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CHAPITRE II

Un épisode.

Tâtonnements de la pensée moderne de réclectismc au solidarisme. — M. Brochard propoçe le retour à la morale grecque qui se tiendrait en dehors de l'idée d'obligation : cette idée y existe, mais mal fondée. En tous cas, le devoir ne saurait être, comme le veut M. Cantecor, l'idée d'une autorité qui s'impose par elle-même : il lui faut une base métaphysique. — M. Lalande n'accepte pas le reproche du défaut d'entente morale ; mais la morale se volatilise entre ses mains. Anarchie morale à la Sorbonne. — Un enseignement moral distinct pour chacun des deux sexes. — Le mécanisme est impuissant à donner une morale : vaine tentative de M. Bourdeaii, réfutation de Spencer par M. Halleux. — L'Ecole de morale : essais de retour à la solidarité. — La Morale chrétienne est-elle anti-sociale ? — M. Félix Ravaisson voudrait retrouver la pensée constante de l'humanité. — Ce que saint Thomas a ajouté en morale à Aristote.

... Et Ton est toujours à La recherche d'une morale.

Le spectacle serait instructif et curieux s'il n'était lamentable.

Il y a quelque cinquante ans, on avait découvert la morale éclectique. Cela alla bien

quelques années. La rhétorique de Cousin et de son bataillon de professeurs, dressés à paraphraser le maître, tenait lieu de démonstrations; les bourgeois se montraient satisfaits, presque reconnaissants, des formules conservatrices qu*on leur servait; surtout ils recommandaient de les distribuer à forte dose au peuple. Il y restait d'ailleurs quelques parties solides. Mais, peu à peu, les notions disparates qu'on y faisait entrer se détruisirent Tune l'autre ; l'éloignement où l'on tenait la métaphysique acheva de vider les formules. Et un jour arriva où l'on se trouva en présence de maximes creuses.

C'est alors qu'on imagina d'ériger en système le respect de la forme pour la forme.

Le devoir, la loi, pures catégories de la raison, cadres transcendants qui ne renfermaient rien et pouvaient contenir tout, méritaient le respect pour eux-mêmes. Le kantisme régna en maître. La raison était, au reste, très flattée de n'obéir qu'à ellemême. Et puis, on venait de découvrir l'Allemagne.

Cependant des esprits positifs trouvaient

€es abstractions un peu bien vides. N'y aurait-il pas moyen de tirer la morale de la seule biologie ? Les besoins physiques de l'individu, les besoins de Tespèce, la lutte pour la vie, le bien-être, le progrès suffisaient à instruire Thomme de ce qu'il peut, de ce qu'il doit faire. Ce qu'il doit faire signifia ce que l'homme fait sous la pression de sa constitution organique, ou ce qu'il fait fatalement : les physiologistes proclamèrent l'homme un être amoral.

Dépouillée de son vernis scientifique, la doctrine parut bientôt féroce. Ce qu'il y a de bonté toujours vivante, en dépit de tous les systèmes, au cœur de l'homme, se révolta. A la concurrence pourquoi ne pas substituer la collaboration ? Tout est solidaire de tout en ce monde : la science nous l'apprend.

D'autre part, on se rappelait ces paroles de Kant : Agis toujours de telle sorte que tu traites l'humanité comme une fin. Là philosophie et la science crurent un instant s'être réconciliées dans la morale de la solidarité.

Mais en face de cette doctrine voici que commencent à surgir en foule les points

d'interrogation : Est-il vrai que le bien des autres soit toujours mon bien ? Si c'est mon bien que je cherche dans le bien des autres, pourquoi ne pas chercher directement mon bien propre ? Suis-je vraiment tenu à me sacrifier? Dans quelle mesure dois-je me sacrifier ? N'est-ce pas aussi bien aux autres à se renoncer à mon avantage ? Et les philosophes cherchent de nouvelles raisons pour justifier les vieilles formules. Plus souvent, ils s'épuisent à déblayer le terrain en vue de nouvelles constructions. Et ces constructions, mille fois projetées, apparaissent à peine au-dessus du sol.

Au début de Tannée 1901, M. Victor Brochard, par un article retentissant (0, secouait la tranquillité de ceux qui pouvaient encore s'endormir dans le kantisme. Il allait plus loin. Mettant en présence la Morale ancienne et la Morale moderne, il se demandait si tout ce qu'avait tenté la philosophie depuis

(1) Revue philosophique, janvier 1901.

Vère chrétienne pour élever une morale ne devait pas être considéré comme non avenu.

Si les anciens, dit-il, envisageaient Dieu et la matière d'une façon toute différente de celle des modernes, il existe entre leur morale et la nôtre une opposition encore plus marquée. Une idée qui nous semble fondamentale en morale est Tidée d'obligation, de devoir. Or, cette notion est totalement absente de la morale ancienne. Il n'y a point, dans la morale grecque, un « impératif », mais seulement un « optatif ». Cette morale donne des conseils, non des ordres.

Il n'en pouvait être autrement, ajoute M. Brochard. Le but que Ton se propose expressément dans toutes les écoles do philosophie anciennes, c'est d'atteindre la vie heureuse. Et par ce bonheur il faut entendre le bonheur de la vie présente. Mais ne serait-il pas absurde ou dérisoire d'aller dire à l'homme qu'il est obligé de faire ce qui lui est avantageux et de prendre un air comminatoire pour lui prescrire son propre bonheur? Par la même raison, puisque les poursuites du sage ne vont pas au-delà du

bonheur présent, l'idée d'immortalité et de vie future ne joue aucun rôle dans la morale grecque. Si Ton trouve chez les Grecs la croyance à l'immortalité et au devoir, cette croyance fait partie de leur religion ; elle n'a pas une origine philosophique.

