PALAIS-ROYAL
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LABÀDm
CO!-LECT'OISÏ
INTRODUCTION
Si rartiste a pour plaider en sa faveur Tœuvre créée par lui, le penseur, — tenu de s'effacer derrière le résultat de ses iavestigations, ^ doit se voir autorisé à dire les raisons qui lui dût fait prendre la parole»
La nature du labeur que j achève me coudamiie I h y joindre quelques lignes préliminaires. j
Une ehose d'abord : que celui-là ne se donne I pas la peine de tourner cette page qui, ne me connaissant pas (i), de ce livre attendrait des j révélations à sensation dans le genre des turpitudes que des spéculateurs éhontés, tablant sur i
(1) L^aûteor des AnarMsUit — Dé en i8S3 & Greenok ea Ecom, a publié précédemment eiaq volâmes de poésies soeiales oa révolutionnaires qui lui ont valu une réelle notoriété en Allema<;ae, ea Ansleterre et aux Btats-Uais. )
(ffoiê du Traé^»U^ê^r.)
INTRODUCTION '
une crédulité trop complaisante, servent à un public facilement enclin à y puiser toutes ses notions sur le mouvement anarchiste.
Il n'est pas à Iheure présente de question sociale h propos de laquelle on fasse preuve d'une candeur plus adorable, d*une confusion plus profonde ni d'une plusdangoreuse ignorance qu'à propos de Tanarcbisme. Le mot seul produit sur le plus grand nombre TefiTet du rouge sur certains tempéraments ; ils fondent dessus, tète baissée, sans s*accorder le loisir de la vision précise et de la réflexion.
Ceux-ci mettront le livre en pièces, 1)ien qulls n'y aient rien compris, mais de leurs coups aucun ne peut m'atieindre.
Les scènes qui suivent ont pour cadre la capitale anglaise et se déroulent au milieu des évé* nements qui y ont marqué la ûn de 1887.
Peu de mois après cette date, Je suis allé passer encore quelques semaines à Londres, — dans rintention surtout de compléter mes études sur les quartiers de r£ast-Ënd ; j'étais bien loin de me douter alors que ces lieux choisis par moi pour décor ne tarderaient pas à devenir fameux dans
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mnODTOTION
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le monde eatier par suite des exploits de Jack
FEventreur.
Avant de teiininer le chapitre consaçré à Gbi*
cago, j'ai cru devoir parcourir Anavchy and
AnarcAùu, la Tolumineuse élucubratioQ à Taide
de laquelle le capitaine de police Schaack s'est eiforcé de Justifier llnfamie commise par son Gouvernemeut; je n'y ai trouvé que l'aveu, — avéu à retenir d'ailleurs» — d'une brutalité stupide et d'une suffisance k toute épreuve.
C'est à dessein que J'ai évité de prononcer les noms de ceux qui comptent encore parmi les vivants ; les initiés ne rencontreront cependant, je pense, aucune difficulté à désigner les hommes dont j'ai fait mes modèles en cette circonstance.
Entre rélaburation du premier chapitre et l'élaboration du dernier, trois années se sont écoulées; des incertitudes sans cesse renaissantes m'ont contraint à des interruptions fréquentes, — et parfois prolongées, dans ce travail. Peutêtre l'ai- je commencé trop tôt, je ne l'achève pas trop tard.
£st-il besoin do dire que je n'ai pu traiter la
question à fond sous tous les rapports? Le plus
INTRODUCTION
sonrent même j*ài dft me contenter d'enregistrer la résultante de laborieuseâ déductions, mais je « n'en espère pas moins avoir démontré rincompatibilité absolue de Tanarchisme et du communisme, rinerfleacité et les Inconvénients de la violence» 1 imposslbité d'une solution quelconque delà question sociale par Fintermédiaire de l'Etat.
L'idée de l'anarchie est fille de cetsiècle; c'est vers 1840 que s'esquisse la ligne de démarcation entre l'ancien monde de la servitude et le monde nouveau de la liberté : Proudhon lance h cette époque sa première œuvre si retentissante « Qu'est-ce que la propriété ?» et Max SUrner publie en 1845 son livre immortel « Der Einzigeund sein Eigenihum » (L'individu et son avoir).
Cette idée a pu être étouffée un instant dans un recul momentané de la civilisation, mais elle n'a pu disparaître à tout jamais car elle est impérissable et la voici qui se ravive déjà. Depuis plus de sept ans l'uu de mes amis, Benjamin-R. Tuclier, lutte vaillamment à Boston avec sa Ziùevty pour le triomphe de l'anarchie au delà de TAtlantique ; maintes fois» aux heures de délaissement, j'ai cherché du regard cette clarté qui
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INTRODUCTION IX
a jailli des profondeurs du couchant et veut en
dissiper les ténèbres.
Lorsque j'ai publié en 1888 mon volume de vers, Sturm (La Tourmente), quelques voix sympathiques ont bien voulu me dire le premier chantre de Tanarchie ; c*est là un titre dont je me sens fier, mais j'ai acquis maintenant la conviction que le plus urgent est, non pas de provoquer Tenlhousiasme de la liberté, mais de faire voir» de faire comprendre la nécessité inéluctable de cette indépendance économique sans laquelle la liberté sera toujours le réve stérile de quelques exaltés d'idéalisme.
Par ces temps d'extrôme réaction dont le socialisme d'Etat serait le mot suprême, je n'aurais pas cru pouvoir décliner Thonneur d'être aussi le premier champion de l'idée anarchique.
Ët j'espère bien n'avoir pas rompu ma dernière lance pour la liberté.
Rome, printemps 1891.
JOHN-HtiNRY MAGKAYi
SOIR d'octobrk
Ceci se passait par un samedi d'octobre en celle année 1887 que les fêtes absnrdes, organisées
quelques mois auparavant en l'honneur des cinquante ans de règne d'une femme se faisant appeler « Reine de- Grande-Bretagne et dlrlande, impératrice des Indes », ont permis de désigner désormais sons le nom de a Jubilee Year ».
Dans l'humide et troide soirée qui tombait sur Londres, un homme semblant venir de Water^ loo Station se dirigeait yers le pont de Cbaring Cross à travers un dédale de rues étroites et pour ainsi àin désertes. Lorsqu'il eut gravi, avec la . lenteur de quelqu'un qui vient de faire une lon-
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2 ANARGHI8TB8
gue marohet Tesealier de boia aboutissant à la
passerelle accotée à la voix ferrée, il pénétra dans ruQ des petits refuges demi-circulaires dont le passage est flanqué et resta là un instant immobile, le dos tourné aux passants. Le piéton cédait moins à la fatigue qu'à l'habitude en faisant halte à cet endroit; bien que fixé dans la capitale anglaise depuis trois ans, il n'avait eu que rarement roccasion de se rendre sur Tautre riye et jamais il ne manquait en iraucliissant la Tamise de contempler le tableau grandiose que llmmense cité présente du haut des ponts.
Le jour était suffisant encore pour lui laisser distinguer les masses noires des entrepôts se succédant à droite jusqu'à Waterloo-Bridge et les iiles de bateaux marchands se détachant à ses pieds sur le fond plus clair de la rivière, mais de toutes parts des feux innombrables s'allumaient dans l'insondable chaos des constructions agglomérées en cette prodigieuse cité. Les réverbères du pont de Waterloo dessinaient au loin une double ligne lumineuse et parallèle que les flots noirs et frémissants refld-^ talent avec des scintillements épars, tandis qu'à gauche les quais et les abords du Strand se dressaient par gradins qu'indiquaient des milliers de points brillants et de courtes ilammes^ Machina» lement, Thomme suivait du regard les lanternes des cabs traversant le pontou les eaux paresseuses
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som d'ootobbb 3
et presque ailencieuses de la Tamise glissaut sur leur vase épaisse; machinalement, 11 prtUiit
roreille au vacarme des trains entrant dans Cliaring-Cross ou en sortant el^ quand il se retourna enfin pour continuer sa route, 11 eut les prunelles envahies par les torrents de lumière électrique d'échappant des halls immenses de la gare, centre d'un trafic aussi aclif la nuit que le jour.
11 reprit lentement sa marche en songeant à Paris, sa patrie; quelle différence entre les rives larges et joyeuses de la Seine et ces entassements de maçonnerie dont jamais le plus riant soleil ne pouvait atténuer Taspect rébarbatif... Maïs s'il aspirait ardemment à revoir ce Paris où s'étaient écoulées ses premières années, il aimait Londres aussi, avec une sorte de passion. Car Londres est une de ces villes pour lesquelles il n'est pas de milieu* que Ton aime ou que l'on exècre avec un égal emportement. .
Il s'arrêta de nouveau.
Le hall j^ii^^antesque était éclairé d une façon si intense que Thomme put voir 1 heure au cadran qui se trouvait à l'extrémité opposée : 11 était entre sept et huit heures et l'animation sur la passerelle avait augmenté au point de faire croire qu'un courant irrésistible charriait la population • d'une rive à l'autre par ce goulet si resserré. On eût dit que le piéton ne pouvait s'arracher à ce
ANARCHI8TB8
spectacle si mouvementé. 11 essaya de découvrir Fabbaye de Westminster par delà le fouillis inextricable des poteaux et des wagons, mais tout ce qu'il put voir, ce fut la grande horloge de la tour du Parlement et les profils vagues des édifices s'élevant dans le lointain. Puis un four- • millement de clartés pareil à un poudroiement d'étoiles dans les profondeurs de la nuit... En revenant à la rivière, il aperçut en bas les trains du Métropolitain filant à toute vitesse, le quai Victoria éclairé dans toute sa largeur jusqu'à Waterloo-Bridge, TAiguille de Gléopàtre s*érigeant austère et rigide vers le ciel nocturne; il perçut les rires et les chansons des hommes et des filles qui dorment sur les bancs du quai tous les
soirs : « Do nul forget me... Do not forget me... »
répétaient les voix criardes et discordantes. Do not forget met on ne chantait plus que cela en Tan
du jubilé...
Celui à qui il eût été donné d'observer en ce
momenl les traits du piéton aurait été frappé de la soudaine dureté qu'ils exprimaient. L'homme était brusquement devenu indifférent à tout ce qui se passait autour de lui ; la vue du quai avait fait surgir une pensée farouche en lui : combien de vies humaines avait-il fallu sacrifier impitoyablement pour mener à bien ce travail cyclopéen ? Ët il supputait la somme d'efforts patients,
&01R d'octobre
mal payes, depuis longtemps oubliés qui avaient produits toutes les grandes choses entassées dans un périmètre aussi restreint... Les sueurs et le sang n'ont pas laissé de traces \isibles, une réputation se dresse flère et glorieuse au sommet du monceau des cadavres d*obscnrs inconnus...
Carrard Auban repartit d une allure plus ner* veuse, comme si cette pensée l'eût cruellement
talonné. Ce fut les yeux baissés qu'il traversa les arcades de pierre restant de Tancien pont suspendu de Hungerford ; suivant une habitude déjà vieille, il allait absorbé par les préoccupations auxquelles toute sa jeunesse avait été consacrée et, cette fois encore> il lut pénétré de l'importance infinie de ce mouvement intellectuel que Ton a qualifié de social et qui emplit la seconde moitié de notre siècle. Mission à. nulle autre pareille que de porter la lumière là où régnent encore les ténèbres, dans ces masses opprimées dont les souHrances et la lente agonie donneront la vie aux autres...
Quand il eut descendu les marches du pont et atteint l'entrée de Yilliers-Street, cette singulière petite rue qui mène du Strand à la station du Métropolitain, Carrard Auban dut s'intéresser boa gré mal gré à cette vie si intense dans laquelle il se replongeait tout à coup. A chaque pas son attention fut sollicitée de divers côtés en même
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temps : ici, des gens se précipitaient vers le chemin de fer ; là, d'autres passants hâtaient le pas dans la direction du Strand; là encore une fille discutait vivement le prix avec un monsieur correctement vêtu et coiffé du chapeau haut de forme ; là enfin une bande de gamins faméliques ne perdaient pas un seul geste d'un Italien marchand de gaufres. Auban avait le coup d'œil rapide et sûr nécessaire pour saisir au vol les mille détails dont est fait le spectacle de la rue; il ne se désintéressait pas plus du petit vaurien faisant la roue pour lui arracher un penny que du camelot venant lui mettre aux mains le dernier numéro des « Matrimonial Ncîvs » — indispensable à tous ceux qui veulent se marier — et s'en allant porter son journal ailleurs devant le silence d' Auban.
Il marchait toujours de son même pas, trop familiarisé avec tout cet affairement pour en éprouver le moindre désagrément; que d'heures déjà il avait données à l'étude de cette société aux aspects si multiples sans jamais en ressentir de lassitude ni de dégoût... Plus il en sondait les couches nombreuses, les remous et les profondeurs louches, plus il se trouvait admirer cette ville sans pareille. Depuis quelque temps surtout ce sentiment avait pris chez lui de la consistance : Carrard Auban avait trop vu de Londres pour ne
SOm D'OÛTOBBB
pas désirer impérieusement ea voir devanUge encore. Et e'était sous la pression de ee désir
Qu'il était sorti ce jour-là pour aller» aller, aller pendant des heures entières à travers les quartiers de Kennington cl de Lambeih où se réfugie la plus effroyable misère. Il en revenait accabléi déeouragé, enflellé^ mal disposé pour s'attarder aux côtés brillants du Slrand.
Devant le tunnel qui s'en va vert Northumber-
land-Avenue en passant sous la gare de Charing- Cross, les notes aiguôs et saccadées d un accor* déon frappèrent l'oreille du piéton; un rassem» bleiuent s'était lormô autour d'un enfant en gne» nilles au visage barbouillé de suie et une fillette se trémoussant avec ce mouvement mécanique qui brave la fatigue : qui n'a vu de ces pseudo» nègres à tous les coins de rue de Londres t A.uban manœuvra de manière à parvenir au premier rang; il voulait examiner les traits de ces artistes du plein vent : il n'y lut qu'une parfaite indifférence mêlée peut-être de quelque impatience.
^ Les pauvres petits doivent sans doute nour> rir toute la famille, se dit Auban.
Déjà les curieux se dispersaient et les deux enfants s'en ftirent recommencer leur manège plus loin, jusqu'à ce que le policeman, si redouté, les contraignit à décamper de nouveau.
Garrard Auban s'engagea dans le tunnel; le
pavé était couvert d'immondices et un- air méphitique s'exhalait des profondetirs de ce boyau souterrain.il n'y rencontra personne pour ainsi dire — à peine» . de loin en loin, une ombre confuse se glissant sur la muraille. Mais il savait que par les journées et les nuits pluvieuses au froid pénétrant ce passage, de même que des centaines d'autres, était envahi par des bandes entières de malheureux sur lesquels le « bras de la justice» pouvait s'abattre d'un instant à Tautre — paquets de loques et de boue rongés par la faim, ravagés par la vermine... parias de la société. Ët tout en gravissant les marches par lesquelles on sort du tunnel Auban se souvint tout à coup d'un fait datant de Tannée précédente qui cependant, ne s'en retraça pas moins dans son esprit avec une netteté poignante. Il ne put s'empêcher de se retourner et de s'arrêter pour en retrouver toute la douloureuse sensation.*
Un soir, vers minuit, alors que la fumée et le brouillard enveloppaient la ville d'un voile impénétrable, il était venu là pour donner à quelques-uns de ces pauvres hères la minime somme qui leur suffirait pour se faire admettre dans un «lodging-house» : le tunnel était bondé. Quand il eut descendu l'escalier, il vit surgir devant lui un visage que jamais plus il ne pourrait oublier ; des traits de femme émaciés par les privations et
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SOIR d'octobre 9
toutbossués d'ecchymoses sanglantes... Ce spectre serrait un nourrisson contre sa poitrine et se traînait plus qu'il ne marchait, remorquant par la main une fillette d'environ quatorze ans, tandis qu'un troisième enfant, un gargon, se pendait aux jupes de la lamentable créature.
— Deux shillings, gentleman, deux shillings seulement, balbutia- t-elle comme Auban faisait halte devant elle pour la questionner.
Et en môme temps elle poussait vers lui la fillette qui résistait et pleurait. Il fut secoué par un frisson pendant que la femme continuait:
Ëmmenez-la, gentleman, emmenez-la... Si TOUS ne remmenez pas, il faudra que nous couchions encore dehors... Deux shillings seulement... et elle est bien jolie...
Auban sentit l'horreur s'emparer de lui et il se détourna inconsciemment sans pouvoir prononcer un mot. Il n'avait pas songé à s'éloigner mais la femme le supposa et elle se jeta à terre devant lui, se cramponna à lui» désespérément, en criant :
— Ne vous en allez pas, gentleman, ne vous en allez pas... si vous ne la prenez pas nous mourrons de faim... il ne passe plus personne par ici et nous ne pouvons pas aller dans le Strand... Prenez-la, prenez*la...
Il promena ses regards autour de lui, sans trop
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savoir ce qu'il faisait probablement» mais la femme vit le mouvement : elle se redressa d'un
bond.
^ N'appelez pas le policeman, dit«elle avec une
précipitation pleine d'angoisse, n'appelez pas 1q polioeman...
Auban lui donna tout ce qu'il avait d'argent sur lui; alors 1 infortunée laissa écUapper un cri de joie et de nouveau poussa la pauvrette vers le généreux inconnu en reprenant :
— Elle ira avec vous, gentleman, et baissant la voix, et elle fera tout ce que vous voudrez...
Auban avait traversé le tunnel aussi rapidement que le lui avaient permis les rangs pressés des ivrognes et des dormeurs : personne n'avait remarqué l'incident...
Pendant une huitaine il était revenu le soir au tunnel de Gharing-Ooss et y avait cherché ainsi que dans les environs la mère et les enfants» sans j amais les rencontrer : il avait surpris dans le re* gard de la fillette quelque chose d'inquiétant, mais l'apparition avait été trop fugitive pour qu'il eût pu pénétrer le secret de ces yeux d'enfant.
Puis toute l'eUroyable misère qui s'olTrait quotidiennement h la vue de Garrard Auban avait elfacé de sa mémoire le souvenir particulier de cette scène se confondant avec mille autres sem* blables ; à chaque pas il coudoyait des fillettes du
SOIR d'octobre
mAme âge, treize ou quatorze ans, réduites à
faire commerce de leur fr6Ie corps.,, et son im* puissance lui liait les mains.
Sur qui devait-il s'apitoyer le plus, des mères ou des enfants ? De quelle navrante misère, de quelle faim implacable, de quel désespoir affolant ne devaient-elles pas être talonnées les unes et les autres... Et de quelle indignation exaspérée la pensée de ces ci mères dénaturées » et de ces « enfants précocement dépravées » ne fait-elle pas bondir la femme de la bourgeoisie, pharisienne qui sous la pression des mêmes besoins s'engagerait dans les mômes voies ?
S'apitoyer?... 0 pitié, mensonge lamentable entre tous les mensonges... Notre siècle n*est qu'une injustice ; pour lui, il n'est pas de plus grand crime que la pauvreté... Et peut-être aurait'On tort de s'en plaindre, car c'est le meilleur moyen d'arriver à faire comprendre que le seul salut se trouve dans la suppression de ce crime.
— Les insensés, murmurait Auban, les insen* sés ; ils ne voient pas où la pitié et la charité nous ont conduits.
Ët son front s'assombrit au souvenir des combats que déjà il avait dû livrer pour hâter dans la mesure de ses forces la venue de cette suppression... Jamais autant que ce soir il n'avait retrouvé l'accent déchirant de çettç vgi^ moruQ
et brisée, Texpression de ce regard d'enfant maladive et sauvage... Il revint sur ses pas et tra- Tersa de nouveau le tunnel.
Avant de se diriger vers le Strand, il prit l'une des rues latérales qui s'en vont à la Tamise, rues, ruelles, passages, impasses qu*H connaissait parfaitement et qui constituent en quelque sorte le revers de oe quartier dont la grande artère est la face brillante. Cette construction grise et maussade n'est pas autre chose que Tarrière-bàtiment d'un th'é&tre dont la façade fait l'ornement du Strand; cette maison étroite et haute de trois étages, auK fenêtres Aveuglées, est tout simple* ment un de ces mauvais lieux où se commettent tous les soirs des excès dont l'imagination la plus, surchauffée et la plus lubrique se ferait diffleilement une idée exacte. La rue pauvre alterne avec la rue aisée et il en est ainsi Jusqu^à la petite église de Savoy, mélancolique entre ses arbres chélifs, et jusqu'aux somptueux édifices du Temple s'étalant au milieu de leurs superbes jardins. Auban n'ignorait aucune de ces voies, pas môme cette voûte toujours déserte, toujours silencieuse qui passe sous elles et du Strand des- > cend aux quais.
