CHAPITRE UNIQUE
L'équilibre.
Les équilibrés ne nous arrêteront pas bien longtemps. Nous en avons presque suffisamment déterminé la nature en étudiant ceux qui ne le sont pas. Entre les uns et les autres on ne peut tracer une limite précise. Il y a toujours dans un esprit à peu près sain un certain équilibre de l'analyse et de la synthèse, et chez les plus équilibrés eux-mêmes cet équilibre n'est jamais parfait. Je voudrais montrer d'abord certaines de leurs imperfections et de leurs particularités, et voir comment peut encore se manifester chez eux, et sous quelles formes, une certaine prédominance de l'assimilation ou de la désassirailation mentales.
La combinaison à peu près harmonieuse de l'analyse et de la synthèse, quand elle s'opère chez un esprit supérieur, donne un des plus beaux types intellectuels, des plus élevés à la fois dans la compréhension et dans la création. Je pourrai citer, comme représentant à peu près ce type : en science Claude Bernard et Passeur, en histoire : Fustel de Coulanges, en philosophie : Herbert Spencer et Taine. Avec bien des différences, et, d'ailleurs, des imperfections quelquefois graves, ils offrent cette particularité remarquable d'avoir en même temps Je souci du petit détail, de rinterprétation rigoureuse et exacte du fait, de l'observation précise, de l'analyse minutieuse, et aussi la préoccupation des vues d'ensemble, des idées générales, de la théorie et de la coordination large et puissante qui suivra les faits, en précisera le sens, et en révélera l'orientation. En art, je crois qu'on pourrait ranger parmi les équilibrés très riches Léonard de Vinci, et, parmi les contemporains, probablement Gustave Moreau. En littérature Balzac a réuni d'une rare manière le goût du détail minutieux et la description surabondante, de l'analyse précise des choses et des gens à l'amour des ensembles énormes et grandioses. Ses facultés d'analyse et de synthèse étaient d'ailleurs, je crois, très spécialisées, mais il en est souvent ainsi.
Le sens de V équilibre.
Quelques-uns des auteurs que je donne ici comme équilibrés peuvent paraître plutôt des outranciers. Ils le sont en un sens. Je n'envisage l'équilibre, pour le
moment, qu'au point de vue des rapports de l'analyse et de la synthèse, non pas à un point de vue plus général. Or, il est évidemment possible de ne montrer aucune prédominance très sensible de l'analyse sur la synthèse et de la synthèse sur l'analyse tout en étant un outrancier à d'autres égards, un esprit faux, en laissant prédominer tel ou tel genre de synthèse et d'analyse sur les autres genres de synthèse et d'analyse, de façon à compromettre l'équilibre général de l'esprit sans être cependant d'une manière très exagérée plutôt analyste ou plutôt synthétique. Il est donc certaines formes de l'outrance qui peuvent très bien coexister avec l'équilibre spécial dont il s'agit pour le moment.
Et même l'existence de l'analyse, telle que nous l'avons définie et comprise, implique déjà un manque d'équilibre dans l'esprit et par conséquent l'équilibre de l'analyse et de la synthèse, au moins sous beaucoup de formes, est un manque d'équilibre général. En effet, la vie indépendante des éléments psychiques, telle que la prévoit l'analyse est déjà un désordre, un défaut dans la coordination.
Un état d'équilibre supérieur — je ne dis pas parfait, pour des raisons que je ne puis développer ici — serait réalisé par une vie mentale où un élément psychique ne resterait pour ainsi dire jamais isolé, flottant, à l'état de décomposition. Aucun ne sortirait d'une synthèse que pour entrer dans une autre, non dans une synthèse analytique, mais dans une synthèse décisive : croyance, désir, activité motrice. Le système analyseur n'aurait pas pour fonction principale de réduire, d'analyser. Ce sont les tendances générales, celles qui ont un autre rôle, qui sont un rouage essentiel de la machine à penser ou à agir qui interviendraient directement pour prendre, dans les autres synthèses mentales
174 LES EXCES DE LA SYiNTHÈSE ET DE L'ANALYSE
les éléments dont elles auraient besoin, non pour les engager en de petits systèmes dont ils seraient naturellement le centre, mais pour ge les subordonner, pour les faire entrer comme éléments en de plus larges synthèses.
