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CHAPITRE III

Les Morales Positivistes ou Naturalistes

Deux conditions nécessaires de toute théorie morale : ne pas aboutir à une négation de la morale, montrer le lien des vérités morales avec les divers ordres de vérités. ^ A. Comte tire la morale de la biologie et de la sociologie. Mais le principe positiviste ramène le fait moral à une forme de la quantité ou du mouvement, le devoir à une nécessité physique, rend inexplicables la subordination des instincts et Taltruisme. —La qualification de morale indépendante va contre Tesprit du positivisme, qui prétend montrer la corrélation des sciences. — Littré fait appel tout ensemble à la biologie et au concept d'identité. — Taine sépare les vérités spéculatives des vérité» pratiques, confond le bien sensible universalisé avec le bien moral. — M. Berthelot s'en tient à des formules creuses ou aux lois physiques. Naturisme révolté de Guyau . — L'évolutionismc, avec Darwin et Spencer, ne dépasse pas le positivisme, ni le point de vue biologique^ rêve la transformation de Tégoïsme en altruisme.

Après avoir délaissé la morale traditionnelle , nos contemporains expérimentent que c'est une bien grosse affaire d'en construire une nouvelle. Des plans, et combien nombreux ! ont été tracés. Ils ont été rejetés tour à tour. Cependant, ils ne donnaient guère que les indications essentielles : tracé

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des fondations, grandes lignes de Tédiflce.

Bien peu ont osé en venir aux détails.

Et il semble que chacun ait conscience, sans en excepter peut-être les architectes eux-mêmes, que ces multiples essais n'offrent guère de résistance : constructions hâtives aux menaces de ruine prochaine, abris d'un jour où l'on ne repose pas en sécurité. Aussi plusieurs préfèrent-ils camper en plein air. Mais pour ceux qui ne sont pas purement ironistes ou dilettantes — et personne ne soutient toujours ce personnage — c'est là qu'est la souffrance : comment vivre sans le logis assuré d'une doctrine morale ?

De ces tentatives répétées en vue d'édifier une morale , une chose au moins sort intacte et comme consolidée, l'affirmation de la morale : et le fait n'est pas de mince conséquence.

Affirmer la morale, 'c'est affirmer la réalité des notions de bien, de droit, de devoir, de loi , de mérite , sauf ensuite à interpréter ^es notions de façons diverses. Mais l'interprétation, pour être recevable, ne doit pas se résoudre en une négation. Tout système

de morale qui, sous prétexte d'établir la critique de ces données fondamentales, les escamote, se condamne lui-même. Si chacun a conscience que c'est faire violence à la nature que de nier en face les notions morales, la négation n'en devient pas plus légitime pour être détournée au lieu d'être franche, savante au lieu d'être brutale.

La première qualité qu'on est donc en droit d'exiger d'une doctrine morale, c'est qu'elle laisse subsister la morale.

Il est une autre condition qu'elle devra présenter pour se faire accepter des esprits scientifiques, surtout parmi nos contemporains : c'est de ne pas s'offrir à l'état de système isolé. Un des principes directeurs de toutes les sciences , en particulier des sciences modernes, c'est, selon la remarque de M. E. Naville, l'idée de l'harmonie, ou du rapport des choses entre elles dans un ordre hiérarchique. « Rien n'est isolé ; tout agit sur tout, et tout subit l'influence de tout.

Les diverses classes d'êtres et les différentes lois qui les régissent sont dans des rapports constants qui, sans permettre de les con-

fondre, ne permettent pas de les séparer.

Découvrir ces rapports que Ton n'apercevait pas est une des manifestations les plus essentielles du génie scientifique (*). »

La recherche de Tunité ne caractérise pas seulement nos savants modernes, elle se retrouve chez nos philosophes. A vrai dire, elle constitue la philosophie elle-même.

Celle-ci ne commence que du moment où la pensée humaine aborde les notions générales, partant les notions communes.

Quoi qu'il en soit, nos penseurs ont de plus en plus affectionné les vues synthétiques, au risque d'aboutir au monisme. Delà, si l'on veut s'imposer aux esprits cultivés de notre temps, la nécessité plus pressante que jamais de présenter les vérités morales dans leurs relations avec les autres ordres de vérités. Le principe que les multiples aspects de l'être forment un tout harmonieux, principe très vrai en lui-même, encore que quelques-uns le compromettent par des excès, est trop fortement établi dans

(1) La physique moderne. Paris, 1883, pp. 141-142.

les esprits pour qu'on puisse le négliger impunément. On ne saurait accepter longtemps des vérités sans lien avec Tensemble des choses, si étrangères ou si supérieures à tout le reste qu'elles forment une catégorie close, une sorte de caste fermée.

c< Maintenir distincts et unis les éléments d'un tout naturel, a dit OUé-Laprune , c'est la connaissance vraie. » Distinction des notions morales, sans laquelle la morale ne serait pas, — toute science étant constituée par quelque chose de propre — , relation de ces mêmes notions avec les autres ordres de vérités, sans laquelle la loi de continuité entre les êtres serait rompue : telles sont les deux conditions qu'on est en droit de réclamer de toute doctrine qui prétend régler la conduite humaine.

Parcourons les diverses théories morales proposées de nos jours, en cherchant jusqu'à quel point elles satisfont à cette double exigence.

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Tout d'abord se présente à nous la morale positive ou positiviste.

On peut étudier ses diverses formules tour à tour chez Técole positiviste orthodoxe et chez Técole positiviste indépendante.

Auguste Comte a été, un des premiers ^ frappé de ce qu'il appelle lui-même « la grande crise politique et morale des sociétés actuelles », crise qui « tient en dernière analyse, dit-il, à" l'anarchie intellectuelle ». « Notre mal le plus grave consiste dans cette profonde divergence qui existe maintenant entre tous les esprits relativement à toutes les maximes fondamentales, dont la fixité est la première condition d'un véritable ordre social W. »

A ce mal sa philosophie se propose d'apporter remède. Le remède sera surtout fourni par cette partie de la philosophie qui regarde la conduite, à savoir la morale.

Gomme le reste de la philosophie, d'ailleurs^

(1) Cours de Philosophie positive, Paris, 1869, t. I, p. 41.

la morale sera positive^ c'est-à-dire, ainsi que l'explique Comte, expérimentale ou bornée aux réalités « appréciables à notre organisme », précise à Tégal des sciences exactes, systématisée, relative ou renonçant à tout principe absolu W

La biologie^ complétée par la physique sociale ou sociologie^ fournira à la conduite morale ses fondements. D'une part, suivant Texpérience commune, mise elle-même en lumière par la théorie cérébrale de Gall, il y a, de fait , énergique prépondérance des facultés affectives sur les facultés intellectuelles : la tension de l'esprit n'est, chez la plupart des hommes, entretenue que par la stimulation des penchants affectifs. D'autre part, les instincts égoïstes l'emportent en force et en durée sur les instincts sympathiques, mais ceux-ci trouvent dans ceux-là une règle et une fin précise. La morale des peuples avancés nous prescrit d'aimer nos semblables comme nous-mêmes. « Dans ce sublime précepte » l'instinct personnel sert

(1) Système de politique positive. Paris. 1851, t. I. p. 57. — Cours, t. I, pp. 5 et 9.

guide et de mesure à l'instinct social.

