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ANARCHISMEÉ ET SOCIALISME 82

cipation des paysans russes du Joug du servage qui pèse sur eux jusquà présent est donc Ia première tâche du révolutionnaire russe. En travaillant sur ce terrain, il travaille directement et immédiatement au profit du peuple el1l prépare, en outre, l’affaiblhssement du pouvoir centralisé de FEtat et sa limitation (1) ».

Ainsi, l'émancipalion des paysans aura préparé l'affaiblissement du tsarisme russe. Mais comment émanciper les paysans avant d'avoir renversé Île tsarisme ? Mystère absolu ! Le vieux Liscow a eu bien raison de dire : «Il est plus facile et nalurel d'écrire avec les doigts que d'écrire avec la tête ».

Quoi qu'il en soit, toute la politique de la classe ouvrière doit se résumer dans ce peu de mots : À bas la politique ! Vive la luile immédiatement économique ! C'est du bakounisme, mais c'est du bakounisme perfectionné. Bakounine lui-même poussait les ouvriers à lutter pour la réduction dela journée de travail et pour l'augmentation des salaires. Les communistes-anarchistes de nos jours cherchent «à faire comprendre aux travailleurs qu'ils n’ont rien à gagner à ces amusettes et que la société n'est transformable qu'à condition de détruire les institutions qui la régissent (2\ ». L'augmentation des salaires est inutile : « l'Amérique du Nord, l'Amérique du Sud, ne sont-elles pas là pour nous prouver que, partout où l’ouvrier est arrivé à se faire payer de forts salaires, les objets de consommation ont augmenté proportionnellement et que sil est parvenu à se faire payer vingt francs par jour, il lui en faudrait vingt-cinq pour vivre, comme peut vivre un ouvrier gagnant bien sa vie, de sorte qu'il a toujours été au-dessous de la moyenne {3) ». La réduction de la

journée de travail est au moins superflue parce que le

capital se ratlrapera sur « lintensification systématique

du travail » à l’aide des machines perfectionnées. C'est Marx lui-même, qui démontre cela on ne peut plus

clairement Cl).

Nous savons, grâce à Kropotkine, que Fidéal anarchiste a une double origine. Une double origine ont ausst toutes les « démonstrations » des anarchistes, D'un côté, elles sont puisées aux vulguraires manuels d'économie politique écrits par les économistes bourgeois les plus vulgaires : exemple, dissertation dé

Grave surles salarres, à laquelle Bastiat aurait applaudi

avec Lransport. D'un autre côté, les compagnons, en se souvenant de l’origine un peu « communiste » de leur idéal, s adressent à Marx et le cilent sans lavoir compris. Déjà Bakounine était sophistiqué par le marxisme. Les anarchistes modernes, à commencer par Kropotkine, le sont encore plus.

L’ignorance de Grave, le profond penseur, est bien remarquable en général ; mais elle surpasse toutes les limites du probable en matière d'économie politique ; ici elle n’égale que celle du savant géologue Kropotkine qui dit des moustruosités chaque fois qu'il aborde une question économique. Nous regrettons beaucoup que 16e manque d'espace ne nous permelte pas de diver- Lire nos lecteurs par le spectacle de l'économie politique anarchiste. Qu'ils se contentent de ce que Kropotkine leur a enseigné sur la « plus-value » et sur Marx.

Tout cela serait ridicule. si ee n'était lrop triste, comme dit le poèle russe EL ermontoff.

En effet, cest triste. Chaque fois que Île prolél i fait un effort pour apporter une amélioration quelconque à sa situation économique, des « gens de cœur », qui prétendent l'aimer d'un tendre amour, accourent de tous côtés et, en s'appuyant sur leurs syllogismes boiteux, tâchent d'enrayer son mouvement, se mettent en quatre pour lui prouver que ce mouvement est inutile. C'est ce que nous avons vu, par exemple, à propos

(1) Zbid., pp. 250-251.

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de Ja journée de huit heures, que les anarchistes combatlaient partout où 1ls le pouvaient avec un zèle digne d'un meilleur sort. Si le prolétariat passe outre, s'il continue à poursuivre son but « immédiatement écono-

mique » — et cest ce qu'il a lheureuse habitude de faire — les mêmes « gens de cœur » reparaissent munis

de bombes et donnent au gouvernement le désiré et recherché prétexte de tomber sur lui. C'est ce que nous avons vu à Paris le Fe mai 1890 ; c'est ce que nous voyons souvent pendant les grèves. Braves gens que ces «gens de cœur » ! Et dire que parmi les ouvriers eux-mêmes, il y a des hommes naïfs qui considèrent comme leurs amis ces personnages qui sont en réalité les ennemis les plus dangereux de leur cause.

