CONCLUSION
lES RESSEMBLANCES ENTRE LES EXCÈS DE l'aNALYSE ET CEUX DE LA SYNTHÈSE
Les excès de chaque procédé lin nuisent à lui-même.
Si nous examinons à un point de vue très général les désordres produits par le manque de synthèse et ceux qu'engendre l'insuffisance de l'analyse, nous reconnaissons que, sous des formes difTérentes et môme opposées, ils cachent aussi certains traits communs.
L'un comme l'autre nuit à la syslématisation de l'esprit : l'un, le défaut de synthèse en la relardant pour la rendre moins imparfaite et en l'empêchant parfois de se produire pour ne pas la laisser s'organiser prématurément, l'autre, le défaut d'analyse, en la laissant s'accomplir trop vite sans que les conditions de sa bonne constitution soient suffisamment réunies.
Et chacune de ces deux grandes opérations, l'analyse et la synthèse, finit, en nuisant à l'autre, par se nuire à elle-même. L'analyse ne peut guère être faite que par des systèmes analyseurs produits eux-mêmes par des synthèses. Elle ne commencerait même pas à être un peu remarquable sans les synthèses préalables qui la préparent et par le moyen desquelles elle s'effectue. On peut même dire qu'il ne se produirait aucune analyse si quelque élément déjà systématisé ne l'opérait. De son côté, si l'analyse n'est pas poussée assez loin, la synthèse reste incomplète, partielle, imparfaite par conséquent et ne peut guère s'améliorer que par un perteclionnement, par un développement marqué de
Ce n'est pas que l'analyse soit toujours au point de vue d'une logique abstraite, nécessaire à l'esprit qui doit opérer la synthèse. Nous avons vu que, parfois, la synthèse est bonne, quoiqu'elle ne soit pas précédée d'une analyse qui ait isolé, trié, et préparé les éléments dont elle aura besoin. En ce cas la synthèse qui se forme fait elle-même directement à d'autres systèmes les emprunts nécessaires. L'élément qu'elle s'assimile passe d'un système à l'autre, ou bien il reste attaché, simultanément ou successivement, à deux ou à plusieurs systèmes, sans avoir été jamais réduit par l'analyse à l'état d'un élément isolé, vivant d'une eKÎstence relativement indépendante. Il faut tenir compte encore de ce que les décompositions opérées par les analystes, préparent des matériaux aux esprits synthétiques qui, sans se livrer eux-mêmes à des analyses très minutieuses, profitent — toujours sans doute au prix d'opérations analytiques comme l'observation et la compréhension, mais au prix d'analyses plus simples — du travail exécuté par d'autres. Mais en fait, et
Ressemblances m
malgré tout, il arrive très souvent que les synthèses qui n'ont pas été précédées d'une analyse assez minutieuse sont mal faites, conduisent à des théories fausses, à des croyances plus ou moins défectueuses, à des erreurs grossières. Cela se comprend suffisamment quand on songe à l'imperfection de l'esprit de l'homme, à la pauvreté de ses connaissances, à l'étal si rudimentaire de sa pensée, à la grossièreté de ses pratiques.
Et dans tous ces cas, c'est l'esprit de synthèse, c'est le besoin d'agir vite et de croire rapidement qui a nui à la bonne synthèse, à l'action sensée, à la croyance raisonnable. Cela est assez ordinaire. Un progrès en empêche souvent un autre plus considérable, un faux progrès en empêche aussi bien un vrai. On en a continuellement la preuve dans la vie sociale, où l'installation,, par exemple, d'un mode d'éclairage, retarde quelquefois pour très longtemps l'installation d'un mode d'éclairage supérieur. Dans une certaine mesure, c'est là un mal nécessaire, car on ne ferait jamais rien si l'on voulait toujours attendre de pouvoir faire mieux et la remarque peut s'appliquer aux synthèses individuelles prématurées aussi bien qu'aux synthèses sociales, à la formation des théories comme à celle des institutions ou des grandes exploitations industrielles. Dans une certaine mesure aussi, c'est un mal qu'il faut tâcher d'éviter, mais je n'ai pas ici à en rechercher les moyens ni à indiquer la bonne proportion, le dosage approximativement louable de conservation et de changement.
En certains cas, l'esprit trop synthétique peut en venir à nuire non seulement à la qualité de la synthèse, mais même à sa quantité. De même qu'un excès d'esprit d'analyse peut finir par rendre l'analyse impossible, de même l'excès de la tendance synthétique pourrait
empêcher toute synthèse. 11 n'est pas rare que des esprits soient arrêtés dans le développement de leur pensée par leur inaptitude à l'analyse. Ils veulent synthétiser sans avoir les éléments de leur système, et alors ils hésitent, ils piétinent sur place, ils s'agitent vainement, et faute de quelque analyse, ils ne peuvent arriver même à la synthèse trop hâtive et erronée.
