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CHAPITRE PREMIER

La synthèse, son importance. Délimitation du sujet.

Si l'analyse est nécessaire à la vie mentale, on peut dire que la synthèse la constitue et lui est plus essentielle encore. Elle est évidemment, en tant que phénomène constitué, le résultat de l'association systématique. En tant qu'opération mentale, elle est l'association systémaUque elle-même. L'analyse n'est possible que par elle, et peut-être suppose-t-elle plus rigoureusement la synthèse que celle-ci ne suppose l'analyse. Car il est impossible de dissocier n'importe quel phénomène, si ce n'est en faisant entrer l'élément extrait dans des systèmes déjà trouvés, mais encore incomplets, non saturés, qui se l'assimilent.

Étudier complètement le rôle de la synthèse mentale,

ce serait donc passer en revue la psychologie tout entière. J'ai insisté ailleurs et ici même sur le caractère et l'importance de l'association systématique, et le jeu des éléments psychiques, je n'y reviens pas plus longuement. Je dois me borner ici à parler des différentes formes générales que peut donner à l'intelligence la prédominance de la synthèse sur l'analyse, de la composition sur la décomposition. Nous venons devoir, en suivant les analystes, l'allure générale de l'esprit, les qualités et les défauts que produit la prédominance de l'analyse et l'insuffisance relative de la synthèse, nous verrons maintenant ceux qui proviennent de la prédominance de la synthèse et de l'insuffisance relative de l'analyse.

La prédominance de Vesprit synthétique. ,

Dans les esprits où domine l'analyse, les éléments de l'ensemble décomposé, idée, système de sensations, perceptions, doctrine philosophique, œuvre d'art, gardent, comme nous l'avons vu, une vie relativement indépendante. Ils ne s'engagent guère en un système nouveau, mais restent presque isolés, et comme à la disposition d'une synthèse future qui ne vient pas. Au lieu de se laisser absorber par un système supérieur, ils restent eux-mêmes le principal centre de petits systèmes de remarques, de réflexions, d'impressions, de faits affectifs, qui n'arrivent pas, lorsque l'esprit de synthèse est très faible, à s'ordonner en un système général.

Chez ifcs esprits équilibrés, la décomposition doit se

produire aussi, mais elle ne constitue pas la principale partie de la vie mentale, elle n'est que la première phase du processus psychique. Elle est suivie de la réassimilation des matériaux retaillés, affinés, dégagés de leur gangue, qui viennent prendre place dans un système ou dans des systèmes nouveaux, plus ou moins complexes et riches, mais généralement égaux ou supérieurs à ceux que l'esprit a dissous. Ces synthèses nouvelles ne seront point seulement un classement destiné à permettre aux éléments de rester à peu près libres à la disposition de l'esprit, ou une application des lois de contiguïté et de similarité, elles forment de véritables organismes psychiques, des rouages actifs de la vie mentale. Ce ne sont plus des « synthèses analytiques ». C'est ce qu'on remarque, par exemple, dans le cas du savant, qui, ayant observé et analysé soigneusement quelques faits, ne se borne pas à fonder et à exposer ces faits tels qu'il les a dégagés de l'expérience brute, mais s'en sert pour construire une théorie par la systématisation de ses acquisitions récentes et de ce qui, dans ses connaissances, dans ses idées antérieures, peut s'harmoniser avec elle, du savant qui s'arrange pour rattacher ensuite à cette théorie ce que l'expérience, toujours analysée, lui donnera de convenable.

La vie de l'intelligence, avec son double mouvement de désassimilation et d'assimilation, est donc complètement représentée chez l'équilibré. Mais tandis que la première phase du processus psychique est surtout visible chez l'analyste, dont l'œuvre n'a de prix que comme élément d'un ensemble social qui l'utilisera, grâce aux aptitudes différentes et complémentaires d'autres esprits mieux doués pour la synthèse, c'est la seconde qui devient prépondérante chez les esprits synthétiques. Chez ceux-ci, la première phase reste à

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peu près rudimentaire, ou presque entièrement dominée par la seconde. Ils doivent souvent profiter des analyses faites par d'autres et qu'ils seraient incapables, en bien des cas, de faire eux-mêmes, mais comme dans la vie les choses ne s'arrangent guère d'une façon régulière, il arrive qu'ils ne sont pas beaucoup plus habiles à profiter des analyses des autres qu'à s'en passer, et nous reconnaissons trop souvent les esprits synthétiques à leur façon de se tromper.

Chez eux, l'analyse méthodique est très rare, l'existence indépendante de ses produits ne se rencontre à peu près pas. Les idées préconçues, les systèmes déjà dominants, les habitudes impérieuses agissent avec rapidité et surtout avec décision. Ils orientent l'esprit immédiatement et d'une manière relativement stable, saisissant à la hâte dans les événements qui passent l'élément qui leur convient ou qui semble leur convenir, et, sans se préoccuper du reste, ils construisent avec lui un édifice plus ou moins vaste, mais souvent peu solide, parce que les matériaux ne sont pas assez bien travaillés et s'adaptent mal à leur destination.

Si, en effet, l'esprit synthétique ne possède pas une sûreté et une souplesse qu'on trouve rarement, l'édifice est forcément disparate et ruineux. C'est que l'esprit n'a pas suffisamment compris ce qu'il s'est assimilé, c'est qu'il n'a pas assez bien séparé l'élément utile des éléments parasites ou nuisibles. L'analyse méthodique n'ayant pas été faite, presque toujours la synthèse sera plus ou moins mal agencée, les morceaux en seront trop gros et mal équarris. L'esprit a simultanément avalé la coque et la noix.

Les perceptions que lui impose l'expérience, les idées que son milieu lui suggère en mille façons par la conversation ou la lecture, tout ce qu'il voit et tout ce qu'il

comprend, tout cela ne semble être pour l'esprit synthétique qu'une occasion de dév<-lopper ses idées propres, de compléter des systèmes déjà formés, ou bien de former, d'un coup, un système à peine encore ébauché. Tout ce qui ne peut être pour lui l'occasion d'un déploiement notable d'activité synthétique reste non perçu, incompris, parfois rejeté pour toujours par un mécanisme presque inconscient et aussi prompt que sûr, quelquefois à peine saisi et mis aussitôt de côlé avec dédain jusqu'au moment oîi quelque synthèse pourra utiliser l'élément oublié dans l'ombre, et qui reste engagé dans ses associations primitives, non consciemment isolé et gardé avec plus ou moins de soin comme chez l'analj'Ste.

Il n'y a, comme on s'y attend, que des différences de degré entre l'esprit de l'analyste et l'esprit synthétique, et l'on passe assez insensiblement de l'un à l'autre. Il se produit toujours chez l'analyste le plus pur un commencement de synthèse, au moins cette synthèse que nous avons étudiée sous le nom de synthèse analytique. Chez les esprits les plus synthétiques, en revanche, il se produit toujours quelque dissociation, puisque la synthèse psychique se produit en séparant plus ou moins les éléments qu'elle emploie de ceux qui s'étaient présentés avec eux, et que même pour profiter des analyses faites par d'autres, il faut en opérer soi-même quelquesunes. A mesure que la synthèse devient plus importante et que l'analyse se restreint, nous allons de l'un des types à l'autre, en passant par les équilibrés qui sont entre les deux. Tout cela n'offre pas de dif(îcullés spéciales.

V esprit sijnl hé tique domijiant. Ses caractères généraux. V observation.

La nature de l'analyse, telle que nous venons de l'étudier, nous fait aisément comprendre les défauts et les qualités que va donner à l'esprit sa faiblesse ou son absence. Si les éléments destinés à la synthèse ne sont plus minutieusement isolés, soigneusement dépouillés de ce qui ne leur est pas essentiel, amenés au degré voulu de pureté et de précision, la synthèse pourra être large et puissante, mais elle risquera fort d'être trop hâtive, mal faite, d'englober des éléments disparates.

Ce qui caractérise, en somme, la prédominance excessive de l'esprit synthétique, c'est qu'elle fait penser, pour ainsi dire, par grands blocs. L'esprit avale des morceaux mal préparés. Les images, les idées ne se dégagent pas de la masse qui les entoure. Elles n'arrivent pas à cette vie individuelle momentanée qui leur permet de passer sans dommage et sans heurt d'un système psychique à l'autre et de changer de synthèse. Cette manière de penser accuse un certain manque de souplesse, mais ce défaut peut être tout relatif, et ne porter que sur la décomposition des idées et des groupes de perception. Elle peut s'associer avec une assez grande souplesse dans le maniement de ces blocs peu dégrossis, dans les changements utiles de l'attitude de l'esprit, et dans les procédés secondaires de l'intelligence. Un esprit synthétique peut très bien se plier à des circonstances diverses et modifier assez

aisément son orientation, mais, en ceci même, il gardera son habitude de synthétiser avec excès. En agissant sur des blocs d'idées un peu confus et grossiers parfois, il pourra faire preuve à la fois de souplesse dans son aptitude h saisir l'occasion d'un changement d'attitude et de raideur dans la façon un peu gauche dont il combinera pour cela ses nouvelles idées et ses nouvelles dispositions.

