‹ Analystes et esprits synthétiquesChapitre 4 sur 22 · Voir L'Activité msntaie et les Phénomène» affectif · texte numérisé non relu

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Sans doute l'analyse ne prend pas ici tout à fait le même aspect que dans les opérations intellectuelles. Ses rapports avec les synthèses qui la provoquent, raccompagnent ou la suivent sont un peu différents. Mais au fond, nous retrouvons pourtant ce même phénomène de dissociation des éléments d'un système psychique (perception, idée, habitude, sentiment) qui est le caractère essentiel de l'analyse et qui, diversement utilisé, diversement employé par l'esprit, devient le point de départ de faits bien différents. Par exemple, les déchirements qui accompagnent la rupture d'une affection, en même temps qu'ils produisent des phénomènes affectifs intenses, peuvent devenir l'occasion d'une analyse intellectuelle. Ils peuvent servir à faire bien mieux comprendre la nature de l'affection, à mieux en reconnaître les différents éléments, ils peuvent être observés en eux-mêmes, pour le simple plaisir de l'observation, ils peuvent encore être le premier germe d'une œuvre d'art où l'auteur s'occupera à se disséquer l'âme, à noter les fines nuances de la désagrégation mentale dont il a souffert.

Si nous abordions la question en considérant le caractère agréable ou désagréable des «motions et des sentiments nous serions amenés, je pense, aux mêmes conclusions, ces caractères sont dus précisément aux 'proportions différentes de la désorganisation et de l'organisation qui s'effectuent à un moment donné, avec une intensité etune rapidité suffisantes dans notre esprit. L'organisation l'emporte dans les cas de plaisir, et la ■désorganisation dans les cas de douleur. Mais quelle / que soit la proportion des deux éléments, ils subsistent toujours l'un et l'autre. Et cette désorganisation mentale, c'est toujours, parfois avec une intensité qui peut tendre à nous en faire oublier le caractère, la disso-

ciation des éléments psychiques qui constitue la base de l'analyse.

Analyse et vie consciente.

Trouvant partout l'analyse dans la vie de Tesprit, nous pouvons, peut-être, la rattacher plus intimement à ce qu'elle a de plus général.

Nous la rattacherons tout d'abord à la conscience, La conscience, pour les mêmes raisons que l'attention et que les phénomènes affectifs qui en sont la forme la plus intense implique toujours la dissociation des phénomènes et la mise en évidence de quelques-uns d'entre eux aux dépens des autres. Avoir conscience d'un fait interne quelconque, c'est le tirer à part, c'est le séparer jusqu'à un certain point de l'innombrable quantité de phénomènes psycho-physiologiques qui naissent et se développent sans cesse en nous. De même que l'attention implique une analyse, un choix parmi les faits conscients, la conscience elle-même implique une analyse, un choix parmi l'ensemble général des phénomènes psycho-organiques. De cet ensemble de phénomènes un petit nombre seulement peut parvenir à la conscience, comme un petit nombre seulement des phénomènes extérieurs parvient à nos sens. Et ceux qui y parviennent s'isolent forcément un peu, se séparent par cela même des autres, et provoquent cette petite synthèse qui accompagne ou plutôt qui constitue la perception du sens intime comme toutes les autres perceptions.

La conscience est un minimum dutlention. Quand je

dirige mon attention sur un point, je ne vois plus distinctement ce qui l'entoure, qu'il s'agisse d'un objet matériel ou d'un élément psychologique. Le fragment de réalité qui fixe amsi mon attention est séparé du reste. De même, quand je prends conscience d'un fait intérieur quelconque, je le distingue au moins implicitement de ce qui l'entoure. Si pendant l'accomplissement machinal d'un acte habituel, une particularité quelconque rend consciente une partie de cet acte, elle ressort immédiatement sur le reste de l'acte, elle entre dans des synthèses spéciales, elle est appréciée, reconnue, elle éveille des idées, des impressions, et ces synthèses spéciales laissent en dehors d'elles bien des éléments qui lui étaient associés d'abord. Elles la mettent à part, et la conscience qui consiste essentiellement en ces synthèses ne peut avoir lieu sans cette dissociation, sans cette analyse.

Analyse et vie mentale en général^ analyse et inhibition.

Mais la conscience n'est pas un caractère absolument général de la vie mentale et il nous faut aller plus loin encore si l'analyse est un fait essentiel. C'est ce que nous pouvons faire, à mon avis, en rattachant l'analyse aux grandes lois de l'esprit.