Kant a insuffisamment défini et justifié le devoir. Si c'était là une idée essentielle de la raison, une catégorie, un concept a priori^ on serait dans la nécessité d'expliquer comment elle ne s'est jamais imposée à Tesprit d'un Platon, d'un Aristote, d'un Épictète. C'est seulement au point de vue religieux et particulièrement au point de vue d'une religion révélée que peut être présenté avec clarté le principe du devoir. Dieu, soit par des intermédiaires, soit directement, fait connaître ses ordres. Il s'engage à récompenser ou à punir, selon que ses ordres auront été observés ou transgressés. Spinoza, parmi tous les penseurs, a le mieux distingué la morale de l'obéissance de la morale philosophique, et montré que la première ne nous est accessible que par voie de révélation.

Nous inclinons aujourd'hui à considérer

la forme actuelle de la morale fondée sur robligation comme la forme traditionnelle et classique. De fait, elle ne date que des premières années du dix-neuvième siècle.

Il conviendrait donc, conclut M. Brochard, de concevoir la morale tout autrement qu'on ne le fait d'ordinaire. « On devrait la séparer complètement de la théologie, la faire descendre une fois de plus du ciel sur la terre et, en quelque sorte, la laïciser. » Ce n'est pas que nous méconnaissions à aucun degré la valeur des idées d'obligation et de devoir^ que nous contestions même qu'elles sont peut-être pratiquement indispensables à la conduite des hommes^ Mais devenue purement philosophique, la morale relèverait de la raison seule et de l'expérience. On laisserait à la religion ce qui appartiendrait à la religion. Il y aurait, si l'on veut, une seule morale présentée sous deux formes différentes, « d'une part, telle que la conçoivent la raison et la science, d'autre part, telle que se la représentent plus facilement l'imagination et la croyance populaires ». A une cpoque où, de tous côtés et dans tous les

pays, on cherche à constituer une morale satisfaisante pour Tesprit et présentant un caractère scientifique, où chez nous en particulier, la morale de Kant n'est plus enseignée dans son intégrité, il y a lieu de rappeler qu'il a existé jadis une doctrine morale étrangère aux idées directrices de notre morale d'aujourd'hui, et que cette doctrine a suffi pendant de longs siècles à l'élite de l'humanité.

La question soulevée par M. Brochard était trop vitale pour n'être pas reprise en sens, divers. Sur un point on fut facilement d'accord : la morale philosophique des Grecs, qui a passé aux Romains, enseignait bien plus le convenable, l'honnête dans le sens de beau, que l'obligatoire. Elle était une sorte d'estbétique humaine.

Mais M. Brochard a-t-il pleinement analysé la pensée grecque ?

Le R. P. Sertillanges 0. P. a dit dans la même Beviœ philosophique W pourquoi il ne le pensait pas.

Sans doute, remarque-t-il, les Grecs

(1) Mars 1901.

n'avaient aucune tendance à séparer le vrai bonheur du bien. C'eût été accuser la nature^ et les Grecs possédaient Tinstinct profond du bon droit de la nature. Mais ils ne confondaient nullement le souverain bien, notion ontologique et objective, avec le bonheur pris comme un état de jouissance. Les meil« leurs parmi les philosophes grecs, pour ne pas dire presque tous, conseillent le dévouement au bien jusqu'à la mort, ce qui suppose évidemment la distinction entre le bien et le bonheur, le bien en soi et le bien poursoiy ce qu'on peut appeler le bonheur-état et le bonheur-sentiment^ la perfection et Tagrément. Rechercher la perfection, c'est le vœu de la nature, car c'est achever ce qu'il y a de plus élevé dans l'homme. On peut dire que « la loi de l'homme est d'être un homme », et c'est là aussi son bonheur.

Mais si les anciens n'ont pas fait une obligation de réaliser ce type de l'homme parfait, est-ce parce qu'ils sont restés purement philosophes, tandis que les modernes confondent indûment le point de vue philosophique et le point de vue religieux ? Nulle-

ment, répond le P. Sertillanges. Dès que la dépendance de notre être par rapport à la volonté de Dieu est établie, surgit la notion -de devoir. « C^v si Dieu a trouvé bon de nous faire, si, d'autre part, il ne nous a faits qu'à demi, s*en remettant à nous-mêmes — la nature nous le crie — du soin de para- -chever notre être, nous sommes fondés à conclure que la volonté créatrice s'étend jus- <ju'à cet achèvement de Thomme que notre activité réalise... Si cette dictée se fait sous forme de révélation, nous en aurons une certitude plus palpable, plus à la portée de tout le monde ; mais, pour le philosophe, -cette certitude ne sera pas plus grande. »

En d'autres termes, dirons-nous, le respect de Tordre naturel des choses, en face du- <ïuel nous nous trouvons placés, expression •de la sagesse de Dieu, ne peut pas ne pas être voulu efficacement par lui. Et cette volonté nécessaire de Dieu constitue pour nous le devoir 0). Si les Grecs n'ont pas abouti à

(1) Voir Vertu kantienne et vertu chrétienne dans notre livre Doctrines et Problèmes (Paris, 1900), spé- <;ialement p. 215-218. Consulter plus loin le chapitre V, La morale de Vordre.

établir la morale du devoir, c'est qu'ils avaient sur la nature de Dieu des notions trop flottantes, c'est qu'ils méconnaissaient la dépendance essentielle de tous les êtres à l'égard de Dieu.

Au reste , les Grecs possédaient l'instinct moral aussi bien que nous, et cet instinct s'est traduit par les idées de devoir, de responsabilité morale, de conscience, de péché, qui remplissent toute leur littérature et animent toutes leurs institutions. Seulement, ils n'ont pas su trouver à ces notions une base rationnelle suffisante.

Il est donc superflu de demander la laïcisalion de la morale. Le domaine de la philosophie est autre que le domaine de la religion révélée ; et, en ce sens, le devoir n'est pas de nature théologique. Mais, d'autre part, il ne se conçoit pas sans l'existence et la volonté essentielle de Dieu. Et c'est pour l'avoir méconnu que la tentative de Kant a échoué.

