et toujours à la même « distance l'une de l'autre; elles n'ont point fait de nouvelles a souches, de nouvelles races d'animaux mitoyens, elles n'uiii (( produit que des différences individuelles, qui n'influent passur (c l'unité de chacune des espèces primitives, et qui confirment an •c contraire la réalité de leur dilïérenpe caractéristique. » T. 9» p. 79. OEuvres de Bnfnn : édition in-12 de Tlmprimcrie royale.

IIIST. NAT. PHILOSOPHIQUE. irilT

pèccj déterminées par les circonstances extérieures ( la chaleur, la lumière, le climat, la nourriture, la domesticité), ont leurs limites. Les variations qui résultent du croisement des espèces voisines ont aussi les leurs : car, d'une part, si les ntétis^ c'est-àdire les individus provenant de ces unions croisées^ s'unissent entre eux, ils deviennent bientôt inféconds, et, de l'autre, s'ils s'unissent à l'une des deux espèces primitives, ils retournent à cette espèce.

Le mulet, produit de l'union de Y âne avec la jixment^ ou da cheval avec Yânesse^ est généralement infécond dès la première génération, du moins dans nos climats. Les métis du loup et du chiens de la chçvrc et du bélier^ cessent d'être féconds, dès les deux ou trois premières générations. De plus, si l'on unit ces métis à l'une ou l'autre des deux espèces primitives, on les ramène promptement, comme je viens de le dire, à celle des deux espèces à laquelle on les unit.

De quelque côté que l'on envisage la question qui nous occupe, Vhnimitabilité des espèces est donc le grand fait, le fait qui ressort de tout, et que tout démonlre.

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Mais, la constance des espèces actuelles une fbis établie, une autre question se présente. Les espèces des Ages précédents avaient^Iles aussi leur constance? ou bien ont-elles varié, et nos espèces actuelles peuventrelles être regardées comme n*étantqu*une modification de ces espèces perdues^ Les faits rassemblés dans le grand ouvrage de M. Cuvier sur les o«5emenr«/b55i/e5 répondent à cette question.

Les animaux des divers âges du globe ne sontils que des modifications les uns des autres? Par exemple, les animaux de Vàge actuel ne sont-ils que des modifications des animaux de Tâge qui avait précédé, de Tâge des mammouths et des nms' todontes; les animaux de Tâge précédent, les mammouths, les mastodontes^ etc., ne sont-ils que des modifications des animaux d*un ftge plus ancien encore, de rage des palœothériums et des lophiodons?

« Mais, conune le dit très-bien M. Cuvier, si cette « transformation a eu lieu, pourquoi, la terre ne « nous en a-t-elle pas conservé les traces? Pour- « quoi ne découvre-t-on pas, entre le palœothènum, « le mégalonix, le mastodontey etc., et les espèces « d'aujourd'hui, quelques formes intermédiaires? »

11 y a plus. Pour concevoir la transformation d'une espèce en une autre, on est forcé d'admettre

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des modifications lentes et graduées, et par conséquent des événements, des causes qui aient agi graduellement aussi. Or, de telles causes n'ont point existé. Les catastrophes qui sont venues couper les espèces ont été subites, instantanées. La preuve en est dans ces grands quadrupèdes du Nord, saisis par la glace, et conservés jusqu'à nos jours avec leur peau, leur poil, leur chair.

Lors donc qu'on irait jusqu'à accorder que les espèces anciennes auraient pu, en se modifiant, se transformer en celles qui existent aujourd'hui, cela ne servirait à rien, « car, comme le dit encore « M. Guvier, elles n'auraient pas eu le temps de « se livrer à leurs variations. »

Nos espèces actuelles ne sont donc point de simples modifications des espèces perdues; ces espèces perdues n'ont point changé : et nos espèces actuelles, prises en elles-mêmes, sont constantes et immuables.

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