‹ Anarchisme & socialismeChapitre 41 sur 41 · A ERNEST · texte numérisé non relu

A ERNEST

part, répond aux intentions de ceux qui ont recours à elle.

Refréner l’exploitation capitaliste grâce à la législation ouvrière, permettra dans ces limites la victoire de l’économie politique du salariat sur l’écoomie politique du capital ; cela signifie modifier dans le sens de la révolution les rapports économiques du pays. Toute activité tendant à ce but est une activité révolutionnaire, quelles que soient les formes prises par elle ; quels que soient les moyens employés par elle : moyens violents ou agitation pacifique.

Je vais plus loin. Plus les forces du prolétariat sont importantes et plus — d’une facon générale —— il lui est facile d'obtenir de telles réformes par des moyens pacifiques et légaux. Dans les mines d’or de Sibérie, les ouvriers sont entièrement entre les mains de l’entrepreneur, qui jouit de l'incroyable droit du châtiment corporel. La violence est pour ces malheureux l’unique moyen de défense ou, tout au moins, de vengeance contre les insultes du capital.

Un ouvrier de l’Europe Occidentale ou de l’Amérique du Nord n’a pas besoin de détruire des machines pour ne pas être battu par ses maîtres : il a toutes sortes de moyens légaux pour mener la lutte contre ses exploiteurs. Ne pas recourir à ces moyens — qui sont des conquêtes de la classe ouvrière — serait refuser en faveur de la bourgeoisie des droits si chèrement achetés; ce serait faire une bêtise sans exemple, que le prolétariat ne fera jamais, quoi qu’en disent et quoi que fassent MM. les anarchistes, qui rêvent de la violence pour la violence.

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On nous objectera peut-être que nous prêchons le socialisme d'Etat.

« Si vous attachez tant d'importance, nous dira-t-on, à la législation ouvrière et aux diverses réformes, quelle différence y a-t-il entre votre action et celle de Bismarck ou celle de tel ministre russe qui prépare des projets de législation ouvrière ? »

A cela nous répondrons

1° Ce qu'on appelle Socialisme d'Etat consiste en toute une série de concessions arrachées par les socialistes au parti des exploiteurs. Celui qui ne comprend pas la différence entre le Socialisme d'Etat et le Socialisme démocratique, ne comprendra jamais la différence qui existe entre l’action d’un gouvernement obligé de céder à son voisin province par province et l’action de ce voisin qui, Joyeusement et constamment annexe l’une après l’autre ces provinces à Son territoire.

2° Les buts des concessions que les socialistes d'Etat font aux social-démocrates, sont absolument conservateurs dans leur essence. Ils esperent orâce à ces concessions mettre fin à la lutte des classes qui est l'âme du mouvement socialiste moderne. Les socialistes d'Etat s'efforcent de cacher au prolétariat l’antagonisme irréductible existant entre ses intérêts et ceux de la bourgeoisie. Ils s’efforcent, dans la mesure de leurs moyens, d’entraver le développement de la conscience de classe des ouvriers, alors que les social-démocrates considèrent le développement de cette conscience de classe comme le premier de leurs devoirs et leur tâche essentielle

La force matérielle a toujours été du côté des exploités. Si ceux-ci n’ont pas recours à elle comme moyen de libération, cela prouve seulement que la force matérielle, par elle-même, n’est pas encore une arme révolutionnaire, qu’on ne peut, en ne S appuyant que sur elle, réaliser l’œuvre de ja révolution, et qu’elle n’est pas la seule condition nécessaire de tout bouleversement social. Pour que la classe ouvrière puisse utiliser avec fruit sa force matérielle, il faut qu'elle ait une compréhension nette de sa situation actuelle et la connaissance des conditions dans lesquelles peut s'effectuer sa libération. Plus nous développerons la conscience de classe du prolétariat, plus augmentera la puissance des opprimés et plus l’ordre actuel sera précaire.