La solution du problème nous semble par-

faitement donnée par le P. Sertillanges.

Mais il est évident que les kantistes ne pouvaient s'en déclarer satisfaits. M. G. Gantecor reprenait bientôt la question. (')

Que les notions de loi et de devoir aient •été inconnues des philosophes anciens , — nous venons de dire en quel sens on peut les dire inconnues, — cela ne prouverait pas, pense M. Gantecôr, qu'elles sont factices, <ïu'elles ne constituent pas des données ^ priori de\a raison. N'ya-t-il eu aucun progrès des anciens aux modernes dans Tordre des spéculations morales, ou bien la raison est- ^lle tenue à formuler explicitement toutes ses exigences dès ses premières démarches ?Bien ^vant Kant, les hommes agissaient et jugeaient d'après l'idée du devoir ; mais c'est lui qui a dégagé des jugements de la cons- •cience la formule précise de la loi morale.

Qu'est-ce donc que la loi morale? se -demande M. Gantecôr. Ge n'est pas autre <îhose qu' « une^ nécessité pratique se sou-

(1) Revue de métaphysique et de morale, septembre 1901.

mettant la volonté sans la contraindre...

Croire qu'il y a une loi morale, c'est croire^ qu'il y a pour l'homme — en lui ou audessus de lui — une autorité distincte de sesdésirs, une règle qui n'a pas son principedans ses besoins. » C'est de l'idée de loi, dedevoir, que la notion de bien tire son sensmoral. Que peut-on, en effet, entendre par le Bien, sinon ce qu'il faut vouloir, par oppo-^ sition à ce que l'on peut vouloir.

L'attitude des anciens à l'égard du devoir s'explique par une double considération :

une science se met rarement en possession, dès les premiers jours de ses véritables principes ; les moralistes grecs se sont avant tout préoccupés de substituer la loi ration-^ nelle à la loi traditionnelle, le droit de la conscience à la loi écrite.

Kant, en formulant \ impératif catégorique y a simplement voulu dire que la raison, antérieurement à toute expérience, nous imposo un idéal de pratique, et cet idéal c'est de se conformer à la raison. L'homme se donne nécessairement des règles de conduite ou une morale, parce qu'il est raisonnable et

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pour être raisonnable. L'obligation ne contient pas autre chose que « Tidée d'une autorité dont le droit ne peut être mis en question ». Cette idée est indépendante de toute métaphysique : « une morale qui commence par la métaphysique n'est que parti pris et confusion. » Au reste, cette autorité n'a rien de transcendant ; c'est la raison elle-même.

Sans doute, dirons-nous, voilà la morale bien laïcisée^ bien vidée de tout ce qui pourrait la rendre théologique. Seulement, cette obligation, coupée de toute communication avec l'Auteur de l'ordre nécessaire des choses, comme une fleur séparée de sa tige, se dessèche et se flétrit. Ce n'est plus qu'un mot sans sève et sans force. S'il lui reste quelque vie, elle lui vient des notions métaphysiques que l'on conserve plus ou moins à son insu. Ce peut être un concept aveugle ; <3e n'est pas une notion scientifique, base solide d'une morale rationnelle.

Encore la notion d'obligation, telle que l'entend M. Cantecor, est-elle, ainsi qu'il le

dit, étrangère à toute métaphysique? Elle nous est présentée comme impliquée par la nature de Fhomme : l'homme a des devoirs « parce qu'il est raisonnable et pour être raisonnable ». Mais quelles sont les conditions de la vie vraiment raisonnable? Que faut-il entendre par « être raisonnable » ?

La réponse est du ressort de la métaphysique.

M. Cantecor a quelque conscience que la morale qu'il expose n'est pas tout à fait conforme au kantisme. A notre avis, elle s'en sépare totalement. L'aventure n'est pas nouvelle : que de kantistes on a vu retoucher la doctrine du maître, dont l'insuffisance leur apparaît criante, et la détruire tout en prétendant lui demeurer fidèles !

M. Lalande n'admet pas W le reproche qu'on adresse aux philosophes de profession de n'avoir aucune doctrine commune en mo-

(1) Les principes universels de V éducation morale : Revue de métaphysique et de morale, mars 1901.

raie. Il existe, dit-il, une série de « principes portant sur la distinction du bien et du mal, qui forment cet ensemble d axiomes moyens sur lesquels tous les philosophes sont d accord, et qui suffisent pour définir et reconnaître un honnête homme, chez les contemporains d'Aristote comme chez nos concitoyens ».

Voilà qui est bien; les philosophes vont être enfin vengés des railleries auxquelles leurs contradictions les mettent en butte.

« Tintamarre de cervelles ! »

Seulement, admirez la façon dont s'y prend M. Lalande. Dans le texte que nous venons de citer, après avoir parlé de « la distinction du bien et du mal », il ajoute un petit bout de phrase que nous avons réservé : « la distinction du bien et du mal, dit-il, plus exactement peut-être du mieux et du pire ».

Eh quoi ! M. Lalande n'est pas certain qu'il existe une distinction entre le bien et le mal^ qu'il y ait en morale du bien et du mah Mais alors sur quoi veut-il que les philosophes soient d'accord en morale ? Subsistet-il même une morale ? Une fois écartée cette

distinction que jusqu'ici les moralistes estimaient fondamentale, sur quoi peut-on s'entendre que sur des formules ?

Mais venons aux principes annoncés.

Peut-être M. Lalande a-t-il été trahi par son désir d'élargir le terrain de conciliation, et va-t-il corriger son laxisme inquiétant.

