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CONCLUSION : LA BOURGEOISIE, L’'ANARCHISME & LE SOCIALISME

Le « père de l'anarchie », | «immortel » Proudhon, se moquait amèrement des gens pour lesquels la révolution se réduit à des actes violents, à des coups échangés, à du sang versé. Les descendants du « père », les anarchistes modernes, entendent la révolution exclusivement de cette façon brutalement enfantine. Tout ce qui n'est pas violence est une trahison à la cause, un compromis malpropre avec |’ « autorité » (1). La bourgeoisie, effarée, ne sait plus qu'eritreprendre contre eux. Dans le domaine de la théorie elle est absolument impuissante vis-à-vis des anarchistes. Ce sont ses pro-

La dépêche (Tribune de Genève, 5 avril 1894) disait : « M. Tai- Ihade ne cesse de protester contre les théories anarchistes qu'on lui prête. Un interne lui ayant rappelé ses articles et la fameuse phrase citée plus haut, M. Tailhade garde le

Silence et réclame du chloral pour calmer ses souffrances ».

(1) Il est vrai que les hommes comme Reclus n'approuvent pas toujours une pareille notion de la révolution. Mais, encore une fois, qu'est-ce qu'il reste d’un anarchiste qui renie la propagande par le fait ? Un bourgeois rêveur et senlimental, pas autre chose.

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pres enfants terribles. Elle fut la première à propager la théorie du « laissez faire », l’individualisme échevelé. Son philosophe le plus éminent d'aujourd'hui, Herbert Spencer, n est qu'un anarchiste conservateur. Les « compagnons » sont des gens actifs et remuants qui poussent jusqu’au bout la logique des bourgeois.

Les magistrats de la république bourgeoise ont condamné Grave à la prison, et son livre, la Société mourante el l'Anarchie, à Fa destruction. Les gens delettres bourgeois déclarèrent ce livre piteux une œuvre profonde «et son auteur une rare intelligence.

Et non seulement [a bourgeoisie n’a point d'arme théorique (1) pour combattre les anarchistes, mais elle voit sa jeunesse s éprendre de leur doctrine. Dans cette société rassasiée et pourrie jusqu'à la moelle des os, où toutes les croyances sont mortes depuis longtemps, où loutes les opinions sincères paraissent ridicules, dans ce monde où l'on s'ennuie, où, après avoir goûté de toutes les jouissances, on ne sait plus à quelle fantausie, à quel excès demander des sensations nouvelles, il y a des gens qui prêlent une oreille bienveillante aux chants de la sirène anarchiste. Parmiles «compagnons» de Paris, I y a déjà pas mal de gens très « comme il faut », des élégants qui, comme dit l'écrivain français Raoul Allier, ne se permettent de porter que des soulers vernis et qui ornent leur boulonnière d’un dahlia avant de se rendre à des réunions. Des écrivains et des artistes décadents se convertissent à l'anarchie et propagent sa théorie dans des revues comme le Mercure de France, la Plume, elc. Cela est très compréhensible.

(1) Pour se faire une idée de la faiblesse des théoriciens et des hommes politiques bourgeois dans leur lutte contre les anarchistes. il suffit de lire les articles de GC. Lombroso et de A. Bérard, dans la Revue des Revues, 15 février 1894, Ou l'article de J. Bourdeau, dans la Revue de Paris, 15 mars 1894. Ce dernier ne sait qu'en appeler à la nalure humaine

qui, croit-il, « ne va pas changer grâce aux brochures de.

Kropotkine et aux bombes de Ravachol. »

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On devrait s'étonner si lanarchisme, doctrine essen-

tiellement bourgeoise, n'avail pas trouvé d'adeptes. dans là bourgeoisie francaise, la plus blasée de toutes

les bourgeoisies.

En s'emparant de la doctrine anarchiste, les écri-

ains décadents, fin-de-siècle, lui rendent son vrar

caractère de doctrine de l'individualisme bourgeois. Si Kropotkine et Reclus parlentau nom del’ouvrier opprimé par le capitaliste, Ia Plume et le Mercure de France

parlent au nom de l'individu qui cherche à se débarrasser de toutes les entraves de la sociélé pour faire

enfin librement ce qu'il « veul ». C’est ainsi que l'anar-

chisme revient à son point de départ. Stirner disait :

« [n'y a rien au-dessus de moi » ; Laurent Tailhade

dit : « Ou importe la mort de vagues humanités, si, par

elle , s affirme l'individu ? »

La bourgeoisie ne sait plus où donner de Ja tête :

Moi qui ai combattu {pour le posilivisme, gémit Emile:

Zola, eh bien ! oui, après trente ans de lutte, je me sens ébranlé dans mes convictions. La foi religieuse eût empèché de telles théories de se propager ; mais n'a-t-elle pas à peu près disparu aujourd'hui ? Qui nous donnera un idéa nouveau ?