Cela arrive souvent déjà, et nous en avons eu des exemples. Je n'ai pas à rechercher si on pourrait généraliser complètement ce procédé, si une telle rigueur serait compatible avec la vie. Ce qui paraît sûr, c'est qu'elle n'est pas compatible avec la vie mentale telle qu'elle se réalise généralement. De là, la nécessité de reconnaître déjà un manque essentiel d'équilibre chez l'équilibré qui analyse d'abord pour synthétiser ensuite, mais n'emploie pas immédiatement les éléments dégagés, qui extrait ses pierres et les taille avant de les mettre à leur place dans ses édifices.
Les défauts de l'é/^uilibré. — Discordances. Exemple : Taine et ses « Origines ».
11 arrive aux équilibrés, et cela arrive assez souvent à quelques-uns, de synthétiser trop vite, ou bien de faire des analyses qui ne mènent à rien. De plus, leurs analyses et leurs synthèses ne peuvent pas toujours se coordonner. On les voit parfois préparer avec soin les matériaux dont ils auront besoin, puis, une fois qu'ils les ont, ne plus savoir s'en servir et composer leur système comme s'ils n'avalent pas su d'abord en rassembler les éléments. Tel un homme se mettrait en frais pour avoir des pierres de belle apparence, les dégrossirait et les polirait, et bâtirait ensuite sa maison
LES ÉQUILIBRÉS llS
avec des moellons informes qu'il trouverait par hasard à portée de sa main. C'est là un procédé que j'ai remarqué plusieurs fois. L'analyste et le constructeur de systèmes sont, en ce cas, comme deux travailleurs, spécialisés et qui ne s'entendent pas, juxtaposés dans une même société psychique, dans un seul esprit.
A un certain degré cette discordance de l'analyse et de la synthèse se retrouve toujours. Il n'est pas sans exemple qu'un auteur amasse des notes et des documents pour construire un ouvrage, qu'il travaille à cette collection pendant plusieurs années, note des faits précis, observe et analyse, puis que, le moment venu d'employer ses matériaux et de construire l'édifice, il soit effrayé par l'amas des faits et des documents et qu'il recule. J'en voyais encore un cas, ces jours derniers, raconté par l'auteur même à qui le fait était arrivé. Ce qui est plus ordinaire, c'est de prendre bien des notes inutiles, qu'on ne pourra jamais employer. Aucun travail de synthèse ne viendra correspondre à ce travail d'analyse et lui donner une utilité. Inversement, il y a souvent dans un travail même équilibré, certaines parties où la préparation par l'observation et l'analyse est moindre que dans les autres. A côté des analyses qui n'ont servi à rien, il s'est produit des synthèses insuffisamment préparées, et des lacunes de l'observation.
Souvent l'esprit de l'équilibré semble composé d'une moitié d'analyste et d'une moitié plus apte à la synthèse sans que ces deux moitiés soient ajustées l'une à l'autre et se correspondent exactement. Ou plutôt il faut en revenir à l'indépendance relative et aux facultés spécialisées des éléments psychiques. Certains éléments sont plus propres à analyser, d'autres à opérer des synthèses, mais ceux-ci font leurs synthèses sans profiter toujours
assez bien des analyses des premiers, de sorte que l'esprit qui réunit la faculté de l'analyse et celle de la synthèse, peut présenter parfois les avantages de leur union et parfois aussi les inconvénients simultanés de la prépondérance de l'une et de l'autre. Souvent nos idées, nos habitudes mentales sont très inégalement développées par rapport à telle ou telle faculté. Il est des gens chez qui certains ensembles d'idées font de très bons systèmes analyseurs, qui, par exemple, observent et analysent fort bien dans l'exercice de leur profession, et qui remarquent et analysent fort peu en ce qui concerne leurs rapports avec telle ou telle personne. Mais il arrive aussi que c'est l'occasion qui manque à certains de nos systèmes psychiques pour analyser ou synthétiser, ils ne trouvent pas les éléments dont ils auraient besoin, et pèchent ainsi sans que ce soit, pour ainsi dire, par leur faute.