* Cendant l'air fraîchissait à mesure que Theure
s'avançait et comme le piéton solitaire commençait k se sentir gagné par la fatigue, il déboucha dans
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80m D*OGTOBRB
le Strand. U la vit se dérouler au loin devant lui, la
large percée qui relie West-End et la Cité, noyée de lumière^ traversée dans toute sa longueur par un double courant de vie — Tun remontant vers Saint-Paul, Tautre s'en allant vers Gharing-Cross,
. emplie de l'assourdissant vacarme des voitures — omnibus massifs et bariolés de réclames, handsoms légers et rapides, camions pesants et lents, véhicules rouges et bien clos de la poste » et dans toute cette confusion de chevaux et de roues, les bicycles apparaissant, disparaissant»
^ avec un ronflement pareil à un bruit d'ailes. L'East-End, c'est la misère et le travail voués Tun à l'autre par cette malédiction de Tesdavage qui pèse sur eux ; la Cité, c'est l'usurier qui trafique du travail et en perçoit le produit; le West- End, c'est le noble oisif qui jouit de ce produit. Le Strand est l'une des artères les plus impor* tantes par lesquelles roule tout ce sang transformé en métal; c'est le rival d'Oxford-Street, un rival qui s'eUorce de ne pas se laisser distancer. Le Strand, c'est le cœur même de Londres ; son nom est célèbre dans le monde entier et c'est une des voies où Ton peut rencontrer des individus appartenant à tous les quartiers et à toutes les classes de la capitale : le loqueteux y promène ses bardes, le millionnaire y déploie son luxe; on y entend toutes les langues de l'univers : les res-
AJXàMcmïïm
taurauts ont pour propriétaires des Italiens dont 168 garçong parlent flrançais, la bonne moitié des
prostituées se compose d'Allemandes venues pour amasser leur dot avant de s'en aller finir leurs jours en honnêtes mères de famille au pays des classiques Gretchen* Le Strand possède les cours de Justice où des
magistrats pareils à des fous ou à des histrions se pavanent en manteaux longs et en perruques poudrées à frimas, donnant le spectacle d'une burlesque comédie ; le Strand centralise derrière les murailles austères du Somerset-Uouse quantité de pouvoirs administratifs dont le commun des mortels ne soupçonne même pas Texistence ; le Strand a ses théâtres plus nombreux qu'en aucune autre rue de la terre. C'est au Strand que va directement l'étranger débarquant è Gharing- Cross eif bien que cette première visite lui vaille ordinairement une déception, c'est au Strand qull passera ses dernières minutes avant de quit*
ter Londres.
Âuban se mêla à la foule dense et enfiévrée.
Quand il se trouva sous les flots de lumière jaillissant du théâtre des Adelphi, on put remarquer qu'il boitait légèrement; cette infirmité, à peine visible s'il pressait le pas, s'accentuait s'il ralentissait son allure, lui faisant traîner la jambe
SOIR D'ocrroBBB 15
gauche et robligeani & s'appuyer plus fortement sur sa canne.
Mais c était h la gare même que le mouvement atteignait son maximum, et Auban resta un ins* tant Immobile près de l'une des portes d'entrée. Villiers- Street, devant laquelle il était passé quel* ques minutes plus tôt, était envahie par les mar» chandes de fleurs, se tenant, transies et grelottantes^ accroupies derrière leurs paniers ou poursuivant les passants de leur sempiternel « Penny a bunch », et Auban vit un policeman repousser brutalement Tune d'elles qui avait osé s'aventurer au dehors de Villiers-Slreot. Les vendeurs de journaux vociféraient leurs éditions spéciales, désireux de s'en défaire le plus promp tement possibleaûn d'aller applaudir frénétiquement à a Gatti's Hungerford-Palaee » l'inimitable Gharlic Gol)orn dans « Tvvo lovely blak eyes et leurs clameurs eussent été réellement insupportables si elles n'eussent été couvertes par les appels enroués des conducteurs d omnibus et le bruit des roues sur le pavé de la cour de Charing- Gross.
Avec une tranquillité dénotant une grande habitude de ces choses « Carrard Auban saisit habilement la première .solution de continuité dans la lUe des voitures et traversa le Strand. 11 laissa derrière lui l'église Saint*Martin, jeta un
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regard distrait k Trafaigar-Square, complètement désert en ce moment, traversa également Green-»
Street, étroite et sombre, sans accorder aucune attention au cabby qui, du haut de son siège et d'une voix contenue, voulait lui dire quelque chose au sujet d'une jeune dame, et arriva en deux ou trois minutes devant la façade illuminée de l'Alhambra. Quelques personnes attardées s'entêtaient à vouloir pénétrer dans le thé&tre dont la salle devait être bondée, espérant parvenir malgré tout à se caser dans un coin ou l'autre ; Auban passa sans daigner s'arrêter devant les photographies des danseuses de ce nouveau ballet ALGËRIA gui fàisait courir Londres tout entier.
Le jardin de Leîcester-Square était plongé dans l'obscurité; de la grille on ne distiniruait même plus la statue de Shakespeare. « Tbere is no darkness but ignorance » (i), était-il écrit là, mais qui s'en souciait?
Le côté nord du square présentait un aspect tort animé ; Auban dut se frayer un chemin au milieu d'un encombrement de iilles publiques — des Françaises, celles-là — riant, criant, gestîcu- ■ lant, se disputant. Leur mise voyante et de mauvais goût, leurs cyniques propositions, leurs « chéri... chéri... » Incessants hrent surgir dans
(1) Ici ce n'est pas obscurité mais ignorance.
mm H'OOTOBRB 17
l'esprit d'Auban le souvenir des boulevards extérieurs de Paris à minuit.
L'époque k laquelle il appartenait ne semblait vouloir perdre aucune occasion de se montrer à lui sous sou jour le moins flatteur. Deux jeunes Anglaises marchaient devant lui ; comptaient^elles seize ans seulement? Leurs cheveux blonds satujqés d'bumidité s'épandaient sur leurs épaules comme ceux des enfants, mais, quand elles revinrent sur leurs pas, il vit des traits fatigués et il devina que depuis des heures peut-être elles se promenaient ainsi de long en large ; que depuis des semaines, des mois elles reprenaient tous les soirs cette faction quotidienne. Au prochain tournant une Allemande racontait aune autre Allemande, en patois de Cologne et d'un verbe très haut toutes les Allemandes de Londres crient en parlant — que depuis trois jours elle n'avait rien pris de chaud et que depuis vingtr quatre heures elle n'avait môme rien pris du tout : les a£bires allaient décidément de plus en plus mal. Plus loin Auban tomba sur un rassemblement qui obstruait le passage et le contraignit à assister h la scène retenant les badauds : une vieille qui vendait des allumettes avait une prise de bec avec une prostituée et c'était à qui des deux vomirait les plus grossières injures.
<*- Tiens, voilà pour toi, hurla tout ù. coup la
vieille qui, à bout d'argumenU de ce genre, cracha au visage de son ennemie.
Mais en moins de temps qu'il n'en faut pour le
dire, le crachat lui retombait sur la face; toutes deux restèrent ensuite quelques instants muettes, comme ne sachant plus à quels moyens recourir,puis la vieille qui tremblait de tous ses membres mit ses boites d'allumettes dans sa poche et se rua sur la fille, à la plus grande joie des assistants. Elles s'arrachèrent ia iigure à coups d'ongles et se roulèrent dans la boue sans cesser cependant de s'injurier, et il fallut que l'un des spectateurs intervint pour leur fUre lâcher prise ; elles ramassèrent alors l'une son parapluie cassé, l'autre son chapeau en loques et les curieux s'éparpillèrent en riant.
Auban continua sa marche dans la direction de
Piccadilly-Gircus.
Cet épisode, perdu dans le nombre d'autres non moins typiques, ne prouvait-il pas que le système de maintenir le peuple dans l'état de barbarie aûn de pouvoir ensuite discourir sur le a mob » et sa dégradation, donnait toujours d'excellents résultats?... En semaine, los cafésconcerts et. les salles de boxe ; le dimanche, des prières et des sermons : n'était-ce pas là d'éner^ giques préventifs contre le plus dangereux des
^tj^ ^ ... . . . . .
SOIR D'OCTOBRB
mau^, cet éveil possible des masses à la tie
intellectuelle ?...
Et» sans 7 penser, Garrard Auban frappa le sol
de sa canne sur la pomme de laquelle ses doigts s'étaient crispés.
Leicester-Square, Piceadilly et Regents^Street sont à Londres les marchés les mieux approvisionnés et les plus suivis de la cbair bumaine ; la misère de la capitale, secondée par la misère des sociétés dites civilisées, produit une oiîre qui souifent dépasse une demande pour ainsi dire insatiable. De la tombée de la nuit au lever de l'aurore, la prostitution règne au cœur de rimmense cité et semble être le pivot autour duquel se meut toute la vie sociale.
— De quelle aimable désinvolture ne font pas preuve, songeait Auban, ceux de ces messieurs qui mènent le char de la société... Si quelque difficulté se trouve sur leur chemin et menace de les faire rester dans l'ornière, ils déclarent bravement le mal nécessaire : le paupérisme ? un mal nécessaire... et pourtant il n'y a pas de mal plus grand ni moins nécessaire que leur propre existence. Car ce sont eux qui bouleversent tout en voulant tout ordonner, jettent la confusion partout en voulant tout diriger, paralysent tout progrès en voulant tout développer. Ils font écrire de gros livres pour établir irrélutâbiemeut qu'il en a été et qu'il en
ANARCHI8TB8
sera toujours de même et, pour, ne pas avoir l'air
de se croiser les bras, ils s*altellent aux « réformes». Et plus ils réforment, plus les choses vont mal de tous côtés : ils le voient, mais ils ne. veu* lent pas en convenir, ils le savent, mais ils ne veulent pas le confesser. Un aveu de cette nature serait l'aveu de leur propre inutilité et on n'avoue pas ces choses d une époque où chacun doits ingénier k se rendre utile, où c'en est fait de l'insouciance matérielle, du « vivre et laisser-vivre ». Tous voleurs volés, tous, du premier au dernier^ •
Et Auban eut un petit rire dans lequel ne se sentait presque plus d'amertume.
Mais cet homme qui n'ignorait pas qu'en tout et partout la justice est un vain mot sur la terre, cet homme qui dans la foi en une justice divine ne voyait que mensonge conscient chez des prêtres vendus ou inconscience dangereuse chez les fidèles, cet homme éprouvait un frisson de malaise en songeant à la prostitution et pressentait que de ce côté du moins justice finirait par se faire — lentement, c'était vrai, mais inexorablement.
Qu'est le peuple pour le riche, ce peuple que l'on ne doit pas traiter trop bien si l'on ne veut
pas le rendre exigeant? Serait-il composé d'hommes ayant les mômes droits et les mômes aspirations
que le riche ? Quelle folie, quelle absurdité... Le
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SOIR D OCTOBRS 2i
peuple n*est ni plus ni moins qu'une machine, un instrument de travail dont il faut avoir un cer^ tain soin pour en obtenir une bonne somme de services. Garrard Auban se souvint de ce passage d'une chanson anglaise :
— Nos fils les servent le jour, nos filles leur servent la nuit...
Leurs fils?... On ne leur devait que du travail — et encore le leur donnait-on en les tenant à une distance respectueuse. Point n'était besoin de leur serrer la main puisqu'ils ne faisaient que leur devoir en travaillant; d'ailleurs cette main était durcie et noircie parle labeur d'un jour qui sem*blait ne devoir jamais finir.
Leurs filles Mais c'était les honorer que faire d'elles des dérivulifs à ces vices et à ces passions plus ou moins honteuses que le riche verrait autrement se retourner contre les siens. Leurs filles lui servent la nuit, c'est juste; que l'argent ne parviendrait^il pas à se faire céder par la faim et le désespoir?...
Mais sur ce terrain — et sur ce terrain seulement la victime se venge en entraînant son bourreau avec elle dans sa chute. *
C'est qu'au-dessus de notre vie sexuelle, abandonnée à tous les excès ou soumise & la contrainte du mariage, plane une légion de maladies redoutables dont personne ne saurait entendre le nom
ANARCUISTflS
sans un frisson de terreur, personne ne se sachant hors de portée de leurs atteintes. M comme une partie de la jeunesse présente, partie plus considérable qu'on ne le croit, est déjà contaminée, une épouvantable malédiction pèse d'ores et déjà sur une génération qui n'est pas encore sortie du néant.
En ce moment, Auban se vit dans la nécessité de relever les yeux. Une bande de jeunes gens quittaient bruyamment le restaurant de « London PavUlion » dont les flammes de gaz inondaient de lumière Piccadilly-Circus; tous appartenaient évidemment au « meilleur monde », tous étaient habillés par le faiseur à la mode, mais les chapeaux de soie étaient posés de travers et les habits de soirée laissaient voir des plastrons souillés de cendres et de whisky. Leurs traits dépourvus d'expression et marqués au Coin du cynisme re^ flétaient bien leur genre de vie : les femmes et les chevaux, ils ne devaient pas avoir le loisir de penser à autre chose. Quelques-uns entouraient des demi-mondaines et riaient bêtement en leur tenant des propos grossiers ; les autres hélaient des handsoms qui se rangèrent avec empresse* ment devant le restaurant : on y jeta les femmes qui se débattaient et criaient, puis les voitures filèrent rapidement.
Garrard Auban promena ses regards autour de
SOIR d'octobre ^ n
hii : l&-ba8, derrière Piceadilly» se trouTait tout
un monde possédant la richesse et le confort, le monde des palais aristoeratiques et des grands elubs, des magasins Inxneux et des arts raffinés, le monde des jouisseurs et des blasés menant une existence factice toute d'apparences... C'était .là que frapperait d'abord leclair jailli de la prochaine révolution, il ne pouvait en être autre* ment.
Gomme il se disposait à traverser larue^ Auban lemarqna un irieiUard qui balayait incessamment la chaussée, autant du moins que la circulation des véliicules le permettait, puis attendait humtdementune modeste rémunération de ceux qui, grâce à son labeur, passaient sans se cruUer. Au^ ban eut la curiosité de se rendre compte combien d'entre eux verraient le pautre diable : pendant cinq bonnes minutes il resta adossé à Tun des réverbères flanquant Ventrée du restaurant Spier and Pond ; pendant ces cinq minutes trois cents personnes environ traversèrent commodément ^ pas une ne parut se douter de la présence du vieux balayeur.
Les affaires ne vont pas ? lui dit-il en s'ap-
prochant.
Voilà tout ce que j'ai iait ea trois heures, répliqua le vieillard en tirant de sa poche quatre
pièces de cuivre.
24 ANAROHISTBB
— Pas même assez poar payer votre nuit, reprit Auban qui avant de s'éloigner lui mit dans
la main une pièce de âix pence.
De sa marche lente mais sûre, Auban sortit pea
à peu du rayonnement et de l'animation de ce centre vital pour s'enfoncer dans Tobscur et mystérieux enchevêtrement des rues de Soho.
Vers la môme heure — il ne devait pas être loin de neuf heures — un homme d'une quaran*^ taine d'années venant de l'est se dirigeait de Drury Lane vers Wardour'-Slreet. Il était vêtu en ouvrier la mise de Touvrier londonien ne' se distingue de celle de la classe plus aisée que par la simplicité ^ et allait de ce pas à la fois pressé et inquiet trahissant avec une égale évidence le désir d'arriver promptement à son but et Tigno* rance des lieux parcourus. Convaincu sans doute que dans ces conditions il n'était pas près de se trouver à destination, il s'arrêta devant l'un des innombrables public-houses et se renseigna sur son chemin. Les explications furent très longues et très détaillées, ce qui tendait à démontrer que cet homme était réellement étranger au quartier, mais il parut avoir compris cependant, car il prit une direction sensiblement différente de celle
SOIR d'ogtobbb 25
qu'il avait suivie jusqu'alors* Sans cesser de mareher vers le nord, il longea deux ou trois rues se ressemblant étoanamment, pour la malpropreté comme pour le reste, et déboucha brusquement dans Tune de ces voies au trafic très actif où les populations des quartiers pauvres voutiaire leurs provisions le samedi soir pour les Jours suivants. Il y régnait une animation extraordinaire. Une double nie de petites voitures et d étalages bordait les trottoirs à perte de vue et toutes ces bou-* tiques improvisées étaient éclairées d'une multitude de lampes au pétrole faisant la rue plus ensoleillée qu'elle ne l'était jamais en plein midi. Des viandes sanguinolentes s'empilaient à côté de monceaux de légumes, des enfilades de chaussures se balançaient dans l'air imprégné d'une fumée &cre et étouffante, des déchets de toute nature triturés par le piétinement d'une foule serrée rendaient la marche encore plus difficile sur un pavé inégal et visqueux de longue date« fit au-dessus du brouhaha indescriptible de cette foule s'écrasant autour des étalages ou à la porte des magasins on entendait toujours le glapisse* mentdesmarcUandss'eiTorçantd'allumerlepublic. L'ouvrier ne pouvait avancer que lentement au milieu de cette confusion ; aussi s*empressa-t-il de s'élancer derrière un camion qui venait de faire une trouée dans la masse ; de cette façon il
AIIAR0HI8TBB
gagna plus tôt qu'il ne Tavali espéré le coin de la
première rue transversale. L'encombrement y était moins prononcé et i'ouvrier y lit iiaite pendant quelques secondes.
Sa surprise fut extrême quand, en regardant autour de lui, il aperçut tout à coup Garrard AuiMin. Il ne courut pas tout d'abord à son ami dont la présence en ce lieu et à cette heure rétonuait tant; il allait cependant le rejoindre et traversait déjà la chaussée lorsque le désir do savoir ce qui amenait Âuban dans ces parages le poussa k ren* trer dans les rangs de lâ foule. Il resta plusieurs minutes à l'observer attentivement.
Auban se tenait près d'un groupe dlnditidus à demi itres attendant patiemment devant un public-house qu'un camarade ou l'autre eût la bonne inspiration de leur oifrir quelque chose; un peu penché en a\ant, les deux mains croisées sur sa canne qu'il avait passée entre ses cuisses^ il restait là le regard perdu dans ce fourmille-ment d'êtres humains, comme s'il eût espéré voir surgir à ses yeux quelque visage ami. Ses traits étaient sévères, un pli nettement creusé accentuait encore ie dessin de la bouche et ses yeux enfoncé» dans l'orbite avalent une expression douloureuse et navrée ; ses joues creuses et soigneusement rasées, son nex mince donnaient à sa face étroite et allongée un air d'indomptable
SOIR d'octobre
volonté. Un amplo manteau de couleur sombre drapait négligemment un corps trèâ élancé, des épaules manquant de largeur et, en le retrouvant ainsi k Timproviste, celui qui Tobservait se dit que de tout temps il avait vu Auban avec un vêtement de cette coupe et de cette nuance. Tel Auban lui était apparu six ans, sept ans peut-être auparavant quand ils avaient fait connaissance à Paris, tel il retrouvait Auban ce soir : un peu plus triste» ;un peu plus p&le peut-être» et c'était tout.
Auban se dirigea vers lui; il gardait toutelois ce même regard absent qui semblait ne rien voir»
et il allait passer quand l'ouvrier dit :
— Auban...
II ne tressaillit pas et se contenta de se retourner, sans pourtant revenir encore à la réalité. Auban» répéta Tautre en lui saisissant le
bras.
Otto ? ût Garrard Auban de son ton le plus naturel.
Puis il ajouta à voix basse, ainsi qu'un homme s'éveillan t d'un cauchemar et n'en parlant qu'avec une sorte de crainte :
— Je pensais à autre chose... à toute cette misère inouïe» à cette lenteur désespérante que la lumière met à venir...
L'autre le regarda d'un air ahuri; mais Auban
ANABCnrSTER
avait déjà répris possession de lai-môme et con*
tinuâit en riaat :
— Gomment se fait-il que je te rencontre à une heure pareille dans Soho, toi, Thomme de l'East-
• bnd?
— Je me suis perdu. De quel côté se trouve
donc Oxford-Street? Par là, n'est-ce pas?
— Du tout, par là, riposta Auban qui le prit par les épaules et le fit pivoter sur lui-môme. Ecoute bien : par là» dans la direction du nord, c'est Oxford-Street dans toute sa longueur; par là, du côté d'où tu viens, — car je suppose que tu viens de l'est, — c'est Drury-Lane avec l'ancien Seven-Dials, dont tu as dû entendre parler. As-tu déjà vu la fameuse rue des Oiseleurs? La misère a osé s'introduire dans ces rues du West- Ead qui s'étendent jusqu'à liacolns Inn Flelds, et je puis te garantir que Ton donnerait gros pour avoir la permission de l'en déloger et de la re- ^ fouler vers TEast-End. A quoi sert-il, dans ces conditions, de percer des voies bien larges et bien droites, pour avoir plus facilement raison des révolutions, comme le baron Uaussmann l a fait à Paris? I.a misère monte, monte... Je ne laisse pas passer un samedi sans faire un tour dans ce quartier compris entre Regents-Street et Incoins Inn, Oxford-Street et le Strand : c'est une région à
SOIR D*OCTOBRB 29
part, et l'on y voit des choses aussi instructives que dans TEasi-Eod. Y es-tu déjà venu ?
— Il me semble. Est-ce que le club n'était pas par ici, dans le temps?
— Si, mais plus près d'Oxford-Slreet. Il y a d'ailleurs des quantités d'Allemands établis dans les environs, surtout dans les rues mieux vues qui avoisinent Regents-Street.
• — Où la misère est-olle le plus grande?
Aubaa rétléchit un instant avant de répondre :
— Dans Drury-Lane. Il y a là les cours de Wild-Street, puis rhorrible chaos de masures croulantes que Dickens a décrit dans son roman : Le Magasin d'antiquités ; puis les rues latérales de Drury-Lane, principalement dans le nord; puis, encore plus loin, les anciens Dials, Tenfer des enfers, qui surpassent (ie beaucoup tout le reste.
— Tu connais toutes ces rues-là ?
— Toutes.
— Qu'as-tu pu y voir de si épouvantable? Les drames de la misère ne se jouent guère en plein vent.
— Tu oublies que trop souvent le dénouement se fait dans la rue.
Tout en causant, ils avaient repris la marche, ety bien qull s'appuyât fortement au bras de son i ami, Garrard Auban boitait d'une manière plus prononcée.
— OÙ vas-lu, Otto? demanda-t-il.
— Au club. Tu ne viens pas avec moif
— Je me sens un peu fatigué; j'ai passé la moitié de la journée de l'autre côté de Teau...
Puis, songeant que Tautre pouvait considérer ces explications comme une défaite polie, il se hâta d'ajouter :
— Maïs cela ne fait rien, Je profite de Toccasion pour t'accompagner : je ne sais pas quand j'y serais allé si je ne l'avais rencontré. Combien y a-t-il de temps que nous ne nous sommes vus?
— Près de trois semaines.