1 quoi et comment celui qui ne s'aimepoint pourrait-il aimer autrui ? »

e premier but de la morale individuelle , dut A. Comte, sera de réagir contre Dès des tendances affectives et égoïstes, igmenter l'influence modératrice de tivité intellectuelle et de l'instinct social, t l'extension graduelle va au bien de iividu autant qu'au progrès de l'huma-

a morale domestique a une importance ticulière : la véritable unité sociale réside s la famille. Or, l'étude cérébrale de la me atteste son infériorité intellectuelle

comparaison avec l'homme et sa supéité en sympathie et en sociabilité. De là subordination nécessaire à l'homme, 5 la fonction d'élément modérateur à ard de l'égoïsme masculin W ans les rapports de parents à enfants,

subordination naturelle des âges » fait

) Cours de Philosophie positive, t. IV, pp. 387-

Ibid., pp. 387-409.

loi. Et cette heureuse subordination crée chez rinférieur « la plus respectueuse obéissance spontanément imposée , sans le moindre avilissement, d'abord par la nécessité et ensuite par la reconnaissance , et chez le supérieur, l'autorité la plus absolue unie au plus entier dévouement , trop naturel et trop doux pour mériter proprement le nom de devoir W. »

L'organisme social tendra à se rapprocher toujours davantage de l'organisme domestique par l'imitation de cette double subordination. Sa loi principale sera de placer les diverses opérations particulières « sous la direction continue de celles d'un degré de généralité immédiatement supérieur ». Ainsi le principe fondamental de la hiérarchie scientifique, «passant à l'état politique », fournit « le premier germe rationnel d'une saine classification des fonctions sociales, nécessairement conforme au système réel des relations humaines (2) ». Ainsi encore se

(1) Cours de philosophie positive, t. IV, p. 409-410. <2)/Wcf., p. 434.

développera harmonieusement Valtriiisme ou la solidarité et la sympathie humaine.

Cette construction morale d'Auguste Comte ne manque pas d'un certain caractère scientifique ; les lignes en paraissent nettes et les diverses parties convenablement étagées. Et cependant, à y regarder de près, on se demande si l'on n'est pas en face d'un de ces édifices de nos Expositions éphémères, qui imitent à ravir quelque palais véritable et qui se trouvent être bâtis en simili-pierre.

A la vérité, il semble d'abord que Comte ait pleinement satisfait à l'exigence, dont nous parlions plus haut, de montrer les relations de la morale avec les autres ordres de vérités. Mais outre que, dans s^ Politique positive y il détache la morale de la sociologie et en fait une septième science , dans le Cours de philosophie positive la morale apparaît tantôt comme une application de la seule biologie , tantôt comme dérivant de la biologie et de la sociologie tout ensemble, tantôt comme se confondant avec celle-ci sous le

nom de statique sociale. Et cette hésitation était inévitable. L'essence du positivisme consiste à soumettre tous les problèmes, tous les faits à un même procédé d'investigation, le procédé expérimental. Ce procédé a été appliqué d'abord aux faits mathématiques et mécaniques. Le transportant ensuite aux phénomènes intellectuels et moraux, on n'accepte de ceux-ci que ce que les méthodes mathématiques et mécaniques en révèlent. Par une conséquence naturelle, on sera amené à ne voir dans ces phénomènes euxmêmes qu'une modification des lois de la quantité et du mouvement.

On aura beau dire que chacune des sciences , disposées en hiérarchie , présente quelque chose de particulier^ par où elle se distingue des sciences inférieures. Il reste à savoir si ce quelque chose de particulier n'est pas simplement un mode de combinaison, un degré de complication. Et nous l'avons montré naguère W , A Comte en est logiquement réduit à faire cet aveu. Alors la

(1) Voir Doctrines et Problèmes. Paris, 1900, pp. 37-

^r. ORALES POSITIVISTES OU NATURALISTES

morale n'est qu'une forme de la itique et de la mécanique. Tous de Tordre moral doivent s'interpréermes de quantité et de mouve-

toute la construction morale d'Aumte devient une simple façade. Les de bien, de sympathie humaine, é, de respect, d'obéissance, qu'il con- Qt des pseudo-concepts. On a conétiquettes et on a vidé les choses de lité. Il est d'ailleurs à remarquer ste Comte évite d'user des termes

de devoir, d'obligation, de mérite ; science qu'ils feraient trop violence îeption positiviste de la morale, e de la subordination des enfants ents. C'est une subordination de s'impose de nécessité physique. En

quel principe avons-nous le devoir pecter ? C'est ce qu'Auguste Comte >as, ce qu'il ne recherche pas, ce peut même rechercher, puisque le me s'abstient d'étudier les causes et ns des choses, qu'il est uniquement

la science des phénomènes, la coordination empirique des faits.

Mais si Ton adopte Tattitude positiviste, il faut la conserver en toute sincérité. Comte remarque qu'il y a prédominance, de fait, des facultés affectives sur les facultés intellectuelles, des tendances égoïstes sur les tendances sympathiques. Quelle notion l'autorise à nous demander d'assujettir les premières aux secondes ? Si cette prédominance est une loi de notre organisme, pourquoi la combattre? Il est vraiment étrange que la morale, fondée sur la biologie, doive consister tout d'abord à se mettre en opposition avec les données de l'organisme. Les positivistes aiment à s'élever contre l'ascétisme chrétien en général et le célibat religieux en particulier, au nom des nécessités physiologiques. Pourquoi alors et de quel droit venir nous prêcher le renoncement aux instincts affectifs et égoïstes , qui ont leur raison dans la physiologie ?

Mais notre intérêt exige, dira-t-on, que nous luttions contre nos tendancesaffectives. En ce cas, l'homme est singulièrement orga-

nisé. Seul des êtres de Tunivers, il doit combattre ce qui lui est naturel. Voit-on dans le système solaire un astre chercher à se soustraire à l'attraction d'une masse supérieure pour suivre l'attraction d'une masse inférieure? Sans doute, il arrivera que l'organisme d'une plante, d'un animal réagira contre l'excès de chaleur ou de froid , d'humidité ou de sécheresse. Mais il s'agit ici de lutter contre des influences du dehors , et cet organisme le fera précisément en suivant sa nature, en obéissant à sa constitution, non en contrariant les forces normales qu'il possède. Gomment la nature d'un être lui demanderait-elle de combattre le développement spontané de son organisme si tout son être se réduit à cet organisme ?

