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LES TYPES CARACTERISES PAR LA PRÉDOMINANCE DE LA SYNTHÈSE

Les esprits vulgaires.

Après ces considérations abstraites, je voudrais donc essayer de résumer brièvement les données de cette étude en une synthèse concrète, et indiquer, avec le vague toujours nécessaire dans une opération de ce genre, les différents groupes d'esprits que nous donne la prédominance de la synthèse, en commençant par ies esprits inférieurs et en remontant jusqu'aux génies synthétiques. Je ne reviendrai pas sur les indifférenciés dont j'ai déjà dit quelques mots en étudiant la série des analystes.

Au plus bas degré, nous trouvons des imbéciles ou des esprits très vulgaires en qui la synthèse est loin d'être vigoureuse, mais chez qui l'analyse est plus faible encore. Ils n'ont guère d'autre caractéristique intellectuelle que d'être des nullités ou des médiocrités dans tous les genres et ne nous retiendront pas longtemps.

Disons toutefois qu'un certain degré d'intelligence implique une faiblesse simultanée de l'analyse et de la synthèse, mais que la prédominance de l'inaptitude de l'analyse est ici particulièrement caractéristique.

L'esprit sera généralement rétif, il ne se laissera guère convaincre par des arguments, quoiqu'il puisse être assez changeant, si d'autres influences que celle du raisonnement viennent s'exercer sur lui. Si même il parait touché par un argument, il est très probable que c'est, au fond, l'amour-propre, la vanité, un sentiment quelconque qui l'y détermine. Ou bien encore il aura été frappé, au hasard, par un fait, par une raison, et, sans les bien comprendre, sans en voir la vraie portée, il aura abouti à la conclusion juste par des sentiers fantaisistes, et comme il aurait abouti à une erreur. Il formera ses idées sans savoir pourquoi, ni comment, au hasard des circonstances, et une fois qu'elles seront faites, on ne pourra pas obtenir de lui qu'il les examine et les critique. La synthèse faite, l'analyse ne la défera pas, mais elle cédera parfois devant une autre synthèse inspirée par quelque sentiment. Et les uns paraîtront entêtés tandis que d'autres sembleront plus raisonnables, mais au fond le procédé inteilectuel sera le même chez tous.

Les routiniers.

Un peu plus haut, nous trouvons des esprits routiniers qui se sont fait des principes et des idées qu'ils appliquent avec une raideur maladroite, à toutes les circonstances de la vie. Ils simulent jusqu'à un certain point,

l'esprit de méthode, mais ne peuvent arriver à faire de réelles analyses, et ne savent que défigurer la réalité, pour en tirer une pratique généralement mesquine. Ce qui peut faire illusion sur leur compte, c'est la régularité de leurs réactions, de leurs pensées et de leurs actes. Mais celte régularité provient bien moins de l'application éclairée d'une méthode, que de leur méconnaissance du changement des circonstances, de leur incapacité d'observer et de comprendre qui les empêche d'adapter avec précision à chaque cas nouveau leurs pensées et leurs actes.

Parmi les esprits de cet ordre, il faut compter ceux à qui leur entourage, leur milieu donne l'unité nécessaire à la vie qui leur ferait défaut sans cela. Ils adoptent, sous la pression subie, des opinions politiques, religieuses, économiques avec lesquelles ils systématisent grossièrement une foule d'impressions, de sensations et d'idées qu'ils n'auraient pas la force de réunir par des synthèses originales, mais qu'ils ne peuvent pas non plus analyser pour les considérer en soi et pour soi. lis apprennent ainsi à coordonner des idées, à savoir ce qu'ils doivent penser de la vie future ou de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, et aussi à coordonner des actes, à assister le jour voulu aux offices religieux, ou à déposer dans une urne le bulletin qui exprime leur volonté de souverain. Ils apprennent encore de qui ils peuvent espérer un secours, une place ou un ruban. Tout cela donne un sens et une orientation à la vie, et entraîne d'innombrables synthèses, assez simples et généralement peu discutées.

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Les esprits actifs et faux par synthèse exagérée, les intuitifs^ les « voyants ».

