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CHAPITRE PREMIER

Nécessité de V analyse.

L'analyse, spontanée et réfléchie, sous les formes différentes et nombreuses qu'elle revêt, consiste essentiellement dans la décomposition d'un phénomène psychique en éléments, souvent susceptibles d'être décomposés à leur tour. Cette opération est évidemment nécessaire. Les impressions des sens nous arrivent à la suite les unes des autres, ou par masses confuses, sans ordre régulier, sans ordre systématique. Surtout elles ne nous arrivent pas dans un ordre approprié à la satisfaction de nos désirs. Une des fonctions de l'esprit est de briser continuellement les associations par contiguïté pour changer l'ordre des éléments agglomérés et les rendre ainsi plus assimilables. 11 estoxtré-

6 LAiNAl.lbE hl LKh AiSALYbriiS

mement important pour nous de pouvoir dissocier les impressions qui nous arrivent ensemble. S'il nous fallait les conserver dans la confusion où nos sens nous les présentent, si nous ne savions en analyser les données, nous ne nous dépêtrerions jamais et la vie serait impossible. Les idées qui naissent spontanément dans notre esprit et celles qui nous sont communiquées sont mieux ordonnées, mieux arrangées en système! Mais cet ordre et ce système peuvent ne pas convenir à notre esprit et ne répondent presque jamais à tous nos besoins. Il faut encore pouvoir, à l'occasion, les modifier, puis y revenir. De plus, les phénomènes psychiques ainsi produits sont tous composés d'éléments qui peuvent entrer dans des combinaisons très variées, et dont plusieurs au moins nous seront utiles. Pour toutes ces raisons, il faut que l'esprit opère, dans ce qui lui arrive, des distinctions et des divisions ; il faut qu'il sépare les uns des autres des faits qui lui arrivent plus ou moins agglomérés, qu'il isole leurs éléments et les dégage. Il y parvient par le jeu, spontané ou dirigé par laréûexion, des idées, des tendances déjà organisées, des habitudes prises antérieurement, qui trient et isolent, dans les faits nouveaux qui apparaissent, les éléments qui peuvent s'adapter à elles ou les compléter.

Nous voyons déjà la synthèse accompagner l'analyse. Ces deux opérations, en effet, ne sont point entièrement séparables. Il est impossible qu'une analyse s'effectue sans quelque synthèse, et autrement que par une synthèse. Il est impossible aussi qu'une synthèse ne s'accompagne pas de quelque analyse, mais la proportion d'analyse et de synthèse, et le mode de ces opérations varient beaucoup d'une opération à une autre opération, d'un esprit à un autre esprit, et il est au

reste possible de définir la nature spéciale de la synthèse qui accompagne constamment l'analyse la mieux caractérisée.

V analyse et nos perceptions.

L'analyse intervient partout dans la vie mentale. Et nous commencerons au moins à nous rendre compte de sa nécessité et de ses effets en pensant aux différenciations qu'introduisent l'habitude et l'usage dans nos perceptions mêmes. Regardons du haut d'une monta > gne une vaste étendue de pays. Si la contrée ne nous est pas familière, nous remarquerons, çà et là, quelque montagne plus haute, quelque pré dont la forme attire nos regards, quelque fleuve dont le ruban brillant force nos yeux à suivre ses détours, puis nous voyons des maisons, des vignes, des prés ou des bois, mais tout cela nous reste à peu près indififérent, nous ne remarquons guère d'une manière appréciable telle maison, tel arbre ou tel champ, si quelque particularité, quelque contraste ne nous pousse à nous y intéresser. Le caractère général du paysage nous frappe plutôt, et c'est une impression d'ensemble que nous éprouvons avec plus ou moins de conscience. L'analyse a commencé à se produire, puisque certains détails nous ont frappés, puisque certains éléments de la sensation ont été isolés par nous, mais elle s'arrête bientôt.

