‹ Anarchie morale et crise socialeChapitre 4 sur 18 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Les Morales Positivistes ou Naturalistes

Deux conditions nécessaires de toute théorie morale : ne pas aboutir à une négation de la morale, montrer le lien des vérités morales avec les divers ordres de vérités. — A. Comte tire la morale de la biologie et de la sociologie. Mais le principe positiviste ramène le fait moral à une forme de la quantité ou du mouvement, le devoir à une nécessité physique, rend inexplicables la subordination des instincts et l'altruisme. — La qualification de morale indépendante va contre l'esprit du positivisme, qui prétend montrer la corrélation des sciences. — Littré fait appel tout ensemble à la biologie et au concept didentité. — Taine sépare les vérités spéculatives des véritéspratiques, confond le bien sensible universalisé avec le bien moral. — M. Berthelot s'en tient à des formules creuses ou aux lois physiques. Naturisme révolté de Guyau. — L'évolutionisme, avec Darwin et Spencer, ne dépasse pas le positivisme, ni le point de vue biologique, rêve la transformation de l'égoïsme en altruisme.

Après avoir délaissé la morale traditionnelle, nos contemporains expérimentent que c'est une bien grosse affaire d'en construire une nouvelle. Des plans, et combien nombreux ! ont été tracés. Ils ont été rejetéstour à tour. Cependant, ils ne donnaient guère que les indications essentielles : tracé

(32 LES MORALES POSmVISTES OU NATURALISTES

des fuiidations, grandes lignes de rédifice. Bien peu ont osé en venir aux détails.

Et il semble que chacun ait conscience, sans en excepter peut-être les architectes eux-mêmes, que ces multiples essais n'offrent guère de résistance : constructions hâtives aux menaces de ruine prochaine, abris dun jour oi^i Ton ne repose pas en sécurité. Aussi plusieurs préfèrent-ils camper en plein air. Mais pour ceux qui ne sont pas purement ironistes ou dilettantes — et personne ne soutient toujours ce personnage — c'est là qu'est la souffrance : comment vivre sans le logis assuré d'une doctrine morale ?

De ces tentatives répétées en vue d'édifier une morale, une chose au moins sort intacte et comme consolidée, l'affirmation de la morale : et le fait n'est pas de mince conséquence.

Affirmer la morale, c'est affirmer la réalité des notions de bien, de droit, de devoir, de loi, de mérite, sauf ensuite à interpréter ces notions de façons diverses. Mais l'interprétation, pour être recevable, ne doit pas se résoudre en une négation. Tout système

de morale qui, sous prétexte d'établir la critique de ces données fondamentales, les escamote , se condamne lui-même. Si chacun a conscience que c'est faire violence cà la nature que de nier en face les notions morales, la négation n'en devient pas plus légitime pour être détournée au lieu d'être franche, savante au lieu d'être brutale.

La première qualité qu'on est donc en droit d'exiger d'une doctrine morale, c'est qu'elle laisse subsister la morale.

Il est une autre condition qu'elle devra présenter pour se faire accepter des esprits scientifiques, surtout parmi nos contemporains : c'est de ne pas s'offrir à l'état de système isolé. Un des principes directeurs de toutes les sciences, en particulier des sciences modernes, c'est, selon la remarque de M. E. Naville, l'idée de l'harmonie, ou du rapport des choses entre elles dans un ordre hiérarchique. « Rien n'est isolé ; tout agit sur tout, et tout subit l'influence de tout. Les diverses classes d'êtres et les différentes lois qui les régissent sont dans des rapports constants qui, sans permettre de les con-

fondre, ne permettent pas de les séparer. Découvrir ces rapports que l'on n'apercevait pas est une des manifestations les plus essentielles du génie scientifique (i). »

La recherche de l'unité ne caractérise pas seulement nos savants modernes, elle se retrouve chez nos philosophes. A vrai dire, elle constitue la philosophie elle-même.

Celle-ci ne commence que du moment où la pensée humaine aborde les notions générales, partant les notions communes.

Quoi qu'il en soit, nos penseurs ont de plus en plus affectionné les vues synthétiques, au risque d'aboutir au monisme. Delà, si l'on veut s'imposer aux esprits cultivés de notre temps, la nécessité plus pressante que jamais de présenter les vérités morales dans leurs relations avec les autres ordres de vérités. Le principe que les multiples aspects de l'être forment un tout harmonieux, principe très vrai en lui-même, encore que quelques-uns le compromettent par des excès , est trop fortement établi dans

{1) La physique moderne. Paris, 1883, pp. 141-142.

les esprits pour qu'on puisse le négliger impunément. On ne saurait accepter longtemps des vérités sans lien avec l'ensemble des choses, si étrangères ou si supérieures à tout le reste qu'elles forment une catégorie close, une sorte de caste fermée.

« Maintenir distincts et unis les éléments d'un tout naturel, a dit Ollé-Laprune , c'est la connaissance vraie. » Distinction des notions morales, sans laquelle la morale ne serait pas, — toute science étant constituée par quelque chose de propre — , relation de ces mêmes notions avec les autres ordres de vérités, sans laquelle la loi de continuité entre les êtres serait rompue : telles sont les deux conditions qu'on est en droit de réclamer de toute doctrine qui prétend régler la conduite humaine.

Parcourons les diverses théories morales proposées de nos jours, en cherchant jusqu'à quel point elles satisfont à cette double exigence.

Tout d'abord se présente à nous la moral& positive ou positiviste.