Les spiritualistes peuvent parler de lutte à soutenir par les facultés raisonnables contre l'excès des tendances irrationnelles, parce que précisément ils admettent et prouvent qu'il existe des facultés supérieures et des facultés inférieures. Les positivistes, s'ils restent fidèles à leur principe de la seule observation des faits, ne peuvent démontrer

en quoi les tendances intellectuelles sont supérieures en droit aux tendances affectives, les instincts de sympathie aux instincts égoïstes. Ces tendances sont simplement différentes, et Tharmonie entre elles devrait s'établir par la seule impulsion, le seul jeu des forces naturelles.

Pourra-t-on invoquer en faveur de cette restriction Tintêrêt général, l'intérêt de Tespèce ? Sur quelle observation, sur quelle loi du monde physique les positivistes appuient-ils cette nécessité qu'ils m'imposent de me sacrifier à l'espèce ?

Mais le bien de l'espèce, disent-ils, est finalement le bien de l'individu.

S'agit-il du bien de l'individu qui se sacrifie ? Alors le principe est faux au point de vue positiviste : il est inexact de dire que l'individu retire, d'ordinaire, un avantage positif des sacrifices qu'il fait à la communauté. Le médecin qui prend un germe de mort au chevet d'un pestiféré, peut se demander quel profit joo^i^i/ il retire de son dévoue-

uis, dans cette explication, on 3n droit dlnvoquer la loi de la on de Taltruisme à Tégoïsme : il u ici qu'un égoïsme plus raffiné 'che lui-même dans le bien des

lu bien des autres individus qui lême temps que moi ou qui vien- 3 moi ? Alors la même question lie donnée positiviste m'oblige à ir bien au mien propre ? Le bien bien de l'espèce n'est-il pas proplein développement de toutes ives de chacun ?

ue quelques-uns n'ont pas reculé conclusions rigoureuses. Anaet d'autres amuseurs ont raillé le nt, l'abnégation, le don à autrui :

n lourdes et bien usées. Ils ont uime naguère à « l'Université », la morale de la jouissance, si Ton veut, déliquescents, mais iques, une fois admises les néga- )art le positivisme.

En somme, Auguste Comte, au lieu de montrer les relations des notions morales avec les autres ordres de vérités, a confondu ces notions avec certaines vérités qu'il conservait, à savoir les données d'ordre purement expérimental. Quant aux vérités suprasensibles et métaphysiques, il les a supprimées. De plus, et par une conséquence nécessaire, il a falsifié les notions morales. Sa morale est une façade toute composée de « tnotifs » empruntés à des constructions existantes, mais où quelques maigres pieux servent de fondations et où le plâtre remplace la pierre.

C'est la pure doctrine d'Augus que M. le docteur Delbet prétend trois ans, exposer au Collège 1 Sciences sociales. Des quatorze con qui tour à tour résumèrent leurs v culières sur la morale, M. Delb( premier la parole W.

(1) Voir dans Morale sociale (Paris, Alcî chapitre Morale positive, pp. 1-16.

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« Seules, disait-il, les découvertes récentes de la science peuvent servir de base à une morale vraiment indépendante, constituée elle-même à Fétat de science. » La science morale est purement expérimentale ; «lie rejette tout élément. métaphysique ou surnaturel : entendez toute idée de Dieu. « N'y eût-il que deux êtres primitifs, un certain degré de convergence s'établit entre eux et une règle s'impose. Cette règle, et l'habitude qui en découle, c'est Tembryon de la morale.

Née de la nécessité, accrue par d'incessantes observations, la morale se constitue peu à peu, grâce surtout à la réaction de Tensemble des groupes humains sur les parties qui les composent... A mesure que cette collectivité grandit en importance, son action sur chacun de ses membres grandit aussi...

Actions et réactions se succèdent, les relations se compliquent; des obligations, des devoirs apparaissent de plus en plus nombreux et précis; il y a discipline. La morale, qui en est l'expression, se constitue empiriquement ; les acquisitions successives se transmettent par tradition, grâce à l'insti-

tution des vieillards, objets de vénération, qui est elle-même source de moralité. »

De M. Delbet il faut dire comme d'Auguste €omte, son maître, qu'il a été bien heureux de trouver la morale toute faite : réduit à ses seules données positivistes, il eût été étrangement embarrassé pour la construire.

Gomme lui, il se joue avec des notions ou plutôt des mots vides, en réalité, de leur sens, quoique gardant leur sens pour le public ; et, par ce perpétuel malentendu, il donne Tillusion qu'il dit, qu'il édifie quelque chose.

A l'exemple de la plupart des positivistes, le docteur Delbet, décore sa doctrine du nom de morale indépendante. Nom aussi mal imaginé que possible, à le prendre en lui-même.

Aucune science est-elle indépendante ? Y a-t-il une physiologie indépendante de la chimie? Une chimie indépendante des mathématiques? Les savants, et Auguste Comte à leur tête, s'efforcent précisément de montrer la corrélation des sciences. La

morale étant, de l'aveu de tous, une science pratique visant à la conduite, est plus que tout autre astreinte à la dépendance, dépendance vis-à-vis de principes théoriques. On n'imagine pas plus une morale indépendante au sens absolu qu'une médecine indépendante, qu'une hygiène indépendante.

Apparemment on veut dire, par cette dénomination, morale soustraite à la métaphysique et aussi à l'idée religieuse. Mais le beau grain que voilà! Puisque la morale doit nécessairement dépendre de quelque chose, mieux vaut la rattacher à des notions qui gardent à l'homme sa dignité d'être raisonnable et libre, que d'en faire un corollaire de données purement physiques qui nous réduiraient logiquement à la fonction d'automates. D'autant que la première position est seule légitime.

La doctrine morale d'Auguste Comte ne satisfait pas Littré, son disciple, parfois rebelle. Celui-ci va jusqu'à dire que la

morale fait défaut dans la philosophie positive, telle que le maître Ta conçue W. En somme, ce qu'il reproche à Comte, c'est surtout d'avoir rattaché trop étroitement la morale à la sociologie ou de l'avoir séparée de tout le reste. Pour lui, il fait appel à la seule biologie. Toute la morale est une dérivation de deux impulsions, l'égoïsme et l'altruisme, lesquelles ne sont que la transformation de deux tendances essentielles à tout être vivant. La substance vivante s'entretient par la nutrition et se perpétue par la génération. L'égoïsme dérive de la nécessité de la nutrition, par où subsiste l'individu ; l'altruisme découle de la nécessité d'aimer et d'engendrer, par où subsiste l'espèce. (2)

Aux inclinations toute sensibles de l'égoïsme et de l'altruisme, comment s'ajoutera le caractère impératif de devoir et de justice ?

A interroger l'histoire de l'humanité, la justice apparaît comme un cas de dédom-

(1) Auguste Comte et la philosophie positive. 2« édit. 1864, p. 677.