Si nous regardons au contraire un pays connu, déjà parcouru, exploré, habité par nous, l'effet est tout différent. Chaque élévation du sol, chaque dépression, chaque hameau prend une valeur particulièro, et s olTre

8 L'ANALYSE iET LES ANALYSTES

à nous en se détachant de ce qui l'environne. Nous reconnaissons des maisons isolées, un clocher, un arbre. Une fenêtre même évoque des souvenirs et, dans sa maison, nous la considérons à part. Un toit connu, la couleur rougeâtre d'un champ fraîchement remué se séparent de l'ensemble, acquièrent une valeur propre et comme une existence individuelle. Nos habitudes, nos sentiments, nos souvenirs trient, attirent à eux, et font ressortir chaque détail qu'ils happent au passage et séparent du reste en l'accrochant à un système spécial d'idées et d'impressions. Le paysage n'est plus du tout ou n'est plus seulement une unité simple, il est an ensemble de choses très diverses; l'esprit a instinctivement analysé les données de la perception, et, sans les disjoindre absolument, il les a rendues plus indépendantes, et leur a donné une existence plus spéciale. Parfois même, l'impression de l'ensemble s'affaiblit ou disparait de la conscience. D'un pays longtemps habité, d'une personne depuis longtemps connue, bien des gens ne peuvent donner les grandes caractéristiques, ils ne se rendent plus compte que des détails. Aussi, toute une classe de nos impressions générales ou de nos idées générales même, au lieu de résulter d'une lente élaboration par l'esprit des apports de l'expérience, est produite au contraire par le premier contact des choses et des gens. Et, peu à peu, nos perceptions et nos idées peuvent devenir, par l'analyse, plus concrètes et plus précises. Mais parfois elles éliminent alors, elles tuent, au lieu de les rectifier et de les corriger, les impressions générales qui les avaient précédées. L'impression qui résulte du rapport de l'ensemble nouveau qui se présente à nous avec les autres ensembles de perceptions auxquels nous sommes habitués, et auxquels nous le comparons instinctive-

ment, est remplacée par l'impression et la perception des rapports qu'ont entre eux les éléments de cet ensemble ou par la considération de ces éléments examinés à part les uns des autres. Et le même travail peut, du reste, recommencer d'une manière analogue, sur les éléments de l'ensemble primitif, composés euxmêmes d'éléments plus simples.

Toute perception nouvelle reste ainsi relativement indifférenciée. En bien des cas, l'individu n'aperçoit pas ce qui n'a pas de signification pour lui. Une grande part de nos perceptions reste inconnue de nous, confondue dans la masse qui l'entoure. Et cette inconscience est bien différente de celle que produit l'habitude et qui n'empêche nullement l'analyse instinctive et complète des données de la perception, comme l'impression générale primitive diffère à certains égards de l'impression générale produite par la synthèse d'expériences successives nombreuses. Dans le premier cas, l'analyse existe en germe, puisque, si la différenciation n'existe pas pour l'esprit, elle existe au moins, sans être remarquée, dans la sensation. Elle est trop rudimentaire encore pour être perçue. Dans le second cas, au contraire, elle n'est pas remarquée parce qu'elle s'opère trop vite, trop instinctivement et trop complètement, et aussi parce que les synthèses habituelles ne laissent pas aux éléments psychiques le temps d'exister d'une vie séparée et s'en emparent tout de suite. Ni l'homme qui ne sait pas lire la musique, ni le pianiste exercé ne distinguent consciemment chaque note, le premier parce qu'il n'est pas habitué à reconnaître une note comme différente d'une autre, parce que les dissemblances qu'il sent confusément entre elles ne représentent rien à ses yeux et qu'il ne peut les apprécier très vite, le second, au coulraire, parce quil les appré-

cie trop vite pour les remarquer et que les notes, dès qu'elles sont perçues par lui, sont englobées dans des systèmes de représentations et de mouvements très bien coordonnés déjà. Mais l'analyse jadis opérée par lui rend beaucoup plus aisé le retour de la distinction volontaire et de l'analyse consciente. Les systèmes psychiques ne sont pas encore assez étroitement serrés pour qu'il ne soit assez facile à l'esprit, s'il le désire, d'en isoler les éléments.

