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XVI GEORGES PLÉKHANOFF
sous le faux passeport d'un noble de province, Semachko. soi-disant venu dans la capitale pour y faire soigner sa femme. Il passait ses journées à écrire des articles qu'il portait, le soir. à l'imprimerie clandestine du parti. Une dénonciation amena la fermeture de l'imprimerie .et, au cours des années 1880-1882, les articles de Plékhanoff allaient paraître à l'étranger. Ils marquent très nettement son évolution vers le marxisme.
Plékhanoff, sur les instances de ses amis, qui Craignaient pour sa vie, quitta la Russie en 1880. Depuis longtemps, il ressentait vivement le besoin d'élargir sa culture et de fortifier son action par des connaissances des plus étendues.
Arrivé à Genève, il y fut rejoint peu de temps après par Sa femme, et tous deux $e mirent sérieusement au travail. Plékhanoff étudiait l'histoire de l'Internalionale, les œuvres de Marx, de Proudhon ; il apprit l'allemand, l'anglais. (Il connaissait le français depuis son enfance). Il arriva plus tard à posséder suffisamment ces langues pour étudier la philosophie et la littérature anglaise et allemande dans les textes mêmes. |
Plékhanoff et sa femme ne croyaient pas passer de longues années en exil, Ils comptaient rester à l'étranger deux années au plus, pour se faire oublier de la police qui était à leurs trousses et surtout pour compléter leurs connaissances théoriques et vivre pendant un certain temps en contact avec le mouvement révolutionnaire européen.
Le premier séjour que fit Plékhanoff à Genève et qui dura à peine dix mois, marque le début d’un changement profond dans ses conceptions politiques et sociales. Jusque-là, il croyait à la vitalité et à l'avenir de la commune rurale russe qu'il considérait comme la base économique d'une révolution sociale en Russie, Maintenant, il évoluait vers le marxisme qu'il étudiait avec passion. Il connut mieux le Capital. La Misère de la philosophie, écrite par Marx en réponse à la Philosophie de la Misère de
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Proudhon, le remplissait d'aamiration. Son talent inné: de polémiste s'aiguisait à de telles ‘ectures.
Plékhanoff se pénétrait aussi de la méthode marxiste et de la dialectique hégélienne, qu'il posséda plus tard en: maître incontesté. Mais tout en continuant à travailler à son développement intellectuel, G. Plékhanoff prenait
fréquemment part à des réunions publiques organisées par
les émigrés politiques, dont Genève était alors le quartier
général. Ils'y trouvait des émigrés noloires comme les.
Russes Serge Stepniak-Kravtchinsky, Véra Zassoulitch,
Stépanovitch, Deutsch, Morosoff; les Polonais Mendelsohn, Dickstein, Ludovic Varinsky. Le professeur Dragomanoïff
y représentait le courant libéral russe et le séparatisme ukhrainien. Les. réunions étaient fréquentes, les discus-
sions passionnées. Plékhanoff s'y distinguait par sa parole éloquente et son tempérament ardent. Son talent d'orateur prenait un essor qu'il n'avait pu avoir dans les réu-
nions clandestines de Russie.
Aussi, malgré le ton un peu trop polémique de ses discours qui blessait parfois ses amis dévoués, excitail-il lad-
miralion générale. à
Dragomanofîff lüi-même, son adversaire politique: implacable. s'écria à la suite d’une série de conférences de:
Plékhanoïff sur l'organisation « Terre et Liberté » : « Quel remarquable orateur ! quelles remarquables conférences |! » Les Polonais, et surtout Varinsky et Dickstein, avaient pour lui le plus grand estime et le plus vif attachement.
su début du mois de novembre 1880, G. Plékhanoîïf et sa femme quittèrent Genève pour Paris où les attirait le désir d'entrer en contact avec un grand centre révolutionnaire et avec les cercles politiques et’ littéraires de cette capitale. Voir Paris, ses faubourgs et ses places, tous les lieux où s'étaient déroulés les grands événements et les scènes tragiques de la grande Révolution française était le rêve que nourrissaient depuis longtemps Georges el Rosalie Plékhanoff. Le moment était favorable. C'était l'hiver de 1880-1881. Les communards amristiés rentraient
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à Paris. Le prolétariat parisien secouant sa torpeur de dix années recevait ses héros avec enthousiasme.