On peut étudier ses diverses formules tour à tour chez Técole positiviste orthodoxe et chez l'école positiviste indépendante.

Auguste Comte a été, un des premiers, frappé de ce qu'il appelle lui-même « la grande crise politique et morale des sociétés actuelles », crise qui « tient en dernière analyse, dit-il, à l'anarchie intellectuelle ». « Notre mal le plus grave consiste dans cette profonde divergence qui existe maintenant entre tous les esprits relativement à toutes les maximes fondamentales, dont la fixité est la première condition d'un véritable ordre social (i). »

A ce mal sa philosophie se propose d'apporter remède. Le remède sera surtout fourni par cette partie de la pJiilosophie qui regarde la conduite, à savoir la morale. Comme le reste de la philosophie, d'ailleurs,

(1) Cours de Philosophie positive. Paris, 1869, t. I, p. 41.

la morale sera jjositice, c'est-à-dire, ainsi que l'explique Comte, expérimentale ou bornée aux réalités « appréciables à notre organisme », précise à l'égal des sciences exactes, systématisée, relative ou renonçant à tout principe absolu (')

La biologie, complétée par la physique sociale ou sociologie, fournira à la conduite morale ses fondements. D'une part, suivant l'expérience commune, mise elle-même en lumière par la théorie cérébrale de Gall, il y a, de fait, énergique prépondérance des facultés affectives sur les facultés intellectuelles : la tension de l'esprit n'est, chez la plupart des hommes, entretenue que par la stimulation des penchants affectifs. D'autre part, les instincts égoïstes l'emportent en force et en durée sur les instincts sympathiques , mais ceux-ci trouvent dans ceux-là une règle et une fin précise. La morale des peuples avancés nous prescrit d'aimer nos semblables comme nous-mêmes. « Dans ce sublime précepte » l'instinct personnel sert

(1) Système de politique positive. Paris. 1851, t. I. p. 57. — Cours, t. I, pp. 5 et 9.

de guide et de mesure à l'instinct social. « En quoi et comment celui qui ne s'aimerait point pourrait-il aimer autrui ? »

Le premier but de la morale indinduelle , conclut A. Comte, sera de réagir contre l'excès des tendances afîectives et égoïstes, d'augmenter l'influence modératrice de l'activité intellectuelle et de l'instinct social, dont l'extension graduelle va au bien de l'individu autant qu'au progrès de l'humanité. (1)

La morale domestique a une importance particulière : la véritable unité sociale réside dans la famille. Or. l'étude cérébrale de la femme atteste son infériorité intellectuelle par comparaison avec l'homme et sa supériorité en sympathie et en sociabilité. De là sa subordination nécessaire à l'homme, avec la fonction d'élément modérateur k l'égard de l'égoïsme masculin '-'

Dans les rapports de parents à enfants, « la subordination naturelle des âges » fait

(1) Cours de Philosophie positive, t. IV, pp. 387- 389, 394.

(2) Ibid., pp. 387-409.

loi. Et cette heureuse subordination crée chez l'inférieur « la plus respectueuse obéissance spontanément imposée , sans le moindre avilissement, d'abord par la nécessité et ensuite par la reconnaissance , et chez le supérieur, l'autorité la plus absolue unie au plus entier dévouement, trop naturel et trop doux pour mériter- proprement le nom de devoir (i). »

L'organisme social tendra à se rapprocher toujours davantage de l'organisme domestique par l'imitation de cette double subordination. Sa loi principale sera de placer les diverses opérations particulières « sous la direction continue de celles d'un degré de généralité immédiatement supérieur ». Ainsi le principe fondamental de la hiérarchie scientifique , « passant à l'état politique » , fournit « le premier germe rationnel d'une saine classification des fonctions sociales, nécessairement conforme au système réel des relations humaines (2) ». Ainsi encore se

(1) Cours de philosophie positive, t. IV, p. 409-410.

(2) Ibid., p. 434.

développera harmonieusement Yaltruisme ou la solidarité et la sympathie humaine.

Cette construction morale d'Auguste Comte ne manque pas d'un certain caractère scientifique ; les lignes en paraissent nettes et les diverses parties convenablement étagées. Et cependant, à y regarder de près, on se demande si Ton n'est pas en face d'un de ces édifices de nos Expositions éphémères, qui imitent à ravir quelque palais véritable et qui se trouvent être bâtis en simili-pierre.

A la vérité , il semble d'abord que Comte ait pleinement satisfait à l'exigence, dont nous parlions plus haut, de montrer les relations de la morale avec les autres ordres de vérités. Mais outre que, dans sa Politique positive, il détache la morale de la sociologie et en fait une septième science , dans le Cours de 'philosophie positive la morale apparaît tantôt comme une application de la seule biologie, tantôt comme dérivant de la biologie et de la sociologie tout ensemble, tantôt comme se confondant avec celle-ci sous le

nom de statique sociale. Et cette liésitation était inévitable. L'essence du positivisme consiste à soumettre tous les problèmes, tous les faits à un même procédé d'investigation, le procédé expérimental. Ce procédé a été appliqué d'abord aux faits mathématiques et mécaniques. Le transportant ensuite aux phénomènes intellectuels et moraux, on n'accepte de ceux-ci que ce que les méthodes mathématiques et mécaniques en révèlent. Par une conséquence naturelle , on sera amené à ne voir dans ces phénomènes euxmêmes qu'une modification des lois de la quantité et du mouvement.