Au-dessus encore, nous rencontrons des esprits actifs et faux qui aiment à penser, mais qui pensent mal. Ils arrivent trop vite et sans critique à des opinions plus ou moins considérables. Ce sont des gens à idées, mais, le plus souvent, des brouillons, des agités, s'emballant sur la première piste venue, sans méthode et sans sûreté. Un mot, un détail fixent immédiatement leur esprit, éveillent en lui une série d'idées, lui suggèrent une opinion, fixent une croyance dont il ne pourra plus se dépêtrer. Presque tous ces esprits appartiennent au genre de ceux que j'ai étudiés ailleurs comme esprits faux par prédominance excessive d'une idée directrice '.

Plus haut nous trouvons des intuitifs, des voyants qui ont l'esprit plus juste, mais incomplet. Ils devinent par des procédés dont ils auraient de la peine à rendre compte, des vérités qui peuvent rester des vérités de détail, mais dont la compréhension synthétique indique une réelle pénétration.

Leur intelligence participe de la sûreté, de la précision, mais aussi de la raideur de l'instinct. Et en effet, il se forme en eux comme une sorte d'instinct spécialisé. Tel est l'instinct du médecin qui a le sens, le tact médical et devine rapidement plus qu'il ne conclut méthodiquement et après analyse; tel encore celui de l'artiste qui distingue sans y réfléchir, sans en reconnaître les

1, Voir Esprils logiques et esprits faux. (Paris, F. Alcan.)

éléments la touche d'un peintre, les harmonies d'un compositeur, le rythme et la manière d'un poète.

Cet instinct peut se développer à force d'habitude. Le type synthétique peut alors succéder au type de l'analyste. A force d'examiner des poésies ou d'écouter de la musique on se crée, pour peu qu'on y ait quelques dispositions, un sens nouveau qui nous renseigne aussi promptement et aussi sûrement que les sens ordinaires. On perçoit un rythme caractéristique, un état d'âme, le métier spécial d'un artiste comme on perçoit un son ou une couleur. On n'a pas plus besoin de compter les pieds d'un vers pourvoir s'il y en a bien douze ou huit, que de compter les vibrations d'un rayon lumineux pour savoir si la lumière qu'il nous apporte est bleue ou verte. Mais chez certaines personnes le rôle de l'exercice et de l'habitude est très faible (je crois l'influence de l'exercice moins importante qu'on ne le suppose en général), les aptitudes natives se décèlent immédiatement et arrivent très vite à se développer dans presque toute leur ampleur

La forme d'esprit synthétique que je signale ici peut se rencontrer chez des équilibrés qui, après avoir subi l'impression synthétique, savent travailler sur elle et l'analyser. Mais elle caractérise aussi des esprits peu portés à l'analyse et qui ne savent être que des intuitifs. Chez ceux-là, la sûreté est généralement bien moindre, parce que les impressions sont acceptées sans contrôle et sans critique. Ces impressions peuvent être aussi moins fécondes, elles ne donnent pas lieu aux généralisations que l'analyste peut fonder sur la connaissance plus exacte des éléments qu'il a dégagés et des rapports qu'ils ont entre eux.

En revanche, l'esprit des synthétiques garde une apparence plus pic^uante, une allure plus imprévue, un

air de génialité qui parfois en impose. Des amateurs d'art distingués, des artistes de valeur diverse peuvent être rattachés à cette classe d'esprits. On y trouve aussi des savants portés aux généralisations un peu promptes, et des esprits mixtes, moitié savants, moitié artistes. Ceux-ci traitent volontiers la science à la façon d'un art, et l'art avec un certain pédantisme qui se refuse à l'analyse, mais arrive à ériger en lois dominatrices les rapports abstraits qu'il tire de simples impressions peu variées et mal critiquées.

Les synthétiques supérieurs.

Des degrés nombreux conduisent de ces esprits déjà supérieurs aux grandes intelligences synthétiques, aux génies — de valeur encore très inégale — en qui la synthèse l'emporte sur l'analyse. Des philosophes, des savants, des peintres, des musiciens, des poètes se rencontrent dans cette dernière classe. Leur caractéristique est l'aptitude à combiner en un tout, à rassembler en une œuvre forte un grand nombre d'éléments riches et divers (couleurs ou sons^ images et mots, idées ou sentiments). C'est par là qu'ils sont synthétiqnes, et les créateurs le sont forcément et ils le sont d'autant plus qu'ils sont plus créateurs.