Sous une forme ou sous une autre, la discordance que je signale est fort commune, et se retrouve même chez de très hauts esprits. On a relevé ainsi une sorte de contradiction entre les analyses faites par Taine au premier volume de ses Origines de la France contemporaine, et les conclusions auxquelles il s'est rallié dans les volumes suivants. Le reproche n'est pas sans fondement. Après avoir longuement démonté l'ancien régime, après en avoir montré les rouages et signalé les vices essentiels, après avoir paru préparer cette conclusion que l'ancien régime ployait sous ses propres fautes, qu'il n'était pas viable et ne pouvait subsister sans dislocation, il tourne court. Dans les volumes suivants, il semble négliger ces données pour aboutir à des conclusions synthétiques où les éléments dégagés par l'analyse ne trouvent pas une place suffisante. L'exemple de l'Angleterre et aussi de nouvelles ana-
lyses plus longues et non moins sévères pour les troubles de la Révolution que ne Tétaient les premières pour les vices de Tancien régime, l'amènent à penser qu'on aurait pu, sans grandes secousses, établir en France un ensemble d'habitudes semblables à celles dont ont profité les Anglais et tirer parti de tous ces éléments de l'ancien régime qui nous paraissaient si usés, de cette noblesse, par exemple, qu'on a vue d'abord si froide, si indifférente, si insoucieuse de ses devoirs. Il semble bien que, sous la pression de certains sentiments qu'on pourrait peut-être retrouver et de certaines idées, les résultats des premières analyses aient été par trop oubliés et que les conclusions synthétiques qui se font jour, ça et là soient parfois du genre de celles où peuvent aboutir des esprits inhabiles à l'analyse. Les exemples de telles discordances sont naturellement très fréquents et moins compensés dans les esprits moyens. Souvent une personne comprend une situation, voit clairement la portée d'un raisonnement, son analyse est correcte et son observation juste ; puis quand elle passe à la synthèse active ou spéculative, à la croyance ou à l'acte, elle conclut ou elle agit comme si elle n'avait rien vu et rien compris. L'analyse, l'observation, la critique n'ont pas servi à la synthèse, celle-ci c'est formée sans tenir compte de leurs données. Telle personne discerne très bien des traits de méchanceté ou de frivolité chez une autre et n'en continue pas moins à la tenir pour une amie parfaitement bonne et sérieuse.
Ï*AULHAN. — Aoalystei. là
Savants et philosophes.
Les insuffisances de l'analyse sont parfois telles que Ton peut avoir des doutes sur le type de tel ou tel esprit. Claude Bernard, par exemple, a fait d'admirables analyses de certains phénomènes physiologiques. lia su en reconnaître la vraie nature avec une rare perspicacité, en isoler, dans un complexus de phénomènes, l'élé^ ment essentiel, le dégager des autres, montrer comment il les domine ou s'y rattache (voir par exemple, son travail sur le curare). Il a su aussi montrer ce que c'est que l'interprétation d'un phénomène, combien il faut de prudence et de sagacité à l'esprit pour ne pas prendre une interprétation pour une constatation, — et l'on doit encore en ce sens aller plus loin qu'il n'a fait, — pour analyser les apparences et reconnaître la réalité qu'elles voilent, avec quelles subtiles distinctions il faut énoncer ses affirmations pour les rendre justes. Et par là, il a montré une aptitude extrêmement remarquable à l'analyse.
Mais en même temps, il n'a pas toujours su analyser et préciser, en traitant des questions de philosophie, le sens des termes dont il se servait, et souvent il a lancé ainsi des affirmations très hasardeuses et sans grande portée, sur le libre arbitre, par exemple, et sur les relations de la matière et de l'esprit. On lui a reproché sa métaphysique avec quelque excès, et ses critiques n'ont pas toujours eux-mêmes suffisamment analysé et compris ses conceptions, mais enfin il est loin de s'être montré constamment irréprochable, et la méthode
analytique si bien appliquée par lui, en tant de cas, à l'examen des faits physiologiques, lui eût certainement épargné quelques erreurs assez grosses s'k eût su la généraliser, si toutes les parties de son intelligence avaient été également aptes à s'en servir.