La cécité psychique et la cécité verbale sont encore de bonnes occasions de comprendre comment s'est faite l'analyse de la perception en montrant compient elle ne se fait plus. Dans la cécité psychique, le malade a perdu le sens des objets qu'il perçoit, il ne les reconnaît plus, il n'en sait plus l'usage. La perception où l'analyse est impossible devient analogue, à certains égards, à celle de l'individu qui n'avait vu ni connu déjà ce qu'il a sous les yeux. Dans la cécité verbale, le malade voit bien les lettres, mais il ne les reconnaît pas.

11 ignore quels sons et quels sens s'y rattachent. Sa perception se rapproche de celle de l'illettré. Il ne peut l'analyser instinctivement et rapidement. 11 lui faudrait, pour y parvenir, un long travail. Il peut, par exemple, recopier des lettres, comme le ferait quelqu'un qui ne saurait pas lire, comme il copierait lui-même un dessin quelconque. C'est du moins ainsi qu'on peut interpréter certains cas, car dans plusieurs observations on relèverait au contraire une incapacité de synthèse; le malade, par exemple, reconnaît les lettres séparées et ne sait pas former les mots. Ceci, du reste, ne doit pas nous surprendre, et il n'y a pas entre ces divers cas l'opposition qu'on pourrait croire. Si l'on y regarde de près, on s'aperçoit bien que, dans les premiers, ce qui rend l'analyse impossible ou ce qui manifeste cette

impossibilité, c'est encore l'impossibilité d'une synthèse, la synthèse qui unit la perception des lettres à des images de sons ou aux idées qui constituent un sens, car, comme nous le verrons, la synthèse est indispensable à l'analyse.

De même, regardons un livre imprimé en sanscrit. Si nous ignorons cette langue, nous aurons une vague perception de jolies arabesques développées sous des barres horizontales, mais nous distinguerons mal ces arabesques les unes des autres. Si nous entendons parler une langue inconnue, nous ne pouvons presque pas en analyser les sons et notre perception reste confuse, indistincte, nous n'en gardons qu'un vague souvenir, nous ne pourrions la reproduire. L'individu sans culture musicale qui écoute un orchestre ne peut, non plus, analyser les différentes notes des accords, ni les timbres des différents instruments. Beaucoup de gens pensent, dit-on, que les instruments jouent tous à Tunisson, tout au moins ne se doutent-ils pas, ce qui n'est pas tout à fait la même chose, qu'ils font entendre des notes différentes et ne perçoivent-ils pas distinctement ces notes. Et sans doute s'ils ne voyaient pas la forme des différents instruments, s'ils n'avaient pas l'orchestre sous les yeux, ils n'auraient pas l'idée non plus de la variété des appareils producteurs du son et attribueraient confusément celui-ci à une cause unique. Au reste, on sait qu'il n'est pas facile de distinguer les sons harmoniques, et qu'il a fallu un temps bien long pour analyser le timbre des sons et en reconnaître la vraie nature. Un apprentissage prolongé nous permet seul de décomposer nos perceptions, ou bien une organisation innée très spéciale. Les impressions des aveugles-nés lorsqu'ils commencent à voir, leurs tâtonnements pour distinguer les objets

là L'ANALYSE ET LES ANALYSTES

et les situer à des places différentes, avec exactitude, peuvent nous donner encore des exemples de l'analyse progressive des données de la perception.

Les caractères principaux de L'analyse.

Il nous faut remarquer ici déjù deux caractères principaux de l'analyse. Nous les retrouverons toujours et partout.

