CHAPITRE PREMIER
« LES DÉRACINES »
L'éducation d"Etat déracine la jeunesse de son milieu naturel, — surtout de tout principe résistant où s'attacherait son effort pour le devoir. — Les vrais « déracinés ».
Il y a cinq ans, M. Maurice Barres publiait un livre dont le retentissement n'est pas éteint. Les Déracinés paraissaient comme le premier volume d'une trilogie aujourd'hui achevée, Le Roman de Vénergie nalionale. Ce livre avait l'heureuse fortune de marquer d'un mot un mal dont nous souffrons, et ce mot était destiné à vivre avec ce sens dans notre langue.
Jusqu'ici M. Barrés, dans ses romans
philosophiques, aux titres un peu sonores, s'était complu à l'étude du moi, à la culture du moi, à l'exaltation du moi. Tantôt c'est le moi aspirant à jouir : pour ce moi, le monde n'existe et ne vaut que par les sensations et les secousses qu'il nous donne; la moralité, si moralité il y a, est tout entière dans la puissance, puissance de la passion qui se satisfait, puissance de la vie physique ou intellectuelle qui s'épanouit, énergie de la force qui commande. Tantôt c'est le moi révolté, pour qui toute loi est une entrave tyrannique, toute règle une convention factice, l'ordre social un préjugé.
Mais voici qu'au roman individualiste a succédé le roman social. Et cette évolution de M. Barrés répond à l'évolution même de l'esprit public. Il ne s'agit plus de s'étudier soi-même en dilettante à la recherche d'émotions nouvelles, de prendre plaisir à se démonter et à se recomposer. Il s'agit d'étudier la société, de sonder sa maladie, d'en chercher le remède.
Et d'abord qu'elle est la situation de la jeunesse en face de notre état social ?
Nous sommes en 1880. Toute la classe de philosophie du lycée de Nancy subit l'influence dominatrice de son professeur, un jeune homme au teint pâle, au visage rendu grave par la méditation et le travail de l'esprit. Paul Bouteiller avait le culte de la pensée pure. Dédaigneux du terre-à-terre, il promenait ses élèves sur les plus hauts sommets de-5 problèmes philosophiques, il se plaisait à leur montrer, dans l'histoire des systèmes, les idées se reliant par-dessus les siècles, comme des fils jetés dans l'immensité. Mais Kant leur fut montré comme le révélateur. Kant nous apprend comment notre esprit perçoit le monde sous les catégories d'espace, de temps, de causalité.
Notre esprit dit : « Il y a de l'espace, du temps, des causes ». Seulement, nous ne pouvons vérifier si ces catégories répondent à rien de réel.
Après l'espoir de la lumière promise, ce fut pour cette jeunesse une déception générale, un désarroi complet. Mais le professeur ne s'effrayait de rien; il allait toujours : n'avait-il pas dans la Raison iwatlque le
remède au scepticisme ? Il se surpassa en dignité le jour oii il commenta la page fameuse : « Deux choses comblent làmc d'une admiration et d'un respect toujours renaissants, le ciel étoile au-dessus de nous, la loi morale au-dedans. » Mais, sur toutes choses, il s'efforça de pénétrer leurs âmes du grand principe kantien, qu'il leur traduisait ainsi : « Je dois toujours agir de telle sorte que je puisse vouloir que mon action serve de règle universelle. »
Voilà le point fixe qu'il leur donnait ! Détachés de toutes les réalités tangibles et intellectuelles, établis dans la sphère de la raison impersonnelle et abstraite, ils ne trouvaient pour prendre pied en morale qu'une forme vide.
Mais la doctrine de la raison impersonnelle est un terrain tout prêt pour le fonctionnarisme. Bouteiller est un excellent fonctionnaire. Pour lui, la catéfjorie de la moralité se ramène de bien près en pratique à la ratégorie de la légalité. Fonctionnaire,
non seulement il remplit sa charge comme une consigne qu'il a reçue de l'Etat, mais il enseigne à ses élèves qu'il n'y a pas de droit contre l'Etat, mais il aide de ses enquêtes et soutient de sa parole l'homme qui incarne, pour lors, à ses yeux, le pur esprit démocratique, l'homme dont il voit déjà la pensée donner le branle à tous les organes de l'Etat, Gambetta, le tribun sonore. L'Etat devait être reconnaissant à qui l'avait si bien compris. Le gouvernement de la République offre au professeur de Nancy une chaire dans un lycée de Paris. Perplexe, Bouteiller se résout à remettre son sort au vote de ses élèves : qu'ils en décident librement, mais qu'ils se souviennent qu'il faut savoir sacrifier l'avantage particulier au bien général. Ceux-ci ne veulent pas lui céder en grandeur d'âme, et ils sacrifient généreusement leur maître. Leurs noms méritent d'être recueillis par l'histoire ; ils s'appellent Sturel, Racadot, Mouchefrin, Suret-Lefort, Roemerspacher et Renaudin.