Chez le synthétique, le bloc d'idées se forme souvent très vite. Quand la synthèse n'est pas équilibrée par l'analyse, une pensée n'arrive pas isolée à l'esprit. Elle amène avec elle ou fait naître immédiatement une foule d'autres idées qui l'entourent. Même une image ne vient pas seule, elle n'est pas même reconnue simplement pour ce qu'elle est, elle est immédiatement interprétée, et souvent transfigurée, grâce au cortège plus ou moins développé d'images, d'idées et de sentiments qu'elle entraîne avec elle. Il est facile de reconnaître ici une des conditions ordinaires de l'esprit poétique, condition qui peut accompagner quelques-unes des plus hautes qualités de l'esprit, et quelques-uns aussi de ses pires défauts.

Des synthèses Imaginatives viennent ainsi encadrer les données de l'expérience, ce sont des rapprochements divers, des métaphores plus ou moins animées, des personnifications, des symbolismes. Qu'on se rappelle, par exemple, les singulières et fortes visions de Victor Hugo. A quelque degré, mais à des degrés très différents, une disposition analogue se retrouve chez tous les hommes, jusque dans l'esprit de l'enfant, pour qui les taches qu'il aperçoit dans la lune prennent l'apparence d'un homme. Il est des cadres qui s'imposent à l'image, dont on ne peut pas, en quelque sorte, la détacher, où elle se place spontanément et tout de

suite, de façon à ce qu'on ne puisse même se figurer son existence en dehors d'eux.

On a un bon exemple de syntlièse hâtive et peu logique dans les récits confus de faits mal observés que font beaucoup d'ignorants, et même des gens d'esprit cultivé. Un homme avisé, un observateur analyste dira simplement ce qu'il sait en tâchant d'éviter les interprétations douteuses, en isolant la vraie donnée de l'expérience de toutes les complications superflues ou de valeur contestable, tout en lui donnant cependant l'interprétation perceptive sans laquelle elle resterait dépourvue de signification et ne serait môme pas exprimable. Un ignorant, un esprit grossier ou maladroit interprète au contraire sans le savoir. Il synthétise inconsciemment les données de la sensation avec des idées plus ou moins bizarres. Il n'a pas, pour recevoir une perception nouvelle, de cadres convenablement préparés, et il ne sait pas comprendre et faire comprendre sa perception sans l'encadrer. Il lui donne alors un cortège d'images et d'idées qui la fausse et la dénature. S'il doit décrire une impression interne, en parlant par exemple à son médecin, il ne pourra l'analyser convenablement et fera grand usage de métaphores (procédé synthétique pur) plutôt que de descriptions précises (procédé analytique), ou de comparaisons (procédé de synthèse analytique); ou bien il donnera une explication que, par défaut d'analyse, il ne saura pas distinguer de la simple constatation du phénomène. Il sentira une lame qui le pénètre, une bête qui le ronge, une boule qui lui remonte dans le gosier (la boule hystérique), il dira que son sang a tourné ou que son estomac s'est fermé; s'il est aliéné, il pourra penser qu'il a, comme le cas s'est présenté, « un concile dans le ventre ». Chez l'homme, môme le plus instruit, toute

constatation de ptiénomènes nouveaux risque fort de s'accompagner de synthèses de ce genre, à moins d une grande habitude de l'analyse et d'une grande aptitude pour cette opération. Aussi la mauvaise qualité du l'observation est-elle un des symptômes fréquents de l'insuffisance de l'analyse et de l'exagération de la synthèse. Ce n'est pas que l'observation ne se fasse pas, que les phénomènes passent inaperçus, seulement ils ne sont pas saisis en eux-mêmes et pour eux-mêmes, ils n'entrent dans l'esprit qu'en provoquant des synthèses prématurées qui les masquent, les défigurent, et, parfois, les rendent méconnaissables.

La compréhension et la prédominance excessive de la synthèse ; la discussion chez le sijnthétique.

Naturellement, il est toute une fonction de l'intelligence, celle qui consiste à comprendre simplement, c'est-à-dire à reproduire en soi les idées d'autrui ou un ensemble de faits extérieurs, qui est presque forcément troublée par l'excessive prédominance de la synthèse.

Cette intelligence exige l'interprétation correcte d'un certain nombre de données de la perception et, par conséquent, elle aura d'autant plus de chances — toutes choses égales d'ailleurs — de s'effectuer correctement, qu'un plus grand nombre d'éléments significatifs auront été recueillis et observés, et qu'ils auront été plus correctement interprétés en eux-mêmes. Tout cela suppose un assez grand travail d'analyse, d'observation et de critique.

Mais ces observations et ces critiques, l'esprit syn-

Ihélique les fausse généralement par son ardeur. Il n'a pas la patience de recueillir des faits, d'écouter les paroles, de suivre un discours sans savoir à l'avance ce que tout cela va signifier, et, comme il ne le sait pas, il l'invente immédiatement de son mieux. Au lieu de recueillir les faits, il construit un système sur les premiers qui lui arrivent.

Aussi, bien souvent l'esprit synthétique, qui suit forcément ses propres idées et y rapporte instinctivement tout ce qui lui est suggéré par les autres, ou par les faits de son expérience, est-il exposé à quelque emballement, et à une outrance assez incompatible avec la justesse des idées. L'équilibre est rompu chez Ini au préjudice de l'observation et de l'analyse, mais la synthèse perd en justesse souvent plus qu'elle ne gagne en rapidité, et le synthétique exclusif, de même qu'il observe mal, comprend souvent mal aussi et pour des raisons exactement analogues.

Ces défauts se retrouvent chez des esprits incapables de synthèses un peu vastes, mais incapables aussi d'analyses subtiles et profondes. On les rencontre communément chez tous les gens qui ont un parti pris quelconque, mais ils tiennent toujours à une synthèse prématurée et à une insuffisance d'analyse, ils sont particulièrement naturels à l'esprit synthétique exagéré qui, dans sa hâte d'arriver à une conclusion, de former une théorie, d'aboutir au système, néglige forcément une assez grande quantité d'idées, de faits, d'éléments de conviction qu'il aurait pu employer utilement, mais auxquels il ne laisse même pas le temps de se former.

Son allure dans la discussion est significative et facilement reconnaissable. Les objections, quand il les entend, ne sont pour lui qu'une nouvelle occasion de synthèses, souvent aussi raides et aussi grossières que

la première. Il accroche un détail et bâtit sur ce détail une nouvelle théorie qui n'a souvent aucun rapport logique avec ce qu'on lui objecte; il s'arrête à un mot qui le frappe et qui éveille rapidement dans son esprit des ensembles d'idées, et il s'attache à ces idées sans bien savoir de quoi il s'agit. Souvent, il part d'un c'était mal compris, parfois d'une méprise, d'un mot mal entendu pour reconstruire, à sa façon, la pensée de l'adversaire. Il ne peut attendre que celui-ci la lui expose; il faut qu'il la construise lui-même, sans quoi il ne pourrait l'entendre et, en général, il la construit tout autrement qu'il ne faudrait et beaucoup trop d'après sa propre pensée. Lui fait-on remarquer son erreur, s'il veut faire montre de bonne volonté, de patience (ce n'est pas une qualité ordinaire de l'esprit synthétique) ou de condescendance, il n'arrive guère qu'à recommencer son erreur ou à en inventer une autre. Mais avec lui, il faut s'attendre à voir la discussion ne pas rester purement intellectuelle. La passion entre vite en jeu, les grands blocs d'idées intéressent plus la personnalité que les éléments patiemment recueillis et, d'ailleurs, les sentiments font bloc chez lui comme les idées. La prédominance de la synthèse et l'impuissance à l'analyse s'accompagnent souvent, dans la discussion, d'impatience, de colère, d'indignation. Et si l'homme qui ne sait ni observer ni analyser est grossier de nature et pas trop bien élevé, on peut s'attendre à des injures lorsqu'il ne vous comprendra pas.

Leur manière de mal faire une chose distingue les différents esprits. Un esprit porté à l'analyse, s'il lui arrive de ne pas comprendre et de rester impuissant devant l'idée d'un autre pourra mieux s'en rendre compte, il hésitera, tâtonnera, s'arrêtera, et, s'il propose une idée à son tour, le fera avec plus de lenteur, de

circonspection et de timidité. Un esprit simplement étroit et borné réagira avec sa routine, mais ne montrera ni la vivacité, ni la richesse d'idées, ni l'entrain, ni l'imagination d'un esprit synthétique un peu développé. Certes rien n'est plus commun, je dirai presque plus universel, qu'une discussion mal dirigée et des arguments mal compris, mais il y a une façon de mal comprendre ou de ne pas saisir un argument qui n'est pas à la portée de tout le monde, et parfois elle dénote une vie intellectuelle supérieure en chaleur et en intensité à celle de quelques esprits sages et patients qui auraient montré plus de rectitude partielle dans l'interprétation des idées d'autrui. Il ne faut pas oublier que les défauts que je signale, chez le synthétique comme chez l'analyste, correspondent à certaines qualités et peuvent même devenir des qualités quand les circonstances s'y prêtent.

La compréhensioîi chez le synthétique.

Si l'esprit synthétique n'est pas « intelligent » comme l'analyste, il lui arrive tout de même de comprendre les idées des autres. C'est alors, chez lui, une sorte de divination. Il a la chance de les réaliser immédiatement en lui en les reconstruisant sur un ou deux détails qui l'ont frappé.