On aura beau dire que chacune des sciences, disposées en hiérarchie, présente quelque chose de 2M?'ticulie?% par où elle se distingue des sciences inférieures. Il reste à savoir si ce quelque chose de particulier n'est pas simplement un mode de combinaison, un degré de complication. Et nous l'avons montré naguère (i) , A Comte en est logiquement réduit à faire cet aveu. Alors la

(1) Voir Doctrines et Problèmes. Paris, 1900, pp. 37-

science morale n'est qu'une forme de la mathématique et de la mécanique. Tous les faits de l'ordre moral doivent s'interpréter en termes de quantité et de mouvements.

De là, toute la construction morale d'Auguste Comte devient une simple façade. Les notions de bien, de sympathie humaine, d'autorité, de respect, d'obéissance, qu'il conserve sont des pseudo-concepts. On a conservé les étiquettes et on a vidé les choses de leur réalité. Il est d'ailleurs à remarquer qu'Auguste Comte évite d'user des termes de droit, de devoir, d'obligation, de mérite ; il a conscience qu'ils feraient trop violence à sa conception positiviste de la morale.

Il parle de la subordination des enfants aux parents. C'est une subordination de fait, qui s'impose de nécessité physique. En vertu de quel principe avons-nous le devoir de la respecter ? C'est ce qu'Auguste Comte ne dit pas, ce qu'il ne recherche pas, ce qu'il ne peut même rechercher, puisque le positivisme s'abstient d'étudier les causes et les raisons des choses, qu'il est uniquement

la science des phénomènes, la coordination empirique des faits.

Mais si Ton adopte l'attitude positiviste, il faut la conserver en toute sincérité. Comte remarque qu'il y a prédominance, de fait, des facultés affectives sur les facultés intellectuelles, des tendances égoïstes sur les tendances sympathiques. Quelle notion l'autorise à nous demander d'assujettir les premières aux secondes? Si cette prédominance est une loi de notre organisme, pourquoi la combattre? Il est vraiment étrange que la morale, fondée sur la biologie, doive consister tout d'abord à se mettre en opposition avec les données de l'organisme. Les positivistes aiment à s'élever contre l'ascétisme chrétien en général et le célibat religieux en particulier, au nom des nécessités physiologiques. Pourquoi alors et de quel droit venir nous prêcher le renoncement aux instincts affectifs et égoïstes , qui ont leur raison dans la physiologie ?

Mais notre intérêt exige, dira-t-on, que nous luttions contre nos tendances affectives. En ce cas, l'homme est singulièrement orga-

nisé. Seul des êtres de l'univers, il doit combattre ce qui lui est naturel. Voit-on dans le système solaire un astre chercher à se soustraire à l'attraction d'une masse supérieure pour suivre l'attraction d'une masse inférieure? Sans doute, il arrivera que l'organisme d'une plante, d'un animal réagira contre l'excès de chaleur ou de froid , d'humidité ou de sécheresse. Mais il s'agit ici de lutter contre des influences du dehors, et cet organisme le fera précisément en suivant sa nature, en obéissant à sa constitution, non en contrariant les forces normales qu'il possède. Comment la nature d'un être lui demanderait-elle de combattre le développement spontané de son organisme si tout son être se réduit à cet organisme ?

Les spiritualistes peuvent parler de lutte à soutenir par les facultés raisonnables contre l'excès des tendances irrationnelles, parce que précisément ils admettent et prouvent qu'il existe des facultés supérieures et des facultés inférieures. Les positivistes, s'ils restent fidèles à leur principe de la seule observation des faits, ne peuvent démontrer

en quoi les tendances intellectuelles sont supérieures en droit aux tendances affectives, les instincts de sympathie aux instincts égoïstes. Ces tendances sont simplement différentes, et l'harmonie entre elles devrait s'établir par la seule impulsion, le seul jeu des forces naturelles.

Pourra-t-on invoquer en faveur de cette restriction l'intérêt général , l'intérêt de l'espèce ? Sur quelle observation, sur quelle loi du monde physique les positivistes appuient-ils cette nécessité qu'ils m'imposent de me sacrifier à l'espèce ?

Mais le bien de l'espèce, disent-ils, est finalement le bien de l'individu.

S'agit-il du bien de l'individu qui se sacrifie ? Alors le principe est faux au point de vue positiviste : il est inexact de dire que l'individu retire, d'ordinaire, un avantage positif des sacrifices qu'il fait à la communauté. Le médecin qui prend un germe de mort au chevet d'un pestiféré, peut se demander quel profit /?05zï«/ il retire de son dévoue-

meut. Et puis, dans cette explication, on n"est plus en droit d'invoquer la loi de la subordination de l'altruisme à l'égoïsme : il n'y a en jeu ici qu'un égoïsmc plus raffiné qui se cherche lui-même dans le bien des autres.

S'agit-il du bien des autres individus qui vivent en même temps que moi ou qui viendront après moi ? Alors la même question renaît : quelle donnée positiviste m'oblige à préférer leur bien au mien propre ? Le bien de tous, le bien de l'espèce n'est-il pas procuré par le plein développement de toutes les forces vives de chacun ?

On sait que quelques-uns n'ont pas recule devant ces conclusions rigoureuses. Anatole France et d'autres amuseurs ont raillé le renoncement, l'abnégation, le don à autrui : notions bien lourdes et bien usées. Ils ont prêché, comme naguère à « l'Université populaire », la morale de la jouissance. Sophistes, si l'on veut, déliquescents, mais esprits logiques, une fois admises les négations d'où part le positivisme.