Seul Gallant de Saint-Phlin fait observer qu'on pourrait bien envoyer à Paris le professeur qu'on leur destine.
Avant de quitter sa classe, Bouteiller tire à chacun son horoscope. Cekii-ci doit entrer à l'Ecole normale, celui-là est fait pour la magistrature, cet autre pour le Larreau, ou l'agrégation de grammaire. Aux boursiers, il souhaite force et constance, car « entre les études universitaires et les emplois rémunérateurs, il y a une fosse qu'un pauvre est à ])QU près impuissant à franchir ». Quant à dallant, puisqu'il ne peut entrer à Saint- Cyr, il gérera ses propriétés : c'est un pisaller.
Là-dessus, il part pour Paris. Ses élèves, reçus bacheliers, ne tardent pas à l'y suivre.
Jetés dans la grande ville avec cette culture de choix, Sturel se lie avec une Asiatique romanesque, Racadot et Mouchefrin, ayant la bourse mal garnie, s'encanaillent avec moins d'élégance. Les autres travaillent, aux moments que leur laissent des plaisirs d'un goût peu délicat. C'est encore Saint- Phlin qui semble avoir le plus de tenue.
Un instant, ils se ressaisissent, et au tom-
beau de Napoléon, ils vont jurer d'être des hommes. Mais comment lêtre, comment exercer leur activité ? A des jeunes gens ainsi formés une carrière s'ouvre tout naturellement : le journalisme. Renaudin, déjà reporter bohème, rachète un journal, La Vraie République : ce sera un gagne-pain pour quelques-uns, un organe pour exprimer leurs idées à tous. Le succès en est lamentable. A bout de ressources, Racadot, pour lors directeur, assassine, dans l'espoir de quelque argent, avec la complicité de Mouchefrin, l'Asiatique de son ami. Racadot laisse sa tète sous le couperet de la guillotine.
Résultat de ces quatre années d'expérience : deux assassins, Renaudin réduit au métier de reporter besogneux, Roemerspacher de plus en plus enfermé dans sa métaphysique intransigeante, Suret-Lefort enrôlé parmi les avocats sans conscience. Saint-Phlin plus avisé retournera dans ses terres. Mais Bouteiller — c'est-à-dire Burdeau — est nommé député.
En somme, ils n'ont appris qu'une chose :
« Chaque être lutte pour se faire place au banquet trop étroit de la nature, et le plus fort tend à césariser. »
Après Octave Feuillet dans la Morte, après Paul Bourget dans le Disciple, M. Maurice Barrés vient répéter qu'il y a un lien fatal entre l'instruction reçue et la conduite de la vie, que tôt ou tard les notions déposées dans l'esprit lèvent en actes. Il ajoute que l'école doit être l'apprentissage de la vie. Or, c'est l'y préparer mal que d'enseigner au jeune homme le mépris de la tradition, que de l'isoler de sa famille, des siens, de son entourage naturel. Est-ce qu'on prétend par là servir l'intérêt national? Mais la grandeur d'un peuple ne demande pas reffacement de tous les traits individuels non [»lns que de toutes les particularités de race ou de province. Ce n'est pas le nivellement de ces caractères qui fera sa force, c'est leur fusion, c'est leur combinaison harmonieuse, oîi les excès se corrigent, où les qualités fécondes se dégagent pour agir en pleine puissance.
Rousseau a rêvé d'un homme universel, pure abstraction et irréalisable chimère. Les législateurs de la Révolution, dit M. Rarrès, tout nourris de Rousseau,, ont légiféré pour cet homme universel, et le régime révolutionnaire, continué par le régime napoléonien, a produit le type du fonctionnaire, rhomme en abstraction administrant des hommes en abstraction pour l'intérêt de cet être abstrait qui est l'Etat. Malheur aux élèves dont le professeur appartient à ce type ! il ATrra en eux des êtres tout intellectuels à régulariser, à uniformiser; il ne sera content que lorsqu'il les aura déracinés de tout ce qui les faisait eux-mêmes et les attachait au foyer, au coin natal, que lorsqu'il les aura placés dans quelque carrière plus ou moins administrative, quelque fonction qui relève plus ou moins de l'Etat. Un de Saint-Phlin, qui reste chez lui à faire valoir ses terres, sera à leurs yeux un déchet.
Et s'il est une doctrine philosophique propre à favoriser le nivellement national et en même temps à développer l'esprit de fonctionnarisme, c'est certes bien le kan-
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tisme, cette conception philosophique formaliste, tout en cadre, dont l'impératif catégorique prétend régler l'homme universel, l'homme abstrait, sans tenir compte des différences individuelles ni des aspirations les plus vivantes de notre nature, et veut s'imposer à nous à la façon d'une consigne dont il est interdit de demander raison U). En Bouteiller, c'est le kantien qui crée le fonctionnaire et le niveleur, ou du moins qui pousse l'un et l'autre à l'excès. Formés à son école, ces jeunes gens ne
(1) Un professeur de i)hilosophie dans un lycée de France écrivait naguère en un ouvrage couronné par l'Académie des sciences morales et politiques : « La morale de Kant, plus ou moins modifiée, est la hase de presque tous les cours de philosophie morale professés en France particulièrement. On la retrouve dans la plupart des manuels destinés à l'éducation des enfants. Par là, elle i)rend comme un caractère officiel. » La Morale de Kant, i)ar A. Cresson. Paris, 1897.