— Je vis de plus en plus dans mon trou; je n'ai pas besoin de te le dire, comme lu vois. Que veux«tu que j'aille faire dans les clubs ? Ecouter des gens discourir pendant des heures et des heures, en répétant toujours la même chose sur le même sujet? Gela devient fatigant.
Il s'aperçut sans peine que ses paroles affectaient désagréablement son compagnon el que celui-ci les eût combattues volontiers.
* — Je suis toujours chez moi le dimanche, à partir de cinq heures : pourquoi ne viens-tu plus ?
— Parce qu'on s'y trouve avec des gens de toutes les catégories, — des bourgeois, des socialistes, des journalistes, des individualistes...
r- Mais tant mieux, répliqua Auban en se met-
SÛIB d'octobre
tant à rire; la discussion ne peut qu'y gagner. Les individualistes sont ceux qui te plaisent le moins, n'est-ce pas, OLto?
Ses traits avaient subi un changement singu* lier; sans rien perdre de leur expression taciturne, ils reflétaient une bonne et franche cordialité. L'autre ne parut pas cependant en être touché; il cita un nom qui ne troubla pas Auhan mais effaça aussitôt le sourire de ses lèvres.
— Quinze années... et pourquoi? ht l'ouvrier qui s'appelait Otto Trupp et qui parlait d'une voix grondant de haine et de colère.
— Aussi, pourquoi a-t-il commis l'imprudence de se livrer à ses ennemis? il devait les connaître, pourtant.
— On Ta vendu.
— Il a eu tort de se confier à d'autres. C'est se
vouer k une perte certaine que d'a^^ir ainsi; il le savait tout aussi hien que moi. Son sacriiiceest inutile.
— Je crois que lu ne te fais pas une idée hien exacte de la grandeur de son dévouement, riposta Trupp d'un ton irrité.
— Tu sais iort hien, mon cher Otto, que je ne comprends absolument rien à tous vos dévouements ni à tous vos sacrifices. En quoi la perte de ce compagnon* le meilleur, le plus droit de
tous, peulêlre, sera-t-elle utile? Peux-tu mêle dire?
— Elle rendra la lutte plus achaméd en se*
couant les uns dans leur léthargie et en nous inspirant, & nous autres, une haine encore plus ardente. Elle nous a fait renouveler notre serment, — et les yeux de l'ouvrier étincelèrent • -pendant que son bras frémissait sous celui d'Auban, — le serment d'exiger une coiituple réparation quand le jour du règlement des comptes sera venu.
— Et après ?
— Après ? Quand cette société maudite aura été balayée du sol, la société libre sera maîtresse du
monde.
Auban laissa tomber sur son ami ce regard si
singulièrement triste avec lequel il l'avait accueilli ce soir-là : il savait que Trupp n'espérait, ne désirait plus qu'une seule cbose — l'avènement de la « grande », de la « dernière » révDlution.
Quelques années auparavant, ils avaient arpenté aussi les boulevards de Paris, se tenant aussi par le bras, se grisant de mots sonores et d'espoirs chimériques; depuis lors Auban avait laissé en route toutes ses illusions et s'était de plus en plus replié sur lui-même, ne croyant plus qu'en la saine raison pour amener à la longue les
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hommes à s'occuper d'eux-mômes au lieu de s'occuper des autres. Trupp au contraire s'était de plus en plus abandonné au fanatisme du désespoir et acharné à la poursuite de cette vision insaisissable de Tàge d'or. *
— Quinze ans, répéta<-t-il de nouveau avec une ilamme au fond des yeux, il peut se passer bien des choses en quinze ans...
Cette fois Auban garda le silence : il se sentait impuissant devant une foi aussi vivace. Sur leurs pas» les rues se faisaient plus calmes et plus silencieuses, et dans le ciel pareil à un monstrueux amas de nuages c'était toujours le môme brouillard» plus impénétrable encore peut-être. L'air était saturé d'humidité et les deux amis se taisaient comme si tout ce froid du dehors eût pénétré jusqu'au fond de leurs cœurs et les eût rendus étrangers l'un à l'autre.
llslse ressemblaient peu au physique.
Auban était grand et mai^^re, Trupp musculeux et mieux proportionné dans satailie mpins élevée ; celui-ci portait toute sa barbe» une barbe brune coupée court, tandis que celui-là était toujours rasé de frais.
Lorsqu'ils étaient seuls, ils parlaient français — Trupp avec une certaine aisance, et aussi une certaine incorrection, Auban avec une telle volubilité que ses compatriotes eux-mcuies avaient
parfois quelque peine à le suivre : «a voix, nette et dure, s'animait parfois dans l'entraînement du débit ou se relevait d'une légère pointe dlronie.
L'écheveau embrouillé des petites rues se démêlait enlia devant eux : ils gravirent quelques marches et se trouvèrent dans Oxford-Street.
— Dans quinze ans^, reprit à son tour Carrard Auban, les chaînes de Tesdavage auront si bien coupé les poicrnets des peuples continentaux qu ils ne trouveront môme plus la force de bran*» dir le poing. Ici, on se sera arrangé dans Tintervalle pour paralyser tous les bras et bâillonner toutes les bouches qui s'épuisent encore aujourd'hui en protestations.
^ Tu ne connais pas les travailleurs comme je les connais; ils se seront soulevés bien longtemps avant qu'on en soit arrivé là.
— Pour aller se faire broyer par des canons tirant soixante coups h la minute» n'est-ce pas? Va, je connais la bourgeoisie mieux que tu ne peux la connaître.
Et comme en prenant pied dans Oxford-Street ils s'étaient retrouvés dans le mouvement si con* sidérable des nuits de Londres :
— Regarde autour de toi et dis-moi si cette vie si intense, si multiple, si complexe peut être arrêtée d'un seul coup par la volonté de quelquesuns.
SOIR D'OOfOBRB
— Oai, répliqua Trnpp qui ajouta en étendant
le bras dans la direclion de l'est: l'avenir est là.
-* Sais- tu ce que c'est que TaYenir ? Eh bien, ravenir e'est le socialisme, la réduetion de l'indi- Tîdu à sa plus simple expression, la solidarité absolue, la famille universelle... Vous n'êtes tous que des enfants, de véritables enfants... Mais il faut que les choses suivent leur cours.
Il eut un éclat de rire amer et dit encore en remarquant de quel côté se tournaient les regards de son compagnon :
— Ce qui est là, c'est la Russie.
Puis tous deux gardèrent le silence pendant quelque temps*
Oxi'ord-Street s'allongeait indéfiniment devant eux et derrière eux, pareille à une immense cou* lée d'ombre pleine de rameurs et pailletée de points lumineux.
— n 7 a trois Londres, reprit Auban remué par ce spectacle nocturne; le Londres du Scunedi soir qui s*enivre pour ne pas penser à la semaine suivante ; le Londres du dimanche qui cuve son ivresse dans le giron de la sainte Eglise, en dehors de laquelle il n'est pas de salut; le Londres de toute la semaine qui travaille ou l'ait travailler.
^ Je déteste Londres, fit l'autre.
— le l'aime, riposta Ânban avec chaleur*
— Quelle diiiérence avec Paris». .
36 ANARCmSTBS
Et les mêmes souvenirs se réveillèrent en eux.
— Nous n'arriverons jamais, dit encore Auban * qui pressa le pas.
lis traversèrent et s'engagèrent dans la première rue latérale; de nouveau Carrard Auban s'appuyait fortement sur Trupp.
— A propos, cela marche-t-il maintenant chez vous?
— Tout à fait bien et pourtant nous n'avons
pas de bureau, comme tu sais. Tu le rappelles encore tout le tapage que Ton a fait quand nous nous sommes organisés d'après lesprincipes com- . munisies : pas de président, pas de bureau, pas de programme, pas de cotisation obligatoire. Qn nous a assez crié que c'était le gâchis complet, que nous n'en avions pas pour longtemps, et une quantité de choses aussi aimables... Nos séances en valent bien d'autres où il y a une sonnette pour rappeler à Tordre les orateurs et les assistants; on parle chacun à son tour quand on a quelque chose à dire.
Auban ne put s'empêcher de sourire.
— Nombre de braillards ne peuvent se mettre en tête, répliqua-t-il, que des gens pourvus de raison n'ont pas besoin d'un bout de papier en garantie de leurs droits et de leurs devoirs respectifs pour se réunir et discuter tranquillement leurs intérêts. Hais, de ce que votre tentative a
SOIR d'octobre 37
réussi, vous n'allez pas en conclure, je suppose, la possibililé d'organiser la sodélé entière d'après les mêmes principes? Ce serait de la folie.
— Ab... Nous ne sommes pas de cet avis et nous espérons bien y parvenir, riposta Trupp qui s'entêtait.
— Ët votre journal?
— Il marche tout doucement. Tu le Ifsf
— Oui, de temps en temps ; j'ai à peu près oublié le peu d'allemand que J'avais appris à Técole.
— Nous lui avons appliqué notre système : pas de rédaction, pas de direction. Toutes les semaines nous passons une soirée à lire ce qu'il est arrivé de copie et nous tirons la matière du numéro à paraître.
— Je m'explique maintenant le manque d'unité
et l'inégalité de valeur dans les articles ; tu as
beau dire, il faut qu'un journal ait derrière lui
une personnalité, réelle, intéressante...
Trupp l'interrompit avec emportement :
— Pour en revenir aux chefs de partis, n'est-ce pas? Qui se donne un intendant se donne un maître — Auban acquiesça d'un signe, mais l'ouvrier ne s'en aperçut pas — et ce qui est vrai pour les petites choses l'est aussi pour les grandes. Non, non, le mouvement n'a déjà eu que trop à souffrir de ce centralisme : le zèle dégénère trop
AHABomns
>iie en orgueil» les bons seniiments en désir de jouer les Messies. Tu vois cela partout, en hsaf
aubsi bien qu'en bas ; partout des troupeaux qui suivent stupidement le l>élier» de véritables moutons de Pauurge...
— Mais tu n*as pas compris du tout ce que je voulais dire,.* A t'entendre on croirait difficilement que j'ai toujours eu cette manière de \'oir. Je me méûe de tous ceux qui se font fort de représenter les autres, de veiller aux intérêts des autres, de se charger des soucis des autres : mèletoi de tes affaires et laisse-moi faire les miennes, yoilà qui me va on ne peut mieux. Et voilà gui est du vrai anarchisrae.
Moi aussi, je suis anarchiste.
— Non, mon cher ami, tu n*es pas anarchiste, tu es même tout le contraire. Tu es communiste jusque dans la moelle des os, par tes opinions, par tes tendances, par tes espérances.
— Personne ne peut me contester le droit de considérer mes opinions comme des opinions anarchistes.
— Personne évidemment. Mais voos ne voyez pas quelle déplorable confusion résulte de cet amalgame d'idées aussi disparates. Au fait, pourquoi revenir maintenant sur cette vieille querelle? Yiens dimanche, on discuteraplus à l'aise: pourquoi ne viendrais-tu pas?
SOIR d'octobre
— G*esl Traf . Tout ce que je-vois, e^est que ta es
et resteras individualiste et tu Tes depuis que tu étudia sdratifiquement la question sociale. Je donnerais beaucoup pour que tu sois encore ce que tu étais quand je t'ai vu à Paris pour la premftfe fois.
— Moi pas, Olto.
De nouveau Trupp s'irritait
«— Ta ne connais pas la caase dont ta te fais le défenseur. L'individualisme n est-il pas le déchaînement de tontes les passions mauvaises de liiomme, de l'égoïsme surtout? Ne lui devonsnous pas toute cette misère, la liberté de.. ^
Auban s'arrêta et regarda fixemmt son compagnon.
— La liberté de diacan, est-œ cela que tu veux dii^e? Gomment peux-tu parler de cette
liberté quand nous sommes jusqu'au cou dans le communisme le plus étroit et le plus brutal?
Qaand r individu, de son premier à son dernier souffle, est séquestré par l'Etat, la communauté? FouiUe la terre entière et si tu découvres un coin où il me sera possible d'échapper à celte contrainte et d'être moi, viens m'en avertir et j'irai finir mes jours dans cette liberté que j'ai vaine* ■ment cherchée jusqu'à présent.
— Mais ce sont de nouvelles armes que tu iouptds à la bourgeoisie.
▲NABCUISTJSS
— Oui, à la condition pourtant que vous-mêmes ne daigniez pas en faire usage — à cette condition seulement. Et ce sont les seules armes dans lesquelles j'aie encore confiance. Mais je les crois bonnes ; ces idées égoïstes ^ c'est à dessein que J*emploie le mot — ces idées si lentes à mûrir sont aussi dangereuses avec Tordre social actuel qu'elles le seront sous le règne du communisme idéalisé et édenisé ; elles sont infiniment pins dangereuses que toutes vos bombes et que toutes les mitrailleuses des pouvoirs présents*
— Tu as bien changé, dit Trupp d'une voix grave.
— Non, Otto, j'ai simplement appris à me connaître.
— Nous y reviendrons ; il faut qu'on sache... ^ Si je suis encore des vôtres, comme vous
dites ? Mais ce n'est là qu'une façon de parler ; toi qui aspires à l'autonomie illimitée de Tindi* vidu, tu sais bien que Tbomme libre ne peut être qu'à lui-môme.
Ils suivirent Charlotte -Street, sombre et déserte, pour s'enfoncer dans l'une de ces voies écartées qui se trouvent à Test de Tottenham Court Road.
— Parlons allemand maintenant, Ht Auban qui donna l'exemple.
Ils ne tardèrent pas à s'arrêter devant unemai-
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son exiguë de façade et badigeonnée de clair ; ils entrèrent après que Trupp eût poussé vivement la porte au-dessus de laquelle le nom du club se détachait en noir sur le carreau éclairé de Timposte.
ONZEBSCIUIg
Le soir du vendredi suivant, Garrard Auban
descendait en omnibus rinterminable GityRoad ; il avait pris place près du cocher, un gentlemaa très correct en chapeau de soie, et nerveux, agité, trouvait que la distance le séparant du but de sa course diminuait bien lentement. Il sauta à terre devant Finsbury-Square, s'orienta rapidement et quelques minutes plus tard arrivait au South- Place Institut.
Un foule considérable assiégeait les portes , ouvertes à deux battants, de l^édiâce qui a des allures de temple ; les agents de police étaient nombreux. Tout en prenant sou rang dans la file
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serrée qui pénétrait peu à peu à riatérieur, Auban échangea un sidiit avec quelques camarade» qni étaient tenus là pour Tendre les journaux de leurs sociétés ou de leurs partis: la plupart d'entre eu se iDontraimi eiupria ea ocmtenls de le revoir.
Il acheta tout ce qu'il put trouver : le Cmtt* mmmedy l'intéressant organe de la « SoeiaUêi
Leaffue; la Justice de la Social démocratie Ft^ deratUm et quelques numéros de la Lomhner Freie Pre$$e, dirigée par des Allemands, appartenant à diverses nuances du socialisme et ftndée tout réeemmeiit par eui pour servir de trait d'union entre tous les révolutionnaires de langue germanique. Aubau ne revenait jamais de ces meetings sans une bonne proidsion de Jom^ naux et de brochures. A Tintérieur, près de la porte, on distribuait la « résolution », le programme de la séance — un placard imprimé en caractères larges et clairs.
La sidle assez vaste était odnte d'one galerie
qui semblait entièrement occupée déj?i; au fond s'élevait à hauteur d'homme une estrade sur la* quelle des chaises avaient été disposées pour les orateurs : il ne s'y trouvait encore personne. Cette Mf, dans sa simplicité, faisait penser à des eérémonies religieuses et cette impression s'afflrmait si on remarquait la forme des bancs.
AKASCmSTM
Uassistance n'avait rien ce soir-là du recueillement qui accompagne ordinairement les manifestalions d'un culte; elle était houleuse et bruyante. Auban promena un regard attentif sur
la foule et constata la présence d'un grand nombre de ses amis î comme quelques-uns des orateurs annoncés s'étaient groupés et causaient près de Festrade, il se dirigea de ce côté, serrant la main de celui-ciy adressant un bref sigji^ de tète k celui-là.
— Prendrez-vous la parole, monsieur Auban?
lui demanda-t-on.
*-NoD^ répondit-il, je n'aime pas parler anglais
en public. D'ailleurs, je préière ne plus parler du
tout : le temps de ces dioses-Ià est passé pour
moi. A quoi bon discourir puisqu'on doit taire ce que Ton voudrait dire? C'est un meeting mixte? poursuivit-il plus bas en se tournant vers' son plus proche voisin, i'agit^teur bien connu d'un club d'Allemands.
— Oui. Des radicaux, des libres^penseurs, des libéraux : il y aura un peu de tout. Vous verrez que la plupart des orateurs se défendront d'avoir des sympathies pour l'anarchie.
— Vous n'avez pas vu Trupp ?
— - Non ; il ne viendra pas ; c'est probable du moins : je ne l'ai jamais rencontré dans des réunions de ce genre.
OMZfi HEURES
Auban examina la salle de nouveau : il la vit bondée. Les passages entre les bancs étaient pleins et des curieux s*entassaient sous la table servant de tribune^ devant le groupe photographique des condamnés de Chicago largement encadré d'or. Non loin delà, des reporters assis autour d'une seconde table préparaient leur papier et leur crayon.
Cependant 1 afiluence restait toujours aussi grande et la \ive bousculade qui ne cessait de se produire à rentrée laissait deviner le nombre de oeux qui étaient encore dehors. Quelques-uns des deiîiiers arrivés avaient eu l'adresse de se faufiler jusqu'aux premiers bancs où, en y mettant un peu de complaisancOi on put encore leur faire une place; Auban 8*en aperçut et s'empressa de s'asseoir, la faiblesse de Tune de ses jambes ne lui permettant pas de rester debout pendant toute une soirée. Il s'installa le plus commodément possible pour n'avoir plus à bouger ; son banc était un des bancs latéraux placés près de l'estrade, de sorte qu'il pouvait embrasser d'un coup d'œil la salle tout entière.
n tira la « résolution » de sa poche et la lut lentement» attentivement ainsi que la liste des orateurs parmi lesquels étaient mentionnés « plusieurs radicaux et socialistes des plus éminents ». • Les noms et les hommes lui étaient connus, bien
46 iJiAïuansns
I qu'il n'eût va aucua de ceux-ci depuis plus
!' d'une annie.
' £a têle de Tordre du jour venait la liberté de
I la parole.
! « Sept hommes ont été condamnés à mort pour
I avoir organisé une réunion publique : les tra*
TaiUeors anglais croient devoir signaler à leors I frères d'Amérique le péril auquel ceux-ci expo-
sent la liberté s'ils acceptent que des citoyens soient eondamnés pour avoir protesté contre la violation du droit de réunion et de la liberté delà parole. Un dr<Ât poor r^ereice duquel le peuple s'expose à des peines n'est plus un droit maïs un préjudice. Le sort de ces sept hommes condamnés à oause d'une réunion publiqfne dans laquelle plusieurs agents de police ont été tués après avoir tenté de disperser les assistants et d'imposer silence aux orateurs, le sort de ces hommes intéresse considérablement les travailleurs anglais qni peuvent se trouveor domain dans la même situation comme s'y trouvent déjà en ce moment leurs frères d'Irlande : il est donc de toute nécessité que les travailleurs des deux rives de l'Atlantique se concertent pour déclarer que ceux qui portent atteinte k ce droit agissent en violation de la loi et k ienrs risques et périls. Koos ne pouvons admettre que les opinions politiques des condamnés puissent être, pour quelque chosè
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dans leur condamnation et si cette condamnation était suivie d*exéculion, le droit de réunion serait par là flétri à l'égal d'un crime aux États-Unis : les autorités auront toujours la possibilité de provoquer la résistance dans une foule qui croirait sa vie menacée. Nous attendons donc de nos camarades d'Amérique qu'ils exigent Félargisse-* ment sans conditions de ces sept hommes dans la personne desquels les libectés de tous les travailleurs se voient compromises . »
Sa lecture terminée, Auban releva les yeux et vit près de lai un vieillard à la longue barbe
blanche et aux traits pleins de bonté.
Vous ici, monsieur Marell, dit-il avec un visible plaisir ; quelle agréable surprise.
— Vous lisiez et je n*ai pas voulu vous déranger, répliqua le vieillard en anglais, langue dans laquelle se continua la conversation.
— Depuis quand étes-vous de retour?
— Depuis Mer.
, — Vous avez été h Cîhicago ?
f — Oui, quinze jours, et à New- York ensuite.
' — Je ne m'attendais guère...
— Sans doute, mais je n*ai pas pu y tenir plus
longtemps et je suis revenu.
— Vous avez vu les condamnés?
4 ~Oiu, auvent.
— Il n'y a plus rien à espérer ? demanda Auban en se penchaiit et eu baissant la voix.
Le vieillard secoua la tête.
— Rien; c'est le gouverneur de l'Illinois qui dira le dernier mot» mais Je n'attends rien de lui.
— El l'opinion publique?
— L'opinion publique est mauvaise : les « Knights of Labour » et les georgistes se retirent; à dire la \érilé, les choses sont loin d*ÔLre ce qu'on se les ligure : Témotion est grande çà et là mais les temps ne sont pas encore venus.
— Cependant on fera tout ce que Ton pourra pour...
— Je rignore ; en tout cas ce sera complètement inutile*
Ils gardèrent le silence pendant quelques secondes; Auban semblait plus sombre encore que d'habitude mais restait aussi impénétrable, et rien des sentiments auxquels il pouvait être en proie ne se révélait sur sa physionomie.
— Quelle est Tatlitude des condamnés ?
— Très calme. Quelques-uns ne veulent pas de leur grâce et ils feront une déclaration en ce sens. Pour les autres, j'ai bien peur qulls ne s'abandonnent encore à des illusions.
Cependant il était déjà plus de huit heures; Tassistance commençait à montrer de Timpatience et le ton des conversations se haussait*
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Auban conlinuait à interroger le vieillard qui répondait d'une voix voilée de tristesse :
— Vous prendrez la parole, monsieur Marell?