Plékhanoff et sa femme suivirent assidûment les réunions publiques et les conférences ; ils furent invités à devenir membres de quelques cercles privés où ils firent la connaissance du camarade Leclerq, un des réacteurs de TEmancipalion et de John Labusquière, orateur très populaire de cette époque. Ils entendirent Jules Guesde qui leur fit une impression profonde. Dès leur première rencontre (1) — une visite inattendue de Jules Guesde,
qui dura toute une nuit — Plékhanoff et Guesde se senti-
rent ( frères d'armes », comme disait Guesde, et ils le restèrent jusquà la mort. Plékhanoff passait ses journées à la Sorbonne, au Collège de France, dans les bibliothèques et plus particulièrement à Sainte-Geneviève. Ce n est que plus tard, grâce à la recommandation de Lavroff et de Tourguénef, que la Bibliothèque Nationale accueillit le jeune et peu connu révolutionnaire russe. Guidé par un de ses compatriotes émigrés, le colonel So- Koloff (2), homme de talent et grand admirateur de Proudhon, Plékhanoff étudia l'œuvre du socialiste français. Il étudia aussi les représentants de l’économie politique
-classique, les grands historiens, les socialistes utopistes —
Saint-Simon, Fourier — et les philosophes français et allemands.
Deux écrits importants dalent de cette époque : Les nouvelles tendances dans l'Economie polilique — où il analyse d'une plume magistrale les théories de la nouvelle école économique, historique et réaliste, d'après les travaux d'Emile de Laveley et du docteur Moritz Meyer — et
(1) La Vie Socialisle « Notre première rencontre avec
Jules Guesde », par Rosalie Plékhanoff. :
(2) Le colonel Sokoloff, homme doué. mais malheureu sement adonné à la boisson, était connu et aimé à Paris dans les cercles politiques et sociaux de 1880. Il mourut quelques années plus tard dans une profonde misère. Ses
Déclassés lui avaient valu une heure de célébrité en Russie, vers 1870 et les poursuites de la célèbre Troisième Section.
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Rodberlus-Jagetzoff. Ces deux ouvrages parurenl dans la plus importante revue russe de l'époque, les Annales de la Patrie, que dirigeait N. Mikhaïlovsky. Ils attirèrent’ l'attention du monde littéraire et savant. Les écrits précédents, publiés principalement dans des journaux clandestins, comme Z'erre et Liberté, ou sous forme de proclamations révolutionnaires, n'avaient été counus que d'un public relativement restreint. Les deux études des Annales de la Patrie étaient signées Valentinof] ; on devinait, sous ce pseudonyme, le nom véritable de l'auteur. Plékhanoff s’y montrait comme un adepte du matérialisme historique et un social-démocrate.
Plékhanoff était à cette époque très lié avec P. Lavroff, qui voyait en ce jeune révolutionnaire un homme de grand avenir, et qui lui apporta une aide à la fois matérielle et morale en lui cherchant du travail, et en mettant’ sa riche bibliothèque à sa disposition.
C'est grâce à lui que Plékhanoff put faire passer ses deux articles dans les Annales de la Patrie, alors presqu'inaccessibles à un débutant
Vers la fin de 1881, des difficultés matérielles obligèrent Plékhanoff à se rendre en Suisse où la vie était plus facile. Il s'installa avec sa famille à Baugy-sur-Clarens,. petit village coquet au-dessus du lac Léman.
C'est là que Plékhanoff recut la visite de deux survivanis de la célèbre organisation révolutionnaire, la « Narodnaïa Volia » (La Volonté du Peuple) : Marie Niconorovna Ochanina. au printemps de 1882, et Léon Tikhomiroff, à l'automne de la même année. Ces deux révolutionaires voulaient essayer de galvaniser les forces de leur parti, et ils proposèrent à Plékhanoff de se joindre à eux. Ils voulaient publier une revue révolutionnaire à l'étranger. Plékhanoff, qui était déjà un marxiste convaincu, n'accepta de leur donner sa collaboration qu à la condition d'entrer. avec amis Deutsch, Axelrod et Véra Zassoulitch,. dans l’organisation de la « Narodnaia Volia » : il visait à la fusion des deux organisations, et c'est ainsi que parut le Messager de la Volonté du Peuple.
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Pour le premier numéro, Plékhanoff prépara deux articles : l'un consacré au célèbre économiste et sociologue russe Chapoîff ; l'autre intitulé : /e Socialisme et la Lutte politique.
L'entente semblait complète. quand elle fut soudain rompue. Plékhanoff avait posé comme condition que ses camarades entreraient avec lui dans la « Narodnaïa Volia ». Les membres de ce parti, se référant à leurs statuts, s'étaient dits obligés de consulter leurs camarades de Russie. Les pourparlers, avaient traîné en longueur et, finalement les conditions de Plékhanoff avaient été rejetées. On sut dans la suite que l'union de Plékhanoff avec les survivants de la «Narodnaïa Volia », était redoutée par l'OKkhrana : Degaieff — l’Azeff de l’époque — avait été Spécialement envoyé auprès de Tikhomiroff pour le dissuader de s'accorder avec Plékhanoff.