Il y a toujours beaucoup d'éléments communs ou semblables dans les esprits des hommes, si différents qu'ils puissent être, surtout dans un même temps et dans un même milieu. Leur mécanisme est aussi à p.u près le même, leurs habitudes d'esprit se ressemblent,

OU tout au moins, s'ils se fréquenlent, l'uu d'eux est capable de reproduire inslincliT9ment, à l'occasion, l'allure d'un autre. Il n'est pas surprenant que ces esprits se rencontrent parfois, et que d'après quelques fragments, même assez rapidement entrevus, l'un d'eux puisse arriver à reconstruire assez exactement les idées d'un autre, à figurer en lui des sentiments qui ne sont pas les siens. C'est ainsi qu'en lisant un peu vite, nous n'analysons nullement toutes les lettres, ni tous les mots. La tournure générale du mot et quelques lettres, distinctement aperçues çà et là, nous suffisent pour reconnaître le mot et quelques mots pour comprendre une phrase. Aussi laissons-nous souvent passer sans les apercevoir des fautes d'impression et ne nous apercevons-nous pas toujours même de l'omission d'un mot. La synthèse prompte a pu remplacer ici presque entièrement l'analyse préalable et la synthèse méthodique et lente. Elle a reconstitué en nous, sur quelques signes rapidement perçus, la phrase qu'a pensée l'écrivain, et souvent aussi ses idées ou une partie de ses idées. De même, quand nous entendons parler une langue qui nous est familière, le travail d'analyse n'est pas du tout le même que si nous écoutons parler une langue étrangère que nous comprenons un peu. Mais évidemment la synthèse hâtive peut, même après une assez longue habitude, engendrer des erreurs. Des lapsus souvent cités en sont la preuve.

Nous pouvons bien arriver ainsi à lire assez couramment dans l'esprit d'un autre surtout si c'est quelqu'un que nous voyons souvent, et si l'idée ou le sentiment qu'il s'agit de comprendre ne nous est pas trop étranger. Le moindre mot, le moindre signe, parfois un fait si léger qu'il n'est aperçu ni par l'autre, ni par nous, peut nous mettre sur la trace et nous faire deviner ce

Pailsia.n. — Analystes. 8

dont il s'agit. Et ce serait, sans doute, un grand signe de supériorité que do pouvoir généraliser ce procédé. Mais, en dehors de ces cas assez compréhensibles, ou de quelques autres cas plus spéciaux, il faut se méfier passablement de l'intuition et de la divination. Trop souvent l'esprit incapable d'analyse se trompe et comprend mal. S'il est vif et un peu capable d'invention, il arrive vite à construire un roman étranger à ce qu'il lit ou entend réellement. Il en est pour qui une conversation, surtout une discussion, n'est guère qu'une série de lapsus intellectuels.

Une simidation de la compréhension analytique chez les synthétiques.

Parfois tel esprit incapable de comprendre, de réaliser en lui les idées des autres comprend, au contraire, merveilleusement les siennes. Autant il entend mal ce qu'on lui dit, autant il entend bien ce que lui-même veut dire. Qu'on ne croie pas que ce soit là un métite commun. Beaucoup d'hommes sont aussi gauches devant leurs propres idées que devant celles des autres. Ils n'y comprennent rien, ne savent pas s'en servir, n'en discernent pas le sens et les conséquences. C'est le cas de quelques grands esprits. Ils n'ont jamais su où conduisaient les idées qu'ils apportaient, et il afallu que d'autres se chargent de les développer pour eux, et d'une façon qui, s'ils l'avaient prévue, 1rs aurait parfois scandalisés.

Celui dont.ie parle, au contraire, sait parfaitement développer ses propres idées, et d'une façon assez ré-

La synthèse psychique et sa domination iV)

gulièrepour simuler l'esprit d'analyse et de critique, et pour paraître posséder un genre d'intelligence qui lui est, en réalité, étranger. Sa discussion sera un modèle de lucidité si, au lieu de répondre aux objections qui lui viennent du dehors, il se les adresse à lui-même ou s'il expose les raisons qui lui font admettre comme juste telle ou telle opinion. Il m'est plusieurs fois arrivé d'être surpris en remarquant combien les mêmes personnes que je voyais incapables de saisir correctement les opinions d'autrui étaient, au contraire, aptes à développer et à faire valoir les leurs, en étudiant leurs détaiis, en en exposant les diverses parties. Joseph de Maistre fut un esprit de cet ordre. Admirable pour aller jusqu'au bout de ses propres idées, pour en faire ressortir les divers aspects et les conséquences, pour en trouver parfois des applications imprévues, il était peu capable de suivre patiemment les idées qu'on lui soumettait. Chez les esprits où la synthèse domine, les détaiis, les idées particulières ne vivent bien que s'ils sont dégagés et soutenus par quelque grand système, par quelque passion intellectuelle, par quelque idée d'ensemble. Ces esprits sont à l'opposé des analystes, observateurs, compréhensifs, critiques, qui font vivre en eux des fragments isolés. Autant ils arrivent facilement aux détaiis, aux raisons secondaires, aux preuves lorsqu'elles font partie intégrante du système qui domine en eux, autant ils se montrent al<»rs capables de les apprécier, de les trouver, de les classer, d'en meltre les détails en valeur, toujours en les rapportant à l'ensemble, autant aussi ils se montrent impuissants à les comprendre et à les retenir quand il faut d'abord les accepter en elles-mêmes pour voir ensuite ce qu'elles peuvent impliquer et signifier. L'analyse chez eux est secondaire et subordonnée, elle suit la synthèse ou la

116 LES ESPRITS SYNTHETIQUES

prépare immédiatement, et n'a d autre but que de la rendre bien vile possible. Souvent aussi, elle n'est qu'un moyen de fortifier et de prolonger la synthèse, elle est une façon de passer successivement en revue les diverses parties, les divers aspects de cette synthèse, un moyen aussi de produire ou de faciliter telle synthèse qui est déjà au trois quarts constituée, et non point un moyen d'isoler des faits qu'on considérera et qu'on gardera pour eux-mêmes, ni même de préparer des matériaux pour une synthèse future encore inconnue et dont on ne sait à peu près rien. On voit la différence considérable qui sépare sur ce point les esprits à vie synthétique, des analystes et des équilibrés.

La prédominance de la synthèse et la critique.

Continuons à étudier l'allure du type synthétique dans les fonctions que nous avons vues convenir si bien à la nature de l'analyste, nous trouverons partout des différences analogues qui font ressortir la diversité des types mentaux.

Les esprits purement synthétiques qui s'adonnent à la critique en font une assez singulière opération. Généralement ils ne prennent guère la peine de comprendre l'œuvre qu'ils examinent. En tout cas ils refusent obstinément, et, lorsqu'ils se rendent assez bien compte de la nature de leur esprit pour en tirer des principes, i's refusent consciemment de se placer, même pour ui monicnl. au point d'^ vue de 1 auteur. Us gordent ieur propre point de vue, et ne s'en peuvent distraire assez

pour le modifier et l'élargir. Souvent ils se bornent à approuver ou à blâmer, et très vivement parfois, selon que l'élément qu'ils ont remarqué entre plus ou moins aisément, plus ou moins harmonieusement dans leurs synthèses personnelles. Leur tendance synthétique se révèle par la réaction très nette de leur esprit sur les idées qu'on tente de leur suggérer, et leur faiblesse d'analyse par l'impuissance où ils sont de décomposer l'œuvre d'un autre et d'en laisser les éléments vivre en eux à l'état à peu près libre et sans les enrôler dans un système nouveau.

L'esprit purement synthétique juge plus qu'il ne comprend, il rend plus d'arrêts qu'il ne fait de remarques fines et justes, il part sur des impressions spontanées, souvent très vives, et qui, en bien des cas, ne portent que sur un détail. Toujours prêt à construire, à mettre en activité ses propres idées et ses propres sentiments, à s'en servir à la moindre occasion, pour absorber ou pour repousser vivement les idées et les sentiments des autres, il néglige beaucoup de parties essentielles, n'aperçoit pas le sens général et profond de ce qu'il examine, et risque fort, par conséquent, de se montrer injuste.

Les artistes, les créateurs, quoiqu'il s'en trouve d'équilibrés, sont en général assez peu aptes à l'analyse. Ils voient trop souvent les œuvres des autres à travers les leurs, et parfois, même avec un beau génie, font preuve d'étroitesse et d'inintelligence. On peut voir, dans ce genre, des discussions littéraires célèbres, et, par exemple, la critique des classiques par les romantiques, des romantiques par les naturalistes.

Parfois l'outrance se manifeste joyeusement, sous forme de boutades, de paradoxes conscients et voulus. Mais il ne faut pas se méprendre sur la portée de ces

plaisanteries, eMes expriment bien la vraie nature et les , vraies opinions de l'esprit qui les lance, et c'est souvent à des circonstances très secondaires qu'elles doivent leur caractère de boutades et de paradoxes voulus, l'aspect à demi plaisant dont on les a décorées.