— Non, mon cher ami, il y a quelqu'un de plus jeune qui arrive aussi de Chicago ei qui racontera un peu de ce qui se fait et se dit là-bas.
— Serez- vous à la maison demain?
— Oui, venez : Je vous donnerai les débats et les journaux. J'en ai rapporté beaucoup — tout ce que j'ai pu trouver... beaucoup. Si vous voulez lire tout, vous aurez une idée claire et nette de la silualion en Amérique.
— Vous pensez qu*on n'engagera pas un non* veau procès?
J'espère que non; ce serait prolonger inutilement des angoisses qui ont déjà trop duré.
D'ailleurs, il laudrait imposer de durs sacriûces aux travailleurs... ramasser sou à sou une somme énorme, cinquante mille dollars, peut-être... Ce serait inutile, je vous dis : la hyène veut du sang.
— Et le peuple?
— Le peuple ne sait pas lui-même ce qu'il veut. Pour le moment il ne pense pas que ce soit sérieux; il changera d'avis, mais trop tard.
Un jeune Anglais que M. Marell avait vu à la
a Socialist League », intervint, au grand étonnement d' Auban.
AMARGHISTIS
• — Eh bien , non , je me refuse d'y croire, déclara-til gravement. On n'assassine plos à la face des nations, en plein dix-neuvième siècle, sept hommes dont rionocence est aussi claire que le jour; on les ^rge par milliers sur les champs de bataille, mais on ne se seul plus le courage de braver avec un pareil cynisme les lois et les institutions de la société. Us n'iront pas Jusque-là parce qu'à leur point de vue ce serait folie d éveiller le peuple et de lui ouvrir les yeux aussi brutalement... Ils n*08eront pas, vous dis-je. Regardez, réfléchissez ; voyez tous ceux qui sont là» pensez à tous ceux qui, dans les autres pays, partagent nos opinions, souvnnez-vous de lous ces journaux, de toutes ces brochures, répandus par le monde entier... Où est lliomme de raison et de cœur qui ne se révollerail? Ne sont-ils pas légion ceux qui se soulèveraient là-bas? Non, non, ils n'oseront pas, car ce serait leur perte...
Ses deux auditeurs haussèrent les épaules en silence : qu'eusseut-ils pu répliquer? L'un et l'autre ils avaient vu dans la lutte engagée entre les deux classes commettre tant d'atrocités par les individus détenant le pouvoir, qu'ils netroavaient plus aucun excès dont ils eussent pu s'étonner ou slndigner. Auban remarqua que les mains de M. Harell étaient agitées d'un léger tremblement que rexcellent homme s'elTocçaii
ONZE HEURES
de dissimuler en toornant et retoamant son clia-
peau entre ses doigts.
— Ils se figurent frapper l'anarchisme an cœnr en pendant quelques-uns de ses partisans, dit
enfin le vieillard.
Mais Auban crut s'apercevoir que le sujet lui était pénible maintenant et il laissa tomber la conversation.
D'ailleurs, ce mot d'anarcbisme prononcé en cette occasion le rendait songeur : qu'était-ce donc, en somme, que Tanarchisme? Fallait-il voir des anarcbistes dans les condamnés de Chicago ? Mais d'après leurs opinions ils étaient aussi socialistes que communistes et deux d'entre eux n'eussent pas répondu de façon identique à la moindre question visant les idées fondamentales de leurs opinions. Cependant, ils se disaient anarchistes, et tous les désignaient par ce nom... cependant rindividualisme a avait jamais parlé aussi baut que le jour où ce jeune communiste avait audaçieusement crié à ses « juges » :
* — Je vous méprise, je méprise vos lois, votre ordre social, votre pouvoir basé sur la force— .
Puis encore :
— C'est égal, je ne m'en dédis pas : si on nous
menace du canon, nous répondrons par la dynamite
' ^Etait-ce bien an anarchiste aussi que le vieil-
"bt ANARCHIST£S
lard assis près de lui? M. Marell se proclamait tel
et dans ses innombrables pamphlets il ne prônait qu'une seule chose, la charité.
— Qu'est-ce donc que Tanarchietse demandait une fois Texcellent homme.
£t voici la définition qu'il se donnait :
— Uanarchie est un système social dans lequel nul ne s'immisce dans les actes d'autrui; où la liberté est indépendante de la loi ; où le privilège est inconnu ; où, la force n*est pas Tinspiratrice des actions humaines... L'idéal en a été formulé il y a deux mille ans par le Nazaréen gui voulait la fraternité universelle dans la grande famille... C'est la \engeance que l'on vous enseigne du haut de la chaire, dans les journaux, dans toutes les classes, et c'est : Aimez-vous, aimez-vous I qu'on ne devrait cesser de vous répéter...
Auban avait toujours dans Toreille ces paroles jetées comme un cripar la plus profonde douleur et la plus ardente conviction : il pensait aux dan« gers que présentaient des thèses aussi abstraites, aussi vagues, aussi nébuleuses exposées à des intelligences encore inhabiles à démêler les crèles subtilités du langage. Aussi l'écheveau s'embrouillait de plus en plus, se faisant si décourageant pour les meilleures volontés que beau* coup — disposés peut-être à suivre le lU — re-
ONZB HEURES
ponçaient à le retrouver dans ce nœud étrange et formidable.
Auban ne connaissait M. Marell que depuis peu ;
ils s'étaient liés à la suite d'une discussion sur les divergences de ranarcbisme individualiste et de ranarchisme communiste, discussion dans laquelle M. Marell avait été seul à défendre la première de ces deux tendances. Ses théories avaient intéressé Âuban qui avait cru y découvrir, en dépit de flagrantes inconséquences, une certaine harmonie avec ses propres convictions. Ils s'étaient donc revus de temps à autre avant le départ du vieillard pour T Amérique, où il allait, suivant sa propre expression, faire ce qu'il pourrait : comme il ne parlait jamais de lui-même, Auban ignorait de quelle nature avaient été ces eiîorts* Des confidences ébauchées que venait de lui faire M. Marell, il concluait que ces efTorts étaient en tout cas restés sans résultat. Le vieillard devait aussi posséder des relations très nombreuses et très étendues, car il paraissait connaître parfaitement toutes les personnalités mêlées au procès de Chicago et être très bien renseigné sur Textension du mouvement anarchiste en Amérique. Il signait tous ses écrits de ce pseudonyme : LIN- CONNU, et passait assez inaperçu à Londres, car il ne parlait que très rarement en public et les flots du mouTement révolutionnaire sont trop
ANA&CHISTBS
tumullueux dans la capitale britanDique, ils apportent chaque jour trop de personnalités diverses qu'ils engloutissent souvent dès le lendemain, pour que Ton puisse suivre longtemps des yeux celnî-ci on celui-là.
M. Marell s'informait auprès de son jeune compagnon de la <c Socialist League » ; Auban ne paraissait m6me pas écouter.
— Qui est-ce ? demanda le vieillard en désignant du regard une femme vêtue d'une robe noire très simple, qui était assise non loin d*eax; Elle avait des traits fort accentués et fort expressifs; elle riait en causant vivement avec son voisin.
— Je ne sais pas, répondit Tautre qui ajouta cependant aussitôt : je me souviens & présent de
ravoir rencontrée quelquefois dans un club allemand. Elle est Allemande elle-même et doit avoir fait une campagne assez active à Berlin contre la surveillance médicale de la prostitution.
— Et rhomme avec qui elle parle?
— Je croîs que c'est un poète, répliqua le jeune liomme en souriant — ce que flt également H. Marell.
— Auteur d'un grand poème révolutionnaire.
— Vous l'avez lu ?
— Non, je ne lis pas l'allemand.
— Il n'a Tair ni d'un poète, ni d'un révolution-
Digitizeu Lj,
ONZS H£UE£S
naire pourtant; s'imagîne-t-il changer la face du monde tTec ses Ters? Il terra le cas que Yùa en fait ; les hommes veulent du pain d'abord, ils s'occuperont d'autre chose plus tard... Les gens qnin'ont rien à manger ne sont gnère disposte fc goûter la poésie.
* yinterlocuteur de M. Marell ne put retenir un sourire derant cette charge à fond du vieillard
qui continuait avec le môme élan :
— On peut rimer les choses les plus tendres et assister en dilettante aux boucheries humaines les plus sanglantes; rien ne s'oppose ensuite à ee qne dans on transport inspiré (m célèbre en strophes dithyrambiques l'héroïsme de ces « vaillants guerriers » qui revieunent tout ruisselants de sang. On^peut encore exhaler les plaintes les plus mélodieuses sur les souilrances du peuple et n'en baiser pas moins amoureusement la main fine et blanche qui vient de souffleter une femme de chambre, ûlle de ce môme peuple... Mais k quoi bon parler de ces ohoses-là? Dites-moi plutôt quel est cet homme là-bas ?
Un de nos candidats au Parlement. Un iHraillard qui n'a pas la moindre conscience et qui serait plus tyran que les autres s'il le pouvait. Fort heureusement il n'est pas bien dangereux.
Ils en restèrent là pour donner toute leur attention à la réunion. Auban était toujours
plongé dans sa méditation ; Testrade s'était garnie, les chaises étaient maintenant occupées toutes par les délégués des associations qui avaient pris l'initiative de ce meeting général : il y avait quelques femnoes dans le nombre. Le fauteuil de président était échu à un homme d'une quarantaine d années, au teint pàle, qui portait le costume du haut clergé ; son élection avait été saluée par de longs applaudissements. Auban le connaissait» ce socialiste chrétien, qui depuis longtemps déployait une bienfàisante activité dans les quartiers de l'East-End, qui, à cause de ses opinions, s*élait vu relever des fonctions de son ministère. L'Église est l'ennemie la plus implacable de tous ceux qui prétendent sortir de rornière.
Dans les quelques mots avec lesquels il ouvrit la séance, il déclara que cette réunion comprenait des personnes de toute opinion, radicaux et antisocialistes, socialistes et anarchistes, poussés par une même pensée dans une voie commune — la revendication de la liberté de la parole. Lui* même n'était pas partisan de ranarchisme comme les condamnés de Chicago dont les doctrines lui inspiraient même une vive antipathie, mais il réclamait pour ces doctrines un droit égal, plus large encore peut-être, que pour les siennes à lui, prêtre de la rehgion chrétienne. Tous de-
ONZE HEURES
Talent avoir le mAme droit à servir la cause dans
laquelle ils croyaient voir la vérité et c'était pourquoi il demandait, au nom de Dieu et de Thumanité, la mise en liberté des condamnés.
Il donna ensuite lecture d'un grand nombre de télégrammes, de lettres et d'adhésions venus de tous les points de l'Angleterre : beaucoup provoquèrent les applaudissements de Tauditoire. Certaines des associations mentionnées comptaient des milliers de membres; certains des noms cités avaient une véritable célébrité : de ces écrivains dont les œuvres se trouvaient dans toutes les mains, la plupart étaient convaincus non moins qu'Auban de Tiniquité de la sentence rendue et cependant ils se contentaient d'une stérile protestation pour imposer silence à leur conscience. Et cependant par leur situation, par leur force, par leur influence, ils eussent pu peut-être rendre impossible Taccompiissement du forfait en soulevant le monde entier dans un élan de colère et d'indignation... Ici, leur nom et leur protestation se perdaient dans le vide : ils préféraient rester les esclaves d'une époque dont ils eussent été facilement les maîtres.
Auban tai arraché à ses douloureuses réflexions par une voix dont le son lui était bien connu. Une femme était à la tribune — petite, vélue de noir avec un col blanc et une rigidité de plis
ÈMJMXmEB
toute monastique qui semblaient être d'un autre sièele. Une épaisse chei^elure coupée court Jetait
son ombre douce sur des yeux noirs encore agrandis par la fièvre de Teutbousiasme. Peu de personnes dans l'assistance pardssaient la connaître; ceux qui la connaissaient appréciaient en elle le champion le plus sûr, le plus actif et le plus inébranlable du communisme en Angleterre ; elle aussi se disait anarchiste. £lie n*était pas de ces orateurs qui entraînent les fonles, mais elle avait dans la voix cette note vibrante que donne la sincérité et qui parfois produit une impression plus profonde que la plus savante et la plus brillante éloquence.
Elle fit le récit des événements qui avdeat précédé à Chicago l'arrestation et la condamnation ; les hommes et les choses défilaient devant les au* diteurs avec une saisissante vérité.
Remontant jusqu'à la genèse du mouvement en faveur de la Journée de huit heures en Amérique, elle raconta les démarches tentées auprès du gouvernement, le succès dont elles avaient été couronnées ; elle expliqua comment les révolulionnaircs de Chicago en étaient venus à se joindre au mouvement sur la signification et riniportance duquel ils ne se faisaient pas illusion toutefois ; elle montra les efl'orts infatigables de l'Association Internationale des Travailleurs et fit
ONZE HEURES
comprendre par suUe de quelles eireoiistaiiees les
hommes en gueslioa s'étaient vus à la lèle du mouYamenL
EHe essaya de décrire réiat des esprits lors des journées de mai, l'année précédente : la surexcitation enfiévrée des travailleurs» Tanxiété crois* santé des classes dirigeantes, l'adhésion en masse des grévistes au cbAmage de ce 1*' mai qui allait décider de bien des dioses.*. Pais ce ftirent les journées de mai elles-mêmes qu'elle narra :
c A la même heure, 25,000 ouvriers abandonnent leur travail. Trois jours snfflsent pour doubler ce nombre. La grève est générale. La fureur des capitalistes n'est surpassée que par leur épouvante. Tous les soirs, de nombreux meetings se tiennent dans ditlérents quaf tiers de la ville* Le gouvernement envoie ses ricafres qui mitraillent l'une de ces paciliques réunions. Cinq travailleurs tonibent frappés mortellemenL Qui a demandé compte à ces assassins de leur crime? Personne... »
Elle fit nne panse ; sa voix laissait deviner son émotion quand elle reprit :
« Les anarchistes devaient se réunir le lendemain soir à Haymarket LHirdre le plus complet règne; les orateurs se montrent si modérés, malgré les incidents sanglants de la veille, que le maire deCUcago, bien résolu cependant à disper^
ser la Toule au moindre indice alarmant, recommande à rinspecteur de police de renvoyer ses hommes. Au lieu de suivre ce conseil, rinspecteur fait charger, et, au môme instant, une hombe, lancée par une main inconnue, éclate dans les rangs des assaillants qui ouvrent un feu meurtrier...
» Par qui la bombe a-t-elle été lancée? Peutêtre par quelque désespéré désireux de s'opposer à une nouvelle boucherie... Peut-être aussi, — et c'est l'opinion prédominante parmi les travailleurs de Chicago, — par un agent même de la police : qui ne sait ce dont nos adversaires sont capables quand il s'agit de notre destruction? Dans ce dernier cas, l'auteur du lait a réussi au delà de tout ce qu'il avait pu espérer.
» Par qui la bombe a-t-elle été lancée? Ils l'ignoraient tout autant que nous, ces hommes que l'on arrêta le lendemain dans un moment de folle terreur. Plusieurs d'entre eux n'assistaient même pas au meeting, c'est vrai, mais tous avaient le grand tort d'être les personnalités les plus en vue du parti de la révolution. Cela a sufû pour dégager de tous scrupules et l'autorité qui les a jetés en prison, et la cour qui les a condamnés à la piendaison pour avoir conspiré contre le pouvoir... Et plusieurs de ces hommes ne s'étaient jamais vus...
ONZE HëURSS
» Pourquoi les a-t-on condamnés? Ce n'est pas parce qu'ils ont commis un crime; non» c'est parce qu'ils ont élevé la Yoix en faveur des pauvres et des opprimés. Ce n'est pas parce qu'ils sont des assassins» mais parce qu'ils ont eu Taudaee d'ouvrir les yeux aux eselaves sur les causes de leur esclavage. Ces hommes» dont les attaques les plus ^es et les plus odieuses des « organes de l'opinion publique » n'ont pu ternir l'honorabilité, ces hommes seront pendus : ils ont voulu servir loyalement» sincèrement leurs conyictions» à une époque où il n'est permis que d'être imposteur parmi les imposteurs. »
Elle avait dit. La salle entière avait écouté avec Tattenlion la plus soutenue» et beaucoup battirent des mains.
Auban la suivit des yeux pendant qu'elle descendait de l'estrade» sur les marches de laquelle elle s'assit» indiflérente et impassible» plus une seule place ne se trouvant libre sur les bancs. De son regard aigu et fixe» il semblait vouloir écar«ter les doigts dont elle s'était couvert le visage, comme dans un moment de souffrance physique; on eût dit que chez elle aussi il tenait à constater au plus profond de l'àme la présence de celte conviction suprême : Tégoîsme de tout ce qui est. Il n*bésita pas à se dire que cette femme trouvait un bonheur plus grand dans cette vie toute de
▲NARCHISTE8
travail, de dévouement et d*abnégatioii que dans
celte existence toute de bien-èlre et de quiétude où elle avait grandi, à laquelle elle avait renoncé ponr se consacrer en apparence h la cause de rhumanité, mais pour répondre en réalité à l'impérieuse voix de la nature.
Tout à coup, le brouhaha des conversations tomba : le président venait d'annoncer un second orateur.
— C'est la personne dont je vous ai parlé, dit M. Marell à Auban; ce camarade est arrivé aujourd'hui même de Chicago.
Auban se fit plus attentif encore.
L'Américain révéla quelques détails du procès qui étaient peu connus et qui caractérisaient de la façon la plus énergique les procédés auxquels on avait eu recours dans cette affaire. Il renseigna suffisamment sur la valeur morale du jury en citant ce propos du a bailifT » :
— C'est une affaire dont Je me suis chargé et }e sais ce que j'ai 5. faire. De toute manière, ces hommes seront pendus : je désigne d'al)ord des jurés que les déienseurs ne peuvent faire autrement que de récuser; ensuite, ils seront bien obligés d'accepter les autres.
• Il peignît les témoins à charge : ce gredin sans vergogne, payé par la police pour déposer suivant les vœux de celle-ci, les deux autres auxquels on
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avait laissé le choix entre la sincérité et la corde» lftlibeHéetla«Térité».
— Des individus de lespèce ne diront-ils pas tout ce que Ton voudra quaod on les mettra dans une semblable alternative? s*éeria rorateur aa milieu des applaudissements de Tauditoire,
Mais lorsqu*il eut répété la phrase de ce brutal officier de paix, — ne demandant qu'à tenir dans un coin quelques milliers de socialistes et d*anarehistea, avec leurs femelles et leurs petits, pour régler leur compte une bonne fois; — quand il revint sur cepaid and paked jury auquel la ploutocratie de Gbleago avait fdi offirir, par llntei^ médiaire de Tun de ses journaux, une somme de iûû.OOO dollars en échange des « services » de ce brave jury, alors 11 se produisit une formidable explosion d indignation et de mépris : les interruptions Jaillirent de tons côtés, des menaces se firent entendre, et l'agitation était encore extrêmeque l'Américain avait déjà été remplacé à la tri* bane. Le nouvel orateur était un homme de petite taille, portant une barbe longue et fournie, — en contraste avec la cbeveinre déjà clairsemée* — Il était vêtu d'une grande redingote, et ses traits dénonçaient à première vue son origine riave. Il lut accueilli par des bravos redoublés ei des exclamations bruyantes disant assez combien il était populaire, estimé, respecté, aimé.
ANARCBUm
hà réunioa comprenait plusieurs milliers de peisonnet, et cependant ils étaient bien rares
ceux qui ne le connaissaient pas, cet homme acclamé comme ne le lut jamais plus aucun leader anglais. Cbacnn était an courant de cette existence aventureuse : fuite des prisons de Pétersbouig, euL en France suivi d'une nouvelle capliirité, exil à Londres où un asile sûr paraissait Ini être enûn accordé. Nul n'ignorait ce quil avait lait et ce qu'il fafsait encore pour la c cause » ; ses écrits, éparpillés dans les journaux révolutionnaires du communisme anarchiste de tous les pays» étaient depuis des années la source intarissable où les anarchistes communistes puisaient largement* pour leur propagande. Tout le monde les avait lus et tout le monde les relisaiU Son énergie s'était vouée au mouvement intérieur en Hussle avant de se donner tout entière au mouvement international, et Facquisilion avait été aussi précieuse pour celui-ci que la perte avait été considérable pour celui-là. Cette énergie était sans égale, on le savait, etc*est parce qu'on le savait que tous lui en gardaient une telle gra<» titude.
Il était communiste; le journal qu'il publiait en français à Paris, — et quli dirigeait de Londres depuis que le séjour en France ne lui était plus permis, — son journal se qualiûait de« com-
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muniste-anarcbiste lui-même avait tenté de déterminer les bases scienti&qaes de son idéal social dans une série d*articles remarquables écrits pour une grande revue britannique, mais ce tratail» qui altestaii la vaste érudition de Tauteur, n'avait pas établi pour Auban la possibilité d'une mise en pratique de ces théories. Pour Auban» rien ne pouvait sortir de celte religion nouvelle, — si ancienne toutefois, — qu'une nouvelle levée d'abus, de désordres et de souffrances.
Cependant celui qui était l'objet de ces réflexions attendait avec une impatience nerveuse que le calme se fût rétabli dans la salle : que de fois déjà il avait dominé ainsi du haut de la tribune les convulsions des houles humaines... il prit enfin la parole dans cet anglais clair et dar des Russes possédant la langue des peuples parmi lesquels ils vivent. Tout d'abord on se figurdt ne pouvoir le comprendre, puis au bout de trois minutes on ne perdait pas un seul mot de sa diction vive et attachante.