(2) Revue de Philosophie positive , janvier 1870.

magement, d'indemnité, de composition ou de compensation. « On évalue le moins mal qu'on peut le dommage causé, et l'offenseur fournit la composition. » L'élément psychique qui a donné naissance à cette idée est celui-là même qui nous fait reconnaître « intuitivement la ressemblance ou la différence de deux objets. A égale A, ou A diffère de B est le dernier terme auquel tous nos raisonnements aboutissent. Cette intuition est irréductible... La notion de justice est donc une notion purement intellectuelle portée dans le domaine de Faction et de la morale. Ce transport n'a rien que de naturel et de facile. On sait que, anatomiquement, les facultés intellectuelles et les facultés affectives ont le même siège, et que, par cette disposition, elles agissent les unes sur les autres (') ». A leur tour, les tendances altruistes et les tendances égoïstes résident dans le même lieu que les deux premiers groupes. Par suite de cette condition orga-

{!) La science au point de vue philosophique. 3« édit. . Paris, 1873, pp. 338-340.

Ié...

nique, le progrès d'une tendance entraine le développement des autres. Ainsi se forme un cercle d'actions et de réactions continuelles. W

Littré a-t-il sujet de se montrer si sévère pour la morale d'Auguste Comte ? Il prétend tirer toute la morale de la biologie, et c'est en dehors de la biologie qu'il est contraint de chercher l'origine des notions impératives de devoir et de justice, notions qui, en quelque manière, font toute la morale.

Celles-ci sont ramenées au concept intellectuel : A égale A. Sans doute, il y a lieu de faire un rapprochement entre ces diverses conceptions. Mais la question essentielle reste tout entière : Comment ce qui est égalité ou vérité ici, devient-il là devoir et justice ? Gomment se fait la transformation du vrai au juste ? On dit que c'est par la seule entrée dans le « domaine de l'action et de la morale ». Mais précisément comment s'est constitué le domaine moral ? Est-ce par

(1) La science au point de vue philosophique. 3« édit. Paris, 1873.

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ViORALES POSITIVISTES OU NATURAI-ISTES

fait de Taction? Le domaine de ne se confond pas de tous points îlui de la morale : toute erreur n'est pas nécessairement une faute Un dupé n'est point, par là-même, inel. Et d'où vient s'ajouter à l'action tère de moralité ?

biologie ne peut expliquer le caracral de l'égoïsme et de l'altruisme, [*end pas mieux compte de l'origine ieux tendances. Il est ridicule de e l'amour de soi est une transfordu besoin de nutrition ; le besoin de n dériverait bien plutôt de l'amour 1 que tout être a pour lui-même, tendance à se perpétuer et dans iion d'un sexe vers l'autre, on peut I forme de la sympathie. Mais cette e et cette inclination est si peu ement de toute sympathie qu'elle drit ou même s'efface quand la tendtruiste se développe et se fortifie.

îs hommes du type de Saint-Vincent

, à rendre compte de l'influence

mutuelle des facultés intellectuelles et affectives, égoïstes et altruistes, par la communauté de leur siège anatomique, c'est une thèse qu'on peut négliger. Personne aujourd'hui n'oserait enseigner pareille localisation cérébrale. Et un simple voisinage des éléments anatomiques, ne pourrait fournir qu'une explication tout à fait puérile de l'influence réciproque des facultés.

De nouveau, résoudre la morale en certaines notions élémentaires physiologiques ou mécaniques, au point d'enlever toute distinction entre celles-ci et celle-là, pousser le rapprochement jusqu'à confondre ce qui doit rester distinct, c'est supprimer la morale qu'on prétend interpréter.

Comme Littré, Taine est « un pur, un positiviste sans mysticism l'expression de M. Faguet ; W ce qi t-il, est excessivement rare en Frai race est idéaliste, foncièrement, et

(1) Revue bleue, 11 mars, 1893.

plus qu'elle ne le croit... Quand elle devient positiviste, elle croit à la science comme à une déesse protectrice, ou elle croitàThumanité comme à une personne sacrée et divine ; et elle écrit Science, Humanité et Progrès avec des majuscules. Notre dix-neuvième siècle est plein de ces majuscules et de cette théologie. Voilà ce qu'on peut appeler le mysticisme positiviste. Taine était positiviste tout simplement. Il ne croyait qu'aux faits, et à quelques petites lois très humbles, auxquelles une patiente, méthodique, minutieuse, héréditaire et séculaire observation des faits pouvait conduire... Taine ne voyait rien et se refusait de rien voir au delà. »

Et voilà pourquoi Taine n'a jamais abordé en face le problème moral. Il a disséqué V Intelligence ou ce qu'il a pris pour tel, à savoir nos facultés sensibles et 4eurs opérations, il a cherché dans l'action du « milieu » le secret de la formation des grands génies, il a promené sa curiosité perspicace à travers l'art et la littérature, il a scruté les « Origines » de notre société contemporaine : ce n'est guère qu'à propos

des Philosophes français au xix^ siècle, qu'il s'est occupé spécialement de morale. Encore est-ce avec quelque dédain.

A Tentendre, on n'est philosophe qu'à la condition de se dégager de toute préoccupation morale et pratique. « Je fais deux parts de moi-même : l'homme ordinaire, qui boit, qui mange, qui fait ses affaires, qui évite d'être nuisible, et qui tâche d'être utile. Je laisse cet homme à la porte. Qu'il ait des opinions, une conduite, des chapeaux et des gants comme le public. Gela regarde le public. L'autre homme, à qui je permets l'accès de la philosophie, ne sait pas que ce public existe. Q'on puisse tirer de la vérité des effets utiles, il ne l'a jamais soupçonné. A vrai dire, ce n'est pas un homme ; c'est un instrument doué de la faculté de voir, d'analyser et de raisonner. (^) »

Sans doute, ce n'est pas agir en philosophe que d'adopter tout d'abord, à l'aveugle, un

(1) Les Philosophes français au xixe siècle, 2® édit. Paris, 1860, p. 35.

moral et de le prendre ensuite de dans ses recherches spéculatives, uniquement à le justifier coûte que de rejeter tout ce qui ne cadre pas tte conception. Et peut-être que îr-Collard, que Taine a ici en vue, [•fois eu pour but moins « le vrai »

a règle », moins le règne de la ue celui de la correction, de même ^ctismea peut-être trop subordonné e à lamorale. W Taine aurait encore toute morale était affaire de connu catalogue de principes ou de destinées à maintenir dans la société îté et le bon ton extérieurs. Mais 'homme n'est pas seulement intelqu'il est encore volonté et action, irait lui être indifférent de savoir t il doit conduire sa volonté et son i, d'ailleurs, certains principes d'acparaissent suffisamment établis ette croyance n'est pas nécessaime illusion — , pourquoi lui interse servir de ces principes pour

Philosophes français au XIX"" siècle, 2^ édit. \, pp. 34 et 286.