En somme, Auguste Comte, au lieu de montrer les relations des notions morales avec les autres ordres de vérités, a confondu ces notions avec certaines vérités qu'il conservait, à savoir les données d'ordre purement expérimental. Quant aux vérités suprasensibles et métaphysiques, il les a supprimées. De plus, et par une conséquence nécessaire, il a falsifié les notions morales. Sa morale est une façade toute composée de « motifs » empruntés à des constructions existantes, mais où quelques maigres pieux servent de fondations et où le plâtre remplace la pierre.

C'est la pure doctrine d'Auguste Comte que M. le docteur Delbet prétendait, il y a trois ans, exposer au Collège libre des Sciences sociales. Des quatorze conférenciers qui tour à tour résumèrent leurs vues particulières sur la morale, M. Delbet prit le premier la parole (i).

(1) Voir dans Morale sociale (Paris, Alcan, 1899) le chapitre Morale positive, pp. 1-16.

« Seules, disait-il, les découvertes récentes de la science peuvent servir de base à une morale vraiment indépendante, constituée elle-même à l'état de science. » La science morale est purement expérimentale ; elle rejette tout élément métaphysique ou surnaturel : entendez toute idée de Dieu. « X"y eût-il que deux êtres primitifs , un certain degré de converg-ence s'établit entre eux et une règle s'impose. Cette règle, et l'habitude qui en découle, c'est l'embryon de la morale. Née de la nécessité, accrue par d'incessantes observations, la morale se constitue peu à peu, grâce surtout à la réaction de l'ensemble des groupes humains sur les parties qui les composent... A mesure que cette collectivité grandit en importance, son action sur chacun de ses membres grandit aussi...

Actions et réactions se succèdent, les relations se compliquent; des obligations, des devoirs apparaissent de plus en plus nombreux et précis; il y a discipline. La morale, qui en est l'expression, se constitue empiriquement ; les acquisitions successives se transmettent par tradition, grâce à l'insti-

tution des vieillards, objets de vénération, qui est elle-même source de moralité. »

De M. Delbet il faut dire comme d'Auguste Comte, son maître, qu'il a été bien heureux de trouver la morale toute faite : réduit à ses seules données positivistes, il eût été étrangement embarrassé pour la construire.

Comme lui, il se joue avec des notions ou plutôt des mots vides, en réalité, de leur sens, quoique gardant leur sens pour le public ; et, par ce perpétuel malentendu, il donne l'illusion qu'il dit, qu'il édifie quelque chose.

A l'exemple de la plupart des positivistes, le docteur Delbet, décore sa doctrine du nom de morale indépendante. Nom aussi mal imaginé que possible, à le prendre en lui-même. Aucune science est-elle indépendante ? Y a-t-il une physiologie indépendante de la chimie ? Une chimie indépendante des mathématiques ? Les savants , et Auguste Comte à leur tête, s'efforcent précisément de montrer la corrélation des sciences. La

morale étant, do laveu de tous, une science pratique visant à la conduite, est plus que tout autre astreinte à la dépendance, dépendance vis-à-vis de principes théoriques. On n'imagine pas plus une morale indépendante au sens absolu qu'une médecine indépendante, qu'une hygiène indépendante.

Apparemment on veut dire, par cette dénomination, morale soustraite à la métaphysique et aussi à l'idée religieuse. Mais le beau grain que voilà ! Puisque la morale doit nécessairement dépendre de quelque chose, mieux vaut la rattacher à des notions qui gardent à l'homme sa dignité d"être raisonnable et libre, que den faire un corollaire de données purement physiques qui nous réduiraient logiquement à la fonction d'automates. D'autant que la première position est seule légitime.

La doctrine morale d'Auguste Comte ne satisfait pas Littré, son disciple, parfois rebelle. Celui-ci va jusqu'à dire que la

morale fait défaut dans la philosophie positive, telle que le maître l'a conçue W. En somme, ce qu'il reproche à Comte, c'est surtout d'avoir rattaché trop étroitement la morale à la sociologie ou de l'avoir séparée de tout le reste. Pour lai, il fait appel à la seule biologie. Toute la morale est une dérivation de deux impulsions, l'égoïsme et l'altruisme, lesquelles ne sont que la transformation de deux tendances essentielles à tout être vivant. La substance vivante s'entretient par la nutrition et se perpétue par la génération. L'égoïsme dérive de la nécessité de la nutrition, par où subsiste l'individu ; l'altruisme découle de la nécessité d'aimer et d'engendrer, par où subsiste l'espèce. (2)

Aux inclinations toute sensibles de l'égoïsme et de l'altruisme, comment s'ajoutera le caractère impératif de devoir et de justice ?

A interroger l'histoire de l'humanité, la justice apparaît comme un cas de dédom-

(1) Auguste Comte et la philosophie positive. 2e édit. 1864, p. 677.

(2) Revue de Philosophie positive, janvier 1870.

magement, d'indemnité, de composition ou de compensation. « On évalue le moins mal qu'on peut le dommage causé, et rofîenseur fournit la composition. » L'élément psychique qui a donné naissance à cette idée est celui-là même qui nous fait reconnaître « intuitivement la ressemblance ou la différence de deux objets. A égale A, ou A diffère de B est le dernier terme auquel tous nos raisonnements aboutissent. Cette intuition est irréductible... La notion de justice est donc une notion purement intellectuelle portée dans le domaine de l'action et de la morale. Ce transport n'a rien que de naturel et de facile. On sait que, anatomiquement, les facultés intellectuelles et les facultés affectives ont le même siège, et que, par cette disposition, elles agissent les unes sur les autres (^) ». A leur tour, les tendances altruistes et les tendances égoïstes résident dans le même lieu que les deux premiers groupes. Par suite de cette condition orga-

(1) La science cm point de vue philosophique. 3* édil. Paris, 1873, pp. 338-340.

Là^ MORALES POSITIVISTES OU NATURALISTES 83

nique, le progrès d'une tendance entraîne le dé\'elGppement des autres. Ainsi se forme un cercle d'actions et de réactions continuelles. W

Littré a-t-il sujet de se montrer si sévère pour la morale d'Auguste Comte ? Il prétend tirer toute la morale de la biologie, et c'est en dehors de la biologie qu'il est contraint de chercher l'origine des notions impératives de devoir et de justice, notions qui, en quelque manière, font toute la morale. Celles-ci sont ramenées au concept intellectuel : A égale A. Sans doute, il y a lieu de faire un rapprochement entre ces diverses conceptions. Mais la question essentielle reste tout entière : Comment ce qui est égalité ou vétité ici, devient-il là devoir et justice ? Comment se fait la transformation du vrai au juste ? On dit que c'est par la seule entrée dans le « domaine de l'action et de la morale ». Mais précisément comment s'est constitué le domaine moral ? Est-ce par

(1) La science au point de vue philosophique. 3e édit. Paris, 1873.

le seul fait de raction ? Le domaine de raction ne se confond pas de tous points avec celui de la morale : toute erreur d'action n'est pas nécessairement une faute morale. Un dupé n'est point, par là-même, un criminel. Et d'oii vient s'ajouter à l'action ce caractère de moralité ?

Si la biologie ne peut expliquer le caractère moral de l'égoïsme et de l'altruisme, elle ne rend pas mieux compte de l'origine de ces deux tendances. Il est ridicule de dire que l'amour de soi est une transformation du besoin de nutrition; le besoin de nutrition dériverait bien plutôt de l'amour essentiel que tout être a pour lui-même. Dans la tendance à se perpétuer et dans l'inclination d'un sexe vers l'autre, on peut voir une forme de la sympathie. Mais cette tendance et cette inclination est si peu le fondement de toute sympathie qu'elle s'amoindrit ou même s'efface quand la tendance altruiste se développe et se fortifie. Voyez les hommes du type de Saint-Vincent de Paul.

Quant à rendre compte de l'influence

mutuelle des facultés intellectuelles et affectives, égoïstes et altruistes, par la communauté de leur siège anatomique, c'est une thèse qu'on peut négliger. Personne aujourd'hui n'oserait enseigner pareille localisation cérébrale. Et un simple voisinage des éléments anatomiques, ne pourrait fournir qu'une explication tout à fait puérile de l'influence réciproque des facultés.

De nouveau, résoudre la morale en certaines notions élémentaires physiologiques ou mécaniques, au point d'enlever toute distinction entre celles-ci et celle-là, pousser le rapprochement jusqu'à confondre ce qui doit rester distinct, c'est supprimer la morale qu'on prétend interpréter.

Gomme Littré, Taine est « un positiviste pur, un positiviste sans mysticisme, suivant l'expression de M. Faguet ; (i) ce qui, ajoutet-il, est excessivement rare en France. Notre race est idéaliste, foncièrement, et beaucoup

(1) Revue bleue, 11 mars, 1893.

plus qu'elle ne le croit... Quand elle devient positiviste, elle croit à la science comme à une déesse protectrice, ou elle croit à l'humanité comme à une personne sacrée et divine ; et elle écrit Science, Humanité et Progrès avec des majuscules. Notre dix-neuvième siècle est plein de ces majuscules et de cette théologie. Voilà ce qu'on peut appeler le mysticisme positiviste. Taine était positiviste tout simplement. Il ne croyait qu'aux faits, et à quelques petites lois très humbles, auxquelles une patiente, méthodique, minutieuse, héréditaire et séculaire observation des faits pouvait conduire... Taine ne voyait rien et se refusait de rien voir au delà. »

Et voilà pourquoi Taine n'a jamais abordé en face le problème moral. Il a disséqué YlntelUfjence ou ce qu'il a pris pour tel, à savoir nos facultés sensibles et leurs opérations, il a cherché dans l'action du « milieu » le secret de la formation des grands génies, il a promené sa curiosité perspicace à travers l'art et la littérature, il a scruté les « Origines » de notre société contemporaine : ce n'est guère qu'à propos

des Philosophes français au xix° siècle^ qu'il s'est occupé spécialement de morale. Encore est-ce avec quelque dédain.