Quelques-uns aiment, lorsque les circonstances les y engagent sérieusement, à se faire comme une seconde nature plus bienveillante et plus large en apparence, plus objective aussi et, à quelques égards, plus analytique en s'habituant à mettre à l'écart leurs goûts personnels et leurs préférences intellectuelles. Mais alors ils perdent leur valeur, ils deviennent ternes, sans couleur, sans vie, ils accomplissent leur travail d'e»position ou de critique par nécessité, et comme une besogne macliinale. Je crois bien que l'exemple de Gautier pourrait illustrer ceci.

On sait quelle était d'ai41eurs son intransigeance, à lui qui ne voulait trouver qu'un beau vers dans Racine. Le même Racine, à côté de Shakespeare comparé à un chêne, était traité de « pieu » par Auguste Vacquerie. Mais ni Gautier ni Vacquerie ne paraissent avoir eu une puissance synthétique bien exceptionnelle. Hugo qui, lui, était merveilleusement doué à tant d'égards, offre un cas intéressant du même genre. Sa crilique peut servir de type pour l'étude de l'esprit synthétique, si on le prend surtout au moment où son génie est bien développé, car les articles de sa jeunesse ne témoignent pas au même degré du dédain et de l'impuissance devant une analyse méthodique. Le procédé de Hugo consiste à prendre dans l'œuvre, dans l'opinion des autres, un point quelconque puis à la refaire en quelque sorte, à sa façon, à la recréer, ou du moins à bâtir dessus un édifice nouveau, en y introduisant l'expression des idées qui le hantent, et de ses senti-

ments les plus intenses. Il ne paraît jamais arrêté par la crainte de prêter aux gens des idées qu'ils n'ont pas eues. Continuellement il paraphrase, il transpose, iil développe brrllamment et sans exactitude, il invente. Souvent, il faut bien l'avouer, on retrouve en lui des lieux communs un peu fatigués, des idées ébauchées par des esprits étroits et déformées encore par leur passage à travers des cerveaux mal faits. La force de synthèse se manifeste alors non pas tant par la grandeur et la puissance de la pensée, que par la richesse et l'éclat des images, par le splendide entassement des métaphores, des mots et des rimes. Je recommande, à ce point de vue, la lecture de la poésie intitulée : Ecrit sur la première page d'un livre de Joseph de Maistre. Pour le fond, c'est un Joseph de Maistre vu par n'importe quel bourgeois libéral, sans profondeur et sans compréhension analytique. Comme image, c'est d'une merveilleuse richesse, mais plus éclatante que bien solide. Même à ce point de vue ce n'est pas du meilleur Hugo. La pièce se trouve dans la première partie des Quatre vents de l'esprit :

« Cathédrale monstre ! bâtie Contre le droit et le devoir!

Plan incliné, la sacristie Glissante, devient l'abattoir.

Ici les cierges, là les torches.

Dans ce temple à deux fins construit On juxtapose les deux porches De la lumière et de la nuit.

Fausse lumière et nuit réelle L'ombre de Rome sur Paris, Un aigle ayaut au bout de i'ai'e Des ongles de chauve-souris. »

Il faut lire encore rapprécialion du darwinisme et d'un matérialisme assez gros et puéril que Hugo suppose associé à cette théorie et qui peut bien d'ailleurs s'y joindre dans quelques cerveaux. Certes on ne peut exiger d'un grand poète qu'il parle très correctement de doctrines abstraites, et je ne suis pas même bien sûr qu'il valût mieux que, n'en pouvant parler correctement, il n'en parlât jamais. Je ne cherche pas ici à reprocher à Hugo ses erreurs, mais à m'en servir pour comprendre le mécanisme de son esprit, et par suite, de tout un groupe d'esprits. On peut trouver d'ailleurs qu'il ne laisse pas d'avoir des intuitions assez justes, et que, s'il comprend mal l'évolutionnisme, il aperçoit tout de même assez bien certaines conséquences discutables qu'on en pouvait tirer, qu'ont en efifet tirées quelques disciples, mais qui se sont surtout largement épanouies dans le cerveau des adversaires de la doctrine. Et cela ne rend que plus intéressante et plus significative la façon dont Hugo, sans analyser le système et sans le bien comprendre, sans en deviner les diverses conséquences possibles, isole un ou deux éléments qu'il entoure de toutes les guirlandes de sa puissante rhétorique, qu'il noie dans la verve abondante et un peu grosse de son esprit :

« Par-dessus le marché, je dois être ravi.

Quoi! des vivisecteurs, à la fois, à l'envi,

Des chimistes anglais, allemands, tous ensemble,

Loupe et scalpel en main, m'affirment qu'il leur semble

Certain, démontré presque et probable à peu près

Qu'entre l'homme d'Athène et le loup des forêts,

Qu'entre un essaim d'égout et le peuple de France,

Le total fait, il n'est aucune différence;

Qu'on trouve, en les traitant par les mêmes réchauds,

La même quantité de phosphate de chaux

Dans le plus affreux chien que dans le plus grand homme, Que, par conséquent, Sparte est égale à Sodome. »

Le livre de Hugo sur William Shakespeare serait encore intéressant à examiner. Mais parfois le nom de Tauteur n'est plus qu'une simple prétexte pour le poète, une sorte de clou qui lui paraît convenir pour accrocher les images, les idées qui lui viennent à l'esprit et qu'il accueille imperturbablement. Cela se prouverait par bien des détails de son œuvre, mais on peut voir surtout pour trouver le procédé dans toute son ampleur, le Groupe des idylles dans la troisième partie de l'édition définitive de la Légende des Siècles.

Une enquête fort intéressante sur l'évolution littéraire dirigée, il y a quelques années, par M. Jules Huret, peut servir à étudier l'attitude des littérateurs devant l'œuvre de leurs collègues. Seulement l'interprétation des faits est souvent délicate. Ce n'est pas lintelligence seule — ou l'inintelligence — qui dicte les réponses recueillies. Plusieurs sentiments y sont engagés aussi. Mais cela ne diminue en rien, au contraire, l'intérêt de l'étude. En effet, et j'aurai l'occasion de revenir sur ce point, l'intervention du sentiment est souvent une marque de la faiblesse de la faculté d'analyse et elle accompagne une activité surtout synthétique. Ces caractères, en effet, se laissent apercevoir dans les réponses de plusieurs auteurs en bien des pages de l'enquête. La faiblesse de la faculté d'analyse peut très bien d'ailleurs n'être pas générale chez eux, et n'empêchera nullement certains auteurs d'analyser avec minutie et exactitude la portion d'expérience qui relève plus spécialement de leur œuvre, c'est-à-dire encore que l'analyse ne se produira que dans les limites où elle facilite le plus la synthèse dominante.

Vesprit synthétique abstrait dans la critique.

La prédominance de l'esprit de synthèse dans la critique peut prendre une forme plus philosophique. L'ouvrage étudié apparaît surtout, en ce cas, comme l'élément possible d'un système qu'on a déjà construit où qu'on se prépare à construire. Mais tandis que le procédé précédent était surtout employé par des littérateurs, par des créateurs de systèmes concrets, celui-ci indique plutôt un esprit scientifique ou philosophique en qui la faculté d'analyse, quoiqu'elle ne soit pas la qualité dominante, est généralement plus développée. Ce sont souvent des esprits à peu près équilibrés qui s'appliquent à de pareilles synthèses, mais parfois aussi l'analyse reste impuissante et rudimenlaire, la synthèse est trop prompte, la conclusion précipitée et le critique ne parvient pas à mettre en équilibre son idée d'exactitude et son besoin de systématisation.

On doit rattacher à cette tendance synthétique générale une forme de critique littéraire qui a récemment brillé d'un grand éclat et se voit aujourd'hui un peu plus subordonnée, ce qui est naturel, à des préoccupations plus spécialement esthétiques ou littéraires. Je veux parler de la tendance à considérer une œuvre d'art comme un produit, et par suite comme une sorte de symbole d'un état social donné, comme un élément particulièrement significatif d'une civilisation. C'est surtout à Taine qu'on doit la formation et la diffusion de cette critique savante et considérable, mais qui perdait parfois de vue le côté esthétique de l'œuvre d'art,

ce qui fait qu'eMe est proprement et avant tout une œuvre d'art, ce qui différencie, par exemple, une Vénus grecque d'un chapeau haut de forme, quoique le chapeau représente aussi tout un ensemble de forces et d'influences sociales.

Taine, il est vrai, n'en est point resté à ce point de vue. Il a donné, avec l'Idéal dans Vart^ une des parties les plus remarquables et les moins remarquées de son œuvre, une précieuse théorie de la beauté. De plus, c'était un esprit porté à l'analyse, et, s'il a parfois construit des synthèses trop hâtives, il lui est arrivé aussi, comme à tous les équilibrés, de s'en tenir trop strictement à la première opération. Mais la tendance que j'indique ici et qu'il a tant contribué à former ne s'en rattache pas moins à l'insuffisance de l'analyse, en ce qu'elle porte à négliger beaucoup trop plusieurs éléments essentiels de l'œuvre pour la considérer surtout comme un symbole, un signe, un élément d'un ensemble très vaste.