Mais en même temps ils ont une autre caractéristique et c'est l'inhabileté à mettre en valeur le détail isolé, à faire ressortir d'une manière méthodique et suivie les éléments, c'est la faiblesse dans la critique, dans l'examen, dans la simple compréhension et dans l'observation sans but et sans parti pris, souvent dans

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la mise en valeur des petits détails de l'œuvre, toujours dans leur analyse méthodique et raisonnée.

Bien entendu, il ne faut pas s'attendre à trouver sans défaillances toutes ces qualités ni tous ces défauts. Il y a toujours quelque manque d'équilibre chez les plus équilibrés et quelque harmonie chez les plus extravagants. A plus forte raison y a-t-il de l'harmonie, et une très grande et très riche harmonie chez les grands génies, même lorsqu'ils ont développé à l'excès certaines de leurs tendances, et même ils soufï'rent quelquefois d'une rupture de l'harmonie dans le sens opposé à leur nature générale. Des analystes synthétisent parfois à l'excès et parfois aussi de grands synthétiques laissent trop d'importance à des détails, à des idées isolées. La distinction des types est affaire de proportions, de degrés et de nuances.

Sous le bénéfice de ces réserves on peut reconnaître la réalité de types relativement très différents, Hugo et Rembrandt*, peuvent être pris pour représenter le type

1. Je dois faire ici une remarque qui tend à montrer encore les rapporta déjà indiqués de l'analyse et de la synthèse et leur constante association. Plusieurs des individus que je cite comme présentant le type synthétique pourraient être également indiqués comme des analystes et pour les même's raisons. J'ai parlé tout à l'heure en ce sens à propos du Balzac de M. Rodin. De même on a pu voir un grand analyste dans Rembrandt. « Son principe, a dit Fromentin, était d'extraire des choses un élément parmi tous les autres, ou plutôt de les abstraire tous pour n'en saisir expressément qu'un seul. 11 a fait ainsi dans tous ses ouvrages œuvre d'analyste, de distillateur, ou, pour parler plus noblement, de métaphysicien plus encore que de poète. Jamais la réalité ne l'a saisi par des ensembles... Il décomposait et réduisait tout, les couleurs autant que la lumière, de sorte qu'en éliminant des apparences tout ce qui est multiple, en condensant ce qui est épars, il arrivait à dessiner sans bord, à peindre un portrait presque sans traits apparents, à colorer sans coloris, à concentrer la lumière du monde solaire en un rayon. 11 n'est pas possible dan^ un art plastiqxie de pousser plus loin la curiosité

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synthétique supérieur. Si Ton trouve trop difficile de les comparer à Stuart Mill et à Stendhal, qu'on les mette à côté de M. José Maria de Hérédia (je pense surtout ici à quelques-uns de ces sonnets, le Samouraï, par exemple), d'Aloysius Bertrand et d'Ingres. La différence des procédés, la distinction des natures et des tempéraments éclatera aussitôt. Elle tient à d'autres causes que la différence dans l'emploi de la décomposition et de la synthèse, mais c'est celle-ci qui m'importe pour le moment et sa part est considérable, dominante même à bien des égards car elle se rattache à plusieurs autres qualités, et, dans une certaine mesure, elle les explique.

de l'être ea soi. » {Les maîtres d'autrefois, p. 409-410.) Sans insister sur Cfuelques réserves qu'on pourrait faire, il me suffira de dire qu'on peut synthétiser avec des abstractions (et c'est précisément l'affaire du métaphysicien). Fromentin d'ailleurs retrouve implicitement l'esprit synthétique dans Rembrandt, en lemarquant qu'il substitue « — à l'iinitatiou des choses, leur métamorphose presque totale ; — à l'examen, les spéculations du psychologue; — à l'observation nette, savante ou naïve, des aperçus de visionnaire et des apparitions si sincères que luimême il en est dupe ». Cela me suflît parfaitement. 11 faudrait donc retenir seulement qu'il s'est trouvé en Rembrandt, à côté du génie synthétique, une rare faculté, au moins une faculté très spécialisée d'analyse. Mais pour déterminer le type d'un esprit la vraie question consiste à se demander si, dans son œuvre, le détail existe pour lui-même ou jusqu'à quel point il est subordonné à l'eusemble. Je crois que c'est la seule façon d'arriver, dans la détermination du type, à une précision sufûsante, tout en tenant compte de la complexité des choses, et il ne me semble pas douteux que dans les tableaux de Rembraadt ^et aussi dans le Balzac de M. Rodin) le détail ne soit, en général, très subordonné à l'ensemble de l'oeuvre, ou du moins à uo ensemble.

iU LES ESPRITS SYNTHETIQUES

La synthèse excessive dans les actes et dans les sentiments.