A l'entendre, on n'est philosophe qu'à la condition de se dégager de toute préoccupation morale et pratique. « Je fais deux parts de moi-même : l'homme ordinaire, qui boit, qui mange, qui fait ses affaires, qui évite d'être nuisible, et qui tâche d'être utile. Je laisse cet homme à la porte. Qu'il ait des opinions, une conduite, des chapeaux et des gants comme le public. Cela regarde le public. L'autre homme, à qui je permets l'accès de la philosophie, ne sait pas que ce public existe. Q'on puisse tirer de la vérité des effets utiles, il ne l'a jamais soupçonné. A vrai dire, ce n'est pas un homme ; c'est un instrument doué de la faculté de voir, d'analyser et de raisonner, (i) »

Sans doute, ce n'est pas agir en philosophe que d'adopter tout d'abord, à l'aveugle, un

(1) Les Philosophes français au xixe siècle, 2° édit. Paris, 1860, p. 35.

système moral et de le prendre ensuite pour guide dans ses recherches spéculatives, de viser uniquement à le justifier coûte que €oùte, et de rejeter tout ce qui ne cadre pas avec cette conception. Et peut-être que M. Royer-Collard, que Taine a ici en vue, a-t-il parfois eu pour but moins « le vrai » que « la règle », moins le règne de la justice que celui de la correction, de même que l'éclectisme a peut-être trop subordonné la science à la morale. (') Taine aurait encore raison si toute morale était affaire de convention, un catalogue de principes ou de formules destinées à maintenir dans la société la propreté et le bon ton extérieurs. Mais puisque l'homme n'est pas seulement intelligence, qu'il est encore volonté et action, il ne saurait lui être indifférent de savoir comment il doit conduire sa volonté et son action. Si, d'ailleurs, certains principes d'action lui paraissent suffisamment établis — et cette croyance n'est pas nécessairement une illusion — , pourquoi lui interdire de se servir de ces principes pour

(1) Les Philosophes français au XIX'^ siècle, 2« édit. Paris, 1860, pp. 34 et 286.

expérimenter la solidité de données spéculatives non manifestes ? Cette contre-épreuve est absolument scientifique : n'est-il pas établi que dans notre monde tout se tient ? Cette loi de continuité, Taine la méconnaît ici. Il veut philosopher artificiellement avec une moitié de lui-même ; il veut isoler les Térités intellectuelles des vérités morales.

C'est à propos de Jouffroy que Taine nous donne, sous la formule la plus complète, son interprétation de la morale. « Les faits dominants qui composent la vie d'un être sont sa destinée. » Cette destinée n'est pas, à proprement parler, une fin : c'est ce que, de fait, l'être réalise. Les faits que l'être produit constituent" son bien ». « Regardez un bien en général, et, par exemple, prononcez ce jugement universel que la mort est un mal. Si cette maxime vous jette à l'eau pour sauver un homme, vous êtes vertueux... Le jugement universel surpasse en grandeur le jugement particulier : donc le sentiment et le motif produits par le jugement universel

surpasseront on grandeur le sentiment et le motif produits par le jugement particulier. Donc le sentiment et le motif vertueux surpasseront en grandeur le sentiment et le motif intéressés ou afTcctueux.

« C'est ce que Texpérience confirme, puisque nous jugeons le motif vertueux supérieur en dignité et en beauté, impératif, sacré. A ce titre, nous appelons ces impulsions des prescriptions ou devoirs.

« Le bien d'un être est le groupe de faits essentiels qui le constituent. L'action qui a pour motif cette maxime universelle ou une de ses suites universelles est vertueuse. Ces deux phrases sont toute la morale, (i) »

Cette morale est bien simplifiée. Ne le serait-elle pas à l'excès ? Tous ces « faits essentiels qui constituent un être » sont-ils de même ordre, de même valeur ? Le bien d'un être se réduit-il à un total de ces faits pris quantitativement? S'il en est ainsi, le

(1; Les Philosophes français au xi\^ siècle. 2« édit. Paris, 186(1, pp. 270, 277-278.

bien d'un être s'accroît dans la mesure de son activité organique, et voilà la morale ramenée à la biologie, comme chez Littré.

Qu'est-ce qui distingue l'activité morale de l'activité physiologique ? Là est toute la question.

Une action est-elle morale parce qu'elle a pour motif une maxime universelle ?

L'usurier qui dépouille sa victime par cette maxime que, l'argent étant chose fort utile, on ne saurait trop en amasser, l'ivrogne qui s'abstient actuellement de boire pour s'assurer la jouissance plus constante, plus universelle d'une bonne santé et, par suite, une plus longue durée des plaisirs de la boisson, font donc une action morale. Nous revenons àrutilitarisme de Bentham, pour qui la vertu est ce qui maximise les plaisirs et minimise les peines. Tout au plus, nous atteignons à l'utilitarisme de Stuart Mill, qui place la vertu dans la plus grande somme de jouissances estimées suivant leur qualité. Mais confondre l'utile avec l'honnête, ce n'est pas expliquer la morale, c'est de nouveau la supprimer.

Cette maxime universelle que l'homme vertueux a en vue, regarde-t-elle, dans la pensée de Taine, le bien général d autrui, comme il semblerait par l'exemple de l'homme qui se jette à l'eau et l'opposition indiquée entre le motif vertueux et le motif intéressé? C'est, d'ailleurs, la thèse que l'auteur paraît admettre dans tous ses livres qui ne sont pas de pure philosophie : il y exalte le dévouement à la chose publique. La théorie contient une grande part de vérité si l'on veut dire qu'une action pour être vertueuse doit tenir compte d'un plus grand nombre de relations ; mais il faut expliquer pourquoi il en est ainsi. Et Taine est incapable de le faire. Pour être fidèle à l'attitude positiviste qu'il a prise, il est contraint de ne voir qu'une différence quantitative entre l'acte vertueux et l'acte intéressé. Mais c'est encore ramener la moralité à une question de quantité, c'est-à-dire la nier. Taine dit avec un accent de triomphe : « Dans ses grands mots obscurs, fin, bien, destinée, devoir, obligation, morale, il n'y a ni sublimité ni mystère. » Oui, si pour éclaircir un mystère, il suffit de le nier.