Ce crédit de Kant est loin d'être aussi souverain dans l'enseignement supérieur. Au Congrès international de philosophie, tenu à Paris en 1900, il se trouva des philosophes pour combattre Kant ou le corriger, aucun pour le défendre intégralement. Mais qu'enseigne-t-on en place ?
sont pas seulement des déracinés du sol natal ; ils sont comme déracinés de la nature humaine : on leur a appris à méconnaître ce qu'ils sont.
D'autant que le kantisme est plus qu'un système particulier : c'est une direction de l'esprit. Quand on ouvre un livre écrit par un kantiste, on s'aperçoit tout de suite qu'on est dans un monde à part; ce monde a ses lois; son pôle n'est pas le nôtre. Quoi d'étonnant qu'une pareille orientation imprimée à l'esprit influe sur toute la conduite de la vie? Nos jeunes lorrains par instants se moquent du kantisme : ils s'adressent à M. Taine pour trouver la lumière, d'ailleurs sans grand succès. Quoi qu'ils fassent, leur cerveau ne peut rejeter la doctrine dont il a été une première fois imbibé.
Mais il leur manque encore d'autres racines, et là est la grande misère. Quelle attache au sol moral leur fournit une conception où Bouteiller trouvait matière à de si beaux effets d'éloquence? M. Barrés
nous dit quo les élèves « ne mordirent pas à la catégorie de la moralité ». Et qu'y auraientils trouvé? Une règle vide, sans appui dans notre nature, sans justification dans un ordre de choses où l'homme est dépendant de Dieu, sans relation avec un suprême législateur et un suprême justicier. Déjà,, au lycée, ils étaient fortement encanaillés. Que sera-ce quand ils seront livrés en proie à la grande ville? Gomment résisteront-ils au tourbillon, eux déracinés de toute notion de devoirs précis, de toute règle qui soit faite pour eux? Ils ont subi au lycée l'ascendant intellectuel du maître ; ils se sont grisés de son éloquence ; ils se sont un moment affiné l'esprit au frottement de sa dialectique : les instincts grossiers sont restés.
Dans tout enseignement qui n'atteint que les esprits sans toucher les Ames, il y a un déracinement ; il y a séparation des facultésqui pensent d'avec celles qui veulent et devraient aspirer au bien. Un enseignement trop spécial et trop exclusif risque d'aboutir là. La philosophie offre le même danger, si elle est distribuée à tous à dose uniforme.
sans que le maître ait souci de corriger pour plusieurs les effets d'un breuvage trop fort ou auquel l'esprit n'est pas préparé. Or, Bouteiller, qui pérore devant ces jeunes âmes avides, « jamais ne se penche pour écouter leurs murmures intérieurs. Nul doute qu'il eût été stupéfait d'y constater les prolongements de sa parole... Il fait avec ampleur son geste de semeur, et ignore absolument ce que devient la graine. » On sait où se trouvent de ces semeurs qui jettent le grain, indifférents où il tombe et comment il germe.
Si au moins on leur avait parlé de religion ! La religion les aurait liés à des croyances arrêtées, à des devoirs déterminés ; la religion les aurait liés entre eux par une foi commune et de communes aspirations : n'est-elle pas le lien social par excellence ? Mais « le bureau de l'Enseignement public qui les a dégoûtés de leur petite patrie », ne les a pas fait entrer dans cette grande patrie des âmes. Il « les a dressés.
par rémulalion sans leur inculquer une idée religieuse qui leur fournirait un lien social ». C'est M. Barres qui parle ainsi. 11 est vrai qu'il ajoute : « Religion révélée ou idéal scientifique ».
En tout cas, à ses yeux, la notion abstraite de Dieu, que Bouteiller relègue dans un coin de la métaphysique, ne suffit pas à constituer une religion. Cette notion, on Ta montrée aux élèves du lycée de Xancy : elle a glissé sur leurs Ames. Jamais ils n'y font appel dans la lutte pour le devoir. 11 n'y a que Gallant de Saint-Phlin sur qui l'idée religieuse ait quelque prise. Or sa religion, dit M. Barrés, c'est la « religion révélée », celle qu'il a apprise sur les genoux de sa mère et qu'il a gardée. « Il s'en tient à la morale théologique », et il ne s'en trouve pas plus mal. C'est le seul qui garde quelque indépendance devant Bouteiller, et qui se ressaisit à la fin.