Cette tendance est nettement indiquée dans la préface de VHistoire de la littérature anglaise : « Lorsque vous tournez les grandes pages raides d'un in-folio, les feuilles jaunies d'un manuscrit, bref, un poème, un code, un symbole de foi, quelle est voire première remarque? C'est qu'il ne s'est point fait tout seul. Il n'est qu'un moule pareil à une coquille fossile, une empreinte pareille à l'une de ces formes déposées dans la pierre par un animal qui a vécu et qui a péri. Sous la coquille il y avait un animal, et sous le document il y avait un homme. Pourquoi étudiez-vous la coquille, sinon pour vous figurer l'animal? De la même façon, vous n'étudiez le document qu'afîn de connaître l'homme; la coquille et le document sont des débris morts et ne valent que comme indices de l'être entier et

vivant. C'est jusqu'à cet être qu'il faut arriver ; c'est lui qu'il faut tâcher de reconstruire... Qu'y a-t-il sous les feuillets satinés d'un poème moderne? Un poète moderne, un homme comme Alfred de Musset, Hugo, Lamartine ou Heine, ayant fait ses classes et voyagé, avec un habit noir et des gants, bien vu des dames et faisant le soir cinquante saints et une vingtaine de bons mots dans le monde, lisant les journaux le matin, ordinairement logé au second étage, point trop gai parce qu'il a des nerfs, surtout parce que dans cette épaisse démocratie où nous étouffons, le discrédit des dignités officielles a exagéré ses prétentions en rehaussant son importance, et que la finesse de ses sensations habituelles lui donne quelque envie de se croire dieu. Voilà ce que nous apercevons sous les méditations ou les sonnets modeTnes... » On reconnaît bien ici la spécialisation outrée qu'impose à l'analyse (dont le rôle est encore assez important dans la spécialité choisie) la tendance à une synthèse trop étroite, la domination d'une forme systématique acceptée par l'esprit. Ce serait vraiment un mince profit à tirer de la Légende des Siècles que d'arriver à savoir que Victor Hugo faisait chaque soir cinquante saluts dans le monde et une vingtaine de bons mots. Il est aisé de voir ce que donnera la méthode quand elle sera appliquée par un esprit étroit, obstiné et un peu raide.

Critique ^ jugemeyit et synthèse.

Dire que le jugement est, plus que la critique, une fonction de l'esprit synthétique, ce serait, à ne consul-

Lk SYNTHÈSE PSYCHIQUE ET SA DOMINATION 123

ter que l'étymologie, un singulier non-sens. Mais les mois changent de signification, et nous savons bien qu'on a cherché à faire consister la critique précisément dans le fait de s'abstenir de juger, — ce qu'il faut entendre au reste en un sens restreint car, sans jugement d'aucune soTte, aucune sorte de critique ne serait possible. Telle n'est pas, en général, la critique des esprits synthétiques, au contraire, et lorsque le critique est capable de prendre conscience de ses tendances et d'en tirer une théorie, il cherche à porter le plus de jugements possible et à les motiver de son mieux. Mais ici Timperfection de l'esprit trop dominé par l'activité synthétique se manifeste souvent, précisément parce qu'il n'a pas su préparer, par l'analyse, des éléments de discussion bien nets et précis et qu'il est malhabile à recueillir ces éléments chez d'autres et à les employer pour ses propres constructions. Aussi appuie-l-il surtout ses jugements sur d'autres jugements un peu arbitraires, sur des préjugés, sur des impressions, sur des sentiments.

Et par là la critique synthétique rejoint la critique impressionniste, à laquelle nous avons vu aboutir la critique trop analytique qui ne voulait pas juger et croyait s'abstenir de système. Elle ne s'en abstenait pas autant qu'elle prétendait le faire, mais en laissant flotter les éléments observés ou analysés sans les réunir au moyen de quelque théorie, de quelque vue d'ensemble esthétique ou littéraire, elle leur permettait d'entrer en contact avec les sentiments personnels, les préjugés, les habitudes qui ne manquent chez aucun de nou?, et il se formait ainsi une foule d'impressions et de jugements sommaires plus ou moins conscients C'est à un résultat de ce genre qu'aboutit l'esprit synthétique par une voie plui directe lorsqu'il juge avec ses seulimenls,

12Ô LES ESPRITS SYNTHETIQUES

ses idées ou ses tendances sans prendre la peine d'analyser. L'esprit de synthèse et l'esprit d'analyse après avoir entraîné l'esprit dans des directions opposées, le ramènent ou le laissent revenir au même point. Dans les deux cas on aboutit à dès impressions qui n'ont souvent de valeur que pour la personnalité qui les éprouve, à des systèmes psychiques étroits et raides. Dans le premier cas, ce dénouement est précédé par une analyse plus méthodique ou du moins plus étendue qui reste assez vaine, tandis que dans le second la synthèse est beaucoup plus immédiate, et ne permet pas au même degré la vie indépendante, même temporaire , des éléments que fournit à l'esprit l'œuvre examinée.

iO.

Vesprit synthétique excessif et la critique des sciences et de la 'philosophie.

J'ai parlé surtout jusqu'ici de la critique littéraire. On pourrart reprendre tout ce qui précède à propos de la critique en général. Qu'il s'agisse de philologie, de sciences physiques et naturelles, de philosophie, les constatations ne varieraient guère. Dans le domaine de la critique philosophique, par exemple, nous pouvons constater assez aisément les deux défauts que je viens de relever : d'une part, la prédominance de l'esprit synthétique conduit à remplacer l'examen d'une œuvre par le simple développement de la personnaiité du critique, de ses idées dominantes et de ses principales opinions; d'autre part, cet examen impartial peut être encore empêché par le désir de faire entrer le

système qu'on critique dans une vue d'ensemble sur l'histoire des doctrines ou sur leur classification systématique.

Il faudrait n'avoir jamais lu de critique faite par un savant ou par un philosophe pour n'avoir pas été frappé de tout ce qu'empêchent de voir les idées préconçues, ces synthèses déjà, organisées qui cherchent à s'assimiler tous les éléments présentés à l'esprit. Cette influence des idées préconçues qui ne laissent pas se dégager dans l'esprit les idées, les éléments de doctrine dont elle ne saurait que faire, c'est bien l'influence du besoin de synthèse s'opposant à la compréhension analytique. Je n'ai pas, d'ailleurs, à en multiplier les exemples, Ms ne sont que trop communs et j'en ai souvent cité. Rappelons donc simplement la peine que toute idée nouvelle éprouve, non pas seulement à se faire accepter, mais à se faire comprendre, et les singulières discussions auxquelles ont donné lieu, par exemple, les recherches sur l'hypnotisma et la théorie de Darwin. Des erreurs de ce genre ne s'observent pas seulement, bien entendu, chez des esprits très bien doués pour la synthèse. Il y a chez tout le monde, de temps en temps, et même chez les analystes les plus CMperts, un fonctionnement trop synthétique de l'esprit et une insuffisance de l'analyse. Je pourrais citer tel philosophe des plus éminents, esprit équilibré, 1res fin et apte à l'analyse, mais très attaché aussi à un certain nombre d'idées générales, qui lorsqu'il doit rendre compte d'un ouvrage qui l'intéresse, reprend le sujet à son compte personnel, le traite à son point de vue, donne une idée abrégée de ce qu'il aurait écrit luimême sur le sujet, cherche à tirer à soi, lorsqu'elles lui plaisent, les idées de l'auteur en montrant leur analogie avec les siennes propres, bien plutôt qu'il no fait une

analyse objective et qu'il ne cherclie à dégager pour les mettre en relief les idées et les intentions de l'auteur qu'il critique.

C'est là le procédé de ceux qui ont un système personnel, lorsqu'ils ne veulent ou ne peuvent s'en déprendre, même momentanément. Quant à ceux qui n'en ont pas, ils le remplacent par un ensemble de convictions, de préjugés, d'idées prises chez les autres, ou par une méthode selon le procédé que nous avons indiqué déjà.

L'esprit de classification et de synthèse abstraite conduit aussi, en philosophie comme en littérature, à méconnaître certains côtés des œuvres que l'on apprécie et que l'on classe, c'est-à-dire à faire des analyses insuffisantes, qui ne dégagent pas tous les éléments essentiels. Ce défaut est bien fréquent dans les applications des systèmes classifîcateurs, je me borne à rappeler ici les reproches qu'on a pu adresser à la tentative synthétique de Victor Cousin.

Excès de resprit stjnthétique dans Vhistoire.

En histoire aussi, l'excès de la synthèse se manifeste par la trop grande hâte avec laquelle un auteur arrivera à une conclusion, à des jugements, à des vues d'ensemble. L'idée dominante, le sentiment l'emporte en ce cas sur le souci de l'exactitude minutieuse. Michelet peut être considéré comme le type de l'esprit synthétique appliqué à l'étude de l'histoire. On peut le comparer à ce point de vue, pour le distinguer d'eux, d'une part à ceux qui, croyant cette réserve scientifiquement nécessaire, se confinent dans l'analyse, comme

LA SYiNTHESE PSYCHIQUE ET SA DOMINATION 129

Franz Wœpke, par exemple, ou aux érudits qui savent rester conséquents avec leurs principes et se bornent à analyser les textes et à accumuler patiemment les détails, d'autre part aux équilibrés comme Fustel de Coulanges, ou Taine, qui analysent minutieusement d'innombrables documents, mais qui veulent arriver par là à des vues d'ensemble et finissent par reconstruire quelque monument gigantesque avec les matériaux soigneusement préparés.