A la série purement intellectuelle des esprits on pourrait joindre une série d'esprits considérés par rapport à leurs sentiments ou à leurs actes, et ces séries, sans se confondre avec la première, s'en rapprocheraient sans doute beaucoup, à cause des rapports de l'intelligence avec les sentiments et avec les actes.

J'ai déjà parlé du rôle de l'analyse dans la vie du sentiment. En somme les sentiments suivent, bien souvent, le sort des idées qu'ils accompagnent. Ils se forment comme elles avec plus ou moins de rapidité, plus ou moins de discernement, et l'on y voit varier, à peu près, je crois, de la même façon que dans les idées, le rôle de l'analyse et de la synthèse.

Mais la vie des sentiments ne correspond pas toutefois exactement sur tous les points à la vie des idées. Nous avons des synthèses et des analyses de sentiments qui ne correspondent pas toujours aux synthèses et aux analyses des idées. Alors que certaines croyances se dissolvent, les sentiments qui y étaient attachés peuvent continuer à vivre. On peut aimer Dieu, et ne plus croire en lui. Il y a même parfois un désaccord singulier entre le sentiment et la croyance. On aime certaines personnes pour des qualités qu'on sait très bien qu'elles n'ont pas, ou si l'on analyse mieux, on les aime comme si elles avaient ces qualités, alors qu'on sait, au fond, qu'elles en sont privées. Des sentiments d'enfance, des affections de famille persistent

ainsi en connexion avec de vieilles images, d'anciennes idées qui ne correspondent pas à la réalité, et qui peuvent coexister avec des appréciations exactes. L'image, le produit du souvenir ou de la fantaisie créatrice associée à l'apparence physique et à quel ques éléments psychologiques, moraux ou sociaux de la personne réelle, à ce qui en constitue pour nous la représentation, suffît à lui assurer le bénéfice d'un sentiment que la personne réelle vraie ne pourrait nous inspirer. On conserve l'image fausse sans y croire, mais cela peut suffire. Dans les cas de ce genre, il est vrai que le sentiment s'est formé et dissocié un peu autrement que les idées. Il ne s'est pas transformé de la même manière, l'analyse qui a dissous la croyance n'a pas dissous le sentiment et n'a pas mis le phénomène affectif en relation harmonique avec le fait intellectuel. Pour m'exprimer d'une manière inexacte, je dirai que le cœur croit encore quand l'esprit ne croit plus. Sans doute il y a toujours des rapports étroits et précis entre les phénomènes afTeclifs et les faits intellectuels, les faits affectifs dont je parle accompagnent toujours ou provoquent des idées et des images. Il n'y en a pas moins une discordance bien nette entre la croyance et l'affection qui ne peuvent plus s'associer systématiquement. Il serait plus précis de dire qu'il y a une discordance entre deux groupes de tendances qui se manifestent l'une surtout par des phénomènes affectifs, mais aussi par des phénomènes intellectuels, l'autre surtout par des phénomènes intellectuels, mais aussi par des phénomènes affectifs. Seulement, je craindrais de compliquer ainsi un peu trop l'exposé des phénomènes, et une précision relative me paraît pouvoir suffire à mon but actuel. Cette discordance entre les croyances et les senti-

menls est extrêmement commune. Elle se retrouve sans doute chez tous les gens qui ont du cœur sans en être trop les dupes et serait intéressante à étudier si c'en était le moment. Ce qui nous importe le plus, c'est ceci : le caractère par lequel la vie du sentiment diffère ici de la vie de l'intelligence, c'est l'excès de la synthèse et l'inhabileté à l'analyse. La synthèse affective constituée ne peut pas se dissoudre aussi aisément que la croyance, ou bien elle s'est formée plus vite et plus mal qu'elle, dans le cas où l'on aime avant de savoir ou même avant de croire.