Les révolutionnaires du siècle dernier et les philo- Sophes français ne s’arrêtaient devant aucun obstacle dans leurs attaques contre l’ancien régime. Ils détruisaient sans pitié toutes les formes du pouvoir — terrestres et célestes — en préparant l'avènement de la bourgeoisie. Mais, comme l'existence de la bourgeoisie suppose l'existence du prolétariat et son exploitation par la bourgeoisie, l’œuvre des idéologues de ce temps ne pouvait être qu’à moitié révolutionnaire. Malgré leurs « lumières », ces propagateurs des « lumières » méprisaient profondément la masse et ne portaient leur savoir qu’à la bourgeoisie. La population ouvrière dormait alors d’un sommeil profond.

Les socialistes utopistes n'avaient plus déjà ce mépris pour la masse des déshérités et des travailleurs, dont ils souhaitaient passionnément la libération et pour le développement de la conscience desquels ils ont tant fait — d’ailleurs presque involon-

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FOIICI LE VIOLENCE 107

tairement. Ils aspiraient non à la lutte des classes, mais à la réconciliation des classes, car ils croyaient qu’on peut détruire le système capitaliste en faisant appel à toutes les classes de la société Aussi s’adressaient-ils indifféremment aux exploiteurs et aux exploités, en donnant même la préférence aux exploiteurs dont l'instruction et la richesse leur semblaient garantes de leur plus grande aptitude à l’œuvre de la rénovation sociale.

Alors que les propagateurs des « lumières » du XVIII® siècle n'étaient qu'à moitié révolutionnaires, comme but final et comme moyens, les socialistes utopistes étaient des révolutionnaires complets, quant à leur but ; mais, comme nous lavons déjà dit, ils ne voulaient atteindre ce but que par des moyens pacifiques.

* Les créateurs du socialisme scientifique, — les social-démocrates — se sont les premiers adressés

directement à la masse ouvrière, si crainte et si méprisée par les révolutionnaires du siècle des « Tüumières ». Toute leur tâche a consisté à appeler cette masse sous ses propres drapeaux, à organiser le prolétariat actuel. Ils ne lui- prêchaient pas une illusoire réconciliation des classes, mais leur lutte. Ainsi ils étaient révolutionnaires, non seulement dans leur but, mais également dans teurs moyens.

Là où le prolétariat comprend en quoi doit consister sa propre libération, il comprendra tôt ou tard l’irré-

ductibilité de ses intérêts et de ceux de la bourgeoisie.

Les socialistes lui expliquent la nature de l’antagonisme de classes et aussi les conséquences possibles politiques et sociales de cet antagonisme, et, par leur

enseignement, ils appellent à la vie une force révolu-

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tionnnaire telle qu'il n’en a point existé jusqu'ici, quelque légales que soient les formes dans lesquelles elle peut se manifester. |

Le développement de la conscience de classe des prolétaires est le moyen le plus révolutionnaire des socialistes contemporains, l’un des traits caractéristiques les plus importants communs à tous les partis socialistes des différents pays, — ou, pour parler plus exactement, au parti socialiste de chaque pays particulier. Ce moyen reste toujours immuable, quelle que soit la diversité des circonstances de temps et de lieu.

Pour-la première fois depuis que le monde existe et que l'humanité tend en avant sur la voie du progrès, les exploités ont commencé à comprendre les raisons de leur oppression et ont fermement décidé de mettre fin à l’exploitation de l’homme par l’homme. En comparaison de ce mouvement puissant, toutes les explosions de violence dans le monde, tous les complots des révolutionnaires de la vieille école romantique ne sont que jeux innocents et puérils. Nous avons donc tout à fait raison d'affirmer que les moyens employés par les socialistes contemporains sont les plus révolutionnaires que l’on puisse imaginer, quelle que soit la forme qu'ils prennent : lutte légale, où action violente.