Le premier principe, le principe fondamental, est ainsi exprimé : « Personnalité morale. Développer la personnalité morale, c'està-dire cette disposition d'esprit et de caractère qui consiste à se décider non par l'habitude, la tradition, la mode, Texemple et l'opinion, mais en se rendant compte de ce que l'on fait, en sachant en vue de quel but on le fait, et en pouvant expliquer son acte ou son jugement, devant tout homme impartial et intelligent. »

Signeront cette formule ceux qui prétendent que la morale est tout entière affaire de préjugé et ceux qui veulent que l'homme agisse en tout sous l'inspiration du devoir. Voilà une paix bien boiteuse.

Les autres articles de l'accord sont intitulés : sociabilitéy courage, sincérité ou esprit scientifique, droiture, tolérance, justice, admiration et dévouement, profjrès, vie morcde. Ils sont condensés en cette formule que l'auteur, ■ au reste, propose avec quelque hésitation — ne serait-ce pas « une superstructure personnelle »? — « Être libre intérieurement ; se déprendre de son point de vue et de ses intérêts individuels ; prendre pour but essentiel la réalisation de l'unité morale, c'està-dire l'assimilation de tous les hommes par le développement de la conscience et de la raison. »

Et c'est tout. De loi morale, de devoir, de responsabilité, de sanction, de vie future, il n'est pas question : non plus que de savoir à quel terme doit viser le progrès, ou qu'estce que perfectionner la nature humaine, ou encore qu'est-ce que développer la conscience et la raison. Il est vrai que si Ton avait entrepris de définir tout cela, les oppositions et les protestations auraient commencé. Mais alors il serait plus simple et plus franc de dire que les philosophes ne

s'entendent que sur un vocabulaire. Dès qu'on met un sens squs les mots, la dispute renaît.

Les principes précédents qui sont « ceux de la morale humaine en général », les éducateurs, ajoute M. Lalande, les préciseront par des préceptes adaptés au temps et à la civilisation. Ces préceptes se rangent sous sept rubriques : sentiment du droite légalismey esprit politiquey esprit d'égalité, résistance au mal, propriété, devoirs corporatifs.

Un mot seulement du second précepte.

Le légalisme consiste à « se conformer scrupuleusement à toutes les lois ou les règlements légitimes et légalement établis, lors même qu'on les désapprouve et qu'on travaille à en obtenir la modification ». Passe pour les règlements de police sur les ordures ménagères ou la vitesse des automobiles, mais pour les lois qui blessent la cons- «cieiïce (') ? Pareil précepte n'est pas d'une bien grande fierté et ne sauvegarde guère

(1) Puisqu'il s'agit de lois qu'o/i désapprouve, le mot légitimes, ne peut avoir que le sens de légalement établis. Pléonasme vicieux ou contradiction.

la personnalité humaine que Ton prétend mettre au-dessus de tout. Oh ! si cela avait été formulé par des jésuites, comme on se voilerait la face, en répétant le Perinde ac cadaver ! M. Lalande est bien venu ensuite de prétendre dire leur fait aux Évangilesparce qu'ils recommanderaient de ne pas résister au mal. C'est dans les Évangiles, qu'on trouve la maxime : « Ne craignez pas ceux qui tuent les corps, mais ceux qui perdent les âmes w en les faisant prévariquer.

Au moment où M. Lalande proclamait Tunité foncière de la doctrine morale parmi les philosophes, il arrivait, par une coïncidence curieuse, que tous les cours publics de philosophie à la Sorbonne s'occupaient de morale. Or la Revue de philosophie (*> portait à cet égard ce jugement qui ne sera pas, je crois, contredit par les auditeurs :

« Les vues émises par les différents professeurs sont loin de coïncider. Tous seraient

(1) 1er avril 1901, p. 389-390.

d'accord pour reconnaître la faiblesse et rinsuffisance de l'enseignement moral actuel, par suite la nécessité de le réformer. Mais le remède qu'ils proposent n'est pas uniforme et simple. A vrai dire, ils n'ont pas de système, mais seulement des préférences ; et chacun expose librement ce qui lui paraît le plus vraisemblable, espérant que la vérité finira par se dégager spontanément du conflit des opinions individuelles. » Qu'on entende M. Brochard parlant de la Morale des philosophes grecs ^ M. Boutroux étudiant la Morale de Kanty M. Séailles traitant de Y Invention morale^ on a toujours une impression de tâtonnement et d'hésitation à l'égard de la nature comme de l'objet de la morale.

Le dogmatisme apparaît dans le Cours de morale de M. Egger, mais c'est pour aboutir à une sorte d'alliance entre le kantisme et le naturalisme plus ingénieuse que précise.

Disons, en passant, qu'à la façon dont sa doctrine a été exposée, saint Ignace de Loyola se serait fort volontiers passé de l'honneur d'être compté par M. Séailles parmi les inventeurs de morale. Mêlés à

quelques jugements équitables, les vieux « clichés » sur le formalisme vide de la morale jésuitique, Tannihilation de la volonté, la complaisance envers les désordres des puissants systématisée dans le probabilisme et la casuistique, la soif de dominer qui va jusqu'au régicide quand l'obstacle ne peut être écarté autrement, tout cela fut servi à un auditoire composé, il faut le dire, en grande partie, d' « étudiantes ». A certains moments, on aurait cru entendre du Trouillot,mais moins franc.

Il y aurait eu peut-être plus d'indépendance de caractère et de générosité à ne pas se faire, avec tant de partialité, accusateur public contre ceux qui étaient déjà des condamnés.

Naguère, (0 M. A. Leclère accusait encore ces hésitations de l'enseignement moral.

Il se posait cette question, assez étrange au premier abord : Le même enseignement moral convient-il aux deux sexes ? Et la réponse

(1) Revue de métaphysique et de morale ^ mars 1900.

qu'il donnait n'était pas non plus d'abord pour diminuer Tétonnement : chacun des deux sexes exige « un enseignement moral très spécial ». Il serait « insuffisant d'introduire dans l'enseignement de la science qui nous occupe des différences purement accessoires ».