« Que peut-on voir dans les événements de Chicago? dit-il ex abt^upto. On ne peut y voir qu'un acte de vengeance perpétré sur des prison- Diers capturés au cours de la grande lutte que se livrent les deux classes. C'est contre cette iiyustice et cette cruauté que nous protestons. Que nos adversaires ne s'en prennent qu'à eux-mêmes si
cette Iittte se fait chaque jour plus acharnée, plus
terrible, plus implacable ; les travailleurs amérîcains ne sont pas seuls en cause dans celle cireoDStance, car Tin j ustice dont ils sont les Yictimes nous atteint aussi cruellemenl qu eux : le mouvement ouvrier est logiquement un mouvement international. Les travailleurs de tous pays ont . donc le devoir de se soutenir entre eux quand des crimes de ce genre sont commis au préjudice des travailleurs. »
Il ne parla pas longtemps, mais ce qu il dit remua profondément toute la salle. Son accent d'intime conviction, ses regards étincelanls, son émotion communicative éveillèrent chez les indifférents le pressentiment de l'importance d'une chose qu'ils ne comprenaient pas et confirmaient les autres dans leur foi. Aûn de se soustraire & une nouvelle ovation, il descendit vivement dès qu'il eut terminé el alla se mêler à la foule des auditeurs. On put le voir écoutant^ pâle et grave, avec Taltenlion la plus grande, l'orateur qui l'avait remplacé : celui-ci était le délégué d*un grànd club radical de Londres et insistait sur ce fait que ce qui se passait en ce momenl à Chicago poûvait se passer le lendemain en Angleterre*
Auban n'entendait plus. Les jambes croisées sur sa canne sur le hôc de laquelle reposaient sed deux mains, le regard perdu au loin, il n'avait
ONZE HBURB9 OT
pas fait un mouvement pent-Atre depuis une
heure; souvent déjà en ces derniers temps il avait eu de ces sortes de contemplations intérieures, surtout quand il parcourait les voies les plus animées de Londres. 11 songeait alors à ces jours de riiistcdre où Thumanité respirait après s'être débarrassée de l'un ou de l'autre de ses tyrans, puis à ces jours encore où» pour venger la chute â*un homme néfaste et maudit, d'autres hommes utiles et méritants étaient immolés. Il songeait alors à ces héroïques martyrs mourant pour une cause à laquelle ils avaient donné toute leur vie, et il ne pouvait s'empêcher de songer à eux chaque fois qu'il rencontrait par les rues de ces hommes qui lui semblaient réservés aux mômes destinées.
Maintenant cependant il ne se disait plus toujours que c'était glorieux et désirable de subir pareil martyre ; il n'avait plus cette exaltation dans laquelle sa jeunesse s'était dévorée et qui n'avait laissé que cendres en lui. Il s'était calmé au souffle glacé de la raison et cette raison, qui lui avait pris jusqu'à sa croyance en la justice, était à présent sa seule inspiratrice et sa seule règle de conduite.
Il avait vu couler trop de sang pour ne pas aspirer à jouir eniin des bienfaits de la paix, mais pouvait-il espérer atteindre à ce bonheur
quand le but se faisait toujours plus lointain, les
désirs plus irréalisables et les passions plus efiPrénées ?
Et ces jours allaient revenir : de nouveau le sang coulerait à flots pour effacer les crimes innombrables commis par la lorce au détriment de la faiblesse, de Tinertie et de rimpéritie. Que venaient donc faire là tous ces hommes qui semblaient pleins de fougue et trouvaient de si éloquentes paroles de vérité? Protester? Mais le privilège inique acquis et défendu par la violence a-t-il Jamais eu souci des protestations t
S'ils succombaient, c'e^t qu'ils étaient les plus faibles« mais où était la faute ? M'est-ce pas une faute aussi grande — si faute il y a — d*élre faible au lieu d'être fort? Aussi pourquoi n'élaient-ils pas les plus forts? Auban suivait ses déductions avec une logique inflexible : sur tous les visages et sur toutes les lèvres il surprenait cette immense douleur de devoir rester spectateurs du forfait» mais cette douleur était sans doute moins cuisante encore que la douleur pouvant résulter d'un eifort tenté pour Tempôcber ? Autrement se contenteraient-ils, tous autant qu'ils étaient, de protester et de protester seulement?... Certainement ils eussent pu être les plus forts, mais pourquoi étaient-ils ainsi par Tunique raison qu'ils étaient les plus faibles ?
ONZE H8I7RX8 OB
Auban sentait un grand vide et un grand froid
se faire autour de lui : il se débattait désespérépient comme pour retrouver pied dans un gouiïre horrible.
En ce moment M. Marell releva par hasard les yeux sur Auban ; il le vit absolument livide, avec une expression d'indicible angoisse dans le regard.
Cependant les orateurs se succédaient, interminablement; l'assistance se faisuil de plus en plus houleuse et dans la vaste nef il n'était plus de personnes indifférentes à l'exception des reporters qui continuaient à faire leur métier et à prendre leurs notes avec la même impassibilité. Auban n'entendait plus : une fois il s'était souleyé comme s'il eût voulu prendre la parole, mais il s'était laissé retomber en constatant que la série des orateurs était loin de se trouver épuisée, et les mots qu'il eût' prononcés nô sortirent des lèvres de personne ce soir-là.
De toute la soirée, il ne redevint attentif qu'au moment où il entendit citer le nom d'un nouvel orateur ayant ceci de particulier que l'homme était à la fois une célébrité des lettres, un innovateur dans les arts l-un des représentants les plus éminents du socialisme anglais. Peintre, poète et socialiste, aux premiers rangs sur ces trois terrains si divers, il avait sous ses cheveux
bUnes toute la tivacité et toute la Tigaenr de la
Jeunesse. Auban u^âvait jamais oublié l'une de ces conféreoces que ce penseur de large eov^gura répétait fréquemment soit dans les sections de la Socialisl League de Londres, soit dans des Hieetings en plein air à Edimbourg ou à Glasgow. Jamais Âuban n'avait tu faire une peinture plus brillante, plus séduisante ni plus trompeuse de la société libre : le poète donnait libre cours li sa yerve en des phrases sonores et tibrantes auxquelles Tarliste savait prêter un relîei saisissant» et le philosophe faire prendre les aj^ences d'autant d'arguments irréfutables. « Que ce serait beau si c'était possible ! se disait alors Auban» quelle admirable solution cela ferait de tous les problèmes actuels... »
Pareil à un vieux barde ou à quelque vénérable patriarche» mais pareil aussi à l'Anglais ûls de ses propres œuvres et ami de ses aises, il monta à la tribune et causa plus qu'il ne discourut des événements de Chicago. Les applaudissements dont on le salua au début et à la conclusion prouvèrent toute la popularité dont jouissait cet homme dont l'activité et le dévouement à la canse sociale restaient infatigables.
Dix heures étaient sonnées depuis longtemps lorsque le président se leva enfin pour donner lecture de Tordre du jour: aussitôt toutes les
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mains se dressèrent et la « résolution » lut adoptée à Tunanimité. On télégraphia ce résultat & New-York où une grande manifestation eut lieu le lendemain en réjouissance ôfi cette marqmte sympathie et de solidarité.
La salle commença alors à se vider lentement;
le publîc très animé s'écoulait au milieu des conversations bruyantes, tandis que les reporters rassemblaient leurs papiers et contrôlaient leurs notes entre eux : déjà l'estrade était déserte. La femme qui avait parlé la première causait encore cependant avec le président et' c'était un groupe assez étrange que cette athée et ce prêtre, cette communiste et ce partisan du socialisme chrétien.
Suivant toutes prol>abiliiés, eUe se faisait
donner quelques noms et quelques renseignements complémentaires à i intention 4e son petit journal de quatre pages paraissant une fois par mois seulement. En les regardant Auban ne put se déiendre de songer combien il$ ét«âeni d'accord aussi sur le fond et combien étaient apparentes les divergences qui les séparaient. Et il se vit contraint encore d ajouter en lui-même qu'il était à une distance aussi grande de Tua que de l'autre. '
Auban prit eordialement congé de M. Marell
retenu par le jeune Américain et s'en alla seul, à pas lents.
n retrouva les yendeurs de Journaux h leur
poste dehors, et comme il reconnut l'un d'eux pour appartenir à I'autonomib, il s'informa de Trupp : on lui confirma que celui-ci n'était pas venu au meeting. Il allait passer son chemin quand il se sentit frapper sur l'épaule : il se retourna et se vit en présence d'un être bizarre, de ceux dont on garde les traits nettement gravés dans sa mémoire — ne les eAt^m rencontrés qu'une seule fois dans sa vie. Dans une face sèche, ridée, vidée, ossifiée, la bouche xeutrait» accentuant encore la saillie du menton et la ligne busquée du nez ; une moustache hérissée et taillée carrément formait brosse sur la lèvre supérieure ; de grosses lunettes en acier couvraient les yeux sans atténuer cependant l'éclat fulgurant du regard lorsque l'émotion s'emparait de ce singulier personnage : cette physionomie restait énergique et audacieuse malgré l'âge. lise tenait à demi cassé en deux sous le poids d'un large sac de cuir pendu à son épaule ; un foulard de laine aux noBuds multiples était roulé autour du cou et ne laissait rien voir de la chemise : ce foulard, qu'il portait été comûie hiver, semblait faire partie intégrante de sa vieille personne, de même qu'un manteau marron usé jusqu'à la corde.
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— Allohl vous voilà, vieux camarade? fit Auban en lui secouant la main; venez» nous prendrons un verre ensemble.
— Une limonade alors, « comrade », répliqua le vieillard en hochant la tète ; pas d'ale, pas de brandy...
— > Vous faites doDC partie d'une société de tempérance, maintenant? reprit Auban avec un
sourire.
Mais déjà Tautre avait pris les devants.
Ils entrèrent au grand public-house qui s'ouvrait au coin de la rue voisine ; à Texception de la pièce du fond où quelques personnes seulement s'étaient retirées, les salles étaient toutes envahies. Auban reconnut dans un groupe des socialistes anglais qui sortaient également du meeting; on se serra la main. Puis après avoir aidé h son compagnon pour se débarrasser du sac , Auban commanda les consommations et tous deux s'assirent sur une banquette.
Il ne se tenait pas une réunion de socialistes à Londres que ce vieillard n'en fût. Depuis combien d'années cela durait-il? Si l'un ou l'autre des assistants s'intéressait à cet orateur original et primesautier, s'informait de ce qu'était ce vieux défendant avec une fougue toute juvénile son idéal d'égalité et de fraternilé, on lui apprenai que c'était un colporteur demandant son pain
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quotidien à la vente dei> brochures et des journaux du p^rli*
Bien peu de gens savaient oe qull était réellement. Il racontait volontiers — et c'était ce qu'il avait kit avec Aubanv^ qu'il avait été mêlé au mouvement chartisteet Auban n'ignorait pas que les pamphlets de cet extraordinaire porteur de journaux étaient oonservés et catalogués au British Muséum non moins soigneusement que les plus précieux manuscrits de l'antiquité.
— Avez-vou8 du nouveau ? lui dit-il lorsqu'ils eurent pris plaoe^
Le vieux ouvrit son^ac et le vida sans paraître se soucier de ce qui pouvait se dire autour de lui; il étala brochureset journaux, triant ce qu'Aubaft ne possédait pas encore et ne se gênant nulle-^ ment pour exprimer tout haut ce qu'il pensait de ces publications.
— Qu'est-ce que c'est que cela? fit soudain Auban qui s*empara d'une plaquette biea fei4e pour exciter la curiosité.
Celait un Acte d'accusation dressé contre la
reine, le cabinet^ le parlement et le peuple 4 pro*-
pros de Cinquante ans de brutale et sanglant» monarchie sous un extérieur vérilablemcnl singulier: ni alinéas ni majuscules, une ponctuation de la pins haute f.inlai^ie dans ces huit pages imitriuiées ea caractères déiuesurés sur .un4^
OKZS H£UR£â
pier fréquemment déchiré par llmpressioa. Les lettres^ des tètes de clous, n^avaient fourni 4es épreuves lisibles qtt*à ctose de leurs proportions peu communes et les huit pages de ce ficlnm n'ayaal reçu d'impression qu'au reclo avaient été collées dos à dos et ridées avec des -ciseaux par une main peu assurée.
— Qu'est-ce que c'est qae cela ? répéta Auban
intrigué.
Un sourire égaya la lace rude du vieux.
— Gela c'est mon cadeau pour le jubilé de la reine, répliqua-t-il.
— Mais pourquoi sous une forme aussi... pri»
mitive?
— Looà Aere» fit le vieux qui hocha de nouveau
la tête tout en ôtant ses lunettes, je ne suis plus jeune el ma vue baisse. Pour avoir plus facile» )'ai dû prendre des caractères assez gros pour pouvoir îes reconnaître au toucher. II n'y a pas de coquilles mais la ponctuation laisse peut-être à désirer...
— Alors c'est vous qui avez été voire propre imprimeur?
— Oui, j'ai composé sans manuscrit à mesure qae les phrases me venaient et f ai tiré sans presse... Et c'est moi aussi qui ai été le iirodwur
et 1 éditeur.
— Mais cela a dû 6tre on travail d'hercule pour
— Qu'est-ce que cela fait? Seulement il y a de lumnes choses et les ouvriers feront bien de les
lire.
Auban regardait toujours ce cahier informe et ne pouvait qu'admirer la. force indomptable de volonté qu'il avait fallu au vieillard pour arriver à ce résultat. £tait-ilbien possible que cette chose rappelant les débuts de Tart de Gutenberg datât de Tépoque des presses Marinoni ?
c Cinquante années de raffinement toujours croissant dans la recherche du luxe, cinquante années de crimes sans cesse renouvelés par les classes maudites de la royauté et de Taristocra* lie... », lisait Auban aux premières lignes de ce violent réquisitoire qui énumérait tous les irais de la guerre sociale, tout en y mêlant une foule de réminiscences et de souvenirs pour la plupart personnels et qui se terminait sur celte imprécation : « Puissent les malédictions de milliers d'êtres humains assassinés ou morts de faim retomber sur toi, Victoria» et sur ta brutale et sanglanle monarchie. »
Les Anglais qui connaissaient aussi le vieux colporteur s'étaient approchés et l'entouraient curieusement : on lui acheta en riant tous les exemplaires qu'il avait encore* Puis il refit son
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sac que d'une secousse vigoureuse il jeta sur sou épaule et sortit ayee Auban tout en renfonçant
brusquement ses deux chapeaux et en laissant échapper un bruyant éclat de rire. Us se dirigèrent vers la station de Moorgale, et chemin faisant, le vieux parlait d'une voix bourrue» autant pour lui-même que pour son compagnon» mais d'une façon si inintelligible qu'Auban saisissait à peine la moitié des mots. Auban ne s en préoccupa pas autrement car il savait que c'était la manière habituelle au vieillard d'épancher sa mauvaise humeur. Us se serrèrent la main au moment de se quitter et le vieux 8*éloîgna en continuant de grommeler et de gesticuler. Auban ne tarda*pas à le voir se perdre dans la foule ; alors, il se retourna et s'en fut prendre son billet au guichet.
Sur le quai, il se retrouva encore en compagnie de quelques personnes de connaissance qui causaient en attendant Theure du départ. Pluslénrs des orateurs de la soirée étaient du nombre : Auban fatigué s'assit sur un banc.
Des trains arrivaient on disparaissaient dans nn vacarme formidable ; les marches de Tescaller de bois sonnaient incessamment sous le pîétinement^des voyageurs remontant à la rue ou descendant dans les profondeurs de la voie souterraine et des ûots de vapeur blanche s'enlevaient
Tftrs la ^oQle poor s*y perdre dans des Duages de ftunée noire et s*échapper par les prises d air. .
— Eh bien, camarade, que dîles-vous des affaires de Chicago ? demanda tout à coup à Auban un écrivain socialiste anglais qui avait pris place i c6lé de lui.
il n'était pas sympathique à son ^interlocuteur
de hasard et le savait parfaitement car Auban avait pour habitude de ne iaire un secret ni de ses préférences ni de ses répugnances : cependant» il saisissait avec empressement toutes les occasions d'entrer en contact avec lui. De son côté» Auban n'ignorait pas que toutes ses paroles avec cet importun .seraient arrangées d'une façon qui serait plus ou moins de son goût et il se borna à le regarder bien en face sans répondre. Cet accueil n'avait rien de bien encourageant et déconcerta quelque peu Tautre.
— Yous ne pensez pas que la bourgeoisie est de taille à ne reculer devant aucune iniq^uilé pour défendre ses misérables privilèges t pour^
suivit-il.
— Certainement, monsieur, et je pense aussi qat TOUS adopteriez la môme tactique si vous étiez au pouvoir.
El Auban regardait toujours le gôneur avec ce
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sourire hautain et sareastique le rendant si odieux
à ceux qu'il n'aimait pas.
Puis, sans attendre la riposte, il s'inclina légèrement et monta d*un air harassé dans le train qui, moins d'une minuté plus tard, l'emportait.
Ul
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Le temps était revenu où la cité des bords de
la Tamise allait jouir de son spectacle annuel : menacés de mourir de faim, poussés par un surcroît de soùffranceSt d'innombrables malbeureax sorliraient de leur ombre et reflueraient vers celte place destinée à transmettre aux générations le souvenir de « gforieuses journées ».
— Que faire pour assurer le lendemain? Comment résister, sans travail et sans pain, à ce long * hiver?
Car ces pauvres béres qui savaient depuis longtemps n*avoir aucun droit ni sur le moindre
pouce de lerre ni sur le bien le plus inûme, ces
SANS TRAVAIL
pauvres hères n'avaient même pins la latitude de
suer sang et eau pour se soustraire aux poignantes étreiotes de la faim, compagoe de la mi* sère et compagne Adèle entre toutes. Certes, ils avaient des besoins etdesprétenlious si modestes qn'on avait quelque peine à y croire, mais le désespoir les hanlait et voilà pourquoi ils se hasardaient maintenant au grand jour de la publicité.
Octobre, humide et sombre^ touchait à sa ûn; avec les Journées de plus en plus brèves, Thorleur des nuits se faisait de plus en plus longue ; dès l'aube, Trafalgar-Square commençait à s'emplir de silhouettes lamentables.
Elles affluaient de toutes les parties de la capitale; heureux celui qui n'était pas encore réduit à quitter son galetas, heureux celui qui avait pu faire assez pour être admis dans un lodginghouse... mais il était facile de voir par ces visages bftves et maladifs que la plupart étalent coutumiers des nuits passées sur les bancs des quais ou dans les passages de Ck>vent-Garden.
Les « unemployed » faisaient encore beaucoup parler d'eux en cette bienheureuse année du jubilé... Depuis trente-cinq ans déjà, ils venaient donner régulièrement, au commencement de la mauvaise saison, la vue de leur misère à la richesse ; chaque année les trouvait plus nombreux
' dans leurs rangs» plus (émes dans leur aUitude,
plus précis dans leurs revendicalions. Mais celte lois, tous avaient eacore vivacesâaas le souvenir ces troables de février 1886, desquels le principe de la propriété n'était pas sorti parfaiti^ment indemne. Us ne s'étaient ralliés à aucun parti» ils n*a?aient pas de mandataire chargé de représenter leurs droits au Parlement, ils n'obéissaient à aucune discipline, et cependant ils agissaiei^ dans une entente étroite, étroitement solidarisés par la commune misère» Sait*on d'où sortent aux Ikenres troubles des compUeations politiques ou sociales, ces auxiliaires inconnus paraissant jaillir de terre comme des lésions de rats» contingent •de la grande armée du silence sur lequel personne n*a compté et duquel dépend souvent cependant rissue de la bataille ? Ce sont les membres de ces masses profondes que Ton désigne sous le nom de peuple, parias sans noms, parias
• sans droits, existences Ineonnues et soudainement révélées, ombres prenant assez de consistance pour se taire corps et assez de virilité pour être homme sans avoir connu les débilités de
• l'enfance... C'est le peuple... Jamais on n'a songé à le iaire entrer en ligne de oooq^te parce qu'on ne lui savait pas de droits ; jusqu'à ce qu*un beau -jour, se réveillant, il se mêle de la partie et boulererse tous les calculs.
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SAM nU¥AIL
• St bnisqnemênt Tof cl que s'effondrent tons ees
imposteurs qui ont pris le peuple pour marche* pied de leur gloire et dissimulé sous le cou? ert •du peuple les abus de leur propre violence... Ils ïoni trompé, trahi, vendu, ce peuple dans lequel Us ne voyaient qu*un Ytln mol bon àexeroerlair art de jongleurs en paroles... et voici que ce mot iuas({ue réellement quelque cbo&e» — - et que ee quelque chose est redoutable.
La bourgeoisie et le gouvernement restaient ce qu'ils avalent Tbabitude de se montrer en ces dr* constances : sans cœur et sans flair. Quand le spectacle se prolongeait d'une façon trop désain^able, ils appelaient la police qui balayait le square : les pauvres diables se réfugiaient dans Uy de-Paik, puis ne tardaient pas à revenir à Trafalgar-Square, pour en être expulsés à nouveau avec la môme brutalité. Evidemment, on leur eberehait noise pour leur faire perdre patience et «voir un prétexte deleur mettre la main au collet, et les traîner devant les tribunaux; là, des juges le prenaient de haut atee eux, et, sans qu'aucune main se le\ât pour souffleter ces insulteursà la misère du peuple, taxaient de mises en scène théâtrales les meetings des infortunés. Bits s'adressaient au pouvoir pour demander humblement du travail, TEtat leur répondait par une fin 4e non receioir, et ils s'en retoumateat plus las»
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plus affamés, plus aigris, leur regard n'ayant pas assez de profondeur pour leur faire voir que la
cause de leur silualioQ désespérée, c'était précisément l'Etat. Mais ils s'en allaient par bandes conipacles, dès la pointe du jour, assiéger les grilles des docks où le chargement et le déchargement des navires occupaient quotidiennement un certain nombre d'hommes : ils attendaient là des heures entières, jouant furieusement des coudes pour pai venir au premier rang et se faire embaucher. Etre embauché, ne fût-ce que pour une demi-Journée, c'était avoir un morceau de pain et un abri, c'était la possibilité de vivre jusqu'au lendemain... Mais quils sont quantité négligeable, ceux*là, en comparaison de tous les autres qui font demi-tour et vont compter leur déception à leurs compagnons de mis&rel...