D'abord, l'analyse consiste à donner une existence propre à des éléments qui se confondaient, auparavant, dans un ensemble plus ou moins bien ordonné. Analyser une perception, c'est considérer à part les éléments qui la composent, soit qu'on sépare les uns des autres des éléments concrets, comme cela arrive lorsque, par exemple, on remarque, les unes après les autres, les diverses parties d'un paysage, soit que l'on sépare, au contraire, des caractères qui ne peuvent exister naturellement qu'unis l'un à l'autre dans la perception, et que l'on considère, par exemple, à part l'une de l'autre la couleur et la forme. C'est ce genre d'analyse qui s'appelle plus spécialement l'abstraction. L'analyse concrète et l'analyse abstraite peuvent prendre des formes très variées; de la distinction et de la reconnaissance de deux villages voisins à l'aHalyse du timbre d'un violon, ou à la formation de l'idée abstraite de couleur rouge ou de forme elliptique, il y a certainement très loin. Mais je ne puis m'attarder ici à classer les principales formes de l'analyse, ni à montrer comment l'analyse même les rattache toutes à une forme générale unique.

Le second caractère sur lequel je dois insister, c'est que l'analyse est forcément suivie d'une synthèse, ou, pour parler plus exactement, qu'elle ne peut être opérée que par une synthèse. Si un élément d'une sensation est extrait de cette sensation, ce n'est que par son entrée dans un système d'idées, d'images et d'impressions qui se l'assimile. Décomposer un mot en lettres, décomposer la perception d'une vaste étendue de terrain en ses diverses parties, c'est rattacher chacun des éléments ainsi isolés à un système d'idées, d'images, de sentiments ; c'est nommer les lettres, les reconnaître, c'est-à-dire les associer à des vieilles images, à des habitudes mentales acquises déjà; c'est aussi nommer un village, une rivière, un coteau; c'est évoquer des promenades, des souvenirs divers, des impressions de lassitude ou de brise rafraîchissante. Les éléments déliés ne restent pas isolés. Comment le pourraient-ils? Ils s'associent à d'autres, et c'est même parce qu'ils s'unissent à d'autres, qu'ils se séparent dans une certaine mesure de ceux qui les accompagnaient. Nous retrouverons un peu plus loin l'occasion de parler de cette loi, mais il faut remarquer déjà que, au point de vue de la psychologie générale, l'analyse consciente est un passage entre la perception brute dans laquelle les éléments passent inaperçus et diverses synthèses systématiques ou les éléments dégagés s'enchaînent de nouveau et finissent par perdre encore leur existence propre.

Images et idées.

A propos des images et des idées, nous faisons des constatations analogues aux précédentes. Les images sont déjà le produit d'une analyse. Le passage de la perception à l'image ne consiste pas en un simple affaiblissement, mais comporte un certain nombre de dissociations et d'associations. L'image ne reproduit généralement qu'un fragment de la perception. Elle n'en reproduit guère qu'une partie isolée, et généralement même dans le fragment conservé certaines qualités s'atténuent ou disparaissent. La double forme d'analyse que j'ai signalée plus haut se manifeste donc à quelque degré dans la genèse de l'image. Selon les individus, selon leur puissance d'évocation, selon le développement de leur faculté d'abstraire, selon les circonstances aussi, cette analyse est poussée plus ou moins loin, mais elle existe toujours plus ou moins quand l'image, ce qui est le cas général et probablement universel, ne reproduit pas absolument tous les caractères de la perception avec une intensité absolument égale.

De plus, les images s'analysent à peu près comme les perceptions quand cela est utile, quand il se rencontre des systèmes psychiques capables de profiter de quelques éléments, et qui, pour se les associer, les séparent plus ou moins des autres. Ainsi, nous isolons les images du souvenir, nous brisons continuellement la chaîne de la contiguïté qui les rattache, dans chaque image même nous isolons et nous trions les éléments

utilisables. La vie de l'imagination, la création des images nouvelles est fondée tout entière sur cette analyse des matériaux qu'ont laissés en nous les sensations et les perceptions. Il suffît de rappeler comment l'inventeur combine les éléments empruntés à son expérience personnelle ou aux faits qu'il a pu connaître indirectement. Mais toutes les images qui constamment s'ébauchent ou s'achèvent en nous supposent ce travail de décomposition sans lequel la recomposition ne pourrait s'effectuer convenablement. Toutes nos rêveries, tous les jeux de notre imagination, tous nos projets pour l'avenir comme tous nos rappels du passé en profitent également, et ne se font que par la combinaison d'éléments psychiques, d'images, de fragments de perceptions, d'impressions, etc., plus ou moins isolés de ceux qui les accompagnèrent jadis. Et comme les images ne restent jamais en repos, absolument identiques à elles-mêmes, mais se déforment et se transforment sans cesse, on peut conclure que le travail d'analyse, comme le travail de synthèse, se poursuit continuellement dans la vie de l'imagination.