A ce point de vue, l'analyse nous apparaît comme une forme particulière de cette inhibition qui accompagne constamment, comme je l'ai montré ailleurs, l'association systématique, et qui en est, pour ainsi dire, l'envers. Ce n'est pas que l'analyse soit sans rap-

ports avec l'association elle-même, loin de là. Nous avons déjà eu roccasion d'indiquer qu'elle implique des synthèses. Cette étroite alliance, sur laquelle nous reviendrons plus en détail, de l'analyse et de la synthèse, c'est l'union indissoluble de l'association systématique et de l'inhibition Mais, à la considérer en elle-même et directement, l'analyse est un cas d'inhibition.

Isoler un élément d'un phénomène, en effet, faire un choix dans un ensemble, c'est écarter un certain nombre de fragments de cet ensemble pour en retenir un. C'est toujours ainsi que les choses se passent dans l'analyse. Quand je sépare un caractère quelconque d'une perception, la couleur par exemple, de la ligne, ou quand j'isole un fragment concret parmi beaucoup d'autres, quand je remarque une fenêtre sur la façade d'un palais, je fais entrer cet élément ainsi isolé dans des synthèses d'où les autres sont exclus, et par là même ils sont relativement inhibés, arrêtés dans leur développement. C'est ce qui arrive dans les cas d'analyse incomplète. Si l'analyse devient complète, ou à peu près, chacun des éléments est ainsi successivement isolé, tandis que les autres sont inhibés, exclus successivement des nouvelles synthèses qui se forment.

Si toute analyse implique ainsi une inhibition, il est facile de montrer que toute inhibition implique également une analyse. L'inhibition établit en effet forcément une opposition, une contradiction, par conséquent une séparation entre ce qui est admis et ce qui est rejeté par l'esprit. Et comme l'esprit ne peut rejeter, arrêter que ce qu'il a déjà admis en partie, et sous certains rapports, il y a forcément analyse quand une inhibition se produit. Quand une impression, une idée, un sentiment, un fait psychologique quelconque ou

une cause qui tend à le produire est combattu, arrêté et même éliminé ensuite, il a été accepté dans une certaine mesure et au moins à certains égards. Ce n'est qu'après l'avoir un peu subi, c'est-à-dire après s'être partiellement adapté à lui que l'esprit peut réagir et le combattre. Cette adaptation partielle est une condition favorable à l'analyse, elle est même, semble-t-il, nécessaire et suffisante pour en produire au moins une ébauche. Si un sentiment pouvait envahir absolument notre esprit et le diriger, il n'y aurait pas de raison pour qu'il fût analysé ; de même pour une croyance qui, par hypothèse, dirigerait absolument la pensée, et ne laisserait rien à désirer, c'est-à-dire ne rencontrerait absolument aucune opposition, ne laisserait aucune imperfection dans le mécanisme intellectuel. On peut remarquer que, en fait, ceux qui analysent surtout leurs croyances, ce sont ceux qui doutent, pu bien ceux qui veulent repousser les objections d'autrui, représentées en eux-mêmes par les images, les idées, les impressions que ces objections leur suggèrent, ou encore ceux qui veulent approfondir de plus en plus une croyance qu'ils jugent vraie mais dont ils se trouvent insuffisamment pénétrés, qu'ils ne possèdent pas encore assez, à leur gré, dans tous ses détails, ou dont ils espèrent que les conséquences satisferont des désirs encore incomplètement satisfaits. Dans tous ces cas, nous trouvons toujours une imperfection, c'est-à-dire un obstacle, sinon une opposition directe.

Voilà donc, à mon sens, l'analyse sous ses formes les plus frustes et les plus rudimentaires, comme sous ses formes les plus élevées et les mieux dififérenciées rattachée aux conditions les plus essentielles de la vie de l'esprit. Nous reviendrons maintenant au rôle de l'analyse dan^ les phénomènes intellectuels.

L'ANALYsn ;:-

Le système analyseur.

L'analyse mentale a pour facteurs essentiels l'organisation acquise, les systèmes psychiques déjà formés et qui décomposent les nouveaux phénomènes avec lesquels ils entrent en rapport. Quel que soit le genre de synthèse qu'ils produisent et qui détermine l'analyse, puisqu'un élément ne peut être isolé d'un système psychique que par son entrée dans un autre, cette synthèse suppose une organisation déjà formée, des systèmes constitués et peut-être très imparfaits encore. Souvent, au reste, la synthèse nouvelle qui s'opère par la combinaison d'un élément, d'une perception ou d'une image avec des systèmes existant déjà, ou avec un élément extrait d'un de ces systèmes, est si différente de ce qui l'a précédée qu'elle constitue une véritable création. Il se peut en effet que des éléments aient une affinité réciproque assez vive pour s'associer en se dégageant simultanément de synthèses antérieures, de façon à former une synthèse nouvelle, et sans qu'on puisse dire que c'est tel élément plutôt que tel autre qui a déterminé l'analyse et la systématisation corrélative. L'utilité de l'organisation acquise est, en ce cas, la même que celle de l'état nouveau. L'une et l'autre contenaient des éléments qui rompent à la fois par une sorte d'analyse réciproque, laquelle est en quelque manière l'envers de leur union, leurs associations primitives.