La vie du sentiment nous apparaît ainsi comme plus généralement faussée que la vie purement intellectuelle, par des excès de synthèse. Constamment nous pouvons constater que l'affection qu'on éprouve pour une personne, le respect qu'on ressent pour une institution, ne sont nullement d'accord avec les données de l'expérience. Souvent même ils empêchent la claire vision de la réalité, et l'intelligence se partage. On peut noter alors la coexistence chez le même individu d'observations, de remarques, parfois d'intuitions soudaines qui contredisent un sentiment assez fort chez lui, et, d'autre part, d'idées apprises et volontiers exprimées, de phrases toutes faites et de propositions convenues qui sont en harmonie avec ce sentiment, qui viennent l'aider, et sont à leur tour défendues par lui contre les résultats de l'observation et de l'analyse dont ils empêchent l'esprit de voir le vrai sens et les conséquences logiques.

Cela est tout naturel si l'on songe à la nature des phénomènes affectifs et des phénomènes intellectuels. Le phénomène affectif est la manifestation au sens intime d'une activité relativement confuse et inhibée des tendances, c'est-à-dire que la synthèse en est

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bien moins régulière et moins pure '. Toutes choses égales d'ailleurs, les éléments doivent y être moins dégagés de leurs scories, moins retaillés et moins polis par l'analyse patiente. C'est ce qui arrive en effet. Les tendances qui s'accompagnent de sentiments ont en général moins de précision et de finesse que les tendances qui ne s'accompagnent que d'idées, et le jeu des phénomènes affectifs comporte moins d'analyses, en général, moins de combinaisons abstraites que le jt'U des idées. Nous aurons encore et nous avons eu déjà l'occasion de reconnaître la réalité de ce fait général. Et plus le caractère affectif des phénomènes est marqué, plus le phénomène de la prédominance de la synthèse sur l'analyse se marque aussi. Une passion violente se décompose, se critique, moins aisément qu'un sentiment calme et ne se prête guère en aucune façon à l'exercice patient de la faculté d'analyse, au dégagement des éléments et à leur vie indépendante. Chez les intellectuels même, les plus passionnés, les plus enflammés (je ne dis pas ceux chez qui les tendances sont le plus fortes ou le plus profondes, car le phénomène affectif apparent n'exprime pas toujours si simplement la vraie nature de la tendance) sont aussi ceux qui savent le moins analyser et qui synthétisent le plus vite, en prenant les choses en gros, sans beaucoup de nuances, et sans retoucher suffisamment les éléments de leurs idées.

1. Voir à ce sujet Les phénomènes affectifs et les lois de leur apparition (Paris, F Alcan) ; et L'activité mentale (Paris, F. Alcau).

m Les esprits synthétiques

Les affectifs trop synthétiques.

Nous avons donc naturellement tout un groupe d'esprits assez nombreux chez qui la vie affective présenterait les caractères que nous avons relevés dans la vie intellectuelle des synthétiques excessifs. Ce sont souvent les mêmes qui manquent d'analyse dans le domaine du sentiment et dans celui de l'intelligence, mais parfois les déviations qu'entraîne ce défaut se produisent assez dilTéremment dans ces deux domaines. Pour ne pas trop allonger cette digression, je rappelle sans y insister les excès de synthèses des passionnés chez qui la tendance dominante s'exalte souvent de ce qui devrait la diminuer, s'assimile, sans les distinguer, les sentiments secondaires, les idées, les impressions très peu concordantes qui lui arrivent sans cesse. Leurs sentiments, leurs amours sont souvent faits de contradictions étranges, d'égoïsme et de dévouement, de jalousie et d'abnégation parfois un peu basse, de faiblesses singulières et d'aspirations très hautes, tout cela étant souvent assez mal unifié. Il serait intéressant d'étudier tous ces faits, de dresser une série de types et de la comparer à celle des types intellectuels que nous avons passés en revue, mais cela sortirait du sujet de mon étude.

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La pratique et la synthèse excessive.

Il me faut pourtant dire encore quelques mots de la série des esprits pratiques. On ne peut la séparer non plus absolument de la série des intelligences, car lïntelligence contribue pour une grande part à préparer et à diriger l'action. Je rattacherais volontiers aux esprits scientifiques ou artistiques originaux les grands industriels, les créateurs, ceux qui inventent un nouveau genre de production, ou même qui fondent un établissement considérable en coordonnant les efforts de nombreux travailleurs, parfois très éloignés les uns des autres et spécialisés dans des tâches différentes, en faisant entrer dans le nouveau système bien des éléments sociaux qui, jusque-là, restaient séparés et sans cohérence.