Ce n'est pas que Michelet n'eût, lui aussi, examiné les documents. Il avait des qualités d erudit, mais on le voit presque constamment domine par le besoin de synthétiser, par le désir de justifier ses idées principales, et ses sentiments dominateurs très vifs et très puissants. Sa conception de l'histoire qu'il considère comme une résurrection, ne caractérise pas moins, d'ailleurs, le genre de synthèse qu'il affectionne spécialement. Elle s'oppose à la synthèse abstraite qu'ont recherchée, par exemple, Guizot et Fustel de Coulanges, et à laquelle Taine faisait sa part, tout en préconisant aussi la synthèse psychologique et sociale concrète. La synthèse de Michelet est une synthèse organique et vivante, faite pour exciter les passions, l'amour ou la haine, pour lutter, combattre au besoin. Elle lui fait souvent oublier le détail, négliger l'exposition patiente et méthodique, au point qu'il manque parfois de clarté, et qu'un homme qui n'aurait pas déjà une connaissance assez étendue de l'histoire de France aurait beaucoup de peine à s'orienter dans son œuvre et s'y perdrait probablement. Michelet veut sentir revivre en lui les individus, les foules et les peuples ; il a besoin de prendre parti, d'aimer et de haïr; le document n'est pour lui qu'un point de départ, une occasion de faire de la vie. Son imagination très vive et l'ardeur de ses sentiments veulent Paolhan. — Analystes. 9

une matière solide et concrète. Son esprit ne se prend ni à des détails isolés, ni à de pures abstractions ; le détail ne vaut que par l'ensemble qu'il révèle, l'abstraction que par les êtres qui l'animent.

Il aime aussi à rattacher de grandes conséquences à des faits d'apparence secondaire. La synthèse en est plus belle et son imagination concrète se complaît à ramasser un peu partout des détails que d'autres historiens ont ignorés, méconnus, dédaignés, mais quirendent la synthèse plus vivante et plus humaine. Avec toutes ses qualités il est merveilleux quand il prend la bonne voie, mais peu sûr et capable d'errer lourdement. Cependant peut être arrive-t-il aussi bien à la conception juste d'un ensemble, en moyenne, que d'autres historiens plus analystes et plus patients. Il est des esprits chez qui, par une heureuse rencontre de combinaisons, l'instinct est aussi sûr et plus rapide que l'intelligence réfléchie. Il ne m'appartient pas, au reste, de porter un jugement sur la valeur proprement historique de l'œuvre de Michelel. Je me borne à rappeler qu'un auteur sérieux et impartial a pu l'appeler : l'historien le plus vrai, sinon le plus exact de la Révolution. Et c'est une des époques pourtant au sujet desquelles il a soulevé le plus de critiques.

Ses livres sur VAmour et la Femme confirment bien ce qu'on peut deviner de lui. On l'y sent passionné, dominé par quelques sentiments puissants et assez simples. On 1 y voit vivement frappé par quelques traits du * caractère féminin, importants d'ailleurs, mais dont il -fait immédiatement l'unique base d'une étude plus brillante et plus chaleureuse que solide, précise et complète. Sous des titres généraux il n'a décrit, en somme, qu'une forme de l'amour, colorée et chaude, mais non l'uni- <jue sans doute, ni la plus complexe, ni la plus haute, et

il n'a étudié qu'un type de femme. Ce type est à la fois peu compliqué et assez vivant, on le reconnaît aisément quand on le rencontre, et on le retrouve souvent mélangé à d'autres caractères et peut-être un peu caché ou modifié par eux. Mais il n'a pas la généralité qu'une insuffisance d'observation et d'analyse lui a fait attribuer par Michelet, et celui-ci a surtout vu et choisi dans la réalité les éléments qu'il pouvait faire entrer dans ses synthèses intellectuelles et passionnelles. Non seulement il s'est exagéré l'importance de son type, en tout cas trop simplifié, mais il ne l'a pas toujours bien compris. Faule d'analyse encore il l'a poétisé avec une exagération parfois amusante.

V esprit synthétique excessif et la science.

Dans la construction scientifique, les excès de la synthèse se manifestent par les systèmes prématurés, incomplets et faux, les observations erronées, trop vite interprétées ou généralisées avec un soin insuffisant. Et nous pouvons juger de la fréquence de ces excès, si nous pensons à la rapidité avec laquelle les sciences se sont transformées et renouvelées. Tenons compte toutefois de ce que les anciennes idées, abandonnées depuis, avaient pu quelquefois n'être adoptées qu'à titre provisoire. Il reste encore une assez abondante moisson d'erreur dues aux défauts de l'observation et de l'interprétation, c'est-à-dire de l'analyse, à la prédominance de synthèses hâtives et étroites.

L'esprit scientifique s'est tellement développé dans ces derniers temps qu'on pourrait l'appeler une création

de l'homme contemporain. Il résulte d'un équilibre méthodique entre l'observation et l'analyse d'une pari et la synthèse de l'autre. Seulement, comme on ne peut pas toujours s'en tenir à l'analyse, il arrive que les deux opérations ne se font pas avec l'ordre voulu. Une synthèse provisoire unit parfois des éléments d'une manière un peu prématurée, mais cela peut être un bon moyen de les conserver pour des synthèses futures et de les empêcher de tomber dans l'oubli. La théorie scientifique prématurée tient en ce cas, malgré les différences qui les séparent, la place d'une synthèse analytique.

Il y a quelque temps, l'esprit d'analyse et d'observation était particulièrement prisé et volontiers considéré comme spécialement scientifique. Cela s'expliquait, sans se justifier absolument, par une réaction contre d'anciennes habitudes d'interprétation hâtive et de synthèse défectueuse. Encore aujourd'hui, il n'est pas rare de rencontrer la prédominance d'un esprit synthétique trop étroit et mal apprécié de la personnalité qu'il dirige, chez des esprits médiocres, un peu arriérés qui n'ont pas été placés dans des milieux capables de les développer et qui ont manqué de souplesse et de force pour se former ou se réformer eux-mêmes. Ils reproduisent dans une certaine mesure le genre d'intelligence des aïeux et il est assez curieux de leur voir établir une théorie. Un détail quelconque leur suggère un petit roman ; ils partent, sur la voie qui s'ouvre ainsi, sans critique, sans examen, sans analyse, sans penser même à toutes ces opérations dont ils n'ont guère entendu parler. Leurs hypothèses ne se distinguent pas, pour eux, des certitudes, du moment que rien en eux ne les contredit. Il ne s'agit, chaque fois qu'un fait se présente, que de lui trouver une explication quelconque, de l'encadrer dans un petit ensemble agréable et

■piquant. Cela est assez facile quand on n'a pas l'esprit garni d'une érudition gênante et qu'on se montre d'humeur douce envers ses propres fantaisies. Ces synthèses d'ailleurs sont généralement pauvres, peu rigoureuses, parfois contradictoires entre elles. Les demi-savants qui les accomplissent avec plus de zèle et déplaisir que de talent restent souvent dans une discrète obscurité. J'en ai connu, en province, qui construisaient ainsi une archéologie bizarre et ignorée. Ils sont morts, mais je ne jurerais pas qu'on ne trouvât des esprits de même ordre parmi les gens en réputation et surtout parmi les gens en place.

Les abus de la synthèse chez les disciples et les précurseiu's.

Des abus analogues de la synthèse se rencontrent souvent aussi chez les disciples qui se sont tait un système et une méthode qu'ils appliquent avec raideur, aussi incapables d'une synthèse personnelle et vaste que d'une analyse claire et minutieuse. C'est chose surprenante, que l'impossibilité où se trouvent bien des gens, de comprendre réellement un fait qui rentre dans leur spécialité, mais qui ne peut trouver place dans leurs systèmes, et qu'il faudrait commencer par étudier analytiquement, par examiner en soi sans explication immédiate. Ils ne peuvent le faire et, quelquefois, substituent plus volontiers une synthèse à l'autre, changent d'opinion sans beaucoup de discernement, et par blocs, s'ils se voient obligés d'accepter un fait qui dérange trop leurs premiôres idées.

134 LES ESPRITS SÏNTHÉTIQÛES

On rencontre encore le même abus chez des esprits créateurs, incomplets, chez des intuitifs qui théorisent plus vite que bien, qui ont trop hâte de comprendre pour comprendre avec justesse. Mais ceux-ci ont une bien autre valeur. Si leurs idées sont souvent fausses et parfois dangereuses, elles entretiennent une excitation utile, empêchent l'esprit des contemporains de s'endormir, de se fixer trop tôt, et même préparent de nouvelles voies. Il est des esprits heureux chez qui les intuitions ont souvent quelque justesse profonde, sans être très mûries, ni très rigoureuses, sans être fondées sur des analyses régulières. Il y a comme une vague harmonie préétablie entre eux et les choses (je me borne pour le moment à cette constatation d'un fait, dont l'explication peut, d'ailleurs, s'entrevoir). Souvent, ils produisent des idées profondes, amples, révélatrices de vérités méconnues, germes féconds que l'avenir pourra développer, mais qu'il devra souvent dégager d'un fatras, parfois prétentieux et toujours inutile.