La formation d'idées plus purement logiques implique aussi la désagrégation des images. Une analyse instinctive et sans fin décompose les perceptions, les souvenirs, les images, et donne leurs éléments aux idées dominantes, aux tendances directrices qui s'en enrichissent et souvent s'en servent pour se transformer. C'est par ces décompositions que se créent les idées nouvelles, comme c'est par elles que se transforment les anciennes. Et ces idées nouvelles naissent comme les images par la combinaison d'éléments dissociés de perceptions ou d'images. Une idée ancienne les unit et change par cette combinaison au point de disparaître, ou peut-être, en certains cas, paraissent-ils se combiner spontanément,

s'attirer l'un l'autre et créer ainsi un être psychique nouveau*.

Le rôle de l'analyse est à peu près, dans la vie de l'idée, ce qu'il est dans la vie de l'image. L'image et l'idée, d'ailleurs, ne se distinguent pas très nettement. Aussi les lois de la psychologie générale se vérifientelles à peu près dans les idées comme dans les images et dans les images comme dans les perceptions, qui diffèrent des images ainsi que celles-ci diffèrent des idées. Il suffira, pour montrer ici, en gros, ce rôle de l'analyse, de rapprocher la lecture d'un livre scientifique ou philosophique, de la vision d'un paysage que je prenais tout à l'heure pour exemple. Un ensemble d'idées fait, en somme, sur l'esprit qui ne les connaît pas encore, l'impression que produit un ensemble de perceptions. L'esprit en est un peu ahuri. Il prend, s'il en est capable, une vague connaissance de l'ensemble, en tout cas, il en reçoit une impression plus ou moins forte. Çà et là, aussi, il remarque un détail qui le frappe par ?on pittoresque, par son étrangeté, et qui, par réaction, attire l'atlention sur lui, ou bien, au contraire, qui aura trouvé dans les préoccupations antérieures et dans les habitudes acquises quelque rameau où s'accrocher, échapper à l'oubli, et se maintenir hors du chaos d'impressions imprécises qui l'entourent. Il y a là, déjà, un choix, une séparation des éléments, à peine le commencement d'une analyse bien grossière et rudimentaire encore. L'attitude de l'esprit y est tout à fait analogue à celle qu'il prenait par la vision d'un vaste paysage encore inconnu devant lequel il éprouvait une vague impression d'ensemble et où il ne remarquait

1. Voir, pour la création des images et de» idées, ûia Psychologie de Vinvention.

que quelques détails, pour des raisons analogues à celles qui lui font remarquer quelques idées. Et de même que dans un paysage connu, au contraire (mais pas trop souvent regardé), les détails ressortent vivement, si l'esprit est habitué aux sujets que traite l'ouvrage étudié, immédiatement, instinctivement, l'analyse s'opérera avec beaucoup plus de minutie. Chaque partie de l'ouvrage, chaque chapitre, un grand nombre de propositions séparées seront remarquées, tirées de l'ensemble, contrôlées et critiquées.

Elles éveillent, en effet, des systèmes d'idées et deviennent le point de départ d'une petite cristallisation nouvelle qui pourra trouver sa place dans un ensemble déjà coordonné. L'idée d'ensemble devra (cela n'arrive pas toujours) prendre encore plus de précision, de richesse et de netteté, mais en même temps les détails acquièrent dans l'esprit une sorte de vie individuelle et ils pourront exister séparés de ce qui les accompagnait à leur entrée dans notre vie mentale.