Mais souvent aussi l'analyse est due à l'influence prépondérante d'une idée, d'une habitude mentale, et

l'on voit se former, se développer peu à peu un réactif puissant, un système analyseur, une tendance à procéder constamment à des analyses semblables qui se reproduisent dès que les circonstances le permettent. Quelques personnes naissent avec une aptitude particulière et parfois considérable à distinguer les éléments de leurs sensations, à décomposer les idées. On peut apercevoir d assez bonne heure cette disposition et distinguer si un enfant manifeste des dispositions à abstraire, à remarquer les sensations plus simples que renferme l'ensemble d'une perception, à reconnaître, par exemple, des goûts associés à d'autres et plus ou moins dissimulés par la combinaison, à apprécier le timbre ou la hauteur d'un son. Mais l'expérience et l'usage développent beaucoup de pareilles qualités en créant, en développant, en affinant ou en épurant les systèmes psychiques qui sauront arrêter au passage les éléments qui leur conviennent, comme un aimant isole la limaille de fer des poussières auxquelles elle peut être mélangée.

Pour apprendre à distinguer, dans une note donnée par un instrument, les harmoniques du son fondamental, on recommande de faire entendre, avant le son composé, l'harmonique que l'on veut retrouver. On crée ainsi une sorte d'attitude de l'esprit, une habitude, une manière d'être qui persiste quelques instants et produit une tendance qui, le cas échéant, analysera la perception en s'emparant d'un de ses éléments. C'est là un des modes les plus fréquents de la formation des systèmes analyseurs. Une fois qu'une habitude s'est formée sur des bases précises, une fois qu'un système psychique s'est étroitement associé un élément quelconque, un fragment de perception ou 4'idé€^ il saura le retrouver aisément partout et s'en

emparer sans peine en l'isolant des autres phénomènes avec lesquels il le rencontre

Il n'est pas toujours possible de faire dans la formation du sens critique la part des dispositions naturelles et celle de l'expérience individuelle, mais l'on peut constater que l'expérience développe très rapidement certains esprits, tandis que d'autres n'acquièrent qu'avec peine une médiocre routine. Par l'effet des deux forces agissant dans le même sens certaines personnes arrivent à être de véritables éléments très sensibles d'analyse spéciale. Tels les musiciens qui reconnaissent instantanément les harmoniques d'un son qu'ils entendent, ou peuvent en déterminer la hauteur avec précision, tel le gourmet qui distingue assez bien les qualités d'un vin pour en dire l'âge et le cru, tel le médecin qui sait discerner dans un ensemble confus de phénomènes un ou deux symptômes significatifs, le lettré qui reconnaît immédiatement une mauvaise rime, une assonance fâcheuse, un procédé littéraire, le logicien qui est frappé sur le champ par un point défectueux dans un raisonnement, tels tous ceux qui savent isoler, par la pensée, des éléments quelconques de la réalité qui passent en général inaperçus, englobés dans la masse qui les emporte. Il n'y a guère sans une semblable faculté, de supériorité intellectuelle.

Même quand le système analyseur n'arrive pas à se constituer, il s'ébauche. Il en naît ainsi en nous des quantités considérables qui se développent plus ou moins, et, à vrai dire, tout phénomène psychique, par cela même qu'il est un système, peut, dans certaines conditions, extraire d'autres ensembles, pour se les assimiler, les éléments dont il peut avoir besoin. Il suffit parfois pour produire un système analyseur, un réactif

spécial, d'un hasard qui fixe un jour, sans cause régulière et sans motif appréciable, notre attention sur un point. Une fois perçu et adopté, le fragment d'idée ou de perception a fait partie intégrante et spéciale d'un système, et lorsqu'il se représentera dans l'esprit il pourra être utilisé encore. La tendance à le reconnaître et à le distinguer est dès maintenant préparée. Une répétition la fortifiera, des répétitions nombreuses la fixeront. Peu à peu, grâce aux innombrables expériences de la vie, nous pouvons acquérir, si la souplesse d'esprit ne nous manque pas trop, comme une série de cadres où viennent se ranger spontanément, presque mécaniquement, des catégories d'éléments extraites de nos perceptions, de nos idées ou de nos sentiments. L'exercice et l'artifice, la méthode et la volonté suppléent môme dans une certaine mesure à la pauvreté de la nature, mais la vie mentale garde toujours en ce cas quelque chose de sec et d'étriqué.