Un anarchiste ne veut point de « parlementarisme », puisque celui-ci ne fait qu'endormir le prolétariat : il ne veut point de « réformes », puisque les réformes sont aulant de compromis avec les classes possédantes ; 1l veut /a révolulion, une révolution pleine, entière, immédiate el immédialement économique. Pour arriver à ce but, il se munit d'une marmite remplie de matières explosibles et il la lance contre le public d'un théâtre où d'un café. Il prétend que c’est de la « révolution » ; pour nous, nous n'y voyons que de la folie « iminédialement » furieuse.

I va sans dire que les gouvernements bourgeois, tout en sévissant contre les auteurs des atlentats, n’ont qu à se féliciter de leur tactique. La socielé est en danger Î! Caveant consules ! EE les « consuls » policiers d'agir, et l'opinion publique d’applaudir à toutes les mesures réactionnaires que les ministres inventent pour sauver la société.

Déjà Napoléon III Se payait de temps en temps un altentaf pour sauver une fois de plus la société menacée par les ennemis de l’ordre. Les propres aveux du très malpropre Andrieux (1), les faits et gestes des

(1; « Les Compagnons cherchaient un bailleur de fonds,

agents provocateurs allemands et autrichiens, les révélations récentes sur lattentat contre le parlement de Madrid, etc., prouvent jusqu'à l'évidence que les gouvernements actuels Lirent un profit énorme de la lactique des « compagnons », et que la besogne des terroristes en uniforme serait beaucoup plus pénible, si les anarchistes ne mettaient ant d'’empressement à la faciliter.

Aussi la presse réactionnaire et conservatrice a-telle toujours témoigné aux anarchistes une sympathie mal déguisée, el regretté que les socialistes conscients de Teur but ne veuillent rien avoir de commun avec eux. « Ils les chassent comme de pauvres chiens », S apiloyait le Figaro de Paris à propos de l'expulsion des compagnons du Congrès de Zurich {1}.

mais linfâme capital ne mettait aucun empressement à répondre à leur appel. Je poussai par les épaules l’infâme capital, et je parvins à lui persuader qu'il était de son intérêt de lavoriser la publication d’un journal anarchiste... Ne croyez pas d'ailleurs, que j'offris brutalement aux anarchistes les encouragements d’un préfet. de police. J'envoyai un bourgeois bien vêtu trouver un des plus actifs et des plus intelligents d'entre eux. Il expliqua qu'ayant acquis quelque fortune dans le commerce de la droguerie, il désirait consacrer une partie de ses revenus à favoriser la propagande socialiste. Ce bourgeois qui voulait ètre mangé n inspira aucun suspicion aux compagnons. Par ses mains je dépo- Sai un cautionnement dans les caisses de l'Etat et le journal la Révolution sociale fit son apparition. C'était un journal hebdomadaire, ma générosité de droguiste n'’allant pas jusqu'à faire les frais d'un journal quotidien. » Voir les Souvenirs d'un Préfet de police, Paris, J. Rouff, t. I. p. 337 et suivantes, |

(1) En passant, c'est au nom de la liberté de la parole que les anarchistes réclament d'être admis aux Congrès s0cialistes. Voilà pourtant l'opinion du moniteur français de l'anarchie, sur les Congrès : « Les anarchistes peuvent se féliciter que quelques-uns des leurs aient été au Congrès de Troyes. Autant un Congrès anarchiste est absurde, sans

RÉ

Un anarchiste est un homme qui, — s'il n'est pas mouchard, — esl condamné à atleindre, loujours el partout, Juste le contraire de ce qu’il tâche d'atteindre.

« Envoyer des ouvriers dans un Parlement, disait Bordat devant le tribunal de Lyon, en 1883, c'est agir comme une mère qui conduit sa fille dans un lieu de prostitution ». C'est donc aussi au nom de la morale que les anarchistes repoussent l’action politique. Mais où arrivent-ils avec leur peur de la corruption parlementaire ? À l'apologie du vol {« Mets l'argent dans ta poche », écrivait Most dans Freiheit, déjà en 1880), aux exploits des Duval et des Ravachol qui commettent au nom de Ia « cause » les crimes les plus vulgaires et les plus dégoûtants. L'écrivain russe Herzen raconte quelque part, qu'étant arrivé dans une pelite ville d'Italie, il n’y rencontra que des prêtres et des bandits et quil se trouvait perplexe, ne pouvant pas deviner lesquels étaient les prêtres et lesquels étaient les bandils. C'est le cas de lout homme impartial de nos Jours : comment voulez-vous qu'il devine où finit le Compagnon et où commence le bandit? Les anarchistes eux-mêmes ny réussissent pas toujours, comme le prouvent les controverses que fit naître, dans leur milieu, l'affaire de Ravachol. Aussi les meilleurs d'entre eux, ceux dont l'honnêteté est tout à fait incontestable, chancellent-ils sans cesse dans leurs jugements sur fa « propagande par Le fait ».