L'esprit masculin a une affinité marquée pour la morale autonome et désintéressée du criticisme ; l'esprit féminin pour la morale classique qui fonde le devoir sur une théorie intellectualiste du bien et fait sa part à l'intérêt. La morale qui a le plus de chance d'être enseignée avec fruit au jeune homme, c'est une morale qui fait, au moins en apparence, appel au 'sentiment de l'honneur, frère de l'orgueil et aussi du respect de la personne humaine considérée dans sa dignité abstraite ; et la morale qui doit le mieux réussir près de la jeune fille est une morale fondée sur des motifs rationnels, une morale même raisonneuse. Chez le premier, en effet, si la raison est d'ordinaire plus forte, la tendance à Taction le dispose mieux aux impulsions émotives ; la

seconde s'accommode plus volontiers des

théories un peu compliquées.

Les jeunes gens, poursuit M. Leclère, qui

sft détachent de l'enseignement religieux ditionnel, se réfugient facilement dans e foi tout humaine à la morale, qui neni en eux une seconde religion et satist leur besoin de croire. Les jeunes filles, L conservent plus ordinairement leur piété, nnent pour suspecte une foi humaine qui r paraît comme une rivale de leur foi igieuse. Elles résistent au professeur laïque i voudrait comme juxtaposer un catéisme à un autre. Si celui-ci fait appel à raison, alors elles sont convaincues 'elles ne cèdent qu'à elles-mêmes, ^'homme, supérieur en fait de spéculans, est plus capable de se hausser jusqu'à léal kantien : il faut un effort intellectuel Lir concevoir la valeur absolue d'un acte îompli seulement par respect envers la morale, pour distinguer la raison pure itique d'une raison pure spéculative, pour cliquer le devoir en dehors du concept bonheur. La femme n'y peut facilement

atteindre ; par ailleurs, elle a la passion de tout comprendre, ou la prétention de tout comprendre, de là son goût pour une morale raisonnée. Et comme elle est plus affamée de bonheur et qu'elle est portée par instinct à le chercher surtout dans ce qui fait la joie des autres, la femme n'est pas scandalisée de voir unies, identifiées même, les idées de bien et de félicité. Elle ne veut que d'une morale où Fidée du bonheur joue un rôle important.

En fait, on enseigne aux jeunes gens et aux jeunes filles un savant mélange des deux morales, qui ne satisfait ni ne moralise parfaitement ni les uns, ni les autres. Mieux vaudrait avoir un double enseignement moral distinct.

Mais ce double enseignement peut-il être sincère? A un point de vue supérieur, répond M. Leclère, ces deux morales n'en sont qu'une. Le devoir et le rationnel font, à titre égal, partie de l'être. Si l'on remonte par delà la morale autonome et par delà la morale intellectuelle classique , on arrive à une morale absolue, dont celles-ci « appa-

raissent comme deux expressions assez accommodées à la nature de notre esprit qui se place difficilement au point de vue central et total de la véritable morale >).

« Rien ne force donc à opposer les deux morales ; rien n'interdit d'amener doucement les esprits d'un point de vue à l'autre qui le complète. »

Nous avouons que cette solution ne nous satisfait pas. Si un enseignement doit être sincère , c'est celui de la morale , et la solution proposée ne nous paraît pas mettre cette sincérité en dehors de toute atteinte.

En outre, la morale autonome, telle qu'on nous l'explique, n'est plus la morale autonome, la morale de Kant.

M. Leclère admet, un peu plus loin, que la morale intellectualiste est plus près de la morale absolue et de la vérité absolue. Pour nous, elle est la seule vraie, la seule à enseigner à tous. A supposer cette différence des esprits, tout ce qu'on peut accorder, c'est qu'on insiste davantage devant les uns

sur le respect dû au devoir, devant les autres sur les raisons qui fondent ce devoir. Mais aux uns et aux autres, il faudra dire et le caractère obligatoire de la loi et les raisons de la loi.

C'est dans une morale scientifique que se réfugie M. Louis Bourdeau. Celui qui avait jadis, à la lumière de la science positive, étudié le Problème de la mort et conclu que la croyance à une existence future n'était pas même étayée par une présomption de possibilité, aborde aujourd'hui, à la même lumière , le Problème de la vie et tente un Essai de sociologie générale. W

Par sa négation du surnaturel, dit-il en cette œuvre posthume, par sa critique des principes a priori^ la science a déterminé la crise où se débat la morale. Et cependant « comme il faut une boussole au navire, il faut à rhomme une morale qui le guide où il veut aller ». C'est à la science à réparer le mal qu'on lui impute.

(1) Paris, Alcan, 1901.

« Il est assez visible que ni la mathématique, ni l'astronomie, ni la physique, ni la chimie, ni même les sciences naturelles ne peuvent utilement suffire à instituer une morale, Tobjet de leurs recherches ayant des rapports trop éloignés avec une direction rationnelle de la vie. » Lorsque certains esprits, ajoute M. Bourdeau, triomphent de cette impuissance à fournir des règles de devoir, ils font preuve de quelque puérilité. Mais la morale se déduira de la biologie, de Tanthropologie , de la psychologie et de la sociologie, « qui toutes ont pour objet Tétude des manifestations de la vie ».

Mais la puérilité, demanderons-nous, ne serait-elle pas chez ceux qui, d'une part, prétendent tirer une morale des sciences dites supérieures et, d'autre part, voient dans ces sciences de simples annexes des sciences physiques et naturelles? Par là, ils nient le bien, le devoir, la conscience morale qu'ils veulent maintenir.