La vie de l'intelligence, en se développant dans un sens déterminé, comporte toujours cette analyse, plus ou moins poussée, plus ou moins étendue, à la fin de laquelle on n'arrive jamais. Connaître un livre, connaître un sujet, c'est toujours, dans une certaine mesure, apprendre à extraire d'un bloc qui nous est donné, des parcelles variées dont nous aurons à nous servir, c'est toujours détacher d'un ensemble déjà formé des éléments sur lesquels notre esprit travaillera. Ce n'est là, à coup sûr, qu'une partie du processus, mais c'est une partie essentielle.

Nous la retrouvons partout dans la vie de l'intelligence comme dans la vie de l'imagination. Qu'il s'agisse de former nos idées. ou bien de les combiner, de les transformer ou de les synthétiser en croyances, en rai- Paulhan. — Analystes. 2

sonnements, en jugements, l'analyse intervient plus ou moins, mais elle intervient sans cesse. Porter un jugement sur un homme, dire par exemple : Socrate est mortel, c'est extraire de l'ensemble qu'est cet homme, une de ces qualités et la mettre tout particulièrement en lumière. Pour faire une théorie de l'hérédité, je suppose, ou de l'imagination, il faut extraire de l'expérience, de nos perceptions, de nos souvenirs, de nos idées, un certain nombre de caractères généraux plus ou moins abstraits, il faut aussi les coordonner et les rattacher l'un à Tautre, mais c'est un autre côté de la question que j'ai examiné ailleurs et sur lequel je ne reviens pas ici. Tous les phénomènes intellectuels ne peuvent ainsi se produire que par une incessante trituration, par une décomposition constante des perceptions, des images et des idées.

La dissociation mentale et les phénomènes affectifs.

Je m'occupe surtout, dans cette étude, de la vie intellectuelle. Mais la vie intellectuelle et la vie affective se mêlent au point qu'on ne saurait sans inconvénients négliger tout à fait l'une quand on parle de l'autre. Et il n'est sans doute pas inutile de faire remarquer ici brièvement que l'analyse n'est pas moins nécessaire au sentiment qu'à la pensée. Peut-être même, bien que l'opinion contraire paraisse sans doute plus vraisemblable au premier abord, est elle plus nette dans le domaine du sentiment. Rappelons-nous seulement quil ne s'agit pas ici dune analyse méthodique et for-

cément voulue, mais d'une simple décomposition des phénomènes psychiques qui peut être très spontanée et souvent inconsciente ou méconnue.

On peut remarquer tout d'abord que les sentiments sont généralement accompagnés de phénomènes ijitellectuels, et que par là ils impliquent toujours quelque analyse. Mais à les considérer en eux-mêmes, le fait ne devient que plus évident. Le phénomène affectif est dû à une synthèse mentale qui s'accomplit avec quelque peine, qui est en même temps provoquée par une force relativement considérable, et gênée, arrêtée, troublée, dans une mesure très variable, par d'autres forces '. Ces résistances sont très généralement dues précisément à la difficulté de l'analyse, ce trouble sans lequel le caractère affectif du phénomène ne se marquerait pas, provient de ce que le phénomène affectif exige une dissociation, une analyse de phénomènes intimement unis jusqu'alors et qui se séparent difficilement. C'est au moins ce qui semble se produire dans les cas où nous pouvons suffisamment connaître et comprendre le phénomène. Ainsi, par exemple, la perte d'une personne qui nous est chère implique non point la dissociation théorique, mais la dissociation réelle et pratique d'une immense quantité d'iiabitudes, de croyances, d'idées, de sentiments. Tous les liens qui l'unissaient réellement à notre vie sont rompus. Ils subsistent dans certaines images, dans certaines idées, mais sous une forme différente. Un plaisir même ne va pas sans quelque déchirement, sans quelque dissociation. Le plaisir d'aller habiter un appartement plus agréable, par exemple, suppose la rupture de bien des habitudes, la dissociation d'une immense quantité de phénomènes.

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