«xpérimenter la solidité de données spéculatives non manifestes ? Cette contre-épreuve est absolument scientifique : n'est-il pas établi que dans notre monde tout se tient ?

Cette loi de continuité, Taine la méconnaît ici. Il veut philosopher artificiellement avec une moitié de lui-même ; il veut isoler les vérités intellectuelles des vérités morales.

C'est à propos de Jouffroy que Taine nous donne, sous la formule la plus complète, son interprétation de la morale. « Les faits dominants qui composent la vie d'un être sont sa destinée, » Cette destinée n'est pas, à proprement parler, une fin : c'est ce que, de fait, l'être réalise. Les faits que l'être produit constituent « ^on bien ». « Regardez un bien en général, et, par exemple, prononcez ce jugement universel que la mort est un mal. Si cette maxime vous jette à l'eau pour sauver un homme, vous êtes vertueux... Le jugement universel surpasse en grandeur le jugement particulier : donc le sentiment et le motif produits par le jugement universel

eront en grandeur le sentiment et le ►réduits par le jugement particulier.

! sentiment et le motif vertueux surnt en grandeur le sentiment et le itéressés ou affectueux, st ce que Texpérience confirme, nous jugeons le motif vertueux Lir en dignité et en beauté, impératif, l ce titre, nous appelons ces impul- 3S prescriptions ou devoirs, bien d'un être est le groupe de faits ils qui le constituent. L'action qui a otif cette maxime universelle ou une uites universelles est vertueuse. Ces irases sont toute la morale, (i) »

morale est bien simplifiée. Ne le lie pas à l'excès? Tous ces « faits îls qui constituent un être » sont-ils le ordre, de même valeur? Le bien ?e se réduit-il à un total de ces faits lantitativement ? S'il en est ainsi, le

Philosophes français au xix^ siècle. 2« édit. ;6(l, pp. 270, 277-278.

bien d'un être s'accroît dans la mesure de son activité organique, et voilà la morale ramenée à la biologie, comme chez Littré.

Qu'est-ce qui distingue l'activité morale de l'activité physiologique ? Là est toute la question.

Une action est-elle morale parce qu'elle a pour motif une maxime universelle?

L'usurier qui dépouille sa victime par cette maxime que, l'argent étant chose fort utile, on ne saurait trop en amasser, l'ivrogne qui s'abstient actuellement de boire pour s'assurer la jouissance plus constante, plus universelle d'une bonne santé et, par suite, une plus longue durée des plaisirs de la boisson, font donc une action morale. Nous revenons àlutilitarisme de Bentham, pour qui la vertu est ce qui maximise les plaisirs et minimise les peines. Tout au plus, nous atteignons à l'utilitarisme de Stuart Mill,qui place la vertu dans la plus grande somme de jouissances estimées suivant leur qualité. Mais confondre l'utile avec l'honnête, ce n'est pas expliquer la morale, c'est de nouveau la supprimer.

Cette maxime universelle que l'homme ' i a en vue, regarde-t-elle, dans la ie Taine, le bien général d'autrui, il semblerait par l'exemple de 3 qui se jette à l'eau et l'opposition 5 entre le motif vertueux et le motif 3? C'est, d'ailleurs, la thèse que paraît admettre dans tous ses livres sont pas de pure philosophie : il y I dévouement à la chose publique. La contient une grande part de vérité i^eut dire qu'une action pour être le doit tenir compte d'un plus grand de relations ; mais il faut expliquer i il en est ainsi. Et Taine est inca- ) le faire. Pour être fidèle à l'attitude te qu'il a prise, il est contraint de ju'une différence quantitative entre rtueux et l'acte intéressé. Mais c'est 'amener la moralité à une question tité, c'est-à-dire la nier. Tainè dit accent de triomphe : « Dans ses mots obscurs, fin, bien, destinée, )bligation, morale, il n'y a ni sublimystère. » Oui, si pour éclaircir un , il suffit de le nier.

Ainsi, d'une part, dans les recherches philosophiques, parmi lesquelles se trouvent les recherches morales, Taine interdit au penseur de tenir compte de toutes les relations qui l'unissent au monde de la morale et de l'action ; d'autre part, il efface toute distinction de nature entre le bien moral et le bien sensible : double impuissance de son système.

A rencontre de Taine, M. Berthelot professe ce mysticisme positiviste, dont parlait tout à Theuré M. Faguet. Il érige la Science en déesse, l'Humanité en personne sacrée.

Sa théologie scientifique est intéressante à étudier, non seulement parce qu'elle a été acclamée naguère au fameux banquet de Saint-Mandé, mais parce qu'elle représente la pensée d'une foule de publicistes, d'orateurs de réunions publiques, de professeurs laïques, depuis nos universités d'Etat jusqu'aux écoles de villages.

Ouvrons donc le livre : Science et MoraleW .

I peut-on pas attendre de la science ?

Berthelot. « La science possède ais la seule force morale, sur laquelle sse fonder la dignité de la personhumaine et constituer les sociétés . C'est la science qui amènera les 3énis de Tégalité et de la fraternité devant la sainte loi du travail... La imprime dans toutes les consciences iction morale de la solidarité univer- )ndée sur le sentiment de nos vérintérêts et sur le devoir impératif de ice... La morale n'a point d'autres ue celles fournies parla science... Le tic universel de la science arrivera à aux hommes le maximum de bonheur loralité. »

ridons-nous ici un professeur qui le ou un orateur qui déclame ? Qu'est- « la dignité de la personnalité hu- », dont on parle, « le devoir impéie la justice », « la moralité » ?

is, 1897. Voir, en particulier, la Préface, et itres I et IL

LES xMORAXES POSITIVISTES OU NATURALISTES 9&

L'objet de la morale est-il le bonheur ou la solidarité? De grands mots qui résonnent, des affirmations qui se heurtent. Et il en est ainsi le long des quarante pages où il est question de la morale : des formules sonores^ pas un commencement de discussion.

En deux déclarations seulement, M. Berthelot fait effort pour préciser sa pensée :

« Au point de vue de l'observation externe, toute morale consiste dans une humble soumission aux lois nécessaires du monde; les religions ne disent pas autre chose, lorsqu'elles abîment Tesprit humain devant la volonté divine. » — Cette soumission est juste, mais l'observation externe ne nous apprend pas pourqoi elle doit être « humble » et par là morale. Et c'est à cette raison que touchent précisément les religions.

« Les savants, dit encore M. Berthelot, se bornent à tracer des règles actuelles à la conduite pratique de la vie, en morale et en politique, aussi bien qu'en hygiène et en industrie : règles toujours provisoires, modi-

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fiables de jour en jour par révolution des siècles futurs, comme elles Font été incessamment dans le cours des siècles passés. »

Et, en cela , M. Berthelot estime les savants « plus modestes » que « les théologiens dupes de leurs illusions et de leur orgueil » , érigeant « leurs systèmes sur les origines et les fins des choses en principes absolus et invariables ».