Cette différenciation des éléments de l'esprit, ces qualités diverses, des divers systèmes vivants chez un même esprit est à peu près toujours et partout observable. Pasteur a mérité des critiques du même genre que celles qu'on peut adresser à Claude Bernard et peut être en a-t-il mérité plus que lui. Cet homme si admirable dans la conduite d'une expérience rigoureuse et dans l'interprétation de ses résultats, a lancé hardiment, sans précaution, des affirmations philosophiques très hasardées qu'on sent obtenues par un procédé beaucoup trop différent et infiniment moins sûr. Spencer lui-même, qui en sa qualité de philosophe, devrait être plus exercé à l'examen des idées générales, a fait preuve parfois de raideur d'esprit, et d'un manque remarquable de compréhension analytique. On a pu lui reprocher de n'avoir pas toujours bien compris les systèmes qu'il réfutait (et à combien de philosophes la remarque ne saurait-elle s'appliquer?) D'ailleurs ses aveux sur ce point sont assez significatifs. Il lit avec impatience, dit-il lui-même, les livres où il ne retrouve pas un fond sérieux d'opinions qu'il puisse partager, il paraît même lire quelquefois assez peu les auteurs qu'il critique. « Je m'aperçus, dit-il dans un de ses écrits, 4ue dans les paragraphes précédents, j'ai été à la fois injuste et trop indulgent pour Kant, injuste en admettant que sa théorie de l'évolution était limitée à la genèse de notre système sidéral, et trop indulgent, en admettant qu'il ne s'est pas contredit lui-môme. Ma connaissance des écrits de Kant est extrêmement
limitée. En 18i4, un traduction de sa Critique ofpure Beason, alors récemment publiée, je crois, me tomba entre les mains, et je lus les quelques premières pages énonçant sa théorie du temps et de l'espace, mais comme je les rejette péremptoirement, je fermai le livre. Il m'est arrivé, depuis, deux fois d'en faire autant car, étant un lecteur peu patient, il m'est impossible de continuer un ouvrage quand je ne suis pas d'accord avec les propositions cardinales qu'il renferme. Je savais aussi une autre chose ; je savais par des références indirectes, que Kant avait avancé l'idée que les corps célestes ont été formés par l'agrégation de matière diflfuse. Ma connaissance de ses idées n'allait point au-delà, et ma supposition que sa conception évolutionniste s'était arrêtée à la genèse du soleil, des étoiles et des planètes, était due au fait que la théorie du temps et de l'espace comme forme de pensée précédant l'expérience, impliquait une origine surnaturelle, incompatible avec la genèse naturelle, etc. »
On reconnaît dans la façon dont M. Spencer* se fait une idée de la doctrine des autres philosophes la marche ordinaire des esprits en qui la synthèse domine. En vérité, l'on serait tenté de lui refuser une grande puissance d'analyse, si l'on s'en tenait à cette manifestation de son esprit, et si d'ailleurs la manière dont il expose ui-même la formation de ses opinions dans le passage que je viens de citer n'était un intéressant exemple d'observation et d'analyse mentale. Seulement l'analyse ne paraît guère pouvoir s'efiFectuer en lui que dans la mesure où les systèmes généraux de ses propres conceptions n'interviennent pas pour l'empêcher. Et cet
1. Herbert Spencer. Problèmes de morale et de [sociologie. Trâ* éuction française de M. H. de Varigny, p. 34 en note.
LES ÉQL'ILIBIÎÉS 181
obstacle mis à l'analyse par les sentiments, les passions, les idées préconçues est un fait très général, mais qui, au degré indiqué par M. Spencer rapproche celui qui nous le montre des esprits synthétiques qui arrivent à prendre l'apparence de l'analyste. Je signale aussi le manque de patience noté par M. Spencer et qui contraste si fort avec la minutie d'observation et la curio- 'sité du véritable analyste quand le type on est pur et assez développé. Qu'on se rappelle, par exemple, l'universelle curiosité et la souplesse d'esprit dont a si souvent fait preuve Sainte Beuve, vis-à-vis de tant d'opinions et de manifestations intellectuelles ou morales si différentes.
Inversement, certains esprits équilibrés manquent à un moment donné, de force de synthèse. Taine qui a montré un remarquable esprit synthétique dans sa psychologie concrète en créant et en appliquant ses théories sur la faculté maîtresse, et sur la race, le milieu et le moment, Taine a procédé surtout par analyse dans la psychologie générale et n'a pas construit les synthèses abstraites qu'on aurait pu attendre de lui.
La discordance des aptitudes et le gaspillage psychique.