Depuis des semaines, les choses allaient ainsi ; depuis des semaines, les Journaux de Londres tartinaient à cœur-Joie sur les unemployed^ multipliant les colonnes de considérations, prodiguant les pages de conseils mirifiques, ne trouvant pas un seul mot Juste, ne devinant pas de quel e6té devait se chercher lasolution. Chacun d'eux avait bien son petit remède dont il prônait llnfailiible efBcadté : tous s'entendaient pour dire avec une touchante unanimité que c'était une honte inavouable, pour une société bien équilibrée, de
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laisser s'6taler ainsi au grand jour le cynisme d'une semblable tourbe. Libre à ces gueux de mourir de faim pendant le Jour ou de froid pendant la nuit, à condition d'y mettre une certaine pudeur ; en crevant dans leurs trous» ils ne soulèveraient pas de dégoût les esprits amoureux du beau...
On était donc déjà à ra?ant-demier dimanche
de ce mois triste et désolé, quand Trupp se décida à employer son après-midi à se Taire du .mouvement une idée plus exacte que les racontars de ses camarades d'atelier. Vers midi, il se rendit à Glarkenweli-Green, où depuis tant d'années tant de partis différents se sont donné rendez-vous; il écouta quelques discours qui firent monter en lui la colère, et finalement il se Joignit à une colonne assez forte d'ouvriers sans travail qui, drapeau rouge en tête, descendit vers le Strand et Trafalgar-Square. U n'avait rencontré aucun visage de connaissance : il lia volontiers conversation avec l'un des manifestants qui marchait près de lui et qui lui avait demandé du tabac en le voyant fumer. C'était pour tromper la faim, avait dit le pauvre diable, comme pour s'excuser de son audace. Trupp ne parlait Fanglais qu*avec beaucoup de difUculté et devinait plus qull ne comprenait les propos de son interlocuteur; et cependant rentretien s*anima bientô t,Trupp ayant
ANARCHISTBS
-en la bonne inspiration d'acheter aveo son dernier argent quelques sandwîches au malheureux qui semblait malade et épuisé.
Il avait encore du travail, lui; pour combien de temps? il ne pouvait le dire. Histoire lamentable que la sienne, mais pas plus lamentable que celle 4e beaucoup de ses pareils : un labeur ridiculement rétribué pendant Tété, puis brusquement le chômage, Tacbeminement successil vers le brocanteur du pauvre mobilier, l'extinction des dernières ressources, un enfant mort de privations, la femme au workhousê^ 1 homme lui-môme...
Mais J'aimerais mieux me pendre que d'y aller aussi, conclut le malheureux.
Trupp le regarda attentivement : c'était un homme d'un certain âge déjà, à l'air intelligent.
— Combien croyez*vous qu'il y ait d'ouvriers sans travail à Londres pour le moment? lu! demanda-t-il.
Bien au delà de cent mille, ^ et beaucoup plus encore si yous eomptez les femmes et les enfants... un demi-million, peut-^ôtre. Il y en a les trois quarts qui ne vont pas à Trafalgarfiquare, et, de ceux qui s'y réunissent, il faut bien eu déduire une certaine quantité à cause des mendiants de profession, des pickpockets et des fainéants qui se glissent dans le tas. Les
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mmpïmfeâ n'ont rien de eomnun efee eux ; tout
ce qu'ils réclament, c'est du travail pour gagner honnâtcment lenr vio» MalbeurenseiDeDl, on ne
nous en donne pas et on nous laisse naourir de iaim. Tenei» hier, nou£ avons été au Boaid of
— Qu'est-ce que c'est que cela? fit Trupp, peu au eouranl de rorganisation municipale*
— C'est la direction des Irairanx de la ville. Les bureaux sont tout près du square. Vun des délégués a montré qu'on aurait commencer depuis longtemps déjà ces fameux travaux de la Tamise dont on a tant parlé; cela aurait occupé • bien des bras» Un autre est reTonu sur la question des c''gouts et sur celle des cités ouvrières à construire daus les environs^ Mais ils ne veulent pas, ils M Tealent pas... Et dire que tous les ans
il y a deux millions et demi de livres sterlings à distribuer en secours aux pauvres, dont deux millions de dons volontaires!... Où passe toutoet argent? Je voudrais bien le savoir.
^ Tout œla doit rester aux doigts des admiiflstrateurs qui sont pourtant les simples domestiques du peuple, iit Trupp qui avait écouté avec la plus grande attention.
— Nous sommes allés aussi à la Préfecture de police et là on nous a prévenus : celui qui sera sans travail et sans domicile et qui refusera d*en«
trér au workhouse sera condamné à la prison.
— Quel métier avez-vous ?
— Oh» J'ai déjà foii un pen de tout : on prend ce qu'on trouve pour avoir à manger. Maintenant je suis dans une lyrique de conserves, depuis deux mois à peu près; Je fais des bottes de fer-blanc. On travaille douze heures par jour, jamais moins, souvent plus ; ii arrive plus d'une fois qu'on va jusqu'à quatorze.
— Et combien gagnez- vous ?
— Weli, liuit shillings par semaine lorsque ça marche, mais la moyenne est de six à sept.
Trupp habitait TEast-End depuis quelque temps et connaissait le taux des salaires accordés aux ouvriers anglais. Il voyait des familles de huit personnes ne parvenant pas à se faire plus de douze shillings par semaine sur lequels il fallait en donner quatre pour le loyer. Trupp savait encore que la famine était installée à demeure parmi les ouvrières en bottes d'allumettes, en sacs de papier et en cent autres articles. La famine dans l'enceinte de la plus riche capitale du monde... et Trupp sentait ses poings se crisper.
Lui-même ne se trouvait pas dans une situation aussi critique cependant : il était mécanicien et de plus ouvrier assez habile pour n'avoir pas à craindre de jamais manquer de travail ; s'il avait grandi au milieu de la misère» si la misère lui
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était apparue partoat où il était allé, ce qu*il coostalail à Londres sarpassaii tout ce qa*U avait
remarqué ailleurs.
Il tira de «a poche un imprimé dont le souvenir Inl était brusquement revenii : ce n*éta!t autre
chose que le « Jubilee-Manifesto » de la Socialdémocratie I^eague. Il le relut tout en marchant el revit ces chifTi es.
En Angleterre, quatre millions de personnes sont à la merci de la bienfaisance publique ; le tiers des enFants des « Board-schools » manque de nourriture ; dans la même année 54 personnes sont mortes de laim à Londres ; le nombre des prosiiluées y est de 89,000, soil le dixième de la * population féminine...
Tels étaient les beaux résultats de cinquante ans de progrès...
— Il ne faut vous en prendre qu'à vous-mêmes, dit Trupp à son compagnon pendant que les manifestants descendaient Fleet-Slreet, la rue des grands journaux dont les titres s'étalaient partout en colossales lettres d'or, vous ne devez vous en prendre qu'à vous-mêmes : c'est votre faute si la terre qui est à vous ne vous appartient plus. Tout cela vient de votre apathie et de votre lâcheté, vous n'avez pas de pires ennemis que vous-mêmes.. . Vous avez bien plus à craindre de votre côté que des propres-à-rien et des canailles
COUSUS d'or: ils ne sont qu'une poignée, eux.
— Ah, on \oît bien que vous êtes un socialiste, répliqua l'autre en riant.
Trupp se contenta de hausser les épaules.
— Regardez, reprit-il dans son anglais si abrupt et si défectueux ; toutes ces boutiques, c'est vous qui les avez emplies à la sueur de votre front; tous ces magasins qui débordent de bons et chauds vêtements, c'est à vous qu'ils appartiennent, à vous et à vos pauvres enfants qui claquent des dents.
Il n'était pas un seul de ceux qui défilaient interminablement qui n'eussent applaudi à ces mots si simples et si vrais; cependant ils allaient silencieux, mornes et accablés, ayant à peine la force de promener leur corps efflanqué sous les yeux de tous ces repus. Pas une de toutes ces mains fatiguées de travailler sans relâche à emplir la poche des autres ne s'avança pour retenir un peu au passage de toutes ces richesses qu'elles avaient produites.
Ils parcouraient à pas lents et mal assurés les quartiers du luxe et du superflu, ces êtres pitoyables auxquels on n'avait absolument rien laissé, pas un pouce de terrain, pas l'ombre de ces fameux droits de l'homme, pas le plus infime moyen d'existence. Leur seule présence équivalait à un écrasant réquisitoire contre les institutions
sociales ù» Jkur époque ai suffisait pour faire 4Mtar de la Justtea ûMûè : étrange logique, on ne les coiisidérail pâ$ moius couuue uae lare des temps» eux que les tares des tsmps .foi$al«ai ce qu'ils étalent... Cette 8n de siècle esl en proie h un tel malaise moral que les notions se cou* ftmde&t ehes elle r les coupables se figurent éehaiiperaux conséquences de leurs fautes en iiiterver- Ussant audacieuseukent les rôles ei eu s'elTorcaut de Jklre prendre reffel pour la eanse.
Et c'était là les pensées dans lesquelles se renlerinait Trupp^ pendant que le eortège continuait à descendre la rue tumultueuse et bruyante se déroulant à perte de vue.
A mesure que Ton approchait de Trafalgar- Square, le nombre des manifestants semblait se taire de plus eu plus considérable ; Trupp et son Inieriooutenr de rencontre allaient toujours eAte à côte mais en silence, chacun étant tout à ses propres réflexions ; puis Trupp s*aperçut que ses palroles étaient tombées dans Torellle de qud* ques-uns et qu*on les oommentaît.
~ Ces maudits Allemands» s'éeria un Jeune homme, ce sont eux qui nous valent ça, ce sont eux qui font baisser les salaires...
Et en même temps 11 se teumidt vers Trupp
d*un air menaçant.
Alors même qull n*eût pas remarqué le mou-
vemeat» Trupp eut su à qui Tautre en avait : il ii*a?ait que trop souvent entenda les exploiteurs abuser de rignorance et de la crédulité des tra* vailleurs eu s'empressant de rejeter tout sur les « bloody Germans ». Mais Trapp était un solide gaillard dont les traits barbus n'exprimaient pas précisément la résignation, et Tautre jugea prudent de ne pas pousser plus loin la démonstration de ses sentiments anti-germaniques. De son côté Trupp ne parut pas décidé à le faire revenir de ces préventions contre les ouvriers allemands « qui ne viennent en Angleterre que pour voler le pain des ouvriers anglais ».
Trupp songeait à autre chose, il se rappelait les causes qui imposaient Texil à ces Allemands tant détestés. S*ils abandonnaient le sol qui les avait vus naître, ce n'était pas uniquement pour chercher un travail mieux rétribué» c'était aussi dans Tespoir de trouver une liberté moins précaire, moins indigne d'un être raisonnable. Ils étaient contraints de fuir devant la tyrannie d*une loi d'exception — la loi honteuse, disaient les populations — qui avait osé se donner pour mission d'annihiler la pensée, d*étouiIer ia parole, de surveiller jusqu'au moindre geste.
En débouchant sur le square, Trupp fut surpris d*7 trouver déjà réunie une foule aussi compacter la place était envahie presque tout entière et le
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mouvement des piétons et des voitures dans les rues adjacentes était à peu près le mâme qu'en semaine.
Les nouveau-venus furent accueillis par des acclamations frénétiques ; Trupp sortit des rangs et alla se poster non loin de Thdtel Morley, sur la voie qui conduit à Saint-Martin et en contre-bas de laquelle se trouve le square. De là» il put yoir la troupe des manifestants se fondre dans la cohue, rhomme portant le drapeau rouge se placer en compagnie de plusieurs autres au pied de la colonne de Nelson et un orateur prendre la parole en gesticulant avec violence. Au centre même du cercle attentif qui s'était formé immédiatement, Trupp reconnut les casques de cuir des po- Ucemen qui devaient être en* nombre respectable.
Tout-à-coup, il vit une sorte d'affolement s'em. parer de la foule : tandis qu'une clameur d'indignation et d épouvante jaillissait de ces milliers de poitrines, cet océan humain parut soulevé par quelque secrète convulsion et vint battre de ses vagues vivantes les marches du côté nord, se répandant dans les rues voisines. Sans que rien eût pu faire prévoir cet acte odieux, la police avait chargé la foule et contraint celle-ci à reculer devant un déploiemient de forces aussi extraordinaire.
Trupp se sentit pris d'une fureur impossible à f^ndie : cette bruUlilé voulue, cakui^ rex«8pérait. Il se fraya un passage à travers TeneoiiH brement de la chaussée et ^ trouva devant la ktlusiFtde 4e fime eftcadr«ii U plaioe : là, il pai voir les agents poussant des gens inoffensirs à coups depiedetà ooups de poing, se ruant comme des fauves &mt eeuic qui foisaient mine d'opposer
la moindre résistance et les entraînant. Un jeune homme éiail parvenu à éctepper k ieur« mauvais tr«itonMeflts et Aiyall % toutes Jembes vers une des entrées de la place; toutes les issues étaient gudées el il gagnm qu>ine noaveile disiribatioTi ôe horions.
D uû bond Trupp s'élança pardessus la balustrade qui ^pouveit cependant avoir eocope près
d'un mètre de haut en cet endroit; il courut droit à la colonne. L'individu portant le drapeau rouge 7 4lail seul, arG4ioulê an piédestal, les deux mains crispées sur la hampe, bien décidé — euton dit à ne oMer qu'à tonte extrémité ; non loin de là, quelques-uns des orateurs attendaient la Bn de la bagarre.
Bientôt les agents se itpUèmit lentement sait la colonne, près de laquelle ils se massèrent de nouveau» La foule retrouva on même t^mps qn^eox, affloant de tontes^les dbreoûons; en^ea de minutes le square fut reconquis par des
masses plus serrées, récl«uaaiit à cor et à cris la suite des discours^
Le soubassement disparut une seconde fois sous un grouillement d'êtres humaioSySe poussant, se portant pour liûsi dire ; un compagnon d'une^ trentaine d'années se plaça devant le drapeau rouge ; c'était Tua des orateurs les plus connus et les plus populaires parmi les unemploy^. Ses traits décolorés trahissaient une agitation extrême et les regards qu'il laissait tomber sur les police'^ men étaient pleins d'un indicil)le mépris et d*uiie haine irréconciliable. Avant qu'il eût pu pronon^ oer un seul mot, un constable déclara qu'à la première parole séditieuse il se Terrait obligé de procéder à l'arrestation du factieux* Le jeune homme ne répondit pas.
Trupp se trouvait tout près des agents, si près que sous la poussée de la multitude il les touchait parfois : il n*ea leva pas moins le liras au* dessus de sa tète en criaut un retentissant « Qo
on» (Allez-y) que Ion applaudit à tout rompre en ht répétant en ch<Bur. La police parut d'ahord se disposer à disperser encore ks assistants qui naïf nifestaient d'une façon trop claire leurs sentiments : elle n'en ài rien toutefois et Torateur «ommewpa. Il se réclama de ce droit 4 la libeKè de la parole que vainement enAngleterre on avait diéjà essayé de supprimnr; il en appela à ses aur
diteurs, plus nombreux que Trafalgar-Square ne les avait jamais vus. Tous étaient venus là pour Jeter à la face du monde entier leur cri de désespoir : du travail ou du pain et lous, tous reviendraient là se réunir au milieu de toutes ces richessessorlies dutravailde leursmains~tou8]usqu*à ce que Ton eût fait droit à leur requête. Pas une vitre n'avait été brisée, pas une boucbée de pain n'avait été volée et ceux qui prétendaient le contraire en avaient menti. Sans doute ceux-là n'eussent pas demandé mieux que de voiries manifestants commettre quelques excès : n'eut-ce pas été un excellent prétexte pour faire interdire le
meeting et faire intervenir la police toujours prête à se ruer brutalement sur le peuple?...
Trupp aperçut en ce moment un reporter qui prenait des notes tant bien que mal d*un air par^ faitement indifférent : il fut sur le point de lui arracher des mains carnet et crayon. Ecœuré de cette gigantesque comédie qui s'offrait à lui, il fit demi-tour pour s'éloigner, mais les rangs étaient si pressés qu'il n'avançait qu'avec de grandes difficultés. Trupp eut ainsi le loisir de se rendre compte que les ouvriers sans travail n'étaient pas seuls à Trafalgar-Square : individus à mines patibulaires comme il en sort du pavé londonien par milliers à la première occasion, curieux accourus pour voir ce qui se passait, femmes affamées et
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harassées portant des eofants sur les bras, poupées coquettement attities du West-Eud risquant leur fragile personne aprte atoir en le soin de s'assurer qu*il n*y avait aucun danger — Trupp pnt voir de tout nn peu dans la foule occupant la place. Mais ce qui révolla le plus le mécanicien, ce fut l'attitude arrogante et sardonique d'un gentleman qui alla jusqu'à ricaner à haute voix :
— C'est absurde...
C*élait pousser Taudace un peu loin, malgré toute la Juste confiance qu'il pouvait avoir dans la patience et la longanimité du peuple, les gourdins et les revolvers des agents : un murmure menaçant monta de cette foule sur laquelle il promenait un regard provocant.
— Toi, gredin, on te fera passer l'envie, de rire, pensa Trupp.
liais au même instant, il se laissa gagner par l'accès d'iiilarité auquel chacun s'abandonnait : un coup de poing adroitement appliqué venait de faire entrer Jusqu'aux oreilles le chapeau de soie de Toutrecuidant personnage. Aussitôt le vide se fil autour de celui-ci qui n'avait certes plus l'envie de rire; il y eut un fort mouvement et la police chargea de nouveau, bien qu'elle n'eût pu rien voir de Tincident : Trupp fut emporté dans la ^ déhandade et se retrouva sor le côté est ^du square.
Entre temps les trois autres faces da monameiit
s'étaient également garnies et des orateurs y haranguaieBl également U multiiiide ; toat ce qui se disaR là ne se rapportait pas toujours rigoureusement au but de la maaifeàLalioa, tant s*ea £aUail; laoceat cle nomt^re de ces tribuns de drcoustacee CraMssaitplus ie plaisir d*entendre sonner leurs phrases reduiidanteo et creuses que leur colère devant tant d'abus à sigoaler, et leur désir d*é?elller, d'attiser, d*eii!laminer une eolère noa moins indignée cbez leurs auditeurs. Trupp ne put s'empêcher de souriie méchaauiieiit en voyant nn de ces orateurs — de profession, celui-là — enfler la voix et élargir démesurément le geste au sujet des soallraaees et de la misèio aux Indes anglaises ; révéler avec tant d'ostentation les turpitudes coiniiiises là-bas par le gou^vernem* de Sa Très Gracieuse Majeslé ; reoiédierait-il d'une façon quelconque aux turpitudes dont les auditeurs étaient les victimes ?
Des hutes eC des édats de rire attirèient allleurs l'allenlion du mécanicien : il vit un de ces ^analifoes si dignes de pitié qui ne perdent ja^ nuis des eoeasions de ce fmte sans tenter de ramener les populations égarées au giroa de noUe mèoe la Sainte £gUse, lion de laquelle il n'est pas de saluULes a^evgles- saisissent me le plus grand empressement tous les prétextes
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4ai:se préseuient àeu\ d eagager les pauvres à persévérer dans rhumililé. et la résignation, les riches dans leur égoïsme et leur saticLé. Trupp regardait curieusement ce sermonneur sévèrement \èta de noir : ces traits glabres, ces yeux constamment baissés, cette voix douceâtre lui eussent été absolumentanlipatkiques alors même \ que Homme n'eût pas été aux gages d'une institution exécrée et considérée par Trupp comme i*un des agents les plus actif& de l'abrutissement et de l'oppression morale des peuples.
Mais le pauvre diable avait affaire à un public ingrat; les rires, les injures répondaient seuls à ses exhortations. Finalement même, quelquesuns lui crièrent de s'en aller, et le conseil ressemblait singulièrement h une menace. Le missioi^ naire continuait impassible à débiter son homélie quepersonnen écoulait et il fallut un fait tout particulier pour le contraindre à laisser le champ libre: un œuf lancé d'une main sûre vint s'écraser sur les lèvres du clergyman quî^ des pieds à la téte, tut couvert en un instant d'un liquide jaunâtre et nauséabond. Cette fois, c'en était trop, même pour uu martyr de la foi chrétienne: toussant, crachant, il s'esquiva^ poursuivi par les brocards de l'assistance. Trupp haussa les épaules : ce malavisé n'avait que ce qu'il méritait et Trupp souhaitait que l'on fermât le bec d'une làcon
aussi catégorique à tous les contempteurs du peuple et de la vérité.
Il fit demi-tour et, passant devant les fontaines dont les vasques étaient souillées de détritus de toute nature, il se dirigea vers le nord de la place. Là encore les discours étaient prodigués aux ouvriers sans travail par des hommes ayant escaladé la large balustrade et se tenant aux colonnes des réverbères.
Dans Tan de ces énergumènes,Trupp reconnut un membre du groupe socialiste dont lui-môme faisait partie. Une pouvait comprendre tout mais à quelques mots à effet qui parvinrent jusqu'à lui, il devina que son collègue insistait sur le vertigineux développement de Texploitation par le capital, les révoltes de plus en plus menaçantes des exploités réduits à la famine, la vanité des moyens employés pour étouffer ces révoltes, la puérilité de ce préjugé si fortement enraciné dans la plupart des esprits; la misère de certaines classes résultant de rinsufflsance des richesses naturelles. Puis il en venait à ces théories mitigées de socialisme et de communisme préconisant le partage de l'excédent des biens — et tout cela dans une éloquence heurtée, inégale, pittoresque et mordante dont chaque mot cinglait comme un coup de fouet.