Si Ton manque quelque part de modestie, ne serait-ce pas plutôt chez les savants positivistes qui imposent des règles de morale, sans pouvoir rendre compte de leur portée morale ? Qu'elles soient provisoires, cela ne dispense pas de les justifier. Les théologiens au moins apportaient de bonnes raisons.

M. Berthelot , par modestie sans doute, n'en produit aucune.

Plus nettement il s'affirme , plus le positivisme se révèle impuissant à constituer une morale.

Est-ce une déclaration désespérée de cette impuissance, est-ce un défi qu'il faut voir

à^nsV Esquisse (Tune morale sans obligation ni sanction^ tracée par Jean-Marie Guyau ? Pour Guyau, l'idéal moral, c'est la plénitude de la vie intensive et extensive. Nulle obligation absolue et transcendante. (*) La force d'expansion de notre activité, devenue consciento de son pouvoir, se donne à elle-même le nom de devoir : doctrine spinosiste. La morale n'a rien à voir dans les primes décernées à la vertu, les peines portées contre le crime.

Récemment (2) , M. Fouillée protestait contre ceux qui représentent Guyau comme un pur naturiste. Ne prêche-t-il pas l'élargissement de nos puissances, de nos idées, de nos sentiments, de nos volitions au delà de notre moij l'union la plus étendue possible avec autrui ? Sans doute ; mais à entendre Guyau lui-même, cette expansion au dehors « tient à la loi fondamentale que la biologie nous fournit : la vie n'est pas seulement nutrition, elle est production et

(1) Tout en contestant théoriquement la réalité de UobligàtioD, Guyau l'éprouvait pour lui-même, comme il en faisait l'aveu à Secrétan. — Revue philosophique, juillet 1891. p. 87.

(2) Revue bleue, 1«' juillet 1899.

Ivre, c'est dépenser aussi bien

tait en son âme des aspirations vait faire taire. Ces aspirations nt contre les vues étroites et Tutilitarisme. Mais ennemi, )lère, de toute métaphysique, il *ré par le cercle du positivisme t.

supprime la morale au lieu de

ïment, la conception évolutio- Dn influence sur la construction e. Cependant, quoi qu'il apparemier aspect, définir la part revient aux doctrines évolutiola conception moderne de la va pas sans difficulté. A vrai te Comte et les positivistes orthoîrsaires déclarés de l'évolutioiçoivent la morale à peu près oncevront les évolutionistes euxraison en est que le positivisme

strict est un évolutionisme appliqué au mode de connaître et à la classification du savoir. Tout procédé de connaissance n'est qu'un développement du procédé le plus élémentaire , celui qui agit sur des quantités, par addition ou par soustraction ; toute science supérieure est un développement des sciences inférieures. Darwin et Spencer ne feront que transporter logiquement aux choses ce que Auguste Comte disait du savoir. Par suite , des évolutionistes se contenteront d'accuser en morale les traits déjà marqués par les positivistes.

La science expérimentale, étant sans cesse en train de se faire , ne peut formuler en morale que des règles provisoires. A plus forte raison , si toute réalité est en voie de transformation, les principes sur lesquels nous établissons notre vie, les règles de notre conduite deviennent-elles mobiles et flottantes.

Les positivistes regardaient la morale comme une annexe ou un dérivé de la biologie. Les évolutionistes étudient les lois de la société humaine dans les formes élémen-

[ORALES POSITIVISTES OU NAtURALISTES

S sociétés animales. Pour Darwin, social des animaux, fait d'amour mpathie, devient instinct au sens L prenant conscience de lui-même, ience morale naît de la réflexion rte sur l'instinct social W. Herbert ramène la moralité à un équilibre balance des fonctions, et pour lui action est organique. « L'homme jt un homme dont les fonctions, ses et variées dans leur genre, ;es accomplies à des degrés conve- [it proportionnés aux conditions ce. » Peu à peu, cette adaptation Gi si parfaite que la conduite moiendra la conduite naturelle. Le t de la coercition ou du devoir 'a, l'homme arrivant à accomplir ment et sans contrainte les actions lies (2). D'ailleurs, la morale hu- L est qu'un développement de la inimale et de la morale sous-hu-

escent of man, chap. iv.

ises de la morale évolutioniste, chap. vi.

î. chap. I à IV.

Les positivistes faisaient de la morale un jeu savant entre Tégoïsme et laltruisine. Sa perfection devait amener le règne de la solidarité bien entendue. Les évolutionistes transportent aussi en morale la théorie de l'influence du milieu sur l'individu, de l'individu sur le milieu. Spencer enseigne la nécessité d'un compromis entre Tégoïsme et l'altruisme. Il se flatte qu'arrivera un état où le souci du bien d 'autrui deviendra un besoin quotidien, un besoin tel que les satisfactions égoïstes inférieures seront continuellement subordonnées à cette satisfaction égoïste supérieure: satisfaction égoïste, puisque nous aurons fait notre bien individuel du bien social, satisfaction supérieure puisque nous perdrons notre intérêt particulier dans l'intérêt universel W,

Il n'y a qu'un point où Spencer déclare se séparer des positivistes utilitaires , en parti-

(1) Les bases de la morale évolulioniste^ chap. xiii. et Rôle moral de la bienfaisance, 1. 1, chap. i à vin, pp. 47-70.

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Jtuart Mill : c'est sur la façon d'enibjet de la conduite. La conduite non la recherche de Vutile^ maisla du bien , du bien qui est une consé- :essaire de la nature des choses (0.

divergence de point de vue laisse la morale dans Tordre positif et . Ce que Spencer recherche m, c'est cela même que Stuart :*che comme utile. Ainsi ce n'est rence que l'évolutionisme semble aoralité plus haut que le positi- . Par son nom , il dit rnarche en grès, développement ; mais ses e portent jamais au delà du réalités sensibles ; le dévelopl'il prête aux choses n'est qu'un ent de précision, de cohésion^ emps que de complexité. En théoi donc pas lieu de faire une disitre le positivisme et l'évolutiofait, les partisans d'un système [ime les partisans de Tautre.

particulier, Problèmes de morale et de ris, Guillaumin, 1894.

Sans nous arrêter donc à montrer combien les perspectives riantes, ouver Herbert Spencer, d une humanité où ferait son bien du bien d autrui, se vraisemblables , peu conformes à la de rhistoire, qu'il nous suffise de ce que Timpuissance de l'évolution fonder une morale est Timpuissance du positivisme. Comme lui, s'il ga noms employés par la morale traditic il fait du devoir soit une contrainte ph soit une lutte d'instincts physiologiq en général, de toutes les tendances i des tendances organiques. Ce qui, une fois, n'est pas expliquer la moralit la déformer et la dénaturer. Quant au i des lois morales avec le reste des loisd vers, il le fait si étroit que celles-là ( nent On aspect de celles-ci. Dans cette o'est le supérieur qui est sacrifié à l'inf le supra-sensible au sensible. La disti sans laquelle la moralité n'est pas, oi qu'un vain mot, est efTacée.