Utilités spéciales de l'analyse.

Quoique l'analyse soit, à quelques égards, nécessaire à tout acte mental, son importance est surtout considérable dans certaines opérations. Ce sont celles-là que nous verrons surtout dominer chez les esprits analyseurs à qui manque le pouvoir de synthèse. L'observation, l'habitude de remarquer les détails repose essentiellement sur l'analyse. De même, pour une bonne part, la faculté de comprendre la pensée des autres. La mémoire, surtout la mémoire organisée qui suppose la désagrégation des impressions et des idées,

est encore fondée sur l'analyse; il en est de même pour la critique, l'appréciation détaillée et raisonnée dune œuvre d'art, de science ou de philosophie. Certaines qualités de l'esprit et même du caractère impliquent encore à un assez haut degré la faculté d'analyse, par exemple la finesse, la délicatesse, l'hésitation souvent, l'esprit de scepticisme ou de minutie. Nous les retrouverons en étudiant les types d'analystes. Il me suffit de les indiquer ici bien incomplètement. D'autres qualités, au contraire, et d'autres opérations, tout en supposant l'analyse, font prédominer la synthèse. L'invention par exemple, la puissance créatrice, l'aptitude à coordonner des séries de raisonnements, à grouper dans une même loi des masses de faits, la fougue, l'ampleur du caractère et de l'esprit.

La synthèse qui accompagiie l'analyse. — L'analyse et le jeu indépendant des éléments psychiques. — La caractéristique des analystes.

Dans tous les phénomènes qui peuvent se présenter, nous retrouvons à côté de l'analyse la synthèse active qui l'utilise ou qui la rend possible et même qui la produit. J'ai dû signaler déjà le fait et sa généralité, il faut maintenant préciser un peu mieux la nature essentielle de la synthèse analytique, si je puis dire ainsi. J'entends par là ce minimum de synthèse qui accompagne toute décomposition mentale.

Lorsque des éléments psychiques sont dissociés, en effet, il n'est pas possible qu'ils restent absolument isolés dans l'esprit, sans connexion avec le reste, li

faut donc, pour qu'ils puissent vivre même d'une vie aussi indépendante que possible, qu'ils soient cependant rattachés à quelques idées, à quelques sentiments, à quelques phénomènes psychiques. Cette synthèse analytique est caractérisée naturellement par le fait qu'elle ne se produit qu'avec des matériaux empruntés par elle à d'autres synthèses, mais aussi que le système qu'elle crée n'a nécessairement rien de définitif ni même de solide. Il doit au contraire rester souple, permettre surtout à l'élément isolé de garder sa vie indépendante, ne pas la modifier, autant que cela est possible, et le laisser ainsi subsister jusqu'à ce qu'il puisse entrer dans une combinaison mentale définie, jusqu'à ce qu'un système assez important et assez bien organisé soit prêt pour le recevoir. C'est l'existence de cette synthèse analytique, discrète et provisoire, qui séparera nettement les analystes des esprits synthétiques, elle en est le caractère différentiel. Chez les esprits synthétiques, les synthèses mentales se créent bien par la décomposition d'autres synthèses, mais elles n'ont pas le caractère provisoire de la synthèse analytique, elles ne laissent pas à l'élément extrait sa vie indépendante et sa nature propre, elles se le subordonnent et se l'assimilent; le système qui se forme est net ou compliqué, ou les deux à la fois, il est généralement plus important que le système disloqué par lui, et l'élément qu'il prend à ce dernier disparaît en lui et s'y confond. Chez les esprits analyseurs au contraire, le système nouveau est généralement peu important et sa grande qualité est de laisser flotter assez librement l'élément isolé, ou tout au moins de le mettre en évidence, de lui donner le maximum d'indépendance com patihlp avec la vie de l'esprit. Le système devient alors une monture destinée à supporter comme un diamant

l'élément extrait, qui doit, nalurellement, pour rester dans l'esprit, tenir à quelque chose, mais une monture souple, un peu lâche, facile à démonter pour que le diamant puisse prendre place dans quelque bijou plus considérable. Une comparaison sociologique donnera peut-être plus de netteté à tout ceci. Le synthétique serait comparable à un peuple qui conquiert une province ou une colonie d'un autre peuple, se l'annexe, la fait immédiatement entrer dans le cadre de sa propre organisation, l'utilise et la gouverne; l'analyste agirait comme un peuple qui, ayant enlevé un territoire à son adversaire, le laisse s'organiser lui-même, s'ériger en État indépendant, aide ses habitants à se mettre dans les meilleures conditions voulues pour décider euxmêmes de leur sort futur et de leurs prochaines alliances.