Les précurseurs sont souvent des esprits maladroitement synthétiques. Il ont cru un peu au hasard, à ce que d'autres pourront méthodiquement démontrer. Leur esprit de synthèse les a portés plus loin que les analystes minutieux qui les critiquent, mais ils ont expié leur heureuse imprudence, par les erreurs dont ils ont obscurci la parcelle de vérité qu'ils ont su rapporter. Pendant longtemps encore on méconnaîtra la valeur du fruit dissimulé sous les épines, ou caché par les broussailles. Et même, quand on arrivera à leurs opinions, ce sera par d'autres voies que les leurs, avec d'autres méthodes, en transformant l'ensemble de leur système.

Quelques-uns môme n'auront servi peut-être à rien. C'est une question de savoir si la théorie de Darwin a

La synthèse psychique et sa domination 13i}

beaucoup dû, soit pour sa création, soit pour sa diffusion, à plusieurs de ceux qui, avant le savant anglais, avaient cru à la parenté des êtres organisés. Parfois, cependant, les précurseurs, même vaincus d'abord, comme Lamarck, trouvent le jour de leur revanche, mais plusieurs méritaient, par leur génie, mieux que la place qu'ils ont pu obtenir.

L'Esprit synthétique et ses excès en philosophie,

La philosophie ne saurait, en un sens, être trop synthétique, mais elle peut se fonder sur des analyses insuffisantes, et il est vrai que l'esprit de synthèse est intervenu avec excès dans la construction de tous les systèmes. Toutefois, si l'on tient compte de l'ulilité, de la nécessité même des synthèses incomplètes et provisoires, même des synthèses erronées, on ne sera pas seulement porté à l'indulgence envers les philosophes, on pourra bien les féliciter même de quelques abus. Non de tous, cependant, et l'on est trop souvent obligé de reconnaître que l'édification de leur système implique, chez plusieurs auteurs, une méconnaissance excessive de la réalité, un oubli regrettable du monde réel. J'ai été frappé maintes fois, en lisant les philosophes, de la facilité avec laquelle ils négligeaient des objections si simples et si faciles, que le premier venu peut-être aurait pu les leur opposer. Et ce n'était pas là supériorité d'esprit, reconnaissance d'une vérité cachée, et mépris des apparences accessibles à chacun; non, il y avait bien réellement un surprenant défaut d'observation, un manque d'analyse regrettable chez uu

penseur, une singulière inintelligence de la réalité. On a pu voir ainsi des systèmes opposés se fonder sur des bases également étroites, avec une complète et réciproque méconnaissance par chacun des droits de l'autre. L'insuffisance de l'analyse préalable causait l'étroitesse et le peu de solidité de la synthèse, fragile ailleurs que dans l'esprit du philosophe qui l'a créée, car, là, elle est soigneusement abritée contre toutes les attaques. Si étroite, si imparfaite qu'elle soit, elle finit par devenir la forme même de Tintelligence, et ne supporte plus aucune analyse qui pourrait la contrarier. L'examen d'autres systèmes, leur introduction, même temporaire, dans l'esprit, est devenue à peu près impossible.

Heureux encore le philosophe quand il ne se méprend pas lui-même sur le sens fondamental de sa synthèse 1 Souvent, faute d'avoir suffisamment analysé les termes dont il se sert et les choses qu'ils désignent, faute d'avoir suffisamment isolé et distingué les différentes idées qui peuvent s'y rattacher, il passe de l'une à l'autre avec une inconsciente témérité et cela suffit pour déterminer de singulières erreurs, fort nombreuses dans l'histoire de la philosophie. On en trouve à chaque pas, et c'est un exercice assez utile et pas trop difficile de marquer le point où un auteur commence à dévier, où le défaut de l'analyse le fait sortir de la bonne voie et s'écarter du sens primitivement choisi. Parfois les méprises de ce genre, comme la méprise différente qui a, dit-on, tant ajouté au talent de Malherbe , amènent le philosophe à des idées fécondes et suggèrent, à lui ou à d'autres, des séries de conceptions justes. Ceci peut servir de consolation et d'encouragement. Mais il serait imprudent de se fier ù un hasard douteux. Les discussions sur la liberté et

le déterminisme, pour choisir un exemple, ont été fertiles en erreurs provenant d'un défaut d'analyse. Des synthèses beaucoup trop rapides et mal formées avaient uni, d'une part, la liberté, l'indéterminisme, la responsabilité, la morale, d'autre part le déterminisme, le fatalisme, l'irréflexion et l'impulsion aveugle, l'indifférence morale des actes. De très bons logiciens, même d'excellents analystes ont bronché quelquefois sur cette route. Peut être maintenant a-t-on montré encore quelques velléités de construire en un sens différent de nouvelles synthèses où quelque défaut d'analyse peut bien se faire sentir encore. En tout cas l'enchevêtrement des idées disparates a été, et reste encore à certains égards, considérable, et ce n'est pas sans peine qu'on a pu dégager, dans une certaine mesure, les éléments essentiels des idées de leurs éléments parasites, et distinguer à peu près ce qu'ils sont et ce qu'ils impliquent. On trouvera de beaux exemples de synthèses mal faites signalés et discutés dans le livre de Taine sur les philosophes classiques. Sa critique de Cousin est excellente pour montrer les dangers de la synthèse un peu grossière qui compile les idées sans les reconnaître suffisamment.

Les excès de f esprit synthétique dans les théories des créateurs.

Dans le domaine de la création artistique ou littéraire, la synthèse, qui est l'opération dominante, ne saurait avoir le même genre d'inconvénients que dans l'ordre de la science ou de la philosophie. 11 ne s'agit

138 LES ESPRITS SYNTHÉTIQtJES

plus ici de rechercher la vérité, et par conséquent l'étroitesse des systèmes, la production hâtive de synthèses incomplètes, la prédominance de l'esprit d'organisation et de combinaison sur l'esprit d'analyse et de critique ne compromettraient pas du tout les mêmes intérêts. Cependant le manque d'analyse, le trop grand souci de la construction, la négligence des détails se font sentir encore en plusieurs manières, et leurs résultats peuvent être intéressants pour la psychologie.

Les artistes, les littérateurs nous offrent assez communément des exemples très nets d'impuissance à l'analyse et de tendance à la synthèse très prompte, lorsqu'ils s'attaquent à des théories sur leur art, à ce qui se rapproche de la science et de la philosophie. Le même travers se remarque souvent chez certains amateurs d'art. Les artistes donnent souvent des renseignements très précieux sur leur art, mais il leur arrive fréquemment d'être maladroits s'ils en essaient l'analyse générale. Au contraire s'il s'agit de leur faire spécial, de leur manière propre de procéder ils abondent en considérations intéressantes, ingénieuses, vivantes, dont il est sage de ne pas toujours se servir sans quelque prudence. Ils voient leur art à travers leur tempérament. Ce que nous retrouvons ici, c'est, il me semble, le phénomène que j'ai signalé chez des esprits abstraits (Joseph de Maistre, par exemple), qui comprennent fort bien leurs propres théories, savent en faire ressortir les détails en les développant, et par synthèse arrivent à simuler ainsi l'esprit analytique, tandis qu'ils sont assez incapables de comprendre à peu près correctement les idées des autres.

Encore ne faut-il pas croire que cette disposition soit générale. Il n'y a qu'à lire les études de M. Zola pour se convaincre que malgré quelques aperçus profonds,

il n'a pas su bien comprendre même son propre talent et pour reconnaître le manque d'analyse qui a causé plusieurs de ses illusions. Il s'est bien un peu rendu compte de ce que le romantisme avait laissé de traces en lui, mais il ne semble pas avoir fait plus qu'entrevoir la nature de son œuvre. Elle est largement épique comme on l'a dit, mais le symbolisme y abonde bien plus qu'on ne l'a remarqué, quelquefois naïf et un peu gros, comme dans La faute de l'abbé Mouret, souvent aussi, réellement profond et d'une saisissante beauté. Et M. Zola s'est mépris sur le sens de son « naturalisme » qui est plutôt chez lui la curiosité ou même l'amour passionné des forces sociales, considérées dans leur expansion fatale de forces naturelles, que le goût réel de l'observation et de l'expérience. Nous savons aussi combien il se méprit autrefois, égaré par une lecture de Claude Bernard, sur ce que c'est que 1' « expérience » au sens scientifique et spécial du mot et quel défaut d'analyse révèle sa comparaison de l'œuvre du romancier avec celle du savant. Il y a là des synthèses assez mal façonnées. Le fait n'est pas rare chez les grands créateurs d'ensembles concrets, ce que j'ai dit tout à l'heure au sujet de leurs aptitudes à la critique me dispense, d'ailleurs d'insister davantage ici.

La synthèse excessive dans Vœiivre artistique et littéraire»

Certaines œuvres d'art ou de littérature décèlent une tendance à la synthèse et un manque d'analyse, un souci insuffisant des détails et une préoccupation

140 Les ÈSPftITS SYNTHÉTIQUES

excessive de Timpression d'ensemble qui doit se dégager de l'œuvre. Naturellement l'effet en sera très différent selon la nature des détails négligés et selon la façon dont ils seront négligés, on en pourra cependant reconnaître assez aisément, en général, les caractères principaux.