L'impression produite sur la foule semblait
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médiocre cependant ; il était vraitnent très restreint le nombre de ceux qui suivaient attentivement ces discours : la plupart étaient sans cesse en mouvement, allant de groupe en groupe comme autant d épis vann6s battus par une bourrasque. £t souvent mémo les orateurss*époumonnaient en vain car le bruit de leurs paroles se perdait dans le tumulte général.
Des enfknts avaient pris d*assaut les bancs du coté nord et s'amusaient sans craindre de faire un tapage infernal ; c'étaient de ces précoces vauriens qui sont connus à Londres sous le nom d'arabes de la rue, jetés sur le pavé parleurs parents — quand ils ont des parents — et impitoyablement traqués par les policemen ; lamentables créatures qui n*ont pas eu de jeunesse, qui en fait de nature ont vu tout simplement Hyde^Park en allant s'y baigner par bandes dans la Serpentine les soirs d*été» qui n'ont jamais mangé à leur faim, qui jamais n*onteu un vêtement propre sur eux, qui ne se pervertissent pas uniquement parce qu ils ont la perversion innée. Us criaient et riaient en se bousculant et en sautant sur les bancs couverts de boue; Tun d*eux parvint même à se maintenir pendant tout une minute debout sur un dossier d'où il se mit à singer les orateurs avec une gravité du plus haut comique, exagérant les tours de bras, déblatérant des choses incohérentes;
Piris ses camarades le firent tomber au milieu de
véritables hurlements de plaisir.
Trupp souriait encore, de ce m6me sourire mauyris : pour loi, on ne poavail voir parodie plus amère de la plus amère vérité. Partout où il portait ses regards» des visages malpropres et vieillis par la débauche, partout la misère, la faim et la dégradation... Et ces gens-là étaient ses Irères» il se sentait lié à eux, indissolublemmity par des deslins identiques.
Au-dessus de Trafalgar-Square sa déployait un tieluniformémentgriset mélancolique oîi rien ne laissait soupçonner la présence du soleil; cette voûte semblait pourtant moins basse, moins écrasée sur la ville qu'elle ne l'était d'habitude. ' Une agitation plus prononcée remua enûn les niasses profondes entassées autour de la colonne de Nelson ; le drapeau rouge flottant à la surface de cet océan de têtes bumaines s'éloigna dans la direction de Westminster et cbacun le suivit sans qu'on eût eu besoin de le dire. L'immense place se vida tandis qu'un cortège colossal se formait et se mettait en branle, pareil à quelque monstrueux reptile dont chacun des anneaux ne eessaît de grossir cbemin faisant Le défilé passa devant Wltehall oii se coucenUent lant d'administrations diverses et où dorment tant de souvenirs historiques ; le défilé se déroula sous les yeux
Du
BARS TRATAIL 103
4es deux horseguards parés de leurs brillants uniformes et montés snr leurs superbes chevaux bien nourris de faction à rentrée de rédifloe, sous les yeux aussi de curieux serrés en une double baie et empressAs à se Joindre à la manifestation dès qu'ils ravalent vue tout entière.
Trupp avait pris place dans les rangs et tandis qu'il marchait, perdu dans la cohue, son pouls baltâit plus fort sous le coup des émoUons de la journée.
A mesure que l'on avançait, les tours du Parlement se dégageaient de l'espèce de brume flottant dans Tair et tout à coup Tabbaye de Westminster se dress.i devant la foule dont les flots épais en inondèrent les parvis ; Trupp essaya de voir ce qui allait sans doute se produire aux premiers rangs : si une collision pouvait seulement éclateri se disait-iL
Mais ancun incident de ce genre ne parut être à redouter; le drapeau rouge longea tranquillement la façade et disparut à l'angle, suivi de la colonne en bon ordre. Oîi allait-on? Les réûexions les plus variées s'échangèrent pour se taire brusquement, car le cortège s'engouffirall dans l'abbaye par le portail £st.
Le méeanieieu se trouva dans le « eoin des poètes » où l'on se portait littéralement, car le plus grand nombre n'avait pu prendre place dans
les bancs trop étroits pour une telle affluence. Il vil des busles, il lut des noms qui ne lui dirent rien : quels étaient ces écrivains illustres réunis là? Il les ignorait; par contre, le poAte qu'il aimait et qu'il relisait sans §jd fatiguer, bien qu'il ne le comprît pas toujours, Shelley, ne figurait pas parmi eux et il s'en étonnait. II est vrai que Trupp ne connaissait pas la britannique étroitesse de cœur et de vues qui s'est Jusque présent refusée obstinément à admettre l'auteur de- la « Reine Mab » dans ce sanctuaire national du génie.
Les manifestants étaient arrivés en plein office
divin, et du fond de 1 immense nefmontait, comme un Tague murmure lointain, la voix psalmodiante , monotone et sourde de l'officiant, qui avait repris ses oraisons après un temps d'arrêt à peine sensible. Les fidèles, quelque peu alarmés d'abord devant rinvasion de cette cobue^ s'étaient rassu* rés en présence du calme affecté par le prèlre. Trupp ne comprenait pas un mot des prières récitées; d'ailleurs, le recueillement involontaire qui était tombé sur les nouveaux venus avec l'ombre fraicbe de la basilique ne tarda pas à faire place à des préoccupations plus profanes. Quelques-uns ayant gardé leur chapeau^ ceux qui s'étaient découverts se recouvrirent ; des bouts de phrases coururent à voix discrète dans le si-
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lence imposant qui pesait sur rassemblée. Trupp se laissa glisser sar un siège : il se sentsit pris malgré lui d'une émotion étrange, indéfinissable, une de ces émotioDS qu i! n'avait plus éprouvées depais bien des années. Plus Tespace se resserre autour de nous, plus notre pensée se trouve comprimée et se meurtrit aux murs de la prison qui rétouffe ; plus ces murs se reculent, plus nous sommes tentés d'oublier jusqu'à leur existence. Trupp ferma les yeux, et, pendant toute une demi-heure, il perdit la notion du temps et du lieu.
Dans cette demi-heure, sa vie entière passa doYant lui; mais ce fantasmagorique spectacle était peuplé de spectres farouches et n'avait pas
une scène reposante.
Toute sa vie :
Lui, rhomme de trente-cinq ans, dans toute la plénitude delà force et de l'intelligence» il revoit son enfance. Il natt dans un hameau peu sédui* sant de la plaine saxonne; le père est un simple journalier à l'esprit obtus» la mère est une femme acariâtre et querelleuse qui transmet à Tenfant une indompiable énergie et un tempérament fougueux. Sans cesse il est aux prises avec elle, et, un beau jour, il déserte la maison paternelle à la suite d'une scène épouvantable, grosse de repro-
IN
ches liumérilés» qui révolte en lui le sens déjà <f dllé de la justice.
Il a quinze ans^ et le voici, sans un sou, errant de \illdge en villagei en proie pendant deux jours k une fkim atroce qui le décide à demander un morceau de pain dans une ferme ; il se souviont encore, il se souviendra toujours du lendemain, ùtt, fléchissant sur ses jamtm, tremblant de froid par celte glaciale matinée d'automne, il cède au désespoir et se risque à cliercber du travail au bourg voisin, aux environs de Cbemnitz. II entre chez un maréchal, qui se met h rire d'ahord eLqui finit par lui dire de rester, après s*6tre fait montrer les biceps du gamin. Il reste, il prend sa place à table, il a sa part d'une mécbante bouiUie qu'il dévore en un clin d'œil; les ouvriers ne manquent pas de le plaisanter sur son bon appétit, mais que lui importe? son estomac oe crie plus famine. Il se met au travail avec une véritable frénésie ; les jours, les semaines, les mois passeraient avec une vertigineuse r^dité, s*il
savait que faire de ses soirées. Le hasard lui fait découvrir, dans un coin de sa mansarde, un pauvre livre qn*0 épèle tant bien que mal, d'tm bout à l'autre, sans le comprendre. Son patron le surprend un soir dans cette occupation, lui arrache le Yolnme tout graisseux et lui envoie un souJKlet en criant : c Je vais t en donner du sociar
SANS TRAVAIL
lisme, morreml » Le livre était le Proframme
ouvrier de Ferdinand Lassale. Ollo ne comprend pas plus le mot qa'il n'a compris le livre; ctest poar ia première fois, d^aillenrs, qu'il Tentend proQOQcer : près de vingt auaées se sont écoulées.
Mais cet incident lui \aut une première arailié. UuQ des ouvriers est partisan cotivaincu des doctrioes propagées par TAssodation générale des ouvriers allemands, lanlagonisle du parti d'Ëtsenachy et dès lors cet homme s'intéresse à rapprenti. H lui prêle an petit Joamal, imprimé sur papier pelure, qui lui fera mieux saisir les vices de la soeiété actuelle que les CDovres sauvantes et ardues de ce génie promoteur du socialisme en Allemagne. Ollo comprend» celle fois, ^ et comment ne comprendrait-il pas quand on lui met sous les yeux l'intensive description de tous les abus odieux commis avec un cynisme révoltant par les nns, Témonvante énnmération de toutes les injustices endurées par les autres? Sen ecenr encore ingénu se gonfle de douleur et d*indîgnation; la haine et Tamonr se le disputent» — la haine de ceux-là et l'amour de ceux-cL Pour lui» rhnmanité ne se compose plus que de deux castes nettement distinctes : le bourgeois exploiteur, bandit tainéant, ayaot l'horreur du toâvatl it4a scienee^Q ealcnl; Touvrier exploité,
\iclîme d'autant plus grande qu'elle est plus infortunée.
Les années passent. Quand il quitte, à dix-neuf ans, la bourgade morose, il sait lire, il sait écrire, grâce au labeur forcené de ses veillées quotidiennes; il est excellent ouvrier : son certificat Tatteste.
Il ne tient plus en place. La guerre francoallemande vient de se terminer; le ciel se teint de rouge au-dessus de Paris, en attendant que la terre y prenne la même teinte sous les ruisseaux de sang, lorsque l'on rétablira Vordre; Trupp gagne Nuremberg et Munich, où il se perfectionne dans son métier en travaillant douze mois dans une maison importante.
Bien qu'il soit toujours fidèle aux « idées les plus avancées », il commence à protester en luimôme contre l'enseignement impératif par lequel les apôtres de ces idées en font des dogmes dont il n'est pas permis de s'écarter, sous peine d'hérésie.
Il a soif de savoir ce qui se dit et ce qui se fait à l'étranger; il se dirige d'abord vers la Suisse, et, d'étape en étape, il finit par atteindre Genève. C'est là qu'un nouveau mot — l'anarchisme — lui sonne timidement aux oreilles pour la première fois : jamais il ne l'a entendu prononcer en Allemagne. D'ailleurs, nul encore ne s'avise
Googl'
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de s'en réclamer tout baut; on va se le répétant à demi-yofx, mais personne ne se rend compte
exactement de la signification^ ni approxinLiativement de l'avenir réservé à ce mol.
A vingt-deux ans, il est partisan de la révolution : jusqu'alors il n'a été que partisan de la ré* forme. 1} se voit initié aux aspirations d'un monde composé des éléments les plus hétérogènes : conspirateurs, émigrés ou réfugiés de tout âge et des deux sexes, tous adeptes de la révolution eurotéenne et tous blessés, aux blessures fraîches ou cicatrisées, des grandes luttes sociales. Tous sont en proie à une impatience fiévreuse, h. une douloureuse tension d'esprit, causées par leur ardent désir de « faire quelque chose », mais tous se sentent devenir de plus en plus étrangers aux destinées de leur propre patrie.
Les jeunes disent à Tru pp leurs espérances ; les aînés, leurs déceptions et leurs... espoirs. De temps à autre l'un ou l'autre disparait : il est parti remplir une « mission ». Un autre arrive. A peine a-t-on connu les noms dont personne ne garde la mémoire.
Ce temps fait époque dans Texistence de Ti upp.
Karl Marx avait londé rinternationale en 1864 ; son immense succès avait eu pour conséquences un émiettement de l'idée fondamentale entre les membres dont certains défendaient la propriété
ANiBCmtTSS
tandis que les autres la combattaient, certains préconisaient le collectivisme tandis que les autres se perdaient dans les régions vagues et nébuleuses du communisme : les congrès montraient la scission s'accentiiant de plus en plus. Soudain une main de fer se mêle de la partie et rend la rupture définitive, irrémédiable : Bakounine tour à tour oiiicier russe, élève de Hegel, chef de Tinsurrection de Dresde, roi de Saxe pendant trois jours, exilé en Sibérie ; Bakounine, rinfaligable agitateur, le révolutionnaire irréconciliablë, Bakounine entre en lutte avec le célèbre auteur de la Bible du communisme : tels deux lions se déchirant de leurs griffes puissantes.
L'année 1868 voit naître VAllîancê de la dé" mocratie socialiste^ Tannée qui précède l'expa* triation de Trupp, la Confédération du Jura qui sera le berceau de l'anarchie. Trupp reste près de trois ans en Suisse où il apprend le français. Quand il se rend à Berne une dernière fois avant de dire adieu à cette terre hospiLalière, la scène suprême de cette vie si tragique vient de se dénouer : Michel Bakounine est condamné* C'est en vain que Tépique lutteur fait des eilorts désespérés pour reihplacer par de nouvelles recrues ceux qui Tont abandonné : la fin approche et Ton ne s'enrôle plus sous un drapeau dont cliaque bourrasque emporte un lambeau. Jamais
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celui qui Ta arboré n'est parvenu à son but, renverser la société; mais il a réussi à jeter la discorde au sein de rintcrnationale triomphante.
Trupp est un des derniers disciples de Bakounine. A. vingt-quatre ans il est terroriste...
Il les sait par cœur ces onze comiuaiHlements si insensés sur les « Devoirs du révolutionnaire envers lui-niême et envers ses frères en révolution », ces commandements qui débutent par ces mots épouvantables, négation de toute liberté :
« Le révolutionnaire est un homme qui a fait le sacriiice de lui-même. 11 n'a plus d'intérôts, de sentiments, de goûts au sens habituel; il n'a plus rien à lui, il n'a même plus de nom» Tout en lui doit s'effacer devant un intérêt unique, un0 pensée unique, une passion unique — la révolution. »
Trupp est plein de cet unique intérêt, de cette
unique pensée, de cette unique passion quand, à vingt-trois ans, il rentre en Allemagne. 11 la traverse du midi au nord et son amertume va croissant en même temps que la misère surgissant sans cesse devant lui. Ceci se passe en l'année où les deux tendances du socialisme se mettent d'accord sur une base qui servira de point d'appui à Tun des partis les mieux organisés, les plus énergiques et les plus actifs, celui à qui sera peutpêtre Tavenir immédiat.
Trapp s'en te de yille en ville, travaillaiit a?ec
une haine farouche à la ruine de « ce qui est » : il pousse les ouvriers à sortir de l'ornière des réformes si lentes, si lentes à se réaliser ; il leur montre que leur salut, leur liberté ne peuvent naître que de la violence. £i il fait des prosélytes parmi ceux qui n'arrivent point à équilibrer leurs aspirations fougueuses avec le contrepoids de leur raison.
Maintenant le voici anarchiste... c*est du moins au nom de Tanarchie qu'il opère.
Cette qualification lui semble bien iaite pour ce qu'il veut : la suppression de toute autorité aussi bien individuelle que collective. Il a une force de volonté vraiment admirable et il aborde résolument la question au point de vue sdend^ flque : il parvient ainsi à se forger de toutes pièces une philosophie spéciale dans les dédales de laquelle il s'égarerait infailliblement s'il n'avait pour se guider une échappée sur le ciel bleu de ridéal à travers les lacunes de son système. Il ne croit plus qu'en la révolution ; c'est la révolution qui créera instantanément, comme d'un eoap de baguette magique, un paradis de paix et de fraternité... C'est vers la révolution que vont tous ses désirs, c'est pour la révolution qull prêche une croisade — - la grande révolution de ses sem-
SAKS TRAVAIL 118 !
blables, celle après laquelle ne sera plus aucune réTolution*
Il continue son apostolat : combien de l'ois â-t-il dû changer de nom ? il ne pourrait plus le dire.
Partout il est traqué, pas un jour où il ne soit obligé de tenir ses lèvres bien closes et ses yeux bien ouverts pour échapper aux persécutions.
Souvent pourtant il est sous les verrous, mais chaque fois on est dans la nécessité de le relâcher, les preuves faisant défaut.
C'est alors que des coups de pistolet tirés sur l'empereur retentissent du côté de Berlin : Trupp exulte, il acclame les auteurs des attentats — deux fanatiques, dont l'un est un fou et Tautre un idiot. La réaction sévit, des temps effroyables sont venus ; les sentiments les plus vils se donnent libre carrière : les rancunes, la délation, la persécution fleurissent.
Trupp est arrêté l'un des premiers et cette fois II croit bien que c'en est Mt de lui. Un hasard imprévu le sauve : pendant que d'un côté on le cherche comme conspirateur, de l'autre on le condamne comme coupable du crime de lèsemajesté à six mois de prison sans se douter de l'identité véritable du prévenu. Et pendant six mois il a conscience de la mort suspendue audessus de lui et prête à le frapper. La mort l'épargne, 11 est libre. Tout en menant une misé-
AMAROHIinK
fable existence de vagabonâ, il atteint la frontière
d'abord, Paris ensuite. Une nouvelle période de sa vie vient de commencer ; désormais Trupp n'est plus ga'on proscrit, n sait que tout pas risqué en terre allemande serait un achemine* ment yers la tombe.
Il se métamorphose; le révolutionnaire qui minait d un travail sourd mais incessaut les institutions établies devient Thomme de la pro* pagande au grand jour, l'orateur des associations, le harangueur des réunions au plein air.
Les anarchistes français ont lancé : « Le Ré* volté », le premier organe du communisme anarchiste ; les partisans de la nouvelle doctrine qui fait des pro^T^'s lents mais sûrs débutent dans l'organisation anarchiste par la création de « groupes libres », première application du principe de la décentralisation. I-e congrès ouvrier de Marseillei en 1879, est communiste, ses résultats ne peuvent encore s'apprécier définitivement, mais il y a déjà entre le communisme et le collectivisme une fissure secrète qui ne tardera pas à devenir visible.
Trupp est partout. Jamais son cœur n'a battu avec de tels élans, et 11 va redisant dans le cercle étroit de ses compatriotes ce qu'il a entendu dire par des Français*
C'est à cette époque quil rencontre Garrard
Bbfci'- • . .
Bktm TRAVAIL
Auban, cet eoTant de vingt-cinq ans dont l'en* thousiasme le transporte^ dont la vaillance impulsive le ravit, dont l'abnégation sans cesse grandissante le touche profondément. Mais à peine a-l-il pu le connaître et Taimer qu'il le perd : Garrard Auban est condamné à dix-Iiuit mois de prison et pendant cette longue séparation Trupp conserve pieusement le souvenir des paroles retentissantes par lesquelles l'accusé a plaidé la cause de « la cause » devant ses juges.
Quand ils se retrouvent en 1884 à Londres où tous les deux se sont réfugiés, Garrard n*est plus
le môme, Trupp n'a pas changé : rien ne les rat^ tache plus l'un à l'autre que le passé.
Anban commence à comprendre Trupp à l'heure où il ne peut plus le suivre.
Cependant l'Allemagne est allée de la théorie à la pratique : le monde épouvanté semble avoir vu la tôte de Méduse surgir devant ses yeux égarés. Vienne^ Strasbourg, Stuttgart, le Niederwald, le meurtre deliumplï, autant de faits accomplis qui entraveront la marche de l'idée de la liberté et mettront de nouvelles armes aux mains de l'ennemi. Pour longtemps, bien longtemps « anarchiste » ne sera plus que le synonyme d'assassin. Le malentendu se di8Sipera-t*il jamais? La confusion ne rester a-t-elle pas déHnitive en Europe ?
La cause ne s'y verra-t-clle pas à jamais vouée aux haines toujours eu éveil ?
Trupp est à Londres et ses forces s*y dépensent inutilement dans les luttes énervantes et puériles des petites querelles
Trapp s'éveilla, revenant à la réalité ; il sou- .
leva son chapeau et promena son regard sur les gens qui se pressaient autour de lui et sur les . voûtes qui s'arrondissaient au-dessus de sa tète.
La voix monotone du ministre traînait toujours ses notes tremblotantes perdues dans la nef colossale ; les voix jeunes et pures des enfants de chœur lui donnaient la réplique sur un mode plus élevé et plus sonore ; puis un tintement argentin égrenait ses vibralioos musicales sur Tassistance prosternée.
Tnipp se revit encastré dans la foule compacte dont les vêtements imprégnés de poussière et les membres en sueur dégageaient une odeur animale pleine d'âcreté se doublant d'un vague relent de moisissure particulier aux lieux plongés dans une éternelle pénombre.
Les unemployed semblaient gagnés eux-mêmes par une sorte d'accablement, fatigue chez les uns, prostration chez les autres; presque tous Subissaient inconsciemment Tinfluence de
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Tétrange situation dans laquelle ils se trouvaient à rimproviste. La plupart n'avaient pas mis le pied dans un temple depuis leurs années d'enfance et des souvenirs se ravivaient en eux, mal* gré eux.
Beaucoup somnolaient arc-boutés aux dossiers des bancs, dans une torpeur traversée de fréquentes inquiétudes ; d'autres se questionnaient & voix couverte à propos de ces statues en marbre éparses autour d'eux, parées de costumes si singuliers, coilîées de façons si bizarres, érigées en des attitudes si austères ou si arrogantes : étaientce de ces puissants dispensateurs du bonheur ou de la détresse des misérables ?
tUen ne së devinait plus des sentiments de colère et de révolte qui les animaient une heure auparavant au départ de Trafalgar*Square : ils se tenaient là inertes autant qu'un troupeau. Que faisaient-ils là? Pourquoi ne s'en allaient-ils pas? Us savaient bien pourtant qu'ils n'avaient rien h espérer en ces lieux — rien que de vaines paroles. Et c'était du travail qu'ils voulaient, du travail et du pain.