Hélas, messieurs, il n'y a point d'idéal pour les cadavres ambulants que vous êles ! Vous essayerez de: tout, vous vous ferez bouddhistes, druides, sârs, mages, chaldéens, kabbalisies, isistes (1) ou anarchistes — ce qui vous convient le mieux, — vous resterez ce que: vous êtes maintenant, des êlres sans foi ni loi, des sacs vidés par l'histoire. L'idéal des bourgeois a vécu.

Pour nous, social-démocrales, nous n'avons pas à nous effrayer de la propagande anarchiste. Enfaut de: la bourgeoisie, l'anarchisme n'aura jamais une influ-

ence sérieuse sur le prolélarial. Si, parmi les anarchis-

tes, 11 y a des ouvriers qui veulent sincèrement le bien: de leur classe et qui se sacrifient à ce qu'ils croient

(1) Partisans du culte d’Jsis.

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être la bonne cause, ce n'est que grâce à un malentendu qu'ils se trouvent dans ce camp. Ils ne connaissent la lutie pour l'émancipation du prolétariat que sous la forme que s'efforcent de lui donner les anarchistes. Mieux éclairés, ils viendront chez nous.

Voici un exemple pour preuve. Au procès des anarchistes, à Lyon en 1883, l'ouvrier Desgranges raconta comment il était devenu anarchiste, luiqur, avant, prenait part au mouvement politique et avait même été élu, en novembre 1879, conseiller municipal de Villefranche : « En 1881, au mois de septembre, lorsque la

grève des ouvriers leinturiers de Villefranche se dé-

clara, je fusnommésecrétaire de la commission exécutive, et c’est pendant cet événement mémorable... que je fus convaincu de la nécessité de supprimer l'autorité, car, qui dit autorité, dit despotisme. — Dans cette grève où les patrons refusèrent de discuter avec les ouvriers, que fit l'administration préfectorale et communale pour régler ce différend ? Cinquante gendarmes, le sabre au poing, furent chargés de trancher la question. Voilà ce qu'on appelle les moyens pacifiques qu'emploient Îles gouvernants. C'est donc à la suite de celte grève que quelques travailleurs, parmi lesquels je me trouvais, comprirent la nécessité d'étudier sérieusement les questions économiques et, pour cela, on conçut l'idée de se réuuir le soir pour étudier ensemble » {1 Inutile d'ajouter que ce groupe devint anarchiste.

Voilà donc comment la chose se passe. Un ouvrier actif et intelligent appuie le programme d'un parti bourgeois quelconque. Les bourgeois parlent du bien du peuple travailleur, mais ils le trahissent à la première occasion qui se présente. L'ouvrier qui croyait à Ja sincérité de ces messieurs, s'indigne, il veut se Séparer d'eux, il se décide à étudier sérieusement « les questions économiques ». Un anarchiste survient et, lui

(1) Voir le Procès des anarchistes devant la police correclionnelle el la Cour d'appel de Lyon. Lyon, 1883, pp. 90-91.

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rappelant [a lrahison des bourgeois et les sabres des gendarmes, l’assure que la lutte politique n'est qu'une blague bourgeoise et que, pour émanciper les travailleurs, il fault y renoncer, en se donnant pour objec- Uf la destruction de l'Etat. L'ouvrier, qui commençait seulement à éludier sa situalion, est d'avis que le compagnon a raison, et le voilà anarchiste convaincu et dévoué. Qu'arriverait-il s'il eût poussé un peu plus loin son étude des questions sociales, s’il eût compris que le compagnon n’est qu'un ignorant prétentieux, qu'il divague, que son « idéal » ne tient pas debout, qu'en dehors de la politique bourgeoise il y a, opposée à elle, la polilique des prolélaires qui mettra fin à l'existence de la société capitaliste ? Il serait devu un social- "démocrate.

Ainsi, plus nos idées se répandront dans le milieu ouvrier, — et elles s'y répandent toujours de plus en plus, — et moins les prolétaires seront disposés à suivre les compagnons. De plus en plus l’anarchisme se Lranformera — abstraction faite des cambrioleurs «instruils », — en une espèce de sport bourgeois destiné à procurer de fortes sensations à des « individus » qui ont eu trop de plaisirs mondains où demi-mondains.

Et quand le prolétariat sera maître de la situation, il n'aura qu’à froncer les sourcils pour calmer tous les compagnons, même les plus « beaux » ; il n'aura qu'à souffler pour faire disparaître la poussière anarchiste.

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