Nous retrouvons constamment chez les analystes ce phénomène de la synthèse analytique. Il les caractérise à des degrés divers. Remarquons bien qu'il ne peut nullement être la caractéristique de l'analyse au sens le plus général du mot, désignant un procédé universel de l'esprit, la décomposition mentale dont aucun acte psychique ne peut se passer et telle que je l'ai considérée tout d'abord dans cette étude. Il accompagne l'analyse considérée comme une habitude dominante et principale de l'intelligence, qui a pour fond cette décomposition mentale, mais qui en est une forme spéciale et nullement unique.

Celte forme de l'analyse nous intéresse particulièrement ici, puisque c'est elle qui peut servir à caractériser certains types psychologiques. Elle implique, comme toutes les opérations de l'esprit, la décomposition des perceptions, des idées ou des sentiments, mais elle comporte, en outre, une vie individuelle assez

i marquée et assez nette des éléments décomposés. Ces éléments ne sont point pris immédiatement par des

(Synthèses fixes et considérables qui se les subordonnent et absorbent leur individualité. Ils gardent, au contraire, leur existence propre. L'analyse ainsi comprise doit donc être considérée comme un état essentiellement transitoire, au point de vue de la psychologie générale, quoiqu'il puisse être permanent chez certains esprits dont il devient une marque distinctive. Il correspond à des états d'âme de primitifs ou de décadents : de primitifs si les éléments doués d'une vie individuelle n'ont pu être coordonnés en quelque vaste synthèse directrice de l'intelligence; de décadents s'ils proviennent de l'émiettement d'une de ces synthèses. Pour donner une idée du premier état on peut rappeler le savant qui observe les faits, les classe sommairement, ne les engage dans aucune théorie bien définie, les tient prêts pour des systèmes à peine entrevus encore. Gomme exemple du second on peut citer les analyses des éléments de la religion opérées par des esprits jadis religieux, détournés à présent de leurs croyances et la survivance en eux des idées et de quelques impressions qui s'ordonnaient jadis en un système puissant et dominateur et qui survivent maintenant isolés, sans grande force. L'œuvre de Renan fournit bien des occasions d'étudier cet état d'âme.

Au reste, les deux types du primitif et du décadent se mêlent et parfois se confondent. Ce qui est une décadence est souvent aussi un commencement. Les temples païens ont fourni des matériaux aux églises du Christ. Ce qui est l'aurore d'une croyance nouvelle est souvent aussi le crépuscule d'une vieille foi.

Il ne faudrait pas confondre l'analyse avec l'incohérence et avec toute forme de la vie indépen-

dante des éléments. Ce qui précède peut nous servir à. marquer suffisamment la différence essentielle qu'il faut établir. Sans doute l'incohérence suppose souvent, elle aussi, la décomposition des phénomènes, mais elle peut être due aussi à leur non-composition, elle peut être antérieure à la synthèse au lieu de succéder à sa ruine. De plus, elle ne suppose pas leur recomposition (ou leur composition) au même degré et de la même façon que l'analyse. En effet, l'analyse telle que je Téludie ici comme procédé de l'esprit et habitude dominante de l'intelligence suppose une synthèse spéciale, comme nous l'avons vu, un classement et une connaissance des élémenls décomposés que l'incohérence n'admet pas à ce degré et avec cetterégularité. Dans l'incohérence pure, les éléments qui vivent de leur vie individuelle ne présentent guère la plasticité qu'ont les résidus de l'analyse, ni leur facilité à entrer plus tard en des combinaisons nouvelles (soit dans le même esprit, soit dans un autre qui a pu se les assimiler, les reproduire en lui). Enfin, la prédominance de l'analyse s'accompagne en général de la formation d'un certain nombre d'habitudes intellectuelles méthodiques et régulières qui contrastent singulièrement avec l'incohérence. Bien qu'il existe une ressemblance fondamentale entre ces deux ordres de faits, on ne saurait donc les confondre. L'incohérence, en réalité, peut prendre toutes les apparences de l'analyse comme elle peut prendre les apparences d'une tendance à la synthèse précipitée. Du reste, toutes les différences que j'indique deviendront, je pense, de plus en plus apparentes et plus nettes à mesure que nous avancerons dans notre étude.

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2i L'ANALYSE Eï LES ANALYSTES

Vanalyse et les phénomènes affectifs.