Une amertume générale montait en eux et Trupp se rongeait les poings dans une rage difficile à rendre, tandis que du haut de la chaire les phrases du ministre tombaient lentes, inexorables, comme des gouttes d'eau faites pour user
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les lièvres delà foule. Le mécanicien ne comprenait pas et ses compagnons ne comprenaient pas davantage sans aucun doute ; que leur importait en somme cette homélie où il n'était question que de choses n'appartenant pas à ce monde?
— Mettez votre conflance en Dieu, larmoyait le prêtre.
Et l'écho répétait d'une voix lointaine :
— En Dieu...
— Lui seul peut vous sauver, poursuivait le ministre.
Les pauvres hères se secouèrent devant cette chimérique espérance ; un mouvement de houle fit onduler toutes ces têtes. Au môme instant, un éclat de rire ironique s'échappa des lèvres de Trupp, rire impie, rire haineux auquel d'autres rires répondiren-t au milieu des exclamations les plus diverses : le charme était bien rompu cette fois.
On se recouvrit et Ton se précipita vers la sortie. Les fidèles respirèrent ; le Seigneur, sans la volonté duquel pas un de leurs cheveux ne se détachait, le Seigneur avait détourné le danger dont les siens étaient menacés. Ces réprouvés partis, les justes se retrouvaient en famille. L'officiant, un instant troublé par cette rumeur, reprit ses oraisons et les regards des
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ouailles se reportèrent béatement sur le pasteur d'âmes.
Dehors, sons la lumière grise de la journée d'octobre, les unemployed redevenaient euxmêmes et les préoccupations de l'heure présente les reprenaient d'autant plus rapidement que le plus grand nombre des manii'estants avaient dû attendre à Textérieur, faute de place, n'ayant rien éprouvé ainsi des mystiques émotions de leurs camarades. Pour ceux-là, le temps s'était passé à écouter avec des murmures de désapprobation les paroles conciliantes d'un haut dignitaire de rÉglise, avec des applaudissements significatifs, les Apres vérités annoncées par quelque transfuge du socialisme chrétien.
On reforma la colonne pour retourner au square d'où l'on était parti; les rangs se resserrèrent comme pour se prêter un mutuel appui et donner moins de prise à la faim : Trupp fut emporté dans l'élan général. Les pas martelèrent le pavé de leur pesante cadence et l'interminable cortège s*engouffra dans Parliament-Street
Tout à coup une voix composée de milliers de voix monta de cette foule ; un chant mélancolique et poignant, sinistre et menaçant emplit le ciel, pareil à ces tourbillons de fumée précurseurs des éruptions.
Les « unemployed » avaient entonné Tantique,
120 ANARGHISTBS
rinoubliable « Chaoson des pauvres meurt-deùlm de la vieille Angleterre » :
Let theoi bray uat il ia the face they are black, That over océans they hold their sw ay, or ihe Flag of Old Eaglaad, the Unioa Jack, Aboat which I hâve somethiog to say :
'TIs said that it floats o*er the free, bat it wave$ Over thousands of hard-worked ill paid Brittsh slaves Who are drlven to pauper and suicide graves The starviDg poorofOld England.
Et le refrain s'enflait dans un chœur formidable:
Tis ihe poor, ihe poor the taxes have to pay,
The poor who are starvinnr every day, Who starve and die on the Qaeen's highway — The starviog poor of Old Eoglaad.
Les strophes succédaient aux strophes :
'Tis dear to the rich, bat too dear for tbe poor» When hanger stalks in at every door. . •
Pour finir par oe cri tout vibrant d'espérance
et de colère :
Bat not much longer thèse evilswe*ll endure We Ihe working men of Old England.
Trupp fut obligé de se faire violence pour quitter sa place et s'engager dans une voie transversale. Derrière lui, Westminster s'effaçait de plus en plus dans les ombres croissantes de la nuit prochaine et dans le lointain commençait h se
SANS TRAVAIL
perdre la chanson pénétrante avec laquelle les meurUde-faim clamaient leur souffrance ;
Tis ihe poor, the poor the taxes bava lo pay, The poor who are starving every day,
Who starve aad die oa the Queen's highway <— The Btarviog poor of Old Eogland.
Et pas plus dans le ciel que sur la terre, il n'était de juge qui entendît la terrible accusation
de ces misérables demandant en vain justice.
La téte basse, les lèvres crispées, le regard ftirlivement promené de temps à autre sur les alentours pour s'assurer du chemin, Trupp marcha plus d'une heure, se dirigeant vers le nord de Londres.
OABRARD AUBAN
A l'heure où tant de sang vicié aftluait au cœur de la métropole, Garrard Auban était tranquille* ment chez lui; il habitait une chambre assez haut perchée et située dans une de ces rues qui, au nord de King's Cross, ne sont jamais bien animées en semaine et rappellent des allées de cimetière quand viennent les dimanches et les jours fériés. 11 s'était fixé dans ce quartier depuis qu'il se trouvait seul, c'est-à-dire depuis plus d'un an.
Le gîte était une de ces chambres nues, tristes et sans confort aucun qui à Londres ne s'en payent pas moins dix shillings par semaine; en revanche on peut y couler des jours paisibles, loin des bruits du monde. La maison entière qui avait
GARRARD AUBAN
trois étages était ainsi débitée pièce par pièce ; les locataires ne voyaient leur laridludy qu'au moment d'aoquitter leur loyer et ne se voyaient pour ainsi dire jamais entre eux. Ceux qui se rencontraient dans TescaUer passaient vivement sans se saluer.
La chambre d'Auban se divisait en deux parties inégales au moyen d'un paravent atteignant à mi-banteur du plafond et masquant le lit; une table gigantesque prenait à elle seule presque tout le plus grand compartiment. Cette table anx proportions si extraordinaires était faite d'un, panneau d'acajou massif et semblait en parfaite harmonie avec la bibliothèque qui couvrait de ses rayons la totalité des parois disponibles.
Unique en son genre peut-étrOi la bibliothèque de Garrard Auban comprenait en première ligne les œuvres des grands économistes de la France et de l'Angleterre, de Helvétius à Proudhon et de Smith à Spencer. Les partisans du libre-échange paraissaient y tenir la place la plus importante. Venait ensuite une colleotion» Incomplète sans doute mais néanmoins précieuse, de journaux, de pamphlets, de brochures, de placards pour servir à l'histoire des révululions du dix-neuvième siècle et spécialement à celles de 1640. Cette colleotion lui venait de son père et, s'il ne i avait pas appréciée tout d'abord comme elle de-
ANARCUISTBS
* vait rôtre» il se rendait compte davantage chaque
jour de la valeur de ces documents.
Les matériaux appartenant à la question sociale abondaient également ; ils constituaient une véritable mine où rhistorien de l'avenir pourrait puiser largement en ce qui concerne le mouve* ment ouvrier à noire époque. Ces pièces avaient été rassemblées par Auban lui-même qui ne lais-sait passer aucune occasion d'en augmenter le nombre ; il retrouvait là une partie du labeur intellectuel de son temps ^ et non la moins bonne» à son avis. La reconnaissance philosophique était en toute chose le but visé par Auban; il y subordonnait les connaissances elles-mêmes qui représentaient pour lui les moyens d'atteindre à la première.
Les poètes avaient leur coin aussi dans cette réunion de penseurs; Victor Hugo, Balzac, Shakespeare et Gœthe s'y tenaient compagnie, mais Auban ne frayait que rarement avec ces génies en dehors des heures où le besoin d'une détente de Tesprit se faisait sentir.
Tout son avoir se composait de cette table et de cette bibliothèque dont lui seul savait toute la valeur, car Auban avait pour habitude invariable de brûler impitoyablement tout nouveau livre qui ne lui semblait pas mériter une seconde lecture. Ces choses l'avaient suivi de Paris à Londres
CARRARD At7BAN 125
>■!! I <■■■ Il I II II — ■ ■ ■ I I I I ■ 1 ■ I
et il s'imaginait retrouver en elles un peu de la patrie absente.
Aucune œuvre d'art dans cette chambre où tous les objets portaient les marques â*un service quotidien ; la cheminée n'avait pour ornements que deux petits portraits reproduisant les traits de Michel Bakounine» le fanatique de la révolution, et de Pierre- Joseph Proudhon, le rénovateur de la société. Ces portraits étaient des souvenirs de rhomme qui avait le plus aimé Garrard AubaUi d'une affection que rien n'avait pu altérer.
Auban était assis dans un fauteuil bas» les pieds allongés vers la flamme; depuis deux heures il gardait cette attitude songeuse, le regard tantôt plongé dans le brasier emplissant le foyer, tantôt promené lentement autour de la chambre comme pour y poursuivre ridée qui se dérobait.
Car Auban n'était inactif qu'en apparence et son cerveau se livrait à un labeur si acharné que
de légères gouttes de sueur lui perlaient le front comme une rosée. Son visage, marmoréen pour ainsi dire en temps ordinaire, n'avait plus rien de sa hautaine impassibilité. Dans le jour qui baissait la flambée claire du feu élargissait de plus en plus son rayonnement rouge : Auban songeait.
Depuis quelque temps déjà il se sentait en proie
à un trouble qui pour lui restait inexpliqué. L'harmoLie qui avait existé entre sa volonté et son énergie était rompae : parfois il croyait ressembler à cet étourdi qui, ayant jeté par les fenêtres une fortune piinoière, s'étant réduit à la misère» ne sait plus comment il fera face au lendemain ; parfois encore, comme ce soir-lài il était débordé par un excès de force et de pensée qui le poussait irrésistiblement à Faction.
Sa volonté n'était-elle donc pas & la hauteur de son énergie? Ou bien n*avait-il besoin que du choc initial donnant l'impulsion?
. Il fallait que cette question fût vidée.
De si loin qu'il pût se souvenir, Auban avait toujours lutté : — dans ses jeunes^années contre ce qui Fentourait ; dans son âge viril, contre lui* même, contre ses propres préjugés, contre ses propres illusions, contre sa propension aux es* poirs exagérés, contre sa faiblesse enfantine pour ridéal. Un jour il s'était imaginé que les hommes changeraient par cette seule raison qull voulait être libre : depuis lors il avait reconnu que s'il tenait à être libre il avait à s'affranchir par luimême.
Il s'était donc mis à l'œuvre résolument, et il avait commencé par déblayer son cerveau de tout
le fatras inutile qu'y avaient accumulé l'éducation reçue, les errements passés, les lectures de
CARRARD AUBAN 127
hasard : il avait absolument besoin de voir clair eu lui pour ne pas s'eofoncer à làton» dans les ténèbre» et les hésitations, il avait besoin de se ressaisir au nailieu de toutes les entraves morales dont il était chargé.
De cette façon, il était redevenu lui; Tair et la luuûère avaient circulé à travers ses pensées et il en avait joui en convalescent qui revoit le soleiL
De celte façon, il pouvait maintenant songer sans amertume à sa jeunessCt sourire de ses er^ reurs, ne plus regretter comme autant d'années perdues les années prises par une lutte qu'aujourd'hui doit subir quiconque veut sortir de Tornière.
Carrard Auban n'a pas encore trente ans mais cette existence si courte lui a snfB pour s'assurer
un calme extérieur que rien pour ainsi dire ne peut troubler, un sang-froid intérieur qui * ne rempôche pas cependant d'être accessible aux morsures de la douleur et de la colère ; en un mot, c'est un critique rigide qui ne reconnaît d'autres lois que celles de la nature.
U n'a pas connu sa mère et le seul souvenir bien net qu'il ait conservé de son enfance, ce sont les propos violents et déclamatoires d'un homme déjà ftgé, fougueux encore et tout saturé dldéa* lisme, avec lequel il habile non loin du boulevard de Clichy une chambre étroite constamment
en désordre : cet liomme n'est autre que le père de Garrard Auban.
Co qu'il sait de ce père, il le tient d'Adolphe Ponteur, le seul ami de ces temps si lointains, d'Adolphe Ponieur qui l'a recueilli quand il est devenu orphelin à six ans et demi et qui a été pour lui un second père plus rempli de sollici< tude que son véritable père.
Jean-Jacques Auban, qui avait remplacé par ces prénoms significatifs les prénoms à lui oc* troyés, Jean-Jacques Auban était né aux derniers jours de la grande révolution, d'un marchand de blé assez habile pour reconstituer au décuple une fortune emportée dans les tourmentes de l'époque. GrÀce à cette habileté paternelle, Jean-Jacques vécut jusqu'à cinquante ans sans se douter que l'argent est une chose indispensable la vie; quand il se vit en face de cette vérité, il n*était qu'un homme heureux, inexpérimenté. Il avait donc beaucoup appris, énormément lu sans penser jamais à utiliser ce qu'il savait ; il était révolutionnaire par goût et ne connaissait pour ainsi dire pas les espérances déçues, les désirs inexaucés ; il était enfant par l'ingénuité du cœur et la fraîcheur des sentiments : il avait vécu avec ses idées et ne connaissait même pas la femme.
Pendant tout un demi-siècle il n'avait rien su de ce qui se passait de par le monde ; les exploits
garbâbd àuban 120
sanglants du héros corse, parvenu par la violence et par elle renversé, étaient venus mourir en rameur lointaine dans sa solitude et les événements du jour ne l'occupaient pas plus que l'histoire ecclésiastique n'intéresse l'écolier. La révolution de 1830 l'avait eu pour témoin sans doute, mais un témoin distrait dont la pensée était ailleurs. Car il était alors absorbé par les abominables théories de Malthus et s'efforçait en vain à en contrôler les hypothèses.
Jean-Jacques avait le pressentiment d'une crise prochaine auprès de laquelle les querelles politiques de l'heure présente ne seraient plus que jeux d'enfants. C'était avec une égale attention qu'il écoutait les paroles prophétiques de Saint- Simon et les virulentes sorties de Babeuf ; il se prenait ensuite d'enthousiasme pour le phalanstère de Fourier, chimère irréalisable d'un fou» ou les projets des réformateurs de la royauté de Juillet et> flottant de l'un à l'autre, voyait tantôt la Terre Promise dans ricarie du père Gabet, tantôt le Messie attendu dans Louis Blanc, beau parleur & la langue fourchue. Il ignorait le prolétariat qui s'éveillait seulement et étirait ses membres dans rinconscience de sa force,
JeauoJacques avait changé du tout au tout à partir du moment où la nécessité de gagner son pain quotidien à la sueur de son front s'était im*
▲NARCHISTfiS
posée à lui : dix auuées suilirent pour faire de lui . un homme aigri, vieilli avaut l'ftge» malgré un intérêt sans cesse croissant pour la vie. Il abandonna le culle des grandes idoles qu'il vénérait et les railla, tout en prenant sa plaee dans les es* carmouclies quotidiennes de la lulte sociale qui lui avaient été si antipathiques auparavant. Ce qui lui ftit le plus pénible et ce qui exigea de lui des eûorls surhumains, ce fut de tirer parti de ses connaissances et de ses facultés personnelles ; il vécut misérablement, toujours relégué dans des besognes obscures, trop vieux déjà pour com« prendre entièrement la vie, trop jeune par son expérience de trop fraîche date pour ne pas tom-* ber de déception en déception. 8on jugement y perdait en netteté^ son pas en assurance.
La révolution de Février le vit sur les barricades, rivalisant de courage avec les insurgés en blouse qui se battaient pour une utopie. Il acclama la chute de la royauté de Juillet, qui le remplit des plus folles espérances : la poussière couvrit ses livres, le passé avait vécu.
Il était ouvrier, ni plus ni moins que les autres ouvriers; le Luxembourg, où ses pareils sié* geaient et se prélassaient sur le velours des lau* teuils, devenait le ciel d*où le salut ne manquerait pas de descendre pour lui, et tous les jours il s'en allait régulièrement toucher à la mairie
OARRABD ATJBA^
de son arrondissement le subside que TEtat accordait h tous 168 ouvriers sans travail : à quel travail .Ie;in-Jacques Auban eût-il bien pu être employé dans les ateliers nationaux?,..
II ne se rendait pas eompte de Tabsurdité d'une semblable mesure, qui devait forcément conduire à de nouveaux conflits plus sanglants encore ;
Jean-Jacques avait cinquante ans, et il ne savait pas cependant deux choses élémentaires : l'Etat ne peut dépenser que l'argent entré dans ses caisses, et toutes les tentatives de résoudre la question sociale par TEtat sont condamnées d'avance à échouer. Tant d'émotions aussi fortes l'avaient rendu malade, quand les journées de Juin vinrent l'arracher à sa douce illusion : de ce premier engagement sérieux avec le capital, le travail sortit écrasé, démontrant clairement que» pour avoir raison des privilèges du pouvoir» il faut disposer d'armes plus dangereuses que celles de la violence.
dette maladie le sauva; s'il avait cru devoir participer à la révolution de Février, qui était un simple règlement de comptes entre la bourgeoisie et la royauté et dont l'inanité lui avait échappé, comment eût-il pu résister au désir de dire sou mot dans ce règlement de comptes entre la bourgeoisie et le prolétariat? Et, dans ce cas, commet eûtril pu se soustraire à la iin lamentable
qui l'eût attendu, — pourrir au fond d'un cachot
ou grelotter les ûèvres dans quelque colonie pénitentiaire?
Quand II fut sur pied, Paris s'affolait devant le spectre rouge du socialisme : un nouvel athlète était descendu dans l'arène, et ce champion était de ceux qui font de bonne besogne. Proudhon avait lancé son premier journal : Le Représentant du Peuple; il avait prononcé, le 31 juillet, au milieu des éclats de rire ironiques et des injures de ses collègues de r Assemblée nationale, son grand discours sur la gratuité et la réciprocité du crédit. Pour Aul)an, ce réformateur de large envergure n'était et ne fût qu'un traître à la cause du peuple ;
car Proudhon n'avait pas pris part aux journées de juillet, et Jean-Jacques ne le lui pardonnait pas. Il ne comprit pas davantage, tant il était aveuglé, ce projet si hardi et si gros de conséquences que Proudhon préconisa d'abord sous le
nom de Banque ti Échange, qu'il essaya de réaliser sous le nom de Banque du Peuple^ et qu'il ne put mener à bien par suite de son incarcéra^»
tion.
Ce que le père n'a pu embrasser de son regard^ peut-être parce que les choses étaient trop près de lui, le fils en saisit toute la grandeur et toute la portée : c'était assurer à chacun, en dehors de l'Etat, la facilité d'obtenir par l'échange la pleine
OARRARD AUBAN
et entière valeur de son travail, c'était lui assurer la Uberté.
Jean-Jacques assista en indiiïérent et en désintéressé à réclosioQ de cette révolution suprême, la plus pacifique de toutes, et de toutes la seule qui eût en elle des garanties d'une victoire durable. Uavènement de Louis-Napoléon reo versa les dernières espérances qu'il pouvait encore avoir : de ce moment, il n'eut pas une haine plus implacable pour Gavaigoac, le parjure, que'pour Bonaparte, rusurpateur. 1
Jean* Jacques fut longtemps à se remettre de • tant de coups terribles; des années se passèrent j avant quïl eût secoué complètement l'espèce de torpeur dans laquelle il était tombé* Pendant cette période de sa vie, il n'eut guère qu'une préoccupation, le pain quotidien; son mariage fut autant l'œuvre du hasard qu'une manifesta* tion de la volonté. Il rencontra, chez des per- ; sonnes riclies où il était appelé à terminer Tinstraction- de deux enfants assez peu doués* \ l'institutrice qui avait commencé cette lâche in- i grate entre toutes, une Jeune Allemande dont l'isolement l'émut; il l'aima, et, comme elle ré* pondit à cet amour par une aiïection sincère, il l'épousa, bien qu'elle eût à peine vingt- sept ans.
Us jouirent d'unbonheur modeste, maisintense^
jusqu'au jour OU la remnie mourut en donnant naissance à Garrard. Jean-Jacques resta comme anéanti devant cette catastrophe, h la possibilité de laquelle il n'avait pas songé, sans doute, et qui, du Jour au lendemain, fit de lui un vieillard sans force et sans énergie. N'ayant plus la volonté nécessaire pour agir, il ne s'en montra que plus violent dans ses paroles et sa répandit en impré* calions de tous genres : le petit Garrard grandit au milieu de ces bourrasques perpétuelles et des gauches caresses d'Adolphe Ponteur.
L'enfant vient d'atteindre sa sixième année quand son père meurt en maudissant le troisième des Napoléons, et en ne paraissant niéiue pas se douter qu il laisse un orphelin en bas Âge.
Adolphe Ponteur recueille Garrard, avec lequel il partage son morceau de pain et sa pauvre chambre; il tient à lui enseigner les pr^nièrei notions de la lecture et de l'écriture; mais là science de ce maître improvisé est de courte baleine et ne peut suivre longtemps la Jeune et im«
patiente avidité de savoir dont fait preuve l'enfant : à neuf ans, Garrard est mis à l'école de son arrondissement.
Il a treize ans quand éclate la guerre de 1870 ; Ponteur se berce des espoirs que les événements
n'allaient pas tarder à changer en deuils, Carrard est un enfant et comme les entants se rend h
GARRARD AtTRAN
peine compte de ce qui vient de se prodnlfe.
Voici la Commune ; Paris n'est plus rien qu'un formidable chaos plein de sang, de fumée, de tumulte» de rage et de folie. Et avec époufante, Adolphe Ponteur voit s'allumer pour la première fois dans les yeux de Garrard une flamme qui lui rappelle trop vivement les fanatiques enthousiasmes de Jean-Jacques ; