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Anarchisme & socialisme

Le texte que nous publions ici d'ANARCHISME ET SOCIALISME est, sauf corrections de quelques fautes, celut de la brochure édilée en 1897 par le groupe des Eludrants collectivistes de Paris d’après la Jeunesse Socialiste de Toulouse. Celle reproduc- Lion est la seule autorisée par la famille de Georges ‘ Plékhano/].

FORCE ET VIOLENCE a élé traduit sur l'édition russe de celte brochure (Pétrograd, Bibliothèque pour tous, 7908.)

La BIOGRAPHIE DE PLEKHANOFF, par M.

Kamenskaïa a été spécialement écrite pour cette pre-

mière publication du groupe des Amis de Plékhanoff.

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Georges Plékhanoîf

Georges Plékhanoff naquit le 26 novembre (8 décembre) 1856 dans le domaine héréditaire de sa famille, Gondalovka (Plékhanovka), gouvernement de Tamboff, arrondissement de Lipelzk.

Son père, Valentin Plékhanoff, appartenait à Ia noblesse. Ancien officier. il avait pris sa retraite après la campagne de Pologne, avec le grade de capitaine. De caractère ferme et résolu, d'esprit aimable, il était fort estimé de la société qu'il se plaisait à fréquenter. C'était aussi un homme instruit. Il appartenait, par son éducation et ses idées, à la classe des propriétaires terriens, partisans du servage. Mais, bien qu'exigeant et sévère. il traitait ses serfs avec beaucoup d'équité. Indépendant visà-vis des puissants, fier de sa caste et de ses privilèges, il se plaisait à répéter : « La grande couronne du tsar est faite de nos petites couronnes ». Il se maria deux fois. De sa première femme, issue de riches propriétaires terriens, il eut quatre fils et trois filles. Sa seconde femme, Marie Féodoravna Biélinskaïa, appartenait à la noblesse de robe et était apparentée au célèbre critique V. Biélinsky. Elle avait deux frères fonctionnaires, connus pour leurs idées libérales. L'un d'eux avait même certaines attaches avec les révolutionnaires. Dans ce milieu de fonctionnaires, où le pot-de-vin régnait en maître, il se distinguait par une honnêteté rigide, si bien qu'envoyé comme tspraunik (sous-préfet) en province, il s'allira l’animosité des propriétaires, et fut obligé de quitter sa place.

Marie Féodorovna, qui devait être la mère de G. Plékhanoff, avait été élevée dans un Institut de jeunes filles

VI GEORGES PLÉKHANOFF

nobles. Toute jeune, elle épousa le veuf Valentin Pétrovitch, et malgré la diflérence d'âge l'aima tendrement toute sa vie. Ils eurent cinq enfants.

Georges Valentinovitch Plékhanoff était l'aîné de deux fils et de trois filles.

Son enfance s’écoula à la campagne. Il fut élevé avec sévérité par Son père qui s'efflorçait de développer chez ses enfants l'amour du travail, l'audace et l'indépendance, ne supportant pas qu'ils aient recours aux domestiques et qu ils jouent au lieu de s'occuper utilement.

Un jour, voulant éprouver le courage du petit Georges. alors âgé de six ans, il le plaça sur un cheval indompté qu'il lächa en criant « Tiens-toi ». L'enfant ne fut pas blessé. De pareilles épreuves, si elles n'eurent pas toujours un résultat aussi heureux. fortifièrent néanmoins le caractère du jeune Plékhanoff,

A ces qualités de fermeté qu'il tenait de son père. Georges Valentinovitch unissait la vive sensibilité de sa mère. Il souffrait de la rigueur paternelle et dès qu'il le pouvait, il séchappait pour aller jouer avec les enfants du village dont il enviait la liberté. Son entourage — surtout les domestiques — l’aimait pour $a douceur. Très lié avec ces demi-frères aînés, et bien qu'il ne prît aucune part à leurs distractions mondaines, il reslait volontiers avec eux ou bien les emmenail au village jouer avec les petits paysans. À cette époque son frère Nicolas, plus âgé de 6 ans, eut une grande influence sur lui. Nicolas était au Îÿcée et ne venait à Gondalovka qu'au moment des vacances. Îl avait le goût des aventures et une grande confiance en lui-même. Aussi le petit Georges lui témoignait-il beaucoup d’admiration. Il aimait à partager ses jeux parfois dangereux. C'est ainsi qu'il faillit être tué par un taureau que son frère et lui avaient excité, voulant l'effrayer. Il ne dut son salut qu'à l’exiguité de sa taille.

Dans son âge mûr, alors qu'il était émigré à l'étranger, Plékhanoff se souvenait avec émotion de son frère Nicolas, — le « zouave », comme on l'appelait dans la famille à cause de son teint très brun — qui promettait beaucoup

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dans son enfance, mais que la vie de province et la carrière militaire devaient étouffer.

Le petit Georges apprit de bonne heure à lire, ce fut sa mère qui se chargea de sa première éducation el le prépara au gymuase. Très doué, il écoutait avec une attention passionnée les lectures qu'elle lui faisait et frappait tout le monde par l'élendueet la vivacité de sa mém:ire. Il dévora avec avidité Îles livres composant la bibliothèque de la famille et qui traitaient principalement de questions militaires. Lorsque son père parla de le mettre à l’école. l’enfant déclara fièrement qu'il ne voulait pas être un « pékin » et Valentin Plékhanoff, qui avait une prédilection pour lui, céda. A l’âge de dix ans à peine, Georges subit avec succèsses examens et fut recu en 1866 dans la 2° classe du collège militaire de Voronège. Là, il eut à supporter les : brimades que les anciens élèves imposent habituellement aux « nouveaux ». Prévenu par son frère Nicolas. l'enfant reçut les coups sans pleurer et, à la grande stupéfaction de ses camarades, il les rendit avec tant d’ardeur qu'un de ses adversaires alla se plaindre au directeur. Ainsi, dès le début, Georges s'affirmait comme un être avec lequel il fallait compter. Il eut au gymnase militaire d'excellents maîtres. Ceux-ciétaient er effet d'anciens professeurs obligés de quitter les écoles civiles par suite des mesures réactionnaires du ministre de l'Instruction publique, Tolstoï, et nommés à de nouveaux postes, dans des gymnases militaires récents, par le ministre de la guerre Milioutine, homme très libéral. Les professeurs, et surtout le grand pédagogue Minakoff, distinguèrent les brillantes facultés du jeune Plékanoff, s'intéressèrent à lui et le guidèrent dans ses études.

Au gymnase, il eut une grande influence sur ses camarades. Ses discussions avec son professeur de religion étaient suivies avec tant d'intérêt par ses camarades et attiraient un auditoire si nombreux, que le pope finit par les trouver inopportunes : « Non jeune homme, lui dit-il un jour, il faut cesser, sinon nos leçons de religion deviendront des leçons d'irréligion ».

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Viil GEORGES PLÉKHANOFF

Ayant terminé ses études au gymnase militaire, Georges Plékhanoîff entra à l’école des junkers (Ecole Constantin) de Pétrograd.

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Les années qui suivirent marquent un grand changement dans la vie morale et intellectuelle du jeune homme, À l'école il se ia avec des jeunes gens déjà imprégnés d'idées libérales ; il subit l'influence de ses idées et lut avec avidité Pissareff, Hertzen, Tchernychevsky, Lavrov. Son poèle préféré était, à cette époque, Nékrassov, le « chantre des misères du peuple ». Dans un article qu'il lui consacre, Plékhanoff écrit :

Nous étions assis plusieurs, après Île diner. et nous lisions Nekrassov. À peine avions nous terminé le « Chemin de Fer », que le signal retentit, nous appelant à l’exercice. Nous cachâmes les livres et allâmes au dépôt chercher nos armes, encore sous la forte impression de ce que

nous venions de lire. Tandis que nous nous mettions en

ligne, mon ami S.….. s’approcha de moi et serrant dans sa main la crosse de son fusil me dit : « Ah ! si Je pouvais prendre ce fusil et aller me battre pour le peuple russe ».

Ces paroles, ajoute Plékhanoff, se gravèrent profondément dans sa mémoire.

C'est à cette époque à peu près que se place un épisode qui marque bien l'amour que Plékhanoff adolescent ressentait pour le peuple. Après la mort de son père, Marie Féodorovna, restée dans une situation très précaire avec plusieurs enfants à sa charge, résolut de vendre une grande partie du domaine familial. |

Les paysans du village et un riche marchand du voisinage se proposèrent comme acheteurs. Poussée par la-nécessité et malgré sa sympathie pour les premiers, Marie Féodorovna était prête à passer le marché avec son riche voisin, lorsque le junker Georges s'y Opposa avec vivacité : (Tu ne dois pas faire cela. Si tu le fais, je brülerai la récolte du marchand, puis j'irai me dénoncer afin que l'on me juge et que je sois envoyé au bagne ». Connaissant le carac-

mure

GHORGES PLÉKHANOFF IX

tère résolu de son fils préféré, la mère vendit la terre aux paysans qui considérèrent dès lors le jeune Plékhanoff comme leur défenseur.

Ayant'presque terminé ses études à l'école des junkers, il se détacha de la vie militaire sous l'influence des idées révolutionnaires et rêva d'une autre carrière qui lui permettrait de mieux se rapprocher du peuple. Il obtint de sa mère l'autorisation d'entrer à l'Ecole des mines et y subit brillamment les examens de physique et de mathématiques, C'élait en 1873, il avait alors dix-sept ans.

Trois ans d'études sérieuses à l'Ecole des Mines, révélèrent ses grandes dispositions pour les sciences naturelles et surtout pour la chimie. Ses professeurs lui prédirent même un brillant avenir de savant.

Le Docteur 0. Aptekmann, révolutionnaire bien connu, raconte, dans ses Mémoires d'un révolulionnaire de TO, sa rencontre avec le jeune étudiant Georges Plékhanoff :

Je fis sa connaissance en 1875 à Pétrograd. Un camarade de Plékhanoff, Uspensky. que je rencontrai dans la rue, m'invita à venir le voir. I] vivait, me dit-il, avec un camarade fort intéressant, éludiant à l'Ecole des Mines. J'y allai. C'était en effet un jeune homme très intéressant. Par son extérieur, un étudiant typique. De taille moyenne, élancé, les traits réguliers, une petite barbe blond-foncé, des cheveux bruns rejetés en arrière, un beau front blanc, des yeux châtains. Visage agréable, original. Les yeux frappent surtout, des yeux vivants, aigus, modqueurs. La conversation commenca et l’on passa bien vite à la discussion. Et de nouveau l'impression est excellente. Quelque chose d'original, d’ardent et de prévoyant. On devine un talent, une puissance de création personnelle, un tempérament. Brave jeune Lomme ! On voit qu'il travaille beaucoup dans sa spécialité : la chambre est encombrée de préparations chimiques, de flacons, de cornues et autres accessoires chimiques. Sur les rayons, sur la table, des livres, beaucoup de livres ! Evidemment il lit beaucoup.

Pendant que G. Plékhanoff élait étudiant à l'Ecole des Mines, il fit la connaissance des révolutionnaires célèbres

X GEORGES PLÉKHANOFF

de l'époque: 0. Aptekmann, dont nous venons de parler, L. Deutsch, Paul Axelrod, Natanson. Il entra aussi pour la première fois en contact avec les ouvriers de Pétrograd. Voici comment il le conte dans sa brochureintilulée « L’ouvrier russe dans le mouvement révolutionnaire ».

Je fis la connaissance de Mitrophane chez des étudiants en médecine, les frères X., à la fin de 1875. Mitrophane était déjà « illégal » et vivait chez les frères X. en se cachant de la police. Comme tous les étudiants révolutionnaires de cette époque, j avais un grand amour pour le peuple et me disposais à « aller dans le peuple ». Mais cela représentait pour moi, de même que pour tous mes camarades, quelque chose de très vague et de très indéterminé. Tout en aimant le peuple, je le connaissais très peu, et même pas du tout, bien que j'eusse grandi à la campagne. Lorsque je fis la connaissance de Mitrophane, et appris que c'était un ouvrier. cest-à-dire un représentant du « peuplé », mon âme fut envahie à la fois par un sentiment de pitié et de confu- Sion, COmme Si j'étais coupable vis-à-vis de lui. Je désirais beaucoup parler avec lui, mais ne savais pas comment m y prendre. Il me semblait que notre langage d'étudiants devait être incompréhensible à un fils du peuple et que je devais employer cette terminologie stupide avec laquelle étaient écrites beaucoup de nos brochures révolutionnaires. Heureusement, Mitrophane lui-même me sortit d'embarras : il parla le premier et, je ne sais comment, la conversation tomba sur les écrits révolutionnaires. Je vis que mon interlocuteur avait lu non seulement ces brochures élaborées Spécialement « pour le peuple », mais-aussi les œuvres de Tchernychevsky, de Bakounine, de Lavrov et faisait preuve d'un sens critique très personnel. Mon étonnement n'avait pas de bornes.’ La personnalité de Mitrophane dépassait les cadres étroits de ma conception sentimentale du « peuple ». [Il m'intéressa d'autant plus. Dès lors, je le rencontrai souvent et l'interrogeai avec avidité sur son activité révolutionnaire au sein du peuple.

Au commencement de 1876, Plékhanoff eut l'occasion de connaître de plus près le milieu ouvrier de Pétrograd. Les révolutionnaires lui demandèrent l'autorisation d'organiser une réunion clandestine dans sa chambre. Plékhanoff y

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consenlit et cette réunion fit sur lui une profonde impres: sion. 1! se rendit compte que Mitrophane n'était pas une exceplion, et la question du rapprochement avec le peuple, qui auparavant l'épouvantait par sa complexité, lui apparut dès lors. comme il le dit lui-même plus tard, simple et facile. |

Il devait rester en contact étroit avec le milieu ouvrier. Les membres du cercle révolutionnaire des bountaris (Bakouniniens), voyant l'intérêt qu'il portait à «la causé », : lui proposèrent d'entrer dans leurs organisations. « Dès lors, dit-il, je fus chargé de l'instruction des ouvriers. Ce fut ma tâche révolutionnaire. » |

L'idée de faire une démonstration dans la rue parut excellente aux ouvriers qu'instruisait Plékhanoff.

Le mouvemement bien organisé et déclanché un jour de fêle pouvait réunir, affirmaient-ils, plus de 2.000 marifestants. C'est ainsi que fut décidée la célèbre manifestation de la place de Kazan (6-18 décembre 1876) qui rassembla quelques mill.ers d'étudiants et d'ouvriers. Plékhanoff y prononça un discours enflammé. Pour la prem'ère fois en Russie, le drapeau rouge fut déployé aux cris de « Vive la terre et la liberté ».

Plusieurs des manifestants furent arrêlés et par la suite jugés et envoyés au bagne. Plékhanoff. échappa par miracle, grâce à la présence d'esprit d'un ouvrier qui, enfonçant sa casquelle de travail sur la tête de l'orateur. l'entraina rapidement hors de la foule. Plékhanoff avait alors dix-neuf ans. Sa participation à la manifestation de la place de Kazan marque un lournant dans sa vie.

Pour échapper aux recherches de la police, Plékhanoff dut partir à l'étranger. Il y passa environ huit mois. D'abord à Berlin, où il étudia le mouvement ouvrier allemand et vécut parmi de nombréux compatrioles, exilés comme lui pour cause politique. Puis en Suisse, où il se lja avec des socialistes français. C'etait après le coup d'Etat de Mac-Mahon, et ceux-ci se préparaient à la lutte.

XII GÉORGES PLÉKHANOFF

Ts chargèrent Plékhanoff d'emporter à Paris des proclamations imprimées en Suisse. Il le fit dans dans une valise à double fond -- procédé bien connu pour l'envoi en Russie d’écrits révolutionnaires. C'est durant ce court séjour à Paris que Plékhanoff fit la connaissance d'Andiéa Costa, d'Anna Koulischeff et d'autres révolutionnaires notoires de l’époque.

De retour en Russie dans l'été de 1877, le parti révolutionnaire l'envoya à Saratov faire de la propagande parmi les ouvriers de la jeunesse universitaire. 11 y fut accueilli avec enthousiasme, comme en témoigne Aptekmann dans ses Mémoires.

Au bout de quelques mois, le cercle auquel il collaborait fut dissous par la police. Arrêté, Plekhanoff. qu'on ne reconnut pas, fut sauvé grâce à sa présence d'esprit. Il revint alors à Pétrograd où on l’attendait avec impatience. En effet, durant son absence, l’ardeur du groupe qui s’occupait de la propagande avait faibli. Plékhanoff le réorganisa et lui donna une activité pratique et théorique qu'il n avait jamais eue. En janvier 1878, une explosion se produisit à l'usine de munitions de l'île de Vassiliev. Il y eut six tués et de nombreux blessés. L'accident, attribué à la négligence de la direction, causa de l'agitation parmi les ouvriers. Aux funérailles des victimes, qui réunirent un grand nombre d'assistants, un ouvrier voulut prononcer un discours : il fut arrêté. La foule indignée, ayant à sa tête Plékhanoff, se jeta sur les policiers et les maintint jusqu'à ce que leur prisonnier, arraché de leurs mains, eût été mis hors d'atteinte.

A la suite de cet incident, la popularité des chefs révolutionnaires et surtout de Plékhanoff s’accrut considérablement parmi les travailleurs. Ils les considéraient comme

des leurs et disaient d'eux : « Ce sont nos aigles ».

Au Cours de cette même année 1878, et lors d'une grève qui eut lieu en mars à la « Novaïa Boumago-Pradilnia » (usines textiles), Plékhanoff échappa, une fois encore à la police. Arrêté avec les révolutionnaires Y. Toutcheff et N. Vassilieff, il dut encore à sa présence d'esprit de n'être

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GEORGES PLÉKHANOFF XII!

pas reconnu. On le rechercha, mais sous son faux nom de Maxime Drouzbine et toujours sans succès.

En même temps qu'il s’occupait de faire pénétrer les :dées révolutionnaires dans la classe ouurière, Plékhanoff s'intéressait beaucoup aussi à la jeunesse intellectuelle russe, qui, depuis 1877, menait une vie particulièrement studieuse et intense. Passionnée pour les questions politiques et sociales, elle organisait des cercles d'étude et prenait une part active à la lutte. Ses réunions, pas toujours clandestines, étaient très fréquentées. Certaines se tenaient dans les bâtiments même de l'Académie militaire de médecine ou de l'Institut technologique. Les étudiants y assistaient fort nombreux. On prononçait des discours enflammés contre l’absolutisme. On créait des groupements d'action politique. La police ‘avait connaissance de ces faits mais elle osait rarement paraître, craignant la garde composée de jeunes gens, qui veillait aux portes de la salle.

Parmi les orateurs les plus animés et les plus écoutés à cette époque, il faut citer G. Plékhanoff, Ossip Aptekmann, Boubnoff. Plékhanoff avait une énorme influence sur la jeunesse universitaire. Activement recherché, errant parfois des nuits entières sans un abri pour se reposer, bravant la police et les persécutions des sbires du tsar, il paraissait, devant les étudiants, entouré d'une auréole de mystère. Sa parole ardente et persuasive les enflammait, et au sortir de ces réunions, ils se sentaient prêts à s'élancer à l'assaut de l’absolutisme.

A la suite d'une de ces réunions qui avait eu lieu à Pétrograd, à l'Académie militaire de médecine. la foule se répandit dans les rues en chantant des airs révolutionnaires et se dirigea vers le palais Anitchkov, où résidait le grand-duc héritier Alexandre, le futur Alexandre II.

Les manifestants étaient porteurs d’une pétition contenant leurs revendications parmi lesquelles figuraient les libertés universitaires, la :iberté d'organisation pour les étudiants ainsi que la liberté de parole, de la presse, de réunion et l'inviolabilité des personnes (habeas corpus).

XIV GEORGES PLÉKHANOFF

La pétition fut reçue par l'intendant du Palais qui promit de la remettre au grand-duc héritier.