Ce n'est, en général, que peu à peu, par un travail pénible et difficile, que l'esprit se forme et se recoordonne et peut arriver à tirer parti non pas de tout ce qu'il contient, — ce qui n'est jamais arrivé à personne,* — mais au moins d'une bonne partie de ses richesses. Cela s'opère peu à peu par les rapprochements, par
les heurts même que provoque le courant de la vie. Mais certaines opérations de l'esprit : la réflexion, la rêverie même, sont très favorables à cette utilisation des matériaux acquis, qu'elles transforment d'ailleurs toujours plus ou moins. Réfléchir, en effet, c'est mettre en rapport des phénomènes qui existaient déjà dans l'esprit, mnis qui étaient isolés, c'est utiliser une analyse antérieure par une nouvelle synthèse. ' En somme, les médiocres peuvent arriver à un équilibre relatif aussi bien que les supérieurs. S'ils ont moins de force et de souplesse, ils sont aussi moins envahis par les images et les idées. Une pauvreté compense l'autre.
L'économie et le gaspillage des richesses varient beaucoup avec les esprits. Il en est qui savent bien profiter de leurs impressions, de leurs idées, de ce qu'ils voient, de ce qu'ils savent ; ils ne laissent perdre que le moins possible de leur esprit et leurs synthèses donnent toute leur mesure ou peu s'en faut. Ils sont pratiques et profiteurs. Non seulement ils savent bien édifier, avec tout ce qu'ils ont en eux, leurs idées et leurs théories, mais encore ils savent, par de nouvelles synthèses, exposer ces idées et ces théories soit dans des conférences et des cours, soit dans des articles et des livres. Et ces paroles ou ces écrits ils savent encore les bien diriger, suivant le genre d'activité que leur inspirent leurs sentiments, selon le mode de synthèse auquel ils sont propres, soit pour faire avancer la science, soit pour propager leurs doctrines, pour étendre leur influence intellectuelle, soit pour obtenir de l'avancement, des honneurs ou des places. D'autres, au contraire, laissent perdre des trésors sans les utiliser. Si l'on cause avec eux on voit qu'ils auraient pu faire beaucoup plus de èynthèses
qu'ils n'en ont su créer. S'ils sont arrivés à des idées, ils ne savent pas les combiner en une théorie, ou s'ils ont formé des théories, ils les laissent perdre, en quelque sorte, au point de vue social, ils les gardent pour eux, isolées dans leur esprit, ne les combinent pas avec leur vie sociale. Ou s'ils écrivent un livre ou parlent du haut d'une chaire, ils ne savent pas ou ne veulent pas faire de leurs écrits ou de leurs paroles les éléments d'un système d'inQuence intellectuelle ou de réussite dans le monde.
Quelquefois ce manque de synthèse est compensé par des richesses peut-être préférables. On entrevoit, quoi qu'il en soit, l'immense variété de types que pourraient donner les différentes formes de la combinaison de l'analyse et de la synthèse, et les insufflsances de l'une et de l'autre, même dans des esprits très suffisamment équilibrés.
Quelques causes de discordance.
Dans le désordre dont témoignent les discordances si variées entre l'analyse et la synthèse, on peut souvent surprendre la cause immédiate qui empêche l'esprit de profiter de ses observations et de ses critiques. C'est un préjugé, un sentiment, une idée préconçue, une synthèse intellectuelle ou affective déjà forte qui stérilise tout un travail important. Incapable d'assurer la systématisation de l'esprit, d'empêcher la production de l'observation ou de la critique, elle est encore très capable d'empêcher que cette systématisation ne se fasse en dehors d'elle ou contre elle, d'enrayer le déve-
m LES EXCÈS DE LA SYNTHÈSE ET DE L'ANALYSE
loppement de la critique ou de l'observation, d'en arrêter les conséquences.
