CHAPITRE IV
Les Morales idéales
Kant, avec sa doctrine de rinpératif absolu et de la volonté autonome, met le devoir à la place du bien, le pose injustifié et isolé. — Le criticisme de M. Renouvier rêve d'allier une liberté hypothétique avec un devoir absolu, est impuissant à passer du désirable à l'obligatoire. — Si ■Ch. Secrétan appuie la morale sur une liberté réelle, la solidarité, qu'il lui donne comme matière, manque de justification métaphysique, tout en confinant au monisme. — « Variations » de Marion et de M. Léon Bourgeois sur la solidarité. Les morales dites collectives ou sociales ne peuvent être qu'une extension de la morale individuelle. — Les morales de la pitié et de la sympathie stériles parce qu'elles négligent l'union entre les intelligences, qu'elles font à la vérité sa part, qu'elles manquent des énergies du vouloir. Le retour à l'action, sans vérité objective, est contre nature. — Le beau n'est pas moralisateur par luimême.
Aux morales positivistes ou naturalistes s'opposent les morales dites idéales. Elles ont toutes ceci de commun qu'elles cherchent les fondements de la moralité au-dessus du monde physique, qu'elles prétendent dépasser les données de l'expérience sensible.
Multiples sont les formes que cette conception de la morale a revêtues de nos jours. Mais toutes se réclament plus ou moins de la doctrine de Kant.
Pour Kant, une action n'a de signification morale qu'en raison de la forme sous laquelle elle est conçue. Par cette forme, il faut entendre l'esprit suivant lequel un acte est accompli, l'idée, l'intention. Et cette intention doit avoir un caractère absolu, catégorique. Il n'y a de « bonne volonté » que celle qui se conforme à cet impératif : « Fais ton devoir parce qu'il est ton devoir. » Ne chercher dans un acte que ses conséquences naturelles, que l'avantage qui en découle, c'est observer seulement la légalité ; si ce n'est pas faire le mal, ce n'est pas non plus faire le bien ; Faction est moralement nulle. La légalité reste attachée à la matière de la conduite ; la moralité s'élève jusqu'à l'obéissance envers la forme, jusqu'au respect à l'égard de l'impératif catégorique, à l'égard du devoir.
Devoir ! Nom sublime et grand ! s'écrie Kant. Quelle origine est digne de toi, et où trouver la racine de ta noble tige ?Ce ne peut être, répond-il, que dans \^ personnalité, c'està-dire dans la liberté et l'indépendance à
rendroit du mécanisme de la nature entière ('). Et cette indépendance est, par essence, absolue : l'Humanité est fin en soi ; elle ne peut jamais être employée comme moyen. Or, elle ne serait pas fm en soi, si ce devoir, auquel elle doit respect et soumission, était quelque chose d'objectif, d'extérieur. C'est donc la volonté qui se dicte ellemême ce devoir envers elle-même, ce respect envers elle-même. Bien plus, pour être pleinement fin en soi, elle doit se dicter librement ce devoir et s'y soumettre librement. La volonté est ainsi autonome, et Y autonomie de la volonté constitue la raison dernière de la moralité de nos actes.
Telle est cette doctrine de Kant, qui a obtenu une si prodigieuse fortune en notre si cle : on peut dire que, pour les rigoristes, elle est devenue le bréviaire de la vie morale. De cette fortune les causes sont diverses. Une des principales est le vide laissé dans les
(1) Critique de la raison pralique. Trad. Picavet, pp. 155-157.
âmes par le sensualisme du dix-huitième siècle, vide que n'a j)as comblé le positivisme du dix-neuvième, forme du sensualisme.
Malgré sa hauteur et sa fière allure, il convient de se demander si le kantisme résout suffisamment le problème moral. En d'autres termes, pour rester fidèle au point de vue adopté plus haut, garde-t-il aux vérités morales leur sens légitime ? garde-t-il à ces données leurs relations naturelles avec les autres ordres de vérités ?
Dans la morale spiritualiste traditionnelle, le devoir se présente comme une notion dérivée. Les concepts de bien, de fin, de loi, aboutissent à former le concept du devoir. Le kantisme intervertit l'ordre de construction. On peut dire que, comparée à la morale traditionnelle, la morale kantienne se présente comme une pyramide renversée, reposant sur la pointe du devoir. Au lieu dédire : Mon devoir est de faire le bien, de tendre à ma fin, d'observer la loi imposée à mon être, on dit : Mon bien est d'accomplir mon devoir, ma fin est de tendre à mon devoir, la loi de
mon être est d'observer mon devoir. Le devoir supporte tout. C'est la notion première qui explique le reste ; mais lui-même n'est expliqué par rien, justifié par rien : il se soutient de lui-même.
Et voilà toute la morale interprétée à contresens. La raison proteste contre cette prétention à tout faire dériver du devoir et à ne faire dériver le devoir de rien. Eh quoi ! pour moi, toute moralité est d'obéir ; tout ce qui m'apparaît bien est par sa nature obligatoire, et en même temps ne donne lieu à une action honnête et morale que s'il est pratiqué comme obligatoire ! Suis-je à ce point enserré par les liens de l'obligation ?
D'autre part, l'obligation à laquelle, de fait, je me sens soumis, est-elle chose aussi creuse que le veut Kant ? Le mot devoir indique nécessairement dépendance à l'égard d'un être supérieur. Faire du devoir une chose en soi , c'est un non-sens. Si la volonté est, comme on le dit, autonome, elle échappe au devoir. Si elle ne relève que d'elle-même, elle ne relève de rien. Dire qu'elle s'impose à ellemême, librement, le respect qu'elle se doit,
c'est dire qu'elle n'est soumise à aucune loi de respect. Autonomie et devoir sont des notions qui luttent entre elles.
Ainsi Kant corrompt l'idée de bien, l'idée de devoir.
Déplus, volonté autonome, volonté isolée. L'isolement et la séparation sont partout dans la doctrine de Kant : séparation du monde des phénomènes soumisaux lois inflexibles du déterminisme d'avec le monde des noumènes en possession de la pleine liberté : séparation de la raison pure sujette à la critique et au contrôle d'avec la raison pratique^ soustraite à toute critique et à tout contrôle : séparation de la recherche du bien d'avec la recherche des conséquences naturelles du bien, de la tendance morale d'avec la tendance première vers la perfection et le bonheur ; séparation de l'intention d'avec la considération del'objet auquel s'attache l'acte ; séparation de la morale d'avec l'expérience. Toute morale formelle, toute morale qui faitabstraction de la matière de l'action, est nécessairement une morale séparée. Elle nég^lige les relations naturelles des choses, la place des
êtres dans la hiérarchie du monde : par suite, morales priori ou divorce entre la morale et la science (').
En résumé, formalisme, symbolisme, fanatisme. « Xous trouvons en nous, dit M. Fouillée formulant l'état d'esprit kantiste, une fenêtre ouverte sur un gouffre inconnu : nousavonsbeauregarder, nous ne voyons rien dans cet abîme ; mais nous entendons une voix qui nous commande « dictatorialeraent » de nous jeter par cette fenêtre, sans nous dire pourquoi, ni si nous ne nous briserons pas dans la chute ; et cette voix, en dernière analyse, se trouve être la nôtre, celle du moi que nous ne connaissons pas : îa moralité consiste à sauter. C'est là ce que les kantiens appellent \ absolu moral^ un absolu qui a un bandeau sur les yeux et ne fait que subir, sous le nom de nécessité et de loi, une impul-
(1) Voir les Philosophies négatives, par Ernest Naville. Paris, 1900. pp. 160-184.
112 Li:S MOHALES lUKALKS
siuii iiTésisiiJilc dont il iio voit [.'as la raison • . »
Et telle sera, à des degrés divers, toute morale qui se rattache aux principes de Kant. O n'est pas impunément que l'on coupe les points d'attache du devoir avec les autres ordres de vérités et qu'on prétend l'imposer pour lui-même.
Tous ces défauts, la morale criticiste ou néo-kantienne les présente agrandis encore, sans compter ceux qu'elle-même y ajoute. « L'homme est doué de raison et se croit libre, dit M. Renouvier au débutde son livre Science (/e la morale... Tel est le double fondement nécessaire et suffisant de la mo alité dans l'homme. » Raison, c'est-à-dire jugement réfléchi; croyance à la liberté, et non fait de la liberté : l'existence de la moralité n'exige pas absolument la réalité de la liberté. « Ce qui est indispensable à la molli Cri ligue des systèmes de morale contemporains. Pli ri s, 1887, p. 181.
raie, c'est le fait de la liljcrté apparente et crue pratiquement... La moralité étant essentiellement subjective ou du ressort intime de la conscience dans l'homme, il ne faut pas .s'étonner si la liberté qu'elle implique est de même nature. »
Comment de là tirer la morale ? Sous l'empire du jugement réfléchi et de la croyance <à la liberté, l'agent reconnaît ceitaines fins comme désirables, comme lui étant un bien. Il '< ne se détermine jamais, en fait, que pour obtenir ce qu'il pense être son bien. On doit dire, par conséquent, qu'il e?>iienu d'agir eu Tue du bien, généralement parlant. La moralité... consiste dans la puissance, soit, pratiquement, dans l'acte de se déterminer pour le meilleur, c'est-à-dire de reconnaître, parmi les différentes idées du faire, l'idée toute particulière d'un devoir- faire, et de s'y conformer ('). »
Sur quoi M. Fouillée observe avec beaucoup de justesse qu'« une liberté hypothétique ne
(1) Science de la morale. Paris, 1899 t. I, pp. 2-9.
peut fonder qu'une morale hypothétique. Xe sachant si je suis réellement libre, je ne sais pas davantage si je suis réellement et catégoriquement obligé. Dès lors, parlez simplement d'une apparence d'obligation, comme vous parlez d'une apparence de liberté. »
On sait d'ailleurs qu'un des principes du cristicisme, par où il se distingue essentiellement du kantisme, c'est de rejeter l'absolu au profit du relatif, la substance ou le noumène au profit du phénomène. En ce cas, comment invoquer un principe d'obligation qui a besoin d'être absolu, des impératifs catégoriques, des fhis en soi ? Comment la personne humaine peut-elle être absolument inviolable ? « L'alliance contradictoire de de l'absolu moral et du phénoménisme métaphysique fait l'essence et la définition » du criticisme; « elle est, en fait, sa raison d'être c^mme système distinct du kantisme, et elle est en même temps, au j)oint de vue logique, sa raison de ne pas être '. »
Ensuite, qui ne voit que le passage du dési-
il) Critique des systèmes de monde contempoiains, pp. 117, 123 et 124.
rable à l'obligatoire n'est nullement justifié, que du meilleur ne saurait sortir le devoirfciire? Ce que M. Renouvier présente comme le double fondement de la morale criticiste, dirons-nous encore avec M. Fouillée, « s'appliquerait aussi bien non seulement à toutes les morales, — même à celle des épicuriens et des cyrénaïques (qui n'excluaient pas la réflexion), — mais encore à tous les arts, soit libéraux, soit manuels. Pour être peintre ou architecte, il faut que l'homme soit doué d'intelligence et de jugement réfléchi, afin de concevoir des plans divers de tableau ou d'édifice : il faut aussi qu'il se croie libre, en ce sens tout empirique qu'il s'attribuera le pouvoir de réaliser l'idée qui aura prévalu dans son intelligence parla réflexion, et de réfléchir toutes les fois que l'idée même de la réflexion et sa nécessité sera en lui dominante. Là aussi, il y a un meilleur entre plusieurs possibles, conséquemment un parti rationnel à prendre, un devoir- faire... Dirat-on que ces arts sont des applications de la moralité, du devoir, de l'impératif, de la liberté morale W ? »
(1 ) Critique des systèmes de morale contemporains,p.90.
l.a tht'se du criticisme, selon renscignomoiitexprèsdeM. Renouvicr, est « la primauté de la morale ». La morale doit par ellemême donner force aux vérités sur lesquelles on la fondait jadis. « Le criticisme subordonne tous les inconnus aux phénomènes, tous les phénomènes à la conscience, et, dans la conscience même, la raison théorique à la raison pratique (*). » Mais c'est mettre à la base non seulement de la conduite, mais de \oute la philosophie, la foi aveugle. C'est, de nouveau, corrompre et isoler l'idée morale. C'est adopter dans la question morale une attitude contraire à toute science véritable.
La doctrine de la primauté de la morale a été reprise par Charles Secrétan, qui a essayé de compléter la doctrine criticiste. Chose à noter : comme M. Renouvier, Charles Secrétan étail j)rotestant. Le protestantisme libéral, ([ui repousse le dogme, n"a ([u'une nièdiociT coiiliauce dans la valeur de la méta-
(1) Science (le la morale, t. I, p. 14.
physique, et semble aboutir naturellement à. un moralisme plus ou moins aveugle.
Le célèbre professeur de l'université de Lausanne, mort dans cette ville en 1895, établit, lui aussi, son point de départ dans la morale. « Nous voulons aller, dit-il, de la morale à la religion et même à la métaphysique ; mais nous ne fondons la morale, ni sur la métaphysique, ni sur la religion. » La raison constate le devoir ; elle n'en fait pas la critique, elle l'accepte. « Le devoir, dans l'ignorance de l'objet du devoir, tel est l'état initial, le tout de l'esprit au départ. Le devoir vide et pur, c'est le ^??onui-même, c'est-à-dire la première conscience, la première pensée, la première réflexion, la forme sous laquelle l'être s'apparaît à lui même. » Loin qu'il faille en chercher la base, en analyser les éléments, il sert de démonstration pour tout le reste. « Le devoir prouve le moi ; le devoir prouve le non-moi. C'est Va priori, c'est aussi la première expérience, fondement de toutes les autres ('). »
(1) Le Principe de la morale. Lausanne, 1884, pp. 119, 126, 128.
118 LES MORALES IDEALES
Seulement, pratiquer le devoir pour le devoir, comme le veulent Kant et M. Renouvier, c'est, observe Charles Secrétan, s astreindre à une règle purement formelle; et rhomme ne peut se résoudre à tourner un engrenage à vide. L'intention ne suffit pas à la moralité. 11 faut donner un corps, une matière à la règle morale. Oii la trouver?
Liberté, sorularllé, notions suffisantes et nécessaires pour fournir un objet au devoir. « Etre libre, je dois me conduire en être libre. Mais... c'est dans le monde où je suis placé que je dois agir ; je ne subsiste que par mes rapports avec ce monde... Pour observer la loi de la nature, je dois me considérer comme une partie libre d'un seul tout, qui est le monde, et, dans Tordre moral,... l'humanité (1^. »
Dans d'autres parties de la philosophie, c'est à la liberté que Charles Secrétan assigne le rôle prépondérant. La liberté, pour lui, forme, en quelque sorte, le fond de la rfuson ; en se développant, elle constitue
(1) Le Principe de la morale, pp. 205, 131, 1G9-172.
Dieu. Nous revenons à la dernière manière de Schelling.
Ici, la liberté apparaît comme fournissant à l'obligation plutôt une condition qu'une matière. C'est surtout à la solidarité que cette matière est demandée. La solidarité doit, d'ailleurs, se prendre aussi strictement que possible. « Les responsabilités, qui semblent individuelles, sont toujours et nécessairement collectives, dit Secrétan, et l'unité substantielle du genre humain se déclare dans sa vie morale aussi bien que dans sa condition physiologique. » Objectera-t-on la conscience individuelle ? « La conscience n'est qu'une forme identique en chacun de nous; la forme n'importe pas seule. » Il y a la matière. Or langage, opinions, sentiments, nous ont été transmis. « Nos pensées ne sont point à nous ; nos inventions sont des réminiscences. » « L'espèce est l'être, l'espèce est le sujet moral par excellence... Il n'y a proprement qu'une fin véritable, le salut de l'humanité dans son ensemble... Le poids sous lequel nous fléchissons, la faiblesse, la perversité de la volonté que nous déplorons,
120 LES MORALES IDEALES
sont l:i faute même des parents que nous continuons, faute qui ne diffère pas essentiellement dans ses effets des péchés commis par les générations suivantes... C? qui sfmble un contre-coup fatal dr* l'un sur l'autre n'est au fond qu'une même artion se continuant dans le même sujet ' . >»
Secrétan est très fort contre M. Renouvier quand il lui reproche de restreindre la conscience de la liberté à la croyance en une liberté apparente. Dire que la liberté, dont nous avons conscience en employant nos facultés selon leurs lois, peut n'être qu'une illusion, c'est dire que peut-être « l'existence normale des êtres moraux, et par conséquent la nôtre, consiste en un effort vers l'impossible et repose sur une erreur » ; c'est, l)ar suite, nier « l'ordre et l'harmonie 2} ».
Secrétan a encore pleinement raison de remarquer qu' « un empirisme conséquent
(1) Le Principe delà morale. ])[). 137-144 ; 2()9-272.
(2) Ibid., p. 85.
ne se risquera jamais à formuler une morale, car ridée .(de la morale) implique un idéal qui s'impose universellement à la pensée, en d'autres termes une obligation... Un homme qui entend son propre langage n'essayera jamais de tirer des faits (à rexpérionco desquels il réduit toute connaissance) un droit qui s'élève contre les faits, qui les juge et qui prétend les régir ('). »
Mais pourquoi tombe-t-il dans la même faute que M. R Miouvier en faisant de Tobligation non un point d'arrivée, mais un point de départ ? Sans doute, le devoir est un fait de la raison, comme disait Kant, un fait moral primitif, selon l'expression de Secrétan; mais si l'on veut édifier une morale scientifique, il faut, avant tout, se rendre compte de ce devoir attesté par la conscience. D'autant qu'il n'est pas un fait primitif simple, et, par suite, il revient à la réflexion d'en démêler les éléments. Aucune notion de pur instinct ou de foi aveugle ne suffit à fonder une doctrine. Il est vrai que, pour
(1) Le Principe de la morale, pp. 95-96, 104.
122 lES MORALES IDEALES
Secrétiui, ■< la philosophie ne se prouve pas, elle s'expose ». Mais cet axiome, entendu à la lettre, irait à la négation de la raison et de ses exigences essentielles. Secrétan parle à hon droit d'ordre et d'harmonie. Or le principe de l'ordre universel, que nous avons nous-mème pris pour guide dans cette étude des morales contemporaines, demande précisément qu'on cherche les points d'attache des vérités entre elles ; et, pour les trouver, il faut faire la critique des faits moraux comme de tous les autres.
Quant à la solidarité, à laquelle on demande une matière pour la morale, c'est une idée scientifique, féconde quand elle est bien entendue. Ce n'est qu'un aspect de l'harmonie des êtres. Mais cette idée apparaît chez Secrétan à la fois comme trop poussée et trop restreinte.
. Trop poussée : l'individu est sacrifié à l'espèce qui devient la })rincipale réalité, la seule réalité ; la personnalité humaine est mise en péril ; les devoirs individuels s'absorbent dans les devoirs collectifs ; le sentiment de la responsabilité personnelle
est atteint. Ce sont les bases mêmes de la morale qui se trouvent menacées.
Trop restreinte : il convenait d'étendre au principe de la morale l'idée de solidarité. La vérité pleine n'est pas la vérité isolée, mais la vérité considérée dans ses diverses relations. La vérité morale est solidaire des vérités métaphysiques ; ce qui signifie non pas seulement qu'elle les réclame à titre de 2wstulats, mais encore qu'elle en est ellemême comme pénétrée et imbibée. La philosophie forme un tout naturel, et la force de chaque partie réside dans sa cohésion avec le tout.
« La solidarité naturelle que Secrétan invoque, remarque de son côté M. Fouillée, et sur laquelle on insiste tant de nos jours dans certaines écoles, n'est nullement la solidarité volontaire, et elle aboutit aussi bien à une doctrine d'intérêt que de désintéressement. Puisque nous sommes solidaires, dit Secrétan, dévouons-nous pour les autres ; puisque nous sommes solidaires , lui répondront les égoïstes, servons-nous des autres. Deux forçats attachés à la même
124 IKS MORALES .D.iALES
<'haîno ne sont pas p mr cela deux amis. Ils peuvent tirer ehaeun de leur coté, jusqu'à ce <pie le plus fort l'emporte. Si le patron et l'ouvi-ifr sont solidaires, ce pur fait entiaîne aussi liicn la lutte entre eux que 1" union •'. " C'est que d'un pur fait on ne tire rien d'assuré, sin m à la lumière de cei-tains principes. On a beau faire, on ne peut se passer de métaphysique.
Ce que Charles Secrétan faisait à Lausanne, Henri Marion l'entreprenait en France. Seulement, il laissait de côté toute spéculation métaphysique, négligeait la doctrine de la liberté ou de la contingence et se bornait aux considérations morales.
C'est en 1880 que M. Marion, alors sim})le ])rofesseur de philosophie au lycée Henri IV. jjubliait son livre De la Solidnrilé morale. L'i, après avoir essayé d'établir que Kant n'a i);is refusé toute qualité' morale aux actes pris en
(1) Xolicc sur M. ('JkiiIcs Sccrclaii, lue à rAcadéniie <lcs sciences morales et i)oIiliques (séance du 18 sei)teinl)re 1897>
eux-mêmes, il empruntait à M. Renouvier l'idée de solidarité et bâtissait dessus tout un système de morale. D'ailleurs, il étendait aussi largement que possible la portée de ce concept, entendant par là toute connexion ■des phénomènes soit dans l'espace, soit dans le temps. « L'ensemble des conditions qui concourent, avec ce que nous avons de liberté, à nous faire moralement ce que nous sommes », telle est la « solidarité morale ». « En chacun de nous , tout se tient à chaque instant et tout s'enchaîne d'un temps à l'autre : ce que nous sommes maintenant résulte en bonne partie de ce que nous étions hier, et décide plus ou moins de ce que nous serons et ferons demain. » De même, les hommes groupés en sociétés sont solidaires entre eux dans chaque génération, et les générations qui se suivent sont solidaires les unes des autres.
La moralité consiste à régler notre conduite suivant toutes ces conditions, à tenir compte de ce qui peut influer favorablement ou défavorablement, soit sur nos actes futurs, soit sur les actes de nos contemporains ou de nos descendants.
« Dès lors le devoir, dit H. Marion. loin d'être sans objet, est aussi net qu'impérieux. Il ne consiste plus, il est vrai, à agir, par une sorte de miracle, dans l'absolu, ou, pour mieux dire, dans le vide, indépendamment de notre nature empirique... Créer notre caractère, amender notre nature en nous servant de ce qu'elle est pour la rapprocher de ce qu'elle doit être, voilà notre tâche, du jour où nous prenons conscience de notre activité spontanée et d'un idéal auquel elle doit se conformer. Il m'e.-t impossible do concevoir autrement la moralité et le devoir. ^' . »
On a, chez H. Marion, un exemple typique dune morale dégagée ou mieux appauvrie de toute métaphysique.
Il est question dun objet de la morale : me conformer aux conditions qui peuvent agir favorablement sur ma nature ou celle des autres hommes, me soustraire aux conditions qui influeraient défavorablement : objet
(1) De la Solidarité morale, pp. 2-3, 45-46, 289-299.
de la morale qui semble aussi être une forme : je dois agir en esprit de solidarité.
Mais pourquoi y suis-je tenu ? Pourquoi et comment ce qui est solidarité physiologique doit-il devenir solidarité morale ? Pourquoi ai-je le devoir d'amender ma nature et celle de mes semblables ? Quels sont les actes qui rendent cette nature plus parfaite ? Quel est cet idéal auquel mon activité doit se conformer ? Qu'est-ce que le bien ? Qu'est-ce que le mal ? L'honnête M. Marion aurait été, je crois, fort étonné qu'on lui posât ces questions. Je doute qu'il se les ait jamais posées à lui-même. Il a paraphrasé toute sa vie quelques considérations superficielles, sans jamais aller en chercher les raisons. Jamais il ne s'est mis en peine des racines des choses. Il s'en tenait aux surfaces. Ainsi sa doctrine n'est, en somme, que lieux communs et banalités.
De fait, brillante a été la fortune de la solidarité érigée en doctrine morale. Mais, d'ordinaire, elle a été restreinte à la solidarité
humaine. On néglige la solidarité imliviiliielle, celle qui règne entre les diverses facultés d'un individu, entre un individu et ses ascendants. On s'en lient à la solidarité entendue comme fait social, en vertu de laquelle chacun vit de tous et pour tous. Ainsi on revient à l'idée de Pierre Leroux : «J'ai le premier, écrivait-il. emprunté aux légistes le nom de solidarité, pour l'introduire dans la philosophie, c'est-à-dire, suivant moi, dans la religion de l'avenir. J'ai voulu remplacer la rhariié du christianisme par la solidarité humaine ''. »
Sur ce thème de la solidarité ainsi entendue, M. Léon Bourgeois a exécuté quelques variations sonores. '2) \\ voit dans cette notion « la résullaiite de deux forces longtemps étrangères l'une à l'autre, aujourd'hui rapprochées et combinées chez toutes les nations parvenues à un degré d'évolution supérieure : la méthode scientifique et l'idée
(1) Im fjrève de Sainarez.
(2) Solidarité. Paris, Colin, 1896.
morale ». Il se flatte que la connaissance des lois naturelles de la solidarité entre les êtres conduira à formuler c une règle précise des droits et des devoirs de chacun dans l'action solidaire de tous », « une théorie d'ensemhle des droits et des devoirs de l'homme dans la société ».
Toujours la même confusion ou la même étroitesse de conception. La dépendance réciproque qui régit tous les êtres, et particulièrement les hommes vivant en société, doit nécessairement réagir sur la détermination de plusieurs de leurs droits et leurs devoirs. Et on n'avait pas attendu les docteurs de la solidarité pour le dire. Mais cette mutuelle dépendance ne nous apprend pas s'il existe des droits et des devoirs.
A la doctrine de la solidarité se rattachent toutes les morales qu'on peut appeler collectives ou sociales. Le domaine propre de la morale, disent quelques-uns avec M. G. Belot ('), est la vie sociale. La morale vise au bien de
(1) Morale sociale, pp. 106-108.
i;}() LES MORALES IDEALES
riuimanité. La tendance théologique en introduisant Dieu dans la conscience, a rendu le sens moral intérieur, subjectif, individuel, lequel méconnaissait ainsi ses origines et manquait à sa destination. La tendance scientifique remédiera à cette déviation. Elle replonge l'homme dans la nature, elle le subordonne au milieu, elle nous rend la vraie notion de la moralité, qui est une règle des relations humaines.
De là, cette conséquence plus ou moins avouée que les vrais devoirs moraux sont les devoirs envers autrui. De même que nos semblables, par les exigences du libre développement do leur activité, restreignent notre propre liberté et créent en nous des obligations, de même ils sont l'unique objet auquel tendent nos devoirs.
Il y a dans cette doctrine comme un retour à la théorie antique, suivant laquelle l'individu n'est rien et la société est tout, et qui sacrifie celui-là à celle-ci (0. Le devoir
(1) Doctrine reprise et ])oussée à rcxlrème par M. J. Izoulet, dans son livre la Cilé moderne.
social ne saurait être qu'une extension du devoir individuel, quoique une extension nécessaire. La morale qui ne s'appuie sur aucune affirmation préalable d'une obligation individuelle — c'est la juste remarque de M. P. Malapert — se réduit nécessairement à « une utiliié sociale qui pourrait paraître désirable en fait, exigible par la force, mais ne s'imposerait point comme moralement obligatoire. Gomment me sentiiais-je obligé envers autrui si je ne me sentais obligé envers moi-même ? Comment pourrais-je considérer un de mes semblables ou tel ou tel groupe d'individus, l'humanité tout entière comme fin de mon activité morale, comme objet de mon respect, si je ne voyais en moi qu'un moyen sans autre valeur qu'une utilité économique, sans dignité par soi, si je ne m'apparaissais pas à mes propres yeux comme objet de respect ? Comment serais-je tenu à contribuer au perfectionnement des autres hommes, si je ne me sentais tenu à travailler à mon perfectionnement ? Pour qui ne pose pas dès le début l'idée d'un bien moral personnel , il
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peut bien y voir solidarité économique, accord pour la défense, collaboration en vue de rintérèt, resserrement du troupeau humain en face du danger, il n'y a pas solidarité morale, il n'y a pas de bien moral collectif, il ny a pas de société humaine, au sens le plus élevé du mot 1^). »
Surtout quand il s'agit de personnes humaines, la perfection de l'ensemble jaillit de la perfection de chacun ; le tout n'atteint pleinement sa fin que si chaque individu atteint la sienne, laquelle peut être une partie de la fin du tout , mais ne s'absorbe pas en celle-ci.
Est-il besoin de dire que c'est encore l'esprit de solidarité qui inspire les morales de \a pitié et de la sympathie ? La seule chose qui distingue ces morales des précédentes, c'est que le sentiment ou la sentimentalité a pris la place de ce qui restait d'un certain appareil didactique. Les littératures du Nord,
(1) Morale sociale, pp. 286-287.
surtout les romans philosophiques de Tolstoï, ont réveillé les traces laissées dans l'âme de nos contemporains par Técole de Rousseau. Les néo-chrétiens se sont trouvés pour se faire les apôtres de la religion de la pitié : On aimera les foules par besoin d'aimer; on déversera au dehors la bonté et la miséricorde universelle d'une nature qui demande à se communiquer.
Ecoutons le grand prêtre de cette religion nouvelle. Ce que je puis savoir de ma destinée, nous dit M. Paul Desjardins dans Le^ Devoir présent, est peu de chose. « Je n'ai làdessus que des rêves d'un profond mais incommunicable amour. » Cet amour me dit de fortifier en moi « la volonté du bien ». Il faut nous améliorer en nous employant au bien de l'ensemble. « Les idées morales sont, avant tout, des forces, ou plutôt elles sont la seule force , la force organisatrice de l'Ame. Qu'on appelle flamme, souffle, ou (ce qui veut dire la même chose) âme, cette énergie qui nous incite à nous façonner sur notre idéal » ; elle seule vaut quelque chose. Et elle nous fait une loi de
i;}4 LKS MOIIAI.KS IDLALKS
iiou.s donner. Cela, chacun le peut, par la lionne volont'^ ; mus sommes les apôtres de la jjonne Vfdonti'. A la Ijonne volonté nul besoin de considérations d'ordre métaphysique. La morale, ce sont « des choses à faire, c'est le programme d'une tache n. Les solutions proposées jusqu'ici « n'atteignent le Cd'ur et la volonté que par lintermédiaire de rintelligence ou du rêve. Or il ne s'agit pas de croire d'abord (entendez connaître et savoir , mais d'abord d'aimer. » Il suffit de celte foi commune, très sûre, à savoir « r/ue nous vivons j/our quelque chose ». Les théories divisent et soulèvent les questions sans les résoudre : que l'action bonne passe devant.
Ce programme ou ce décalogue eut, à son npparition. on s'en souvient, un grand retentissement, on ne lui ménagea pas la sympathie ; on se plut à y voir le germe d'une grande rénovation morale. Ce qu'il avait de noble et délevé était bien fait pour séduire les âmes, lasses de l'égoïsme de
Nictzclie et cki pessimisme de Schopenhaiier. Cependant des esprits éclairés, comme Léon Ollé-LnprLine, en signalèrent aussitôt les lacunes : sans l'accord entre les intelligences, Tunanimité morale est une chimère. Une union fondée sur la seule bonne volonté, sans souci de la vérité, se heurte à l'impossible. Il faut une doctrine sur la vie. Sans doute, « avec peu de vérité, on peut commencer, pourvu qu'on ne décide pas à l'avance que ce peu suffît et que plus nuirait ». Il y a un abîme entre « la vérité incomplète et la vérité diminuée » ; celle-ci est par nature inféconde W. — Or précisément M. Paul Desjardins se fixait un minimum de vérité qu'il prétendait ne pas dépasser.
Ces craintes ne devaient être que trop justifiées. Un lamentable avortement suivit ces manifestations brillantes. L'Union pour l'action morale, où quelques-uns voulaient voir un acheminement vers une doctrine complète, glissa bientôt vers une sorte de protestantisme libéral , un moralisme sans-
(1) Les sources de la paix intellectuelle. Paris, 1892,.
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<J()^mo. Là où se remuait, semblait-il, comme une fougue d'agir, comme un désir impétueux de marcher et d'aboutir, il y eut de belles parades de paroles : telles les conférences que Charles Secrétan, sur l'invitatiou de MM. Desjardins et Monod, fil à Paris, pendant l'hiver de 1894. Il y eut des programmes savamment élaborés et finement écrits, où l'on répétait que « le bonheur est dans l'oubli du bonheur, dans l'action, dans le travail, dans la vaillance, dans la collaboratipn à l'u.Hivre collective qui déjà nous immortalise ». L'action extérieure, j'entends l'action moralisante et fortifiante, parut moins.
Car nous ne saurions appeler moralisant et fortifiant le rôle que Y Union pour l'a/tion morale prétendit jouer dans X Affaire, du moins il en juger par les Maximes à garder dans la crise présente. On y parle de réparation à poursuivre au sujet d'iniquités commises, on y parle de cette idole qu'est le respect de la chose jugée à secouer, de mots sacrés dont il convient de se méfier. Il y a, à l'heure présente, un certain nombre de libertés
essentielles qui sont menacées en France. Nous ne voyons pas que V Union pour V action ïnorale s'en montre fort émue (i). — Dans les questions vitales, elle veut marcher et cependant ne pas avancer.
La petite église du néo- christianisme devait avorter par cela même qui enlève toute sève au néo-criticisme : le divorce entre la science et la morale , entre la spéculation et la pratique. Ici encore, le principe que nous avons établi au début de toute cette étude manifeste sa vérité : morale isolée , morale stérile, morale sans prise sur les âmes.
Notons en passant qu'il manquait peutêtre encore autre chose à cette morale de la sympathie humaine, au moins à ceux qui la prêchaient : la volonté. Oui, la volonté semble sans ressort et sans fermeté chez ces apôtres de la bonne volonté. Rien en M. Paul
(1) Voir, par exemple, sur le Stage de scolarité, le pour et le contre soutenus tour à tour par divers collaborateurs dans les Bulletins des 15 janvier, lei- mars, 15 avril 1900.
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Desjardins qui rappelle la rude énergie, le fort vouloir d'un Tolstoï, énergie que donne la claire vue d'un but précis à atteindre et sans laquelle il n'est pas de fécond prosélytisme. Lui et d'autres écrivains de son groupe se mouti-ent trop sensibles à ce qu'il appelle lui-même « la délectation des nuances mourantes ». On trouve dans leur stylo les recherches de délicats qui se complaisent dans leurs phrases, les g-ràces mii'vres des raffinés. Quand on se croit la mission de régénérer la société, on ne s'attarde pas à balancer des effets de phrase. En combatt;int Renan et d'autres ironistes, on ne se surprend pas à les appeler « songeurs exquis », << charmants incertains ». On fonce hardiment sur eux comme sur les destructeurs de toute morale.
Nous avons quelque peine aussi à nous représenter M. G. Séailles éducateur de morale populaire. Sans doute, dans le livre qu'il a écrit sur Krnesl Remni, il fait preuve de moins de ménagements pour cet homme dissolvant. Il a rappelé à son sujet qu' « on a sa part des fautes de tous ceux dont on
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affaiblit la conscience et la volonté », que la théorie du divertissement n'est pas une solution du problème moial. Il n'a pas craint de flétrir en lui « le polisson », que laissa voir la dernière phase do sa vie. Sans doute encore, il ne veut pas qu'on creuse un fossé entre la vérité pratique et la vérité spéculative. Mais enfin on ne peut s'empêcher de penser un peu à lui quand on lit au début de sa conférence sur les Affinnalions de la conscience moderne : « Agir n'est pas s'agiter ; on ne veut pas à vide, pour vouloir ; les prédicateurs laïques qui dépensent leur éloquence à vanter les beautés de la foi, de 1 action , en négligeant de dire ce qu'il faut croire ou ce qu'il faut faire, ressemblent à ces choristes d'opéra qui brandissent des épées de fer-blanc, s'époumonncnt à crier qu'ils courent au combat, à la gloire, et, rentrés dans la coulisse, s'essuient le front ('). »
Ces affirmations de la conscience moderne, à savoir : caractère tout intérieur de la vie morale, sincérité avec soi-même, conquête
(1) Revue bleue, l^r mai, 8 mai 1897.
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de la libortr morale, culte de l'égalité humaine, sentiment de la solidarité et de la fraternité, mènent-elles bien loin ? Xe refusons pas l'élévation morale à ces considérations. Disons qu'elles manquent de prise sur les Ames, faute d*une pensée sûre d'ellemême qui les anime. Morale ni totalement formelle ni matérielle ; en somme, morale (Vartion : Agissez, nous répète-t-on, créez en vous l'homme, créez l'homme chez les autres. Il faudrait savoir mieux quel est cet homme à créer. Le christianisme, qu'on sent partout attaqué chez M. Séailles autant (juc lamentablement ignoré, savait, quoi (ju'on prétende, inspirer des vertus intérieures autrement solides.
On a dit qu' « un des traits les plus caract'^ristiques de la pensée morale contemporaine, c'est le retour vers l'action ». Et la pensée morale a raison si elle entend simplement que le problème moral est le problème pratique par excellence, le problème qui a pour objet la direction de l'action, la recher-
che d'une règle de vie, si elle veut protester contre ces efforts constructifs qui séparent de la vie les créations morales, qui les vident de leur contenu propre, de leur rapport à l'action ('). Mais il ne faut pas, pour cela, renoncer aux théories et s'en tenir au sentiment. La vraie morale unit l'idée à l'action. Soit, parlons de vie simple; évitons en morale l'abus de l'analyse et aussi de la complication. Mais n'oublions pas que l'homme est raison en même temps que sentiment et activité.
« Renoncer à la vérité objective » pour « s'en tenir à la vérité morale », travailler à écirter tous les appuis extérieurs, dogmes religieux ou systèmes philosophiques pour « développer l'âme » elle-même, l'habituer à « se tenir debout toute seule », est une entreprise contre nature. C'est condamner sa vie à se traîner à travers les hésitations et les incertitudes, les tristesses et les déceptions. IVait, un jour, le besoin de donnera sa marche un but par l'amour. Alors on rêve
(1) Voir, dans Morale sociale, V Unité morale, par M. Bernés, pp. 45-48.
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« d'amonoi' des Ames plus nombreuses à l'iutelligeiice et au désir des objets d'amour les plus proches ». Et précisément parce qu'on a j)rélendu écarter toute conception philosophique, on en est réduit avec M. Maurice Pujo à présenter à leur amour des objets du genre de ceux-ci : « Lois politiques et sociales harmonisant mieux les faits, rendant la vie moins artificielle, plus réelle ; — (l'uvres concrètes d'art qui émouveraient ; — actes de courage qui entraîneraient ; — quelque chose de plus simple encore, qui reprendrait seulement sa vraie valeur, comme la chanson du pâtre dans la plaine, celle du vent dans les feuillages, un rayon de soleil sur ua toit (')... » — Maigre nourriture pour l'àme humaine.
C'est encore une nourriture trop creuse, une règle trop peu sûre, trop dénuée d'autorité pour la sensibilité et l'activité que la
(1) La Crise morale, par Maurice Pujo. 1898, pp. 252-261.
règle demandée par certains moralistes au seul sentiment du beau. Car il y a une morale esthétique, fondée sur l'admiration. Les Grecs avaient jadis professé le culte de la beauté ; ils avaient cru à la vertu moralisante du beau, expression achevée de l'ordre et de l'harmonie. De nos jours, la morale esthétique aime assez l'allure mystique. Elle procède par une méthode d'intuition et de synthèse, qui fournit des vues d'ensemble, des échappées sur la profondeur des choses, plutôt qu'une analyse rigoureuse et précise. A la suite de Biran et de Schelling, avec M. Ravaisson, elle cherche l'origine de la beauté dans un principe supérieur tout ensemble à la raison et à la nature, conséquemment « surnaturel » suivant une expression familière à celui-ci. Si le bon s'explique par le beau, la beauté, du moins la beauté suprême se ramène à ce qui est comme le fond du divin, la bonté. L'amour admiratif est la vraie vie morale. L'esthétique, qui nous apprend à aimer le beau idéal et « surnaturel », fait « de grâce et de tendresse »,
« s'identilie à la morale : elle devient la philosophie elle-même ». '
C'est encore un apùtre de la beauté, apôtre enthousiaste, que Ruskin. Pour lui, comme aussi pour Tolstoï, l'homme est né non pour penser, mais pour aimer, pour aimer tout ce qui est beau, f^t le beau ne se trouve que dans la nature. Ruskin déclare la guerre à « la civilisation actuelle fondée sur l'industrie et sur Targent. Il nous crie que la vraie vie est de jouir du ciel, de respirer l'air pur, de boire l'eau limpide du ruisseau, de travailler de ses mains. VA il veut renverser la cheminée d'usine dont la fumée nous cache le ciel, et la fabrique qui souille notre eau (2). »
(Ju'il y ait dans l'art et dans la nature un instrument puissant d'éducation morale, per-
(1) La Philosophie en France au xix" siècle, par F. Ravaisson. 3« édit. Paris, 1899, pp. 246-253 ; — (^rili(jiie des sijslènws de morale contemporains, par A. Fouillée, pp. 319-321.
(2) Morale sociale. Classification des idées morales dn temps présent, par A Darlu, p. 34.
sonne ne le niera. Mais cet instrument peut-il se suffire à lui-même ? Il existe un art qui élève et un art qui déprime; l'art a besoin d'une règle , qu'il trouvera précisément dans la morale. Pour être interprêtés, l'art et la nature demandent une àme déjà préparée, et c'est la morale qui la préparera. La nature agit comme un milieu favorable à l'idée morale, mais ne la suggère pas directement. Le plus beau pays peut être habité indifféremment jDar des populations abruties et des populations à haute culture morale. « Purifiez la vie par la puissance souveraine de l'art », disent les esthètes. L'art peut affiner l'esprit et le sentiment, parachever dans Tàme l'élévation et la délicatesse naturelles ou acquises. Il ne lui apprendra pas la justice et le devoir : l'Italie de la Renaissance brillait de tous les raffinements de l'art et était en proie aux passions brutales.
Faisons appel à la nature et à l'art pour moraliser le peuple, mais seulement comme à une force accessoire. Ceux-là qui, à l'exemple de M. Ravaisson, comptent le plus sur la force du beau, le ramènent, nous l'avons
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VU, au bien : thèse inexacte qui confond dans l'être des éléments qui doivent rester distincts, mais thèse qui, à sa manière, proclame Tinsuffisance moralisatrice du beau laissé à lui seul.
L'àme humaine sera-t-elle réduite à choisir entre les morales naturalistes et les morales idéales, qui, les unes et les autres, corrompent ou déforment plus ou moins grièvement l'objet même de la morale, qui le réduisent à des notions inférieures dépourvues de moralité, ou en minent toute la valeur en le vidant de ce qui lui donne force et résistance ?
« Fils d'une génération mns Dieu, écrivait naguère M. H. Fierens-Gevaert (•) j'ai été élevé en libre penseur. Traversant, un aprèsmidi, l'église de Saint-Germain l'Auxerrois, j'entendis un bruit de voix dans un des bascotés. Un prêtre, avec des mots très simples, donnait une leçon aux catéchumènes
(1) La Tristesse contemporaine. Piiris, 1899, pp. 149-150.
réunis dans la chapelle. Sa parole grave vibrait doucement dans les arceaux. Les enfants l'écoutaient avec une pieuse attention... Un grand mystère de bonté et d'éternité planait sur les choses. Soudain, les voix enfantines entonnèrent un cantique qui monta dans la haute voûte comme une musique céleste. Je me sentis pris d'un grand trouble, mon cœur se fondit dans une sensation de bonheur puéril et des larmes coulèrent sur mes joues. Je compris ce j ourla combien la morale de l'Eglise est supérieure... et pourquoi elle seule peut semer de la poésie et de la beauté dans notre vie. » Morale, en effet, supérieure aux morales naturalistes ou idéales, morale qui non seulement sème notre vie de poésie et de beauté, mais encore lui donne consistance et stabilité, morale qui éveille en nos âmes plus qu'un bonheur puéril, qui les pénètre du sentiment de la paix dans la vérité trouvée. Cette efficacité, la morale chrétienne la tient, pour les croyants, surtout de ce qu'elle possède de révélé. Mais il y a dans cette morale une part considérable établie sur la rai-
son, par oj ollo se confond avec ce qu'on peut appeler la morale spiritualiste traditionnelle.
C'est cette morale qu'il nous reste à exposer.