Par exemple, qu'est-ce que Tobligation

morale pour M. L. Bourdeau ? C'est le devoir de vivre qui prend Têtre vivant tout entier, qui « le sollicite par toutes ses appétitions instinctives ou raisonnées, l'engage par tousses intérêts, ne lui commande que ce qui lui est utile et ne lui interdit que de se nuire ». Mais comme l'être humain, dans le système positiviste de M. L. Bourdeau, n'est qu'un mécanisme bien monté, celui qui, à la suite d'un refroidissement involontaire, fait une mauvaise digestion, manque à son devoir de vivre tout ainsi que l'ivrogne qui sait où le conduisent ses excès, et il faut porter le même jugement sur le couvreur qui tombe par accident du haut d'un toit et sur le désespéré qui se jette du sommet de la Tour Eiffel. D'autant que les seules sanctions à invoquer sont celles qui se déduisent des conséquences normales de nos actions, selon le rigoureux enchaînement que montre la science des lois de la vie.

Que le bien ou la matière de l'obligation soit de développer harmonieusement nos facultés, de suivre notre nature idéale, de.

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nous conformer aux relations qui nous unissent à l'ensemble des êtres : nous raccordons, et c'est ce que dit, de l'aveu de M. L. Bourdeau, l'éthique traditionnelle. Le détail ou le matériel de nos devoirs varie, en somme, assez peu dans les divers systèmes de morale, ces devoirs étant l'expression de la nature humaine , qui ne peut être totalement méconnue. Mais Tâme, la forme, le mobile intérieur de notre conduite diffère du tout au tout dans la doctrine du spiritualisme traditionnel et dans la doctrine du psychisme universel admis par M. L.

Bourdeau, lequel est un mécanisme universel. Et cette différence va à ce qu'une doctrine édifie une morale solide et que lautre détruit toute morale.

Que le mécanisme est la négation de toute morale, c'est ce que vient d'établir une fois déplus M. Jean Halleux U)avec une saisissante clarté.

(1) UÉvolutionnismeen morale. Étude sur la philosophie de Herbert Spencer, par Jean Halleux, chargé de cours à l'Université de Gand. Paris, Alcan, 1901»

Chez son défenseur le plus autorisé, Herbert Spencer, quia su accumuler en faveur du mécanisme universel le plus d'observations et de rapprochements ingénieux, VÉvolutionnisme en morale reste une hypothèse ruineuse et un amas de contradictions.

Hypothèse ruineuse : car elle déborde infiniment les faits qu'on lui donne pour base , faits auxquels d'autres, à signification contraire, enlèvent toute consistance.

Amas de contradictions : sans parler de ce qu'il y a d'étrange à voir un homme qui fait profession d'ignorer les substances et les causes, bâtir une- conception essentiellement métaphysique de Tunivers, la morale évolutionniste veut conserver la notion de bien et elle ramène le bien à Tutile : la <( conduite » , en effet , pour Spencer , est l'ensemble des actes qui tendent à la conservation et au développement de la vie. Plus la conduite est élevée, dit encore Spencer, plus aussi les mobiles d'action deviennent d'ordre idéal. D'autre part, le sujet obéit toujours à l'action la plus énergique. Mais l'action la plus énergique , au dire môme de

Spencer, est celle des motifs d'ordre sensible. Alors, comment les mobiles idéaux peuvent-ils l'emporter ? En outre, à mesure que l'homme atteint un développement intellectuel moral plus complet, il règle ses actes, dit Herbert Spencer, d'après des conséquences plus éloignées. Mais alors, comment prétendre que le progrès moral amène fatalement Taffaiblissement du sentiment religieux ? L'homme religieux adapte précisément son intention non aux courts horizons d'ici-bas, mais aux étendues sans fin de l'éternité.

Au commencement de l'année 1899, du mois de janvier au mois de mars, un certain nombre d'hommes, « d'origines philosophiques très diverses », avaient été appelés à s'expliquer en toute liberté, au Collège libre des sciences sociales, sur les principes de la science morale. Quatorze conférences furent données W C'est une sorte d'examen

(1) Elles ont été réunies en un volume intitulé: Morale sociale j leçons professées au Collège libre des

de conscience sur ce que les doctrines ou les grands courants philosophes modernes ^f^^ peuvent offrir à notre génération en fait d'enseignement moral. Si elles présentent quelques idées communes, les divergences sont beaucoup plus nombreuses. Quelle direction suivre ?

L'hiver suivant, une section du Collège libre se constituait en Ecole de morale. Celleci ouvrait ses cours le 27 novembre 1899.

sciences sociales. Préface par Emile Boutroux. Paris, Alcan, 1899. — On a entendu tour à tour M. E. Delbet parler de la Morale positive ; — M. A. Darlu de la classification des idées morales du temps présent ; — M. M. Bernés de Vanité morale ; — M. le Pasteur Wagner, de Vorientation morale du temps présent ; — le R. P. Maumus, de la justice et du droit ; — M. G Bélot, de la charité et de la sélection ; — M. G. Sorel, de VÉthique du socialisme ; — M. Kovalevsky, de la morale de Tolstoï; — M. Ch. Gide, de la justice et de la charité ; ~ M. L. Brunschvicg, de Vordre des joies ; — M. F. Buisson, du devoir présent de la jeunesse ; — M. E. de Roberty, de la morale et de la politique ; — M. P. Malapert, de la morale individuelle et de la morale sociale ; — M. L. Dauriac de la morale des Grecs et de la crise morale contemporaine.

La conférence, donnée par M. Fonsegrive sur Y Entente morale, manque. — Est-ce symbolique ?

De la lecture de ces travaux, W la même impression d'incohérence se dégage. Cependant, on note chez un certain nombre de philosophes une orientation vers la morale de la solidarité.

La vraie moralité pratique « réside, dit M. Bélot, dans une activité réelle et efficace, consciemment dirigée par une vivante notion des fins collectives ».