L'idée pratique est une synthèse comme une théorie scientifique et comme une œuvre d'art. L'esprit de l'homme pratique et actif doit être essentiellement synthétique comme celui de l'artiste, puisqu'il s'agit, pour lui aussi, d'arriver à créer un organisme véritable et qui puisse vivre. Mais la synthèse, ici encore, peut, et parfois doit être précédée et accompagnée d'une analyse minutieuse, d'une observation exacte et méthodique, d'une critique précise, et, par là, l'esprit pratique se rapproche de l'esprit scientifique.

C'est, pour l'esprit pratique, une bonne condition de réussite, et l'on conçoit aisément que nous retrouvions ici l'opposition déjà constatée de l'esprit d'analyse et de l'esprit de synthèse. Le premier, plus sûr, plus pru-

dent, plus méthodique, plus régulier dans sa marche, risque de se perdre dans les détails, et, par trop de scrupules, ou d'hésitations, d'aboutir à l'impuissance. Le second, plus hardi, plus directement actif, plus puissant, plus innovateur, est en danger d'aboutir à un échec faute d'avoir assez observé, faute de bien comprendre toutes les conditions de l'entreprise qu'il s'agit de mener à bien.

L'activité pratique, comme l'activité esthétique ou scientifique, permet de distinguer trois grands types. Premièrement, l'équilibré qui observe d'abord, analyse et critique prudemment pour agir ensuite avec ampleur et sécurité. Puis l'analyste qui se perd dans les détails, et à force de vouloir voir clair et se rendre compte de tous les éléments en jeu, oublie de se mettre à l'œuvre ou n'ose le faire, craignant les risques de l'action comme l'érudit exclusif craint les dangers de la théorie. Enfin l'esprit trop synthétique, essentiellement actif, qui n'examine que juste le temps nécessaire pour prendre une décision, qui construit et réalise l'ensemble de son projet sans s'attarder aux détails, qui préfère tenter dix entreprises consécutives, s'il échoue neuf fois, que d'examiner une seule fois avec soin toutes les conditions qu'il lui importe de connaître. Il serait possible de faire dans chacun de ces types des subdivisions plus ou moins nombreuses. Pour les esprits qui pèchent par excès de synthèse, on établirait, par exemple, toute une hiérarchie, depuis les imbéciles qui veulent réaliser d'emblée et avec précipitation le premier projet qui se présente à eux, jusqu'aux grands actifs qui manquent non de génie, mais de prudence et que leur tempérament aventureux peut conduire à la fortune ou à la ruine, comme il conduit le grand poète soit à d'incontestables chefs-d'œuvre,

soit à des œuvres manquées où transparaît encore pourtant la grandeur de son génie.

Ceci peut se remarquer dans toutes les formes de l'activité pratique : industrie, commerce, sport quelconque, administration, etc. Mais ce qui nous intéresse peut-être plus, c'est qu'on peut taire les mêmes constatations à propos de cette direction de la conduite, plus générale et proprement humaine, qui constitue la morale. En morale aussi nous retrouvons la combinaison et l'opposition de l'analyse et de la synthèse. L'une, l'analyse, conduit à l'appréciation raisonnée des actes, aux scrupules, à l'examen de conscience, à la critique, à la recherche des caractères généraux et abstraits des bonnes et des mauvaises actions. L'autre, la synthèse, nous donne la création ou la réalisation des grandes idées morales, elle inspire et détermine plutôt de grands actes qu'une vie minutieusement irréprochable, et plutôt des habitudes d'action large et prompte ou le triomphe de quelque sentiment généreux, mais imprudent ou aveugle, que le souci de la pureté absolue, et de la rectitude complète de la conduite.

La prédominance de la synthèse nous donnerait encore bien des formes différentes caractérisant autant de groupes d'esprits. Nous distinguerions des pratiquants étroits et aveugles, minutieux et obstinés, des esprits faux, aventureux et médiocres, de grands inventeurs et de grands réalisateurs qui imaginent et pratiquent avec hardiesse une morale inconnue ou méconnue avant eux et arrivent à être des saints originaux ou à passer aux yeux de leurs adversaires pour des prodiges d'immoralité. Il suffit, je pense, d'indiquer ici ce point de vue.

Paulhan. — Analystes. H

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