Ainsi, d'une part, dans les recherches philosophiques, parmi lesquelles se trouvent les recherches morales, Taine interdit au penseur de tenir compte de toutes les relations qui l'unissent au monde de la morale et de l'action ; d'autre part, il efface toute distinction de nature entre le bien moral et le bien sensible : double impuissance de son système.

A rencontre de Taine, M. Berthelot professe ce mysticisme positiviste, dont parlait tout à l'heure M. Faguet. Il érige la Science en déesse, l'Humanité en personne sacrée. Sa théologie scientifique est intéressante à étudier, non seulement parce qu'elle a été acclamée naguère au fameux banquet de Saint-Mandé, mais parce qu'elle représente lapensée d'une foule de publicistes, d'orateurs de réunions publiques, de professeurs laïques, depuis nos universités d'Etat jusqu'aux écoles de villages.

Ouvrons donc le livre : Science et Morale"^). Que ne peut-on pas attendre de la science ? dit M. Berthelot. « La science possède désormais la seule force morale, sur laquelle on puisse fonder la dignité de la personnalité humaine et constituer les sociétés futures. C'est la science qui amènera les temps bénis de l'égalité et de la fraternité de tous devant la sainte loi du travail... La science imprime dans toutes les consciences la conviction morale de la solidarité universelle fondée sur le sentiment de nos véritables intérêts et sur le devoir impératif de la justice... La morale n'a point d'autres bases que celles fournies parla science... Le triomphe universel de la science arrivera à assureraux hommes le maximum de bonheur et de moralité. »

?]ntendons-nous ici un professeur qui enseigne ou un orateur qui déclame ? Qu'estce que « la dignité de la personnalité humaine », dont on parle, « le devoir impératif de la justice », « la moralité » ?

(1) Paris, 1897. Voir, en particulier, la Préface, et les chapitres I et II.

L'objet de la morale est-il le bonheur ou la solidarité? De grands mots qui résonnent, des affirmations qui se heurtent. Et il en est ainsi le long des quarante pages où il est question de la morale : des formules sonores, pas un commencement de discussion.

En deux déclarations seulement, M. Berthelot fait effort pour préciser sa pensée : « Au point de vue de l'observation externe, toute morale consiste dans une humble soumission aux lois nécessaires du monde; les religions ne disent pas autre chose, lorsqu'elles abîment l'esprit humain devant la volonté divine. » — Cette soumission est juste, mais l'observation externe ne nous apprend pas pourqoi elle doit être « humble » et par là morale. Et c'est à cette raison que touchent précisément les religions.

« Les savants, dit encore M. Berthelot, se bornent à tracer des règles actuelles à la conduite pratique de la vie, en morale et en politique, aussi bien qu'en hygiène et en industrie : règles toujours provisoires, modi-

fiables de jour en jour par l'évolution des siècles futurs, comme elles l'ont été incessamment dans le cours des siècles passés. » Et, en cela , M. Berthelot estime les savants « plus modestes » que « les théologiens dupes de leurs illusions et de leur orgueil », érigeant « leurs systèmes sur les origines et les fins des choses en principes absolus et invariables ».

Si l'on manque quelque part de modestie, ne serait-ce pas plutôt chez les savants positivistes qui imposent des règles de morale, sans pouvoir rendre compte de leur portée morale ? Qu'elles soient provisoires, cela ne dispense pas de les justifier. Les théologiens au moins apportaient de bonnes raisons.

M. Berthelot , par modestie sans doute, n'en produit aucune.

Plus nettement il s'affirme , plus le positivisme se révèle impuissant à constituer une morale.

Est-ce une déclaration désespérée de cette impuissance, est-ce un défi qu'il faut voir

dansV Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction, tracée par Jean-Marie Giiyau ? Pour Guyau, l'idéal moral, c'est la plénitude delà vie intensive et cxtensive. Nulle obligation absolue et transcendante. (^) La force d'expansion de notre activité, devenue consciente de son pouvoir, se donne à elle-même le nom de devoir : doctrine spinosistc. La morale n'a rien k voir dans les primes décernées à la vertu, les peines portées contre le crime.

Récemment (2) , M. Fouillée protestait contre ceux qui représentent Guyau comme un pur naturiste. Ne preche-t-il pas l'élargissement de nos puissances, de nos idées, de nos sentiments, de nos volitions au delà de notre moi, l'union la plus étendue possible avec autrui ? Sans doute ; mais à entendre Guyau lui-même, cette expansion au dehors « tient à la loi fondamentale que la biologie nous fournit : la vie n'est pas seulement nutrition, elle est production et

(1) Tout en contestant théoriquement la réalité de l'obligation, Guyau l'éprouvait pour lui-même, comme il en faisait l'aveu à Secrétan. — Revue philosophique, juillet 1891. p. 87.

(2) Revue bleue, 1^' juillet 1899.

fécondité. Vivre, c'est dépenser aussi bien ■qu'acquérir. »

Guyau portait en son âme des aspirations qu'il ne pouvait faire taire. Ces aspirations se révoltaient contre les vues étroites et égoïstes de l'utilitarisme. Mais ennemi, jusqu'à la colère, de toute métaphysique, il restait enserré par le cercle du positivisme qui l'étoufTait.

Lui aussi supprime la morale au lieu de l'expliquer.

Nécessairement, la conception évolutio- Tiiste a eu son influence sur la construction de la morale. Cependant, quoi qu'il apparaisse au premier aspect, définir la part propre qui revient aux doctrines évolutionistes dans la conception moderne de la morale, ne va pas sans difficulté. A vrai dire, Auguste Comte et les positivistes orthodoxes, adversaires déclarés de l'évolutionisme, conçoivent la morale à peu près comme la concevront les évoluiionistes euxmêmes. La raison en est que le positivisme

strict est un évolutionisme appliqué au mode de connaître et à la classification du savoir. Tout procédé de connaissance n'est qu'un développement du procédé le plusélémentaire , celui qui agit sur des quantités, par addition ou par soustraction ; toute science supérieure est un développement dessciences inférieures. DarMàn et Spencer ne feront que transporter logiquement aux choses ce que Auguste Comte disait du savoir. Par suite, des évolutionistes se contenteront d'accuser en morale les traits déjà marquée par les positivistes.

La science expérimentale, étant sans cesse en train de se faire , ne peut formuler en morale que des règles provisoires. A plus forte raison, si toute réalité est en voie de transformation, les principes sur lesquelsnous établissons notre vie, les règlesde notre conduite deviennent-elles mobiles et flottantes.

Les positivistes regardaient la morale comme une annexe ou un dérivé de la biologie. Les évolutionistes étudient les lois de la société humaine dans les formes élémen-

taires des sociétés animales. Pour Darwin, l'instinct social des animaux, fait d'amour et de sympathie, devient instinct au sens moral en prenant conscience de lui-même. La conscience morale naît de la réflexion qui se porte sur l'instinct social (0, Herbert Spencer ramène la moralité à un équilibre ou à une balance des fonctions, et pour lui toute fonction est organique. « L'homme moral est un homme dont les fonctions, nombreuses et variées dans leur genre, sont toutes accomplies à des degrés convenablement proportionnés aux conditions d'existence. » Peu à peu, cette adaptation deviendra si parfaite que la conduite morale deviendra la conduite naturelle. Le sentiment de la coercition ou du devoir disparaîtra, l'homme arrivant à accomplir spontanément et sans contrainte les actions convenables (2). D'ailleurs, la morale humaine n'est qu'un développement de la morale animale et de la morale sous-humaine (3).

(1) The descent of man, chap. iv.

(2) Les bases de la morale évolutionisle, chap. vi.

(3) Justice, chap. i à iv.

Les positivistes faisaient de la morale un jeu savant entre l'égoïsme et l'altruisme. Sa perfection devait amener le règne de la solidarité bien entendue. Les évolutionistes transportent aussi en morale la théorie de l'influence du milieu sur l'individu, de l'individu sur le milieu. Spencer enseigne la nécessité d'un compromis entre l'égoïsme et l'altruisme. Il se flatte qu'arrivera un état où le souci du bien d'autrui deviendra un besoin quotidien, un besoin tel que les satisfactions égoïstes inférieures seront continuellement subordonnées à cette satisfaction égoïste supérieure: satisfaction égoïste, puisque nous aurons fait notre bien individuel du bien social , satisfaction supérieure puisque nous perdrons notre intérêt particulier dans l'intérêt universel (i).

Il n'y a qu'un point où Spencer déclare se séparer des positivistes utilitaires , en parti-

(1) Les hases de la morale évolulioniste, chap. xiii. et Rôle moral de la bienfaisance, 1. I, chap. i à vin, pp. 47-70.

culier de Stuart Mill : c'est sur la façon d'envisager l'objet de la conduite. La conduite doit viser non la recherche de Viitile, maisla recherche du bien, du bien qui est une conséquence nécessaire de la nature des choses"), ^lais cette divergence de point de vue laisse l'objet de la morale dans l'ordre pontif et naturaliste. Ce que Spencer recherche comme bien, c'est cela même que Stuart Mill recherche comme utile. Ainsi ce n'est qu'en apparence que l'évolutionisme semble élever la moralité plus haut que le positivisme pur. Par son nom , il dit marche en avant; progrès, développement ; mais ses pas ne le portent jamais au delà du cercle des réalités sensibles ; le développement qu'il prête aux choses n'est qu'un accroissement de précision, de cohésion, en même temps que de complexité. En théorie , il n'y a donc pas lieu de faire une distinction entre le positivisme et l'évolutionisme. En fait, les partisans d'un système parlent comme les partisans de l'autre.

(1) Voir, en particulier, Problèmes de morale et de sociologie. Paris, Guillaumin, 1894.

Sans nous arrêter donc à montrer combien les perspectives riantes, ouvertes par Herbert Spencer, d'une humanité où chacun ferait son bien du bien d'autrui, sont peu vraisemblables , peu conformes à la marche de riiistoire, qu'il nous suffise de constater que l'impuissance de Tévolutionisme à fonder une morale est l'impuissance même du positivisme. Gomme lui, s'il garde les noms employés par la morale traditionnelle, il fait du devoir soit une contrainte physique, soit une lutte d'instincts physiologiques, et, en général, de toutes les tendances morales des tendances organiques. Ce qui, encore une fois, n'est pas expliquer la moralité , mais la déformer et la dénaturer. Quant au rapport des lois morales avec le reste des lois de l'univers, il le fait si étroit que celles-là deviennent un aspect de celles-ci. Dans cette fusion, c'est le supérieur qui est sacrifié à l'inférieur, le supra-sensible au sensible. La distinction, sans laquelle la moralité n'est pas, ou n'est qu'un vain mot, est effacée.

Concluons : Toute doctrine monistique — à quoi se réduit en dernière analyse l'évolutionisme et le positivisme — est nécessairement une négation de la moralité.

Page 1