On répète souvent que les socialistes ne doivent faire aucun compromis avec la bourgeoisie, ét on a

parfaitement raison. Mais qu'appelle-t-on compromis

avec la bourgeoïsie ? Lorsque le prolétariat lutte aux côtés de la bourgeoisie libérale et, en même temps qu’elle contre la féodalité, ne peut-il pas sembler que le prolétariat a fait un accord avec la bourgeoisie ? Pas le moins du monde, Car tout compromis avec la bourgeoisie est un pacte politique qui, Sous une forme

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ou sous.une autre, retarde le développement de la conscience de classe des ouvriers. Tant que la tactique

du parti socialise favorise, dans un pays donné, ce-

développement de la conscience de classe des ouvriers, . il est ridicule de parler de compromis, quels que

soient les rapports temporaires des socialistes avec:

les autres partis politiques.

Nos camarades belges luttent aux côtés de la petite:

bourgeoisie pour le suffrage universel. Qui serait assez naïf pour les accuser de compromis avec la

petite-tourgeoisie ? La lutte qu’ils mèneht pour le.

suffrage universel est entre leurs mains un instrument puissant de développement de la conscience de classe des ouvriers et les rend dignes de l’œuvre de la révolution.

La lutte des ouvriers belges donne lieu à toutes.

espèces de violences, mais ici comme partout, il serait

ridicule de confondre la violence avec la force que le.

prolétariat puise dans le développement de sa conscience de classe.

Les socialistes utopistes rejetaient en principe les.

moyens violents et tombaient ainsi dans le doctrina-

risme. Les social-démocrates ne rejettent pas les:

moyens violents, pas plus qu’ils ne renoncent à l'agitation pacifique, sachant bien que les moyens violents sont inévitables dans certaines circonstances.

Mais ils savent aussi — et ils considèrent qu'il est très. important de le savoir et de le proclamer, — qu'il.

existe un abîme entre la force et la violence. Les social-démocrates ne cherchent qu’à acquérir de la force, seulement de la force. Quant à la violence, on ne peut y avoir recours que dans certaines Circonstances. Dans l’état actuel des pays civilisés, il est

de l’intérêt même du prolétariat de ne pas se laisser.

entraîner à des actes de violence (1).

Telles sont les raisons pour lesquelles nous préconisons une propagande pacifique et légale. Cependant, même lorsque nous rejetons les moyens violents d'action, nous ne cessons pas de développer la force révolutionnaire du prolétariat et de préparer ses conquêtes futures.

On compare volontiers la lutte des classes à la guerre. Cette dernière s'accompagne évidemment de nombreux actes de violence. Mais on ne trouvera pas un seul sous-officier intelligent qui ne comprenne la différence énorme qu'il y a entre la force des troupes et les violences, quelles qu’elles soient, auxquelles ces troupes peuvent avoir recours, et qui ne comprenne aussi que les actes de violence qui ne sont pas commis au bon moment ne peuvent que nuire à la force qui y a recours.

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Ces réflexions nous ont été suggérées par certains

articles de journaux se rapportant à la manifestation

du Premier Mai. Le but de cette fête est d'augmenter la force du prolétariat en développant sa conscience de classe. Mais il se trouve des gens — des gens tout à fait raisonnables — qui confondent la force avec la violence, et qui s’étonnent naïvement que les socialistes tiennent compte des conditions locales et refusent de jouer l’avenir de leur parti pour le plaisir facile d'enfreindre quelques interdictions policières.

(1) Note de l'auteur pour l'édition russe. — En parlant de la situation actuelle du monde civilisé, il va sans dire que j'avais en vue la situation de l'Europe occidentale el de l'Amérique du Nord à cette époque. Dans la Russie actuelle, les possibilités pour une action légale du prolétariat, sont trop restreintes. Mais là aussi, il est indispensable que Île prolétariat se souviemne qu'en se laissant entrainer aux moyens violents d'action, il peut aboutir à une défaite cruelle. Chez nous aussi, les amis conscrients de la classe ouvrière ne doivent pas oublier que la violence n’est pas la force et

que les actes de violence du prolétariat peuvent, dans cer-

taines circonstances, retarder le développement de sa force.

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