Nous comprendrons mieux l'analyse Intellectuelle en la rapprochant de faits diflérents qui, à certains égard?, lui ressemblent. Sans sortir de la psychologie, nous retrouvons l'analyse, comme la décomposition, dans les phénomènes affectifs. Nos sentiments, comme nos idées, sont des réactifs, des systèmes analyseurs qui décomposent les phénomènes pour prendre leurs éléments. On trouverait ici des séries de décomposition et de recomposition fort intéressantes à étudier, mais qui ne rentrent pas tout à fait dans mon sujet. L'amour par exemple, offre quelques uns des cas les plus faciles à observer. On y peut remarquer des combinaisons très compliquées de phénomènes relativement simples, et, quand un amour fait place à un autre, on assiste à des dissociations et à des reprises comparables à celles qui se produisent quand une croyance en décompose une autre et s'empare de quelques-unes des idées qu'elle unissait.

Mais existe-t-il dans le domaine affectif une analyse dominante habituelle, comparable à la tendance que nous venons de voir, avec sa synthèse provisoire spéciale, et qui peut caractériser des types intellectuels? Il semble que cela peut se produire, mais avec moins de netteté et de régularité que pour l'intelligence. Les divers éléments qui se sont unis pour constituer une passion peuvent plus ou moins bien exister séparément ensuite (la tendance sexuelle, un certain désir d'affection, mille petites habitudes qui subsistent en chan-

géant de signification et de portée, ne sont plus ratlachées à l'idée de la personne aimée, ne l'évoquent plus, le travail intellectuel, par exemple, le désir de plaire qu'on aimait à rapporter à elle, etc.). Je ne suis pas éloigné de croire que, chez quelques personnes spécialement, les éléments d'une passion peuvent aisément se dégager et rester prêts à de nouvelles et faciles synthèses, comme les éléments de l'idée chez quelques analystes bien doués.

Il ne me semble pas que l'on puisse reconnaître un type analytique affectif tout à fait équivalent au type analytique intellectuel. Mais il y aurait cependant à relever des analogies curieuses et assez peu connues qui pourraient donner l'explication d'un certain nombre de phénomènes et aider sans doute à bien mieux comprendre les caractères, et spécialement une classe de personnalités.

Analogies avec les 'phénomènes biologiques et chimiques.

En sortant de la psychologie nous pourrons trouver des faits généraux analogues à l'analyse, d'un côté dans la biologie et la chimie, de l'autre dans la science sociale. En biologie, si le rôle de la décomposition est énorme puisque tout phénomène vital comporte des décompositions, s'il n'est pas essentiellement une décomposition, comme beaucoup de biologistes l'admettent pendant que d'autres le contestent, il ne semble pas que nous trouvions une analyse méthodique essentielle qui soit l'équivalent réel de l'analyse psychologique avec sa synthèse spéciale. L'assimilation

et la désassimilation fournissent quelques analogies lointaines. L'alimentation et spécialement la formation du chyle, ou encore la combinaison de l'oxygène avec le globule sanguin peuvent être rapprochées de l'analyse et de la synthèse analytique en ce qu'il s'y retrouve des combinaisons instables qui vont servir à permettre des synthèses nouvelles et qui rappellent les idées douées par l'analyse d'une vie individuelle, et prêtes à s'engager en de nouveaux systèmes. La combinaison instable et vite rompue de l'oxygène et du globule sanguin est intéressante à cet égard, mais cette combinaison n'est pas le résultat d'une analyse bien caractérisée puisque l'air n'est pas une eoinbinaison mais un mélange, et l'oxygène est emprunté à l'air extérieur non à un élément biologique.

La chimie nous offre des analogies peut-être plus frappantes Les réactions chimiques ressemblent beaucoup aux réactions psychiques. Un acide énergique mis en présence d'un sel pourra le décomposer, chasser l'autre acide et s'unir à la base. L'acide sulfurique versé sur de la craie dégagera l'acide carbonique et s'emparera de la chaux pour former un sulfate. Les corps ainsi libérés peuvent être employés de nouveau en diverses manières (surtout peut être si l'homme s'en mêle et alors les combinaisons chimiques viennent à certains égards, sous la dépendance des faits psychologiques et même sociaux). Gela ressemble beaucoup à ce qui se passe quand une croyance en disloque une autre pour profiler de ses éléments*. Nous retrouvons

1. Un spirituel écrivain, M. G. Bergère t, dans un « roman chimique » publié jadis par la Revue bleue sous le titre KO SO', s'est complu à présenter des phénomènes chimiques en termes de psychologie. C. st uu'^ sorte de niétajhore complexe et prolongée où l'on peut trouver un fond de vérité.

bien ici la décomposition et la recomposition à peu prts simulianées, et ]a décomposition provoquée par l'affinité des éléments qui vont former ensemble une synthèse nouvelle. Toutefois, et bien qu'il y ait une analogie profonde entre les lois de la chimie et celles de la psychologie, il ne faut pas exagérer les ressemblances concrètes que peuvent présenter les phénomènes. Les éléments psychiques semblent bien pouvoir appartenir à la fois, actuellement au moins, à plusieurs systèmes différents, cela paraît même, au moins pour beaucoup d'entre eux, la condition normale. Ils sont d'ailleurs beaucoup moins arrêtés, moins précis que les éléments chimiques. En certains cas, il nous est assez difficile de nous faire une idée nette de la composition et de la décomposition mentales et de dire au juste en quoi consiste l'élément. Qu :nd, dans une perception visuelle par exemple, on considère séparément la forme et la couleur, on abstrait des éléments dont l'existence indépendante peut bien, à mon avis, devenir réelle. Mais ni les éléments ne ressemblent à des éléments chimiques, et ne se comportent comme eux, ni leur décomposition et leur recomposition ne rappellent les réactions chimiques, sinon à un point de vue très général et très abstrait. Nous ne trouvons rien non plus en chimie qui équivaille à la «synthèse analytique. Peut-être pourraiton en rapprocher les auto-combinaisons des atomes de certains corps. C'est probablement la seule analogie que permette la différence de groupement des phénomènes, (les phénomènes chimiques ne sont pas du tout groupés et systématisés dans la nature comme les phénomènes psychiques dans l'esprit de l'homme), mais elle est bien lointaine. Peut-être trouverait-on plus de ressemblances entre la vie de l'esprit et les réactions chimiques qui s'accomplissent dans les êtres vivants, et en parti-

culicr dans le fonctionnement des centres nerveux, mais cela revient un pe i à supposer qu'on trouverait des analogies entre la vie de Tesprit telle que nous la donne l'observation par le sens intime, et cette même vie telle que nous la donnerait l'observation par les sens et les inductions qui s'y rapportent — si nous avions les moyens de l'étudier ainsi plus directement.

Analogies avec la vie sociale.

Dans la vie sociale, les analogies avec la vie psychique sont plus complexes et plus nettes, comme on devait s'y attendre. Chaque jour nous assistons à des dissociations de groupes et à des reconstitutions, chaque jour nous voyons un individu enlevé à un groupe par un autre groupe, restant souvent membre des deux, et en formant parfois un troisième, comme la jeune fille qui se marie, et se trouve rattachée à deux foyers en outre de celui qu'elle fonde en séparant aussi, dans une certaine mesure , son mari du groupe familial auquel il appartenait. Celte complication de synthèses qui permet à un individu d'appartenir à la fois à un assez gi'and nombre de groupes et de se rattacher plus ou moins étroitement à chacun d'eux et d'une façon très différente rappelle beaucoup le jeu souple des éléments de l'esprit. Un homme est à la fois citoyen d'un pays, chargé à ce titre de devoirs spéciaux, membre d'une famille, de sociétés diverses, il peut en même temps appartenir à une administration, et il doit remplir des fonctions différentes qui le rattachent à plusieurs de ces groupes, de même qu'une représentation, une

image peuvent être insérées dans bien des idées, des croyances et des sentiments divers.

Nous avons dans la société des équivalents très visibles des systèmes analyseurs, et même des synthèses analytiques qui se présentent avec une grande variété de formes, bien plus appréciable que dans les phénomènes psychologiques. Les jurys d'examen, par exemple, ou encore les tribunaux sont des appareils d'analyse destinés à séparer le bon grain de l'ivraie, à trier parmi les éléments sociaux ceux qui sont dignes de recevoir tel diplôme, et capables par suite d'aspirer à remplir telle ou telle fonction, ceux qui peuvent rendre à l'État tels services précis, en entrant par exemple, dans l'armée, ceux que leur nature rend dangereux et qu'il est bon de séparer plus ou moins longtemps des autres hommes. Nous pouvons encore reconnaître des systèmes sociaux qui tiennent l'emploi de la synthèse analytique. Dans ce nombre on pourrait peutêtre placer nos grandes écoles qui, prenant des éléments soigneusement triés, leur permettent de vivre quelque temps sans entrer dans un système social définitif, sans prendre une part active à la vie sociale, et les tiennent en réserve pour les fonctions qu'ils doivent remplir plus tard, lorsqu'ils seront convenablement préparés à ces fonctions et qu'un élément de leur nature manquera à un des systèmes sociaux, quand des places seront vacantes dans l'Université, dans l'administration des ponts et chaussées, etc. Ce travail social ne ressemble-t-il pas à celui d'un savant qui recueille des faits avec soin, les analyse, les prépare de son mieux à entrer dans une théorie scientifique, et les place ensuite lorsqu'il trouve un emploi convenable pour eux? Assurément les différences sautent aux yeux, mais il existe entre les deux processus des analogies fondamentales.