Aspects semblables^ à certains égards^ des types auxquels aboutissent les excès de l'analyse et ceux de la synthèse.
Aussi ne faut-il pas s'étonner si le défaut d'analyse et le défaut de synthèse aboutissent parfois à la manifestation de types qui se ressemblent par bien des aspects. L'insuffisance de la synthèse et la prédominance de l'analyse amènent l'isolement, le dégagement de nombreux éléments psychiques extraits des divers phénomènes mentaux qui deviennent chacun le centre d'un petit système destiné à les enchâsser, à leur permettre de vivre. Comme ils n'empêchent pas absolument la vie de l'individu, de ses tendances essentielles, par conséquent de ses désirs, de ses habitudes, il existe à côté d'eux, un peu en dehors d'eux, bien d'autres systèmes psychiques plus ou moins étroitement unis et systématisés formant la base de la personnalité.
Mais chez l'esprit trop synthétique, qui forme trop vite ses systèmes pour les faire bien larges et bien cohérents à la fois, nous constatons un état qui, à bien des égards, est analogue. Chez lui aussi, les systèmes formés peuvent ne pas parvenir, précisément parce
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qu'ils ont été mal formés, à s'unir en un système supérieur, ils continuent à vivre cependant dans l'esprit, mais assez isolés, incohérents, et nous retrouvons la vie indépendante d'éléments psychiques organisés, quL restent comme juxtaposés, et vivent toujours à côté des tendances et des désirs plus essentiels au moi, et qui peuvent, comme dans le cas précédent, rester assez en dehors d'eux. Par un procédé inverse, des esprits différents ont réalisé des types qui se ressemblent, dont les imperfections sont à peu près les mêmes et peuvent produire des conséquences analogues. Mais si l'on considère que l'analyse est toujours accompagnée de quelque synthèse, et que, dans le second cas, la synthèse reste bien imparfaite, on sera peut-être porté à rapprocher ces deux cas et à y retrouver un même processus arrêté un peu plus tôt dans le premier et particulièrement troublé dans le second par l'influence de la synthèse hâtive qui n'est cependant pas nulle dans l'autre.
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L'cEUVRE des analystes et des ESPRlïS SYWTIIÉIIQUES
Nous avons passé en revue différents types caracléî*isés par la prédominance relative de l'une des deux opérations contraires que nous avons trouvées, partout et toujours, si inextricablement unies. Ces types, cependant, nous ont paru d'une indiscutable réalité.
Leur emploi, leur utilité, leur fonction, nous avons pu les reconnaître aussi qà. et là, et il me suffira, pour
i'n EXCÈS DE L'ANALYSE ET DE LA SYNTHÈSE
conclure, de résumer brièvement ici et de coordonner les traits généraux qui ressortent de l'étude qui précède. Les équilibrés seuls forment un type complet, et qui virtuellement, se suffît à lui-même; les autres, les analyptes et les synthétiques bien caractérisés sont des spécialisés dont le travail n'est utile et ne peut, en tout cas, prendre toute sa valeur qu'en se complétant par le travail accompli par le type opposé. Il se produit ici une division du travail social, assez mal faite en général, pour les raisons que nous avons vues, mais qui a pourtant son utilité, et qui l'aura peut-être de plus en plus. Quelques vagues tentatives ont été ébauchées pour organiser, par exemple, la récolte des documents d'une façon systématique. Mais d'une façon plus spontanée, elle s'accomplit continuellement avec peu de régularité, il est vrai, et non sans beaucoup de pertes et de travail, et elle accumule sans cesse des matériaux pour les futures synthèses. Ce qui contribue à rendre inutile une bonne part de ce travail, c'est que ceux qui l'opèrent n'aiment guère, en général, que d'autres viennent en profiter pour construire les synthèses auxquelles ils ont renoncé, par esprit scientifique ou par impuissance. C'est aussi que les synthétiques qui pourraient, parfois trop prématurément, construire les systèmes ne sont pas souvent fort habiles à employer les matériaux préparés par les autres, ni même toujours à se servir de ceux qu'ils ont préparés eux-mêmes. Cependant, il n'est pas sans exemple de voir un esprit synthétique employer assez heureusement ce que lui fournissent les observateurs et les analystes, et même provoquer les recherches, organiser autour de lui un travail patient dont il coordonnera les résultats. Grâce à ces combinaisons, et grâce aussi à ce que font les équilibrés, l'œuvre de l'humaniié s'accomplit, un peu