Kant^ une action n'a de signification qu'en raison de la forme sous laquelle conçue. Par cette forme, il faut enten-^ prit suivant lequel un acte est accomée, Tintention. Et cette intention doit 1 caractère absolu, catégorique. Il n'y )onne volonté » que celle qui se con-

cet impératif : « Fais ton devoir parce t ton devoir. » Ne chercher dans un e ses conséquences naturelles, que ,ge qui en découle, c'est observer ïut la légalité ; si ce n'est pas faire ce n'est pas non plus faire le bien ;

est moralement nulle. La légalité tachée à la matière de là conduite ; ité s'élève jusqu'à l'obéissance envers ?, jusqu'au respect à l'égard de l'imcatégorique, à l'égard du devoir.

' l Nom sublime et grand ! s'écrie lelle origine est digne de toi, et où la racine de ta noble tige ?Ce ne peut ond-il, que dans la, personnalité, c'estlans la liberté et l'indépendance à

Tendroit du mécanisme de la nature entière (0. Et cette indépendance est, par essence, absolue : l'Humanité est fin en soi ; elle ne peut jamais être employée comme moyen. Or, elle ne serait pas fin en soi, si ce devoir, auquel elle doit respect et soumission, était quelque chose d'objectif, d'extérieur. C'est donc la volonté qui se dicte ellemême ce devoir envers elle-même, ce respect envers elle-même. Bien plus, pour être pleinement fin en soi, elle doit se dicter librement ce devoir et s'y soumettre librement.

La volonté est ainsi autonome, et V autonomie de la volonté constitue la raison dernière de la moralité de nos actes.

Telle est cette doctrine de Kant, qui a obtenu une si prodigieuse fortune en notre si-tcle : on peut dire que, pour les rigoristes, elle est devenue le bréviaire de la vie morale. De cette fortune les causes sont diverses. Une des principales est le vide laissé dans les

{!) Critique de la raison pratique, Trad. Picavet, pp. 155-157.

mon être est d'observer mon devoir. Le devoir supporte tout. C'est la notion première qui explique le reste ; mais lui-même n'est expliqué par rien, justifié par rien : il se soutient de lui-même.

Et voilà toute la morale interprétée à contresens. La raison proteste contre cette prétention à tout faire dériver du devoir et à ne faire dériver le devoir de rien. Eh quoi ! pour moi, toute moralité est d'obéir ; tout ce qui m'apparaît bien est par sa nature obligatoire, et en même temps ne donne lieu à une action honnête et morale que s'il est pratiqué comme obligatoire ! Suis-je à ce point enserré par les liens de l'obligation ?

D'autre part, l'obligation à laquelle, de fait, je me sens soumis, est-elle chose aussi creuse que le veut Kant ? Le mot devoir indique nécessairement dépendance à l'égard d'un être supérieur. Faire du devoir une chose en soi , c'est un non-sens. Si la volonté est, comme on le dit, autonome, elle échappe au devoir. Si elle ne relève que d'elle-même, elle ne relève de rien. Dire qu'elle s'impose à ellemême, librement, le respect qu'elle se doit,

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c'est dire qu'elle n'est soumise à aucune loi de respect. Autonomie et devoir sont des notions qui luttent entre elles.

Ainsi Kant corrompt Tidae de bien, Tidée de devoir.

De plus, volonté autonome, volonté isolée.

L'isolement et la séparation sont partout dans la doctrine de Kant : séparation du monde des phénomènes soumis aux lois inflexibles du déterminisme d'avec le monde des noumènes en possession de la pleine liberté ; séparation de la raison pure sujette à la critique et au contrôle d avec la raison pratique soustraite à toute critique et à tout contrôle ; séparation de la recherche du bien d'avec la recherche ' des conséquences naturelles du bien, de la tendance morale d'avec la tendance première vers la perfection et le bonheur ; séparation de l'intention d'avec la considération de l'objet auquel s'attache l'acte ; séparation de la morale d'avec l'expérience. Toute morale formelle, toute morale qui fait abstraction de la matière de l'action, est nécessairement une morale séparée. Elle néglige les relations naturelles des choses, la place des

êtres dans la hiérarchie du monde : par suite, morales pinori ou divorce entre la morale et la science O.

En résumé, formalisme, symbolisme, fanatisme. « Nous trouvons en nous, dit M. Fouillée formulant Tétat d'esprit kantiste, une fenêtre ouverte sur un gouffre inconnu:

nousavonsbeau regarder, nous ne voyonsrien dans cet abîme ; mais nous entendons une voix qui nous commande « dictatorialement »

de nous jeter par cette fenêtre, sans nous dire pourquoi, ni si nous ne nous briserons pas dans la chute ; et cette voix, en dernière analyse, se trouve être la nôtre, celle du moi que nous ne connaissons pas : la moralité consiste à sauter. C est là ce que les kantiens appellent \ absolu moral^ un absolu qui a un bandeau sur les yeux et ne fait que subir, sous le nom de nécessité et de loi^ une impul-

(1) Voir les Philosophies négatives, par Ernest Naville. Paris, 1900. pp. 160-184.

siou irrésisliljlo dont il ne voit pas la rai-

sora, à des degrés divers, toute se rattache aux principes de Kant.

s impunément que Ton coupe les tache du devoir avec les autres rérités et qu'on prétend Timposer ême.

défauts, la morale criticiste ou [ine les présente agrandis encore, ter ceux qu'elle-même y ajoute, ne est doué de raison et se croit [. Renouvier au débutde son livre ^amorale,,. Tel est le double foncessaire et suffisant de la moal'homme. » Raison, c'est-à-dire :*éfléchi ; croyance à la liberté, et ) la liberté : l'existence de la moge pas absolument la réalité de la Ze qui est indispensable à la mo-

? des systèmes de morale contemporains, ).181.

raie, c est le fait de la liberté apparente et crue pratiquement... La moralité étant essentiellement subjective ou du ressort intime de la conscience dans l'homme, il ne faut pas s'étonner si la liberté qu'elle implique est de même nature. » ^

Gomment de là tirer la morale ? Sous l'empire du jugement réfléchi et de la croyance à la liberté, l'agent reconnaît ce: laines fins comme désirables, comme lui étant un bien.