Je pourrais mentionner aussi les sociétés de patronage qui aident les ouvriers sans travail à vivre tant qu'ils restent en dehors d'un système social qui les soutient, et qui s'occupent de leur procurer un nouvel emploi, c'est-à-dire de les engager dans une nouvelle synthèse. Enfin on pourrait encore parler à ce propos de l'influence dissolvante de quelques théories purement critiques ou de certaines formes de littérature ironique ou dénigrante qui décomposent plus ou moins certains grands systèmes sociaux comme ceux que forment les fidèles d'une religion ou les membres d'un parti politique et qui ne les organisent pas en des systèmes nouveaux comme le ferait une foi rivale ou un parti opposé, mais les émiettent, les dispersent, et toutefois leur fournissent en les intéressant, en les amusant, en les distrayant, ce minimum d'unité dont l'homme ne saurait se passer et les laissent assez souvent bien disposés à accepter plus tard un joug intellectuel nouveau. Le scepticisme, quand il ne se transforme pas en un dogmati»me d'une espèce particulière, peut déterminer ainsi mne sorte de phase de liberté individuelle, de vie indépendante d'un élément social entre deux incorporai ions en des systèmes sociaux différents.

Peut-être pouvons nous aller plus loin, et trouver dans la société l'équivalent de l'analyse psychologique habituelle, de la tendance à l'analyse qui caractérise un type mental. Certaines sociétés, comme certains esprits, paraissent plutôt analytiques, d'autres plutôt synthétiques. Les premières sont celles dont les membres ne sont pas engagés en des synthèses trop étroites et trop raides, où la vie individuelle est très développée, où l'individu est prêt à entrer un peu indifféremment dans un groupa social ou dans un autre, et où parfois il se trouve assez longtemps en dehors de tout groupe rigou-

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reusement constitué. Il est à remarquer d'ailleurs que les synthèses étroites, dans une société, peuvent favoriser cet élat, à la condition qu'elles ne soient pas assez puissantes pour retenir malgré eux les individus, précisément parce qu'en gênant les esprits, elles les portent à s'afTranchir plus ou moins de leur tutelle sans les préparer toujours à en accepter une autre.

Les sociétés synthétiques seraient au contraire celles où la vie individuelle indépendante est presque impossible. L'individu y est sans cesse maintenu dans des groupes sociaux dont il ne peut sortir, ou bien il ne sort d'un groupe que pour entrer dans un autre groupe qui l'encadre immédiatement et dispose de lui.

Comme éléments de sociétés synthétiques, on peut citer : les castes, la famille telle que les comprenaient les Grecs et les Romains, le mariage indissoluble, le communisme sous quelques-unes au moins de ses formes, les conquêtes et les annexions forcées de peuples entiers, les églises toutes-puissantes et intolérantes, l'hérédité des charges et des offices, même l'hérédité des fortunes acquises ou héritées, surtout l'hérédité avec droit d'aînesse.

Comme signes de civilisations analytiques, au contraire : le divorce plus ou moins facilité, à plus forte raison l'amour libre, la liberté des professions, le régime des concours, l'abolition des castes, la tolérance, la liberté des cultes, le développement d'une instruction non confessionnelle, le choix des gouvernants par les gouvernés, l'égalité devant la loi.

Dans le premier groupe des faits sociaux que je viens de rappeler, ou trouve, en effet, la tendance à tenir l'individu aussi encadré que possible dans les grands systèmes sociaux formés par la religion, les fonctions sociales, les groupes sociaux comme la famille ou la

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tribu, c'est-à-dire dans tontes les synthèses sociales. Dans les autres, au contraire, on remarque une tendance à en dégager l'individu, et aussi (comme cela se passe pour l'analyse méthodique en psychologie et la synthèse analytique), à tenir l'individu bien en dehors de ces systèmes, pour le préparer le mieux possible à entrer dans celui qui lui conviendra le mieux et où il pourra rendre le plus de services. Bien entendu ces signes peuvent être parfois de simples apparences, témoigner de désirs et d'aspirations plutôt que de réalités. De plus, un de ces signes n'a pas à lui seul une grande valeur. Mais leur réunion est importante et significative.

Nous pourrions faire des constatations analogues dans des groupes sociaux secondaires, même au sein d'un seul grand groupe, par exemple en comparant les diverses familles dans une même nation et même dans une même région ou bien diverses administrations, des corporations différentes. Nous pourrions encore examiner à ce point de vue la formation et le fonctionnement des groupes sociaux. Mais il me suffît d'avoir indiqué ce côté de la question et signalé en gros les ressemblances qui peuvent servir à faire mieux comprendre les lois et les faits de la psychologie.

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