Dans le courant de la même année (1878) Plékhanoff devenu membre de l'organisation révolutionnaire « Zemlia i Volia » (Terre el Liberté), fut envoyé, durant l'été, pour faire de l'agitation parmi les cosaques du Don, très mécontents de la transformation qui leur était imposée de leurs libres organisations primitives en institutions des Zemstvos. Il y resta tout l’été se rendant de village en village.

Il fut rappelé à Pétrograd en automne. La police y sévissait. Le quartier général des conspirateurs fut anéanti. Plékhanoff qui venait d'arriver à Pétrograd fut sauvé par: une heureuse circonstance qui l'empêcha seule de se rendre, comme il se disposait à le faire, à l'appartement cerné par la police. Toutes ces arrestations, ces descentes de police, finirent par lasser le courage des révolutionnaires.

« Pour la première fois, écrit Plekhanoff. j entendis. Alexandre Mikhaïloff (fondateur du parti de la « Narodnaia Volia » et grand ami de Plékhanoff) me dire que nous ne pouvions plus espérer créer une vaste agitation dans le: peuple. Il nous manquait les forces nécessaires. Il fallait agir sur le gouvernement par la terreur.

Dès lors l’idée de la terreur, comme de l’un des moyens de lutte contre l’autocratie, pénétra de plus en plus dans les milieux révolutionnaires. Et c'est à partir de ce moment que Plékhanoff cessa d'être d'accord avec plusieurs. des membres de son parti. |

Au printemps de 1879, Plékhanoff entra dans la rédaction du journal Zemlia i Volia, Il y avait déjà collaboré. C'est lui qui avait rédigé le Programme de ce parti (1878). 11 avait en outre publié deux Correspondances, l'une sur le Mouvement parmi les Cosaques du Don, l'autre Sur le Mouvement parmi les ouvriers de la Novaia Boumago-Pradilnia à Pétrograd (1).

Au début de 1879, il fit paraître une série d'articles sous le titre général de La loi du développement économi-

(1) Voir le premier vol. des Œuvres complèles (en russe).

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GEORGES PLÉKHANOFF | XY

que de la société, et la tâche du socialisme en Russie. 11y faisait preuve déjà d’une grande connaissance de la science sociale et économique de l'Occident, des œuvres de Marx, Engels, Rodbertus, Duhring. Bien qu à cette époque il ne fut pas encore marxiste, les théories de Marx lui étaient déjà familières. H croyait néanmoins, d'après l'enseignement de Bakounine et surtout de Tchernychesky, que la Russie, grâce à la commune rurale demeurée intacte, pourrait éviter la phase du capitalisme dans sa marche vers le socialisme.

Au cours du congrès de Voronège (juillet 1879) la «Zemlia i Volia » dont Plékhanoff n'avait pas cessé de faire partie décida de se transformer en une organisation terroriste. Considérant cette transformation comme nuisible au progrès dés idées révolutionnaires dans le peuple, comme mortelle pour le mouvement « narodnicheski », Plékhanoff quitta ce parti. Il était seul. Ceux qui partageaient son avis ne voulurent pas le suivre.

Après le congrès de Voronège, qui joua un rôle décisif dans la vie politique de Plékhanoff, il se rendit à Pétrograd où il retrouva Vera Zassoulitch, Deutsch, Stépanovitch, membres aussi de la « Zemlia i Volia » et qui partageaient entièrement son point de vue.

Ils décidèrent alors de créer une nouvelle organisation qui prit le nom de « Tcherny Pérédiel >» (Partage de la terre). La « Zemlia i Volia » se trouva donc divisée en deux groupe :-celui du « Tcherny Pérédiel » et celui de la «Narodnaia Volia » ‘ (Volonté du Peuple). La nouvelle organisation fit des adeptes parmi les ouvriers et les intellectuels et publia un journal, le « Tcherny Pérédiel », dont Plékhanoff fut le rédacteur en chef. Il continua son travail de propagande parmi les ouvriers de Pétrograd, propagande qu'il poursuivait depuis trois ans, et qui lui avait acquis de nombreuses relations parmi les ouvriers.

Cependant la terreur blanche faisait rage. Recherché activement par.la police qui lui attribuait même des actes terroristes, Plékhanoff vivait avec sa femme Rosalie Plékhanoff Bograde, au cœur même de Pétrograd, rue Gravski,

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