Condamner la propagande par le fait ? dit Elisée Reclus. Mais quelle est donc cette propagande, sinon le bien et l'amour de l'humanité prèchés par l'exemple ? Ceux qui dénomment « propagande par le fait» des actes violents prouvent qu'ils n'ont pas compris la signification de cette expression. L'anarchiste qui comprend son rôle, au lieu de motif et sans but, autant il est logique de profiter des Congrès socialistes pour y aller développer ses idées.» La {Révolle, du 6 au 12 janvier 1889). Ne pouvons-nous pas, uussi, au nom de la liberié, prier les compagnons de nous laisser tranquilles ?

massacrer un personnage quelconque, S efforcera de le rallier à ses opinions et d'en faire un adepte qui, à son tour, fera de la propagande par le fait en se montrant bon et juste pour tous ceux qu'il rencontrera (1).

Nous ne demandons pas ce quil reste d'un anarchiste qui divorce avec la tactique des attentats. Nous prions seulement le lecteur de considérer les lignes suivantes :

L'éditeur du Sempre Avanti écrit à Elisée Reclus et lui demande sa véritable opinion sur Ravachol. Reclus répond :

J'admire son courage, sa bonté de cœur, sa grandeur d'âme, la générosité avec laquelle il a pardonné à ses ennemis. Je connais peu d'hommes qui le surpassent en générosité. Je passe sur la question de savoir jusqu'à quel point il est toujours désirable de pousser à lextrême son propre droit, et si d'autres considérations dictées par un sentiment de solidarité humaine ne doivent pas le faire fléchir. Mais je n’en suis pas moins de Ceux qui reconnaissent en Ravachol un héros d’une rare grandeur d'âme (2).

Cela ne rime pas du tout avec la déclaration préciée, et cela prouve d’une façon irrécusable que le citoyen Reclus chancelle, qu'il ne sait pas précisément où finit son « compagnon », et où commence le bandit.

Le problème est d'autant plus difficile à résoudre qu'il ya pas mal d'individus qui sont « bandits » et anarchistes en même temps. Ravachol n’est point une exception. Chez les anarchistes Ortiz et Chiericotti, arrêtés récemment à Paris, on a trouvé une masse énorme d'objets provenant de vols. Et ce n’est pas seulement en France qu'a lieu ce cumul de métiers apparemment bien différents. Il suffit de se rappeler les Autrichiens Kammerer et Stellmacher:.

(1) Voir dans l’Eludiant socialiste, de Bruxelles, n° 6 de 1894, la reproduction d'une déclaration faite par E. Reclus à un « Monsieur » qui le questionnait sur les attentats anarchistes. |

(2) Twenthieth Century, New-York, septembre 1892, p. 15.

ANARCHISMH KT SOCIALISME JL

Kropotkine s'efforce de nous faire croire que la morale anarchiste, une morale sans obligalion ni sanction, étrangère à tout calcul utilitaire, est la même que la morale naturelle ‘du peuple, la « morale par habitude » de bien faire (1). La morale des anarchistes est celle des raisonneurs qui apprécient toute action hu-

maine au point de vue abstrait des droits illimités de:

l'individu, et qui, au nom de ces droits, déclarent non coupables les violences les plus atroces, l'arbitraire le plus révollant. « Qu'imporlent Les viclimes, — s'écria le soir même de l'attentat de Vaillant, au banquet de la Plume, le poète anarchiste Laurent Faithade: = <$r7e geste est beau? »

Tailhade est un décadent qui, par cela même qu'il est blasé, a le courage de son opinion anarchiste. En effet, les anarchistes combattent la démocratie, puisque la démocratie n'est, selon eux, que la tyrannie de la majomilé sur la minorité. La majorité n'a aucun droit

d'imposer son vouloir à la minorité. Mais si cela est

ainsi, au nom de quel principe moral les anarchistes se révollent-ils contre la bourgeoisie ? Serail-ce parce quelle n est pas une minorilé ? Ou parce qu'elle ne fait pas ce qu'elle veu ?

Fais ce que tu voudras, proclament les auarchistes. La bourgeoisie veut exploiter le prolélariat, et-elle le fait Lrès bien. Elle suit le précepte anarchiste, et les Compagnons ont bien tort de se plaindre de sa conduite. Ils devienueut Lout à fait ridicules quand ils la combattent au nom de ses victimes. « Qu'importe la mort des vagues humanités, — continue le logicien anarchiste Tailhade, — si, par: elle, s'affirme l'individu ?» Voilà la vraie morale des anarchistes, c'est celle des têtes couronnées : sic volo ! sic jubeo ! (2).

(1) Voir son Anarchist communism. pp. 34-35; son Anarchie dans l'évolution socialiste, pp. 24-%5 ; sa Morale anarchiste, dans divers endroits.

(2) Nous avons appris par les journaux que Tailhade avait été blessé par üne explosion dans le restaurant Foyat.

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