Telle personne n'arrivera jamais à se faire scientifiquement une opinion sur un point donné pour la vouloir trop bien faire, et pour examiner de trop près tous les éléments de la question, qui, si elle est stimulée par un désir ou un préjugé, prendra immédiatement parti en des questions qui engagent la première et voilera d'une synthèse inconsciente et erronée les observations qui l'avaient dominée jusqu'ici. Certains savants se refusent à se servir des résultats de leurs observations et de leurs analyses pour construire des idées sur l'ensemble du monde, mais acceptent des enseignements philosophiques ou religieux qu'ils ne contrôlent pas sérieusement. Leurs observations et leurs analyses les porteraient logiquement à la négation ou au scepticisme à l'égard de telle ou telle croyance, mais ils n'en tiennent pas compte et reçoivent une doctrine comme vraie par des synthèses qu'a inspirées ou dirigées l'éducation ou la pression du milieu. Toutes les fois qu'on admet comme vraie, pour des raisons morales, politiques ou utilitaires, une proposition qui heurte les résultats de l'observation ou du raisonnement, on réalise cette discordance de l'analyse et de la synthèse que je signale ici. Cela est très fréquent. Je pourrais mentionner, entre autres, une personne, d'esprit plutôt synthétique, il est vrai, mais très capable aussi d'observer, d'analyser et d'apprécier les actes des personnes qu'elle voit, qui porte bien souvent sur ces personnes des jugements tout à fait opposés à ce que lui a montré son expérience. Ces jugements lui sont suggérés par des sentiments, des idées un peu convenues, des habitudes d'esprit : crainte de la mî^lveillance, anciennes sympathies ou
idée arrêtée d'avance de ce que doit être telle ou telle personne. t
Tous nos sentiments, toutes nos idées tendent ainsi à créer cette discordance, et parmi nos sentiments et nos idées il faut spécialement noter, comme ayant une importance considérable, ceux qui nous sont inspirés par l'hérédité, l'éducation, l'exemple, par les grandes forces sociales qui nous forment et qui nous déforment. Toute synthèse est ennemie de l'analyse, qui ne peut lui servir à rien. Et comme le propre de l'analyse est de dégager les éléments sans les enchaîner à de nouvelles synthèses un peu fortes, on peut juger de la faiblesse relative de ceux-ci par rapport aux systèmes tout formés déjà, aux croyances et aux aftections. Aussi l'observation et l'analyse impartiales et désintéressées sont-elles rares. On pourrait même s'étonner qu'elles ne le soient pas davantage si d'ailleurs les vérités qu'elles tendent à mieux faire connaître n'avaient pas leur utilité pour la vie de l'esprit, si l'erreur même fortifiée par le milieu, même utile et commode d'abord, ne finissait souvent par être une cause de ruine qu'il n'est pas mauvais de compenser un peu par une recherche, généralement très modérée, de la vérité, même apparemment inutile.
Conclusion.
Voilà, il me semble, comment les excès de l'analyse et de la synthèse peuvent faire broncher encore même les esprits les mieux équilibrés. Ceux-ci pèchent à chaque instant soit dans un sens, soit dans l'autre. Peut-être les nécessités de la vie, le besoin de croyance,
et le besoin d'action, font-ils de l'activité synthétique une cause plus fréquente d'erreurs puisqu'elle est d'une nécessité plus impérieuse et d'une utilité plus apparente et plus immédiate. L'excès de l'analyse est une manière de vice aristocratique, au moins à quelques égards et par quelques-unes de ses formes, dans la république des esprits.
Ce mélange un peu incohérent d'analyse et de synthèse, ce manque d'équilibre qui se retrouve jusque chez les équilibrés, ne doit pas nous empêcher de reconnaître les cas où se produit à peu près l'équilibre vrai de l'analyse et de la synthèse, avec la combinaison coordonnée des deux opérations mentales. Au lieu d'un assemblage de défauts opposés, nous trouvons alors la combinaison harmonieuse de deux qualités primordiales qui est elle-même une nouvelle qualité. Au lieu de l'observation, de la critique sans résultat, ou de la croyance précipitée et de l'irréflexion, la décision sûre, la croyance raisonnable et méditée. L'analyse ne se produit alors chez l'équilibré que pour fournir des matériaux à une synthèse et la synthèse ne s'accomplit qu'avec des matériaux convenablement préparés par l'analyse. C'est là un idéal dont on se rapproche plus ou moins et un type abstrait que réalisent avec une pureté plus ou moins grande, bien des esprits de valeur très différente, depuis les équilibrés pauvres, les routiniers sans grands besoins intellectuels et chez qui les deux opérations antagonistes et complémentaires sont bien faibles l'une et l'autre, jusqu'aux grands équilibrés chez qui elles sont toutes deux très remarquables et qui, s'ils n'ont pas forcément plus de force et de subtilité que les autres, sont au moins les esprits qui unissent le mieux ces deuK qualités et restent les moins incomplets que nous connaissions.