VÈre sans violence, que nous annonce M. Moch, découlera du sentiment de la solidarité humaine accepté partons. « Armonsnous de science, dit de son côté M. Fournière> car c'est la science qui nous révèle la loi

(1) Questions de morale, leçons professées au Collège libre des sciences sociales. Paris, Alcan, 1900. Énumérons les sujets des conférences : la Science et la morale, par G. Sorel ; l'Ère sans violence, par G. Moch ; la Morale chrétienne et la conscience contemporaine, par A. Darlu ; les Facteurs moraux de révolution, par G. Sorel ; le Kantisme et la science de la Morale, par V. Delbos ; Vue d*ensemhle sur la morale grecque, par A Croiset; les Conditions de r action, par M. Bernés ; la Raison et V instinct en morale, par D. Parodi ; le Luxe, par G. Bélot ; la Morale d'après Guyau, par E. Fournière ; la Justice sociale, par P. Malapert ; V Éducation morale et V éducation religieuse, par F. Buisson.

de solidarité des êtres... Guyau demande quelque part la socialisation de la morale.

Elle ne sera possible que quand nos antagonismes individuels et collectifs se seront résolus en solidarité. » Mais que parler de morale ? « Elle disparaîtra, se perdra dans l'océan de nos sentiments et de nos actes, présente en chacun d'eux, organique comme eux et passant finalement à Tétat d'acte réflexe par un glorieux retour à l'instinct. Saluons avec confiance cette forme supérieure de l'idéal moral : la disparition de la morale par la suppression de l'immoralité. »

Que voilà bien ce que M. G. Sorel appelle, dans la même série de conférences, les fictions poétiques substituées aux réalités, les cosmologies, avec les sociologies qu'on en déduit, mises à la place des observations scientifiques ! Quant à la solidarité, elle doit jouer son rôle, rôle capital, dans un système complet de morale. Mais en faire le pivot unique de la conduite humaine, c'est arriver fatalement à la suppression de l'individu, de toute tendance individuelle, et cette suppression est contre nature.

Une autre conclusion qui ressort de ces conférences, c'est la préoccupation obsédante chez plusieurs de laïciser la morale, c'est-à-dire de marquer la divergence entre la morale rationnelle et la morale chrétienne.

Non pas que beaucoup s'attardent avec M. Buisson à opposer la raison à la religion : en toute méthode religieuse, dit-il, « la science se récuse ou elle est récusée ». Mais on dénie au Christianisme toute vertu sociale. M. Darlu parle avec attendrissement de l'élan moral, tout fait de charité, de renoncement et de foi, que l'Evangile a su imprimer aux âmes. « Mais par cela même qu'elle est purement spirituelle, la morale évangélique ignore le monde et se détourne du <( siècle ». Par une conséquence même de son exaltation sublime, elle méconnaît, ignore , si l'on veut, presque toute l'activité sociale, la famille, la société, Tindustrie, la science , l'art. » Les grands mouvements du siècle, mouvement démocratique, mouvement économique, mouvement ouvrier, mouvement féministe, se sont accomplis à

rencontre de la morale évangélique. « Le Christianisme a enseigné la vertu du sacrifice et la loi de la charité, le siècle présent épelle péniblement la loi de la justice sociale. » La foi des temps nouveaux est la loi de justice.

M. Parodi aggrave Taccusation : « La morale chrétienne n'est qu'une longue protestation contre les conditions de la vie ; nous ne survivons que parce que la plupart des hommes l'oublient ou lui résistent... » (V

De pareilles accusations indiquent des esprits à vues, pour tout le moins, singulièrement courtes. C'est avant tout par la réforme des mœurs particulières que naissent, se maintiennent et se développent les civilisations. Si les mœurs privées sont mauvaises, la civilisation n'est qu'un vêtement brillant qui cache des plaies et des misères

(1) M. Bernés dit avec plus de justice, quoique non sans quelque timidité, en parlant de la morale religieuse : « Ni la notion de la dignité humaine, ni ridée de la justice sociale ne lui sont étrangères. » Ouvrage cité, p. 164.

de toutes sortes. Or personne n'oserait nier que la morale chrétienne n'ait été jusqu'ici un instrument sans égal pour agir sur les âmes. Et puis, comment expliquer que ce <:rkU précisément chez les nations chrêmes que les institutions sociales sont le 3 florissantes ?

e Paganisme antique — la remarque a faite — , en expliquant chaque phénomène l'intervention d une divinité capricieuse e à la place des forces de la nature, alysait la curiosité scientifique. Le Ghrislisme , en réduisant l'intervention directe la divinité à des cas exceptionnels et en ituant aux causes secondes leur rôle irel, a servi éminemment la science, endant le Christ n'a enseigné ni la phyle ni lastronomie. De même le Christ pas été un économiste ; et toutefois i de lui que date la véritable économie [aie , celle qui tient compte de la personité humaine. Et cette justice sociale qu'on ose à la charité, sur quoi repose-t-elle , )n sur le respect des droits de chacun ?

quelle doctrine a proclamé plus haut et

établi plus fortement ces droits, elle qui enseigne l'égalité foncière de tous les hommes devant Dieu, source dernière de nos devoirs comme de nos droits ?

Nous regrettons de retrouver sous la plume de M. Paul Dupuy un grief analogue à celui formulé par MM. Darlu et Parodi.