Il « ne se détermine jamais, en fait, que pour obtenir ce qu'il pense être son bien. On doit dire, par conséquent, qu'il e^^itenu d'agir en Aue du bien, généralement parlant. La moralité... consiste dans la puissance, soit, pratiquement, dans l'acte de se déterminer pour le meilleur, c'est-à-dire de reconnaître, parmi les différentes idées du faire, l'idée toute particulière d'un devoir- faire, et de s'y conformer C). »

Sur quoi M. Fouillée observe avec beaucoup de justesse qu'« une liberté hypothétique ne

(1) Science de la morale. Paris, 1899 t. I, pp. 2-9.

peut fonder qu'une morale hypothétique. Ne sachant si je suis réellement libre, je ne sais pas davantage si je suis réellement et catégoriquement obligé. Dès lors, parlez simplement d'une apparence d'obligation, comme vous parlez d'une apparence de liberté. »

On sait d ailleurs qu'un des principes du cristicisme, par où il se distingue essentiellement du kantisme, c'est de rejeter l'absolu au profit du relatif, la substance ou le noumène au profit du phénomène. En ce cas, comment invoquer un principe d'obligation qui a besoin d'être absolu, des impératifs catégoriques, des fins en soi ? Comment la personne humaine peut-elle être absolument inviolable ? « L'alliance contradictoire de de l'absolu moral et du phénoménisme métaphysique fait l'essence et la définition » du criticisme; « elle est, en fait, sa raison d'être comme système distinct du kantisme, et elle est en même temps, au point de vue logique, sa raison de ne pas être (0. »

Ensuite, qui ne voit que le passage du dési-

(1) Critique des systèmes de morale contemporains, pp. 117, 123 et 124.

7'able à Tobligatoire n'est nullement justifié, que du meilleur ne saurait sortir le devoirfaire? Ce que M. Renouvier présente comme le double fondement de la morale critieiste, dirons-nous encore avec M. Fouillée, « s'appliquerait aussi bien non seulement à toutes les morales, — même à celle des épicuriens et des cyrénaïques (qui n'excluaient pas la réflexion), — mais encore à tous les arts, soit libéraux, soit manuels. Pour être peintre ou architecte, il faut que l'homme soit doué d'intelligence et de jugement réfléchi, afin de concevoir des plans divers de tableau ou d'édifice : il faut aussi qu'il se croie libre^ en ce sens tout empirique qu'il s'attribuera le pouvoir de réaliser l'idée qui aura prévalu dans son intelligence parla réflexion, et de réfléchir toutes les fois que l'idée même de la réflexion et sa nécessité sera en lui dominante. Là aussi, il y a nn meilleur entre plusieurs possibles^ conséquemment un parti rationnel à prendre, un devoir- faire.,. Dirat-on que ces arts sont des applications de la moralité, du devoir^ de l'impératif, de la liberté morale (i) ? »

{\) Critique des systèmes de morale contemporains, i^.^(^.

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La thèse du criticisme, selon renseignement exprès de M. Renouvier, est « la primauté de la morale ». La morale doit par ellemême donner force aux vérités sur lesquelles on la fondait jadis. « Le criticisme subordonne tous les inconnus aux phénomènes, tous les phénomènes à la conscience, et, dans la conscience même, la raison théorique à la raison pratique ('). » Mais c'est mettre à la base non seulement de la conduite, mais de toute la philosophie, la foi aveugle. C'est, de nouveau, corrompre et isoler l'idée morale.

C'est adopter dans la question morale une attitude contraire à toute science véritable.

La doctrine de la primauté de la morale a été reprise par Charles Secrétan, qui a essayé de compléter la doctrine criticiste.

Chose à noter : comme M. Renouvier,Tlharles Secrétan était protestant. Le protestantisme libéral, qui repousse le dogme, n'a qu'une médiocre confiance dans la valeur de la méta-

physique, et semble aboutir naturellement à un moi^alisme plus ou moins aveugle.

Le célèbre professeur de l'université de Lausanne, mort dans cette ville en 1895, établit, lui aussi, son point de départ dans la morale. « Nous voulons aller, dit-il, de la morale à la religion et même à la métaphysique ; mais nous ne fondons la morale, ni sur la métaphysique, ni sur la religion. » La raison constate le devoir ; elle n'en fait pas la critique, elle l'accepte. « Le devoir, dans l'ignorance de Tobjet du devoir, tel est Tétat initial, le tout de Tesprit au départ. Le devoir vide etpur, c'est le /??onui-même, c'est-à-dire la première conscience, la première pensée, la première réflexion,, la forme sous laquelle rêtre s'apparaît à lui même. » Loin qu'il faille en chercher la base, en analyser les éléments, il sert de démonstration pour tout le reste.

« Le devoir prouve le moi ; le devoir prouve le non-moi. C'est Va priori^ c'est aussi la première expérience, fondement de toutes les autres (0. »

(1) Le Principe de la morale. Lausanne, 1884, pp. 119, 126, 128.

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Seulement, pratiquer le devoir pour le devoir, comme le veulent Kant et M. Renouvier, c'est, observe Charles Secrétan, s astreindre à une règle purement formelle; et l'homme ne peut se résoudre à tourner un engrenage à vide. L'intention ne suffît pas à la moralité. Il faut donner un corps, une matière à la règle morale. Où la trouver?

Liberté, solidarité, notions suffisantes et nécessaires pour fournir un objet au devoir.

« Etre libre, je dois me conduire en être libre. Mais... c'est dans le monde où je suis placé que je dois agir ; je ne subsiste que par mes rapports avec ce monde... Pour observer la loi de la nature, je dois me considérer comme une partie libre d'un seul tout, qui est le monde, et, dans l'ordre moral,... l'humanité (*). »

Dans d'autres parties de la philosophie, c'est à la liberté que Charles Secrétan assigne le rôle prépondérant. La liberté, pour lui, forme, en quelque sorte, le fond de la raison ; en se développant, elle constitue

(1) Le Principe de la morale, pp. 205, 131, 169-172.

LES MORALES IDEALES 119

Dieu. Nous revenons à la dernière manière de Schelling.

Ici, la liberté apparaît comme fournissant à l'obligation plutôt une condition qu'une matière. Gest surtout à la solidarité que cet-te matière est demandée. La solidarité doit, d'ailleurs, se prendre aussi strictement que possible. « Les responsabilités, qui semblent individuelles, sont toujours et nécessairement collectives, dit Secrétan, et Tunité substantielle du genre humain se déclare dans sa vie morale aussi bien que dans sa condition physiologique. » Objectera-t-on la conscience individuelle ? « La conscience n'est qu'une forme identique en chacun de nous ; la forme n'importe pas seule. » Il y a la matière. Or langage, opinions, sentiments, nous ont été transmis. « Nos pensées ne sont point à nous ; nos inventions sont des réminiscences. » « L'espèce est l'être, l'espèce est le sujet moral par excellence... Il n'y a proprement qu'une fln véritable, le salut de l'humanité dans son ensemble... Le poids sous lequel nous fléchissons, la faiblesse, la perversité de la volonté, que nous déplorons,

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