Parmi les peintres, par exemple, les coloristes qui recherchent l'harmonie générale des couleurs plutôt que le « ton local » nous montrent l'un des effets de la prédominance de la synthèse sur l'analyse. Si en même temps ils indiquent les contours avec plus de largeur que de précision, s'ils rendent l'expression visuelle dans son ensemble bien plus qu'ils ne s'attachent à abstraire de cette perception des lignes fines et précises, le type s'accentue. Rembrandt peut servir à l'illustrer, surtout si l'on fait abstraction de la première période de sa vie. Qu'on le compare, par exemple, aux Florentins, ou même, pour ne pas sortir de l'école hollandaise, à Gérard Dou.

Si le dessin devient négligé et incorrect, si le détail précis disparaît dans une expression générale, dans une sorte de reproduction synthétique d'un mouvement, si la partie est très subordonnée, sacrifiée à l'ensemble, disparaît presque pour se fondre dans quelque magnifique harmonie de nuances, le type s'exagère encore. Delacroix pourrait sans doute nous servir à le représenter, tandis qu'Ingres pourrait plutôt personnifier une certaine tendance analytique (mal compensée par un souci assez littéraire, peut-être, de la composition : voir V Apothéose d'Homère.) En sculpture, le Balzac si discuté de M. Rodin nous donne l'impression d'un art très synthétique où le détail est très subordonné à l'ensemble et ne garde peut-être pas, même pour des admirateurs chaleureux et convaincus

LA SYNTHÈSE PSYCHIQUE ET SA DOMINATION 14 î

de l'auteur, assez de vie ou même de réalité propre. C'est peut-être une occasioa entre mille de faire remarquer combien l'art synthétique implique l'opération qui est le fondement même de l'analyse, car cette recherche de l'effet d'ensemble, de l'impression synthétique est obtenue par la suppression des détails, c'est-à-dire par l'abstraction d'une certaine partie de la réalité, par la décomposition des perceptions et des images.

En littérature, Mérimée est peut-être un équilibré, mais le talent de M. Zola est surtout synthétique. Le premier est très capable d'analyser, mais il n'aime guère s'attarder aux détails, il s'attache spécialement aux plus caractéristiques, aux plus propres à évoquer tout l'ensemble d'un caractère, d'une situation, d'une civilisation même. Il se laisse aller à quelques digressions. Mais c'est alors dans une intention généralement visible, pour peindre le narrateur, ou pour donner un cadre à son histoire, servir de repoussoir et provoquer quelque heurt d'idées et de sentiment chez le lecteur. Cela aussi est très synthétique. Le second vise aussi, quoique d'une tout autre manière, l'effet d'ensemble, procédant par grandes masses, négligeant le détail, ou le répétant sans scrupule. On a souvent remarqué qu'il rendait surtout la vie des foules.

Mérimée et M. Zola peuvent être comparés, pour faire ressortir la différence des types à Flaubert ou aux Concourt. Chez Flaubert, le souci du détail est très grand, exagéré peut-être, et, dans certains de ses livres, l'ensemble est un peu sacrifié {V Education sentimentale, la Tentation de Saint-Antoine). Quant aux Concourt, surtout au dernier survivant, ils n'ont guère gardé que le souci du détail. On en verra de singuliers abus dans La Faustin ou dans Chérie. Les détails vivent parfois si

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bien de leur vie individuelle qu'ils sont inutiles et mêmes nuisibles à Tœuvre. Ils sont souvent juxtaposés plutôt que synthétisés, employés tels qu'ils ont été pris sur la réalité ou recueillis sous forme de notes sans être suffisamment incorporés au reste du récit. Il ne faut pas rattacher d'ailleurs ce défaut à une faculté d'analyse générale qui paraît peu développée chez les Concourt, mais ils avaient une aptitude rare à saisir l'impression, à isoler un détail pittoresque et significatif et à le fixer par une synthèse analytique colorée et délicate.

La synthèse excessive chez l'amateur et ses causes.

Chez les amateurs, l'esprit de synthèse exagéré ou étroit revêt une forme un peu différente quoique très analogue. C'est que l'amateur ressemble beaucoup à l'artiste tout en en différant. Il est un artiste qui ne sait pas créer, mais qui recrée en lui les œuvres de l'artiste. Il sent comme celui-ci, mais il ne crée que d'après lui. Il en reproduit assez souvent les défauts. Son esprit de synthèse se traduit aussi par l'horreur de la discussion impartiale qui anime beaucoup de créateurs, mais, pour peu que Tamaleur soit d'esprit médiocre, elle prend chez lui quelque chose de plus mesquin. L'amateur qui ne sait pas analyser arrive vile à l'impressionnisme et au dilettantisme synthétique. Il considère volontiers toute tentative d'examen critique comme \m crime contre l'art, un procédé qui doit faire disparaître l'émotion esthétique. Chez l'analyste ou chez 4'équilibré, en contraire, l'émotion est souvent fortifiée

par cet examen, et parfois même, — signe assez caractéristique, — ne peut se produire que par lui et après lui. L'amateur étroit (il est bien entendu que ce n'est qu'un type d'amateurs, il y en a d'autres, plus souples, plus éclairés, analystes et même discuteurs) l'amateur étroit prend l'œuvre et l'émotion qu'il ressent comme un bloc dans lequel il se refuse à distinguer des détails. 11 est vrai que, très souvent, ce qui lui répugne plus peutêtre que l'analyse, c'est la synthèse abstraite, de caractère scientifique, qui expliquerait la beauté en rattachant à des principes généraux les éléments analysés d'une œuvre d'art. Mais déjà l'analyse le froisse comme une sorte de dissection d'un corps aimé. Tel un gourmet ne voudrait pas savoir quels multiples ingrédients entrent dans le mets dont il se régale.

Souvent cette disposition se rattache à une certaine impuissance esthétique. Nous reconnaîtrons ici un phénomène très général, une loi de défense de l'esprit, de ses idées, de ses passions. On sent confusément que le sentiment qu'on éprouve, la croyance qu'on a cru devoir adopter, le préjugé auquel on s'est conformé n'a rien de bien profond, de bien sincère peut-être, ni de biensolide. Etl'on sentaussi qu'un examen minutieux ne peut que lui nuire, que l'analyse de ses éléments empêcherait peut-être de refaire la synthèse à laquelle on s'est attaché, que ces éléments se sépareraient, entreraient en de nouveaux systèmes, c'est-à-dire qu'il faudrait adopter d'autres idées, modifier ses sentiments, réorganiser son moi. Cela paraît un travail pénible, on recule devant cette révolution ; les synthèses acquises résistent et déterminent l'esprit à se refuser à toute opération compromettante pour elles.

J'ai observé ce fait même chez des esprits très portés à l'analyse ; à plus forte raison doit-il être fréquent chez

ceuK qui sont aussi peu habiles à l'analyse qu'à la synthèse originale, et qui, à peu de chose près, conservent simplement comme ils les ont reçus, leurs sentiments et leurs idées. Il en sera de même chez les esprits portés plutôt à synthétiser, à éprouver des impressions d'ensemble, à penser par des combinaisons d'idées un peu grossières, chez les esprits qui manquent de finesse et de souplesse pour analyser, de puissance pour reconstruire ensuite dans un ordre nouveau. Il y a là une paresse d'esprit tout à fait analogue à l'éloignement de certains savants ou de quelques érudits pour lasyn thèse, mais en sens inverse. Et les premiers regardent l'analyse d'une œuvre d'art comme une tentative pseudoscientifique et anti-esthétique, de même que les autres considèrent une synthèse comme une tentative d'artiste manqué, allant directement contre l'esprit de la science. Ce que nous trouvons encore chez quelques amateurs comme chez quelques auteurs et quelques artistes, c'est la simulation de l'esprit analytique par le développement, et la mise en valeur de plusieurs éléments. Ce qui caractérise en ce cas l'esprit synthétique, c'est qu'il ne procède pas contradictoirement, ni ne se laisse influencer par d'autres, ne discute pas, et, en fin de compte, ne sépare guère de l'ensemble les éléments qu'il se laisse aller à considérer à part. Mais je n'aurais guère qu'à redire ici ce que j'ai déjà dit tout à l'heure à propos d'autres incarnations, en des philosophes, des artistes ©u des historiens du type synthétique exagéré.

Conclusion,

Nous ayons passé en revue les caractères que peut donner aux difFérentes occupations intellectuelles, à l'observation, à la critique, à la création même la prédominance de certaines formes étroites, hâtives ou exagérées de la synthèse mentale. En un sens, on n'est jamais trop synthétique : la synthèse est le but de la vie, elle est la vie elle-même. En un autre sens, on l'est toujours trop : la synthèse est presque toujours prématurée et les éléments qui s'y engagent ne sont jamais assez épurés, assez dégagés de leurs éléments parasites, assez bien préparés pour les nouveaux systèmes dans lesquels ils doivent entrer. Nous avons vu successivement les inconvénients généraux de l'exagération de l'analyse et de la synthèse. Il nous reste à voir pour la synthèse, comme nous l'avons fait pour l'analyse, les types plus concrets qui présentent cette exagération et les qualités ou les défauts de l'esprit qui s'y rattachent plus ou moins étroitement.

Paulhan. »- Analystes. 10

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