Il y a beaucoup d'excellentes choses dans son livre intitulé : les Fondements de la morale ; ses limites, ses auxiliaires W L'ancien professeur de médecine à la Faculté de Bordeaux combat le naturisme, le positivisme, la biologie sociale, et par des raisons souvent triomphantes. Il ne tombe pas dans l'erreur, trop commune, d'opposer la morale rationnelle à la morale théologique. Il sait en quels termes formels saint Paul, avant le catéchisme du concile de Trente et le concile du Vatican, enseigne l'existence au fond de tous les cœurs d'une loi naturelle ;

(1) Paris, Alcan, 1900. Il y a trois ans, le même auteur publiait la Question morale à la fin du iiix° siècle.

conséquemment , le christianisme ne fait pas

reposer la morale sur la volonté arbitraire

de Dieu. Il fait honneur au judaïsme et au

christianisme d'avoir « affirmé, à la face du

de, Texistence d'un droit sur lequel

orité civile n'a aucun empire, et, par

équent, sous ce rapport, la préémi-

le de l'individu sur la collectivité, la

, rÉtat. Il y a là un principe essentiel

ouveau, absolument étranger à la cité

jue ».

lis, pourquoi s'en prendre au même stianisme d'avoir méconnu la morale lie ? Celui qui a dit de rendre à César Il est à César , n'a pas isolé l'individu de iciété. M. Dupuy objecte encore : Il y a partie de la morale chrétienne qui ne ait être rendue générale sans anéantir )ciété, ou la transformer en une imse moinerie inhabitable. — Mais cette ie n'est pas de précepte , et c'est un caracà la fois original et profond de la mochrétienne de distinguer si nettement ce ïst obligatoire de ce qui est mieux. D'autre , l'auteur des Conseils évangéliques con-

ir'^

naissait assez la nature humaine pour savoir que leur mise en pratique ne serait jamais un danger pour Tordre social légitime.

« Réaliser la loi conçue par la raison , tel est, conclut justement M. Dupuy, le principe prenaier, la donnée essentielle et fondamentale de l'Éthique, avec son caractère subjectif, dont l'expérience du dehors ne peut et ne doit être qu'une vérification , une confirmation. » En somme, le livre dit assez exactement ce qu'est le bien. Quelle est la base du devoir ? C'est ce qu'il montre moins.

Un esprit éminemment synthétique et déductif, Félix Ravaisson, tenta jadis (1) de ressaisir sous les diverses formes philosophiques la chaîne continue de la pensée humaine, l'âme humaine toujours vivante et toujours semblable à elle-même. Cette tentative , il l'avait reprise aux dernières heures de sa vie. L'œuvre inachevée, faite d'ébauches incomplètes et de fragments épars marqués à la puissante manière du maître, a

(1) La Philosophie en France au XIX^ siècle.

Paris, 1867.

été justement nommée son Testament philosophique, W

Au commencement était le meilleur, dit Félix Ravaisson. Le meilleur n'est pas resté seul. La pluralité est née d'une condescendance, d'un abaissement spontané du principe, avec tendance à reconstituer l'unité dans le terme. Le monde s'explique comme une révélation progressive de la divinité créatrice. Il aboutit à Thumanité , mesure esthétique comme mesure scientifique de toutes choses, et l'humanité elle-même tend à reproduire la divinité. Image de la bienfaisance divine, la magnanimité et la bienveillance ont toujours été l'apanage de l'élite de l'humanité : le fond de notre nature est l'amour. La morale des héros sauveurs, avant le Sauveur, est don et grâce, libéralité et bonté. La morale, qui a pour objet la beauté de l'âme, la rendra belle en la faisant bonne. Et c'est là, en somme, tout l'enseignement du christianisme. « Le chris-

(1) Ces fragments ont été réunis et publiés par M. Xavier Léon dans la Revae de métaphysique et de morale^ janvier 1901, p. 1-31.

tianisme ne se résume-t-il pas, avait déjà dit Félix Ravaisson W, dans ce dogme où se retrouve , avec le meilleur de toute la sagesse antique, la pensée constante de nos ancêtres, que l'amour seul est et Fauteur et le maître de tout ? »

Entreprise sage et féconde, surtout dans les choses morales, que celle de rechercher la pensée constante et commune de Thumanité. C'est en suivant cet exemple que peutêtre la philosophie des mœurs retrouverait de nos jours fermeté et entente. Encore que Félix Ravaisson n'ait pas donné à la doctrine morale toute la précision que demandent les exigences de la vie, et en ait fait une esthétique plus qu'une règle.

M. Brochard, de son côté, concluait l'article, que nous citions au début de ce chapitre, par ces mots : « Si les Grecs n'ont peut-être achevé aucune science, ils ont posé du moins les fondements de toutes. Et cela paraît surtout vrai de la morale. Peut-être, après tout,

(1) Ouvrage cité, p. 282.

ce que les Éléments d'Euclide sont à la géométrie de tous les temps, ce que VOrganon d'Aristote est à la logique immuable, V Éthique à Nicomaque Test-elle à la morale éter-

tte [ ensée a été bien celle de saint aas. S'il admet le développement de la lie comme des autres sciences, c'est dans ote qu'il va en chercher les principes. Un récent de M. J. Gardair, Les Vertus natU" (^), nous montre, en partie, ce qui a passé ioctrines aristotéliciennes dans la moscolastique, et, par celle-ci, dans la de traditionnelle et la morale chrétienne.

! part est considérable ; distinction du itaire et de Tinvolontaire, volonté du compatible avec la connaissance, rôle ondérant de l'intention pour spécifier 3 humain, aptitude de la passion à être le ou mauvaise, selon qu'elle obéit ou se irait à l'empire de la raison , théorie du te et du démérite ; nature, propriétés^ ition des vertus, comment la vertu pose lilieu entre un excès et un défaut.

Paris, Lethielleux,1901.

Quant au classement des vertus morales , Aristote en énumère treize. Il nommela. Justice, la force, la tempérance, et enseigne que la p)'udence est nécessaire à toutes les vertus. « Mais il ne parait avoir nulle part formellement séparé ces quatre vertus de toutes les .autres, pour les signaler comme la quadruple source de Thonnête. » C'est Platon qui a fixé positivement les quatre points cardinaux du monde moral. Les docteurs chrétiens se sont approprié cette division. Elle est arrivée à Saint Thomas par Cicéron et saint Augustin.

Voici déjà une lumière. Si Ton est en quête d'une morale, pourquoi ne pas la demander à ce grand courant, qui est, en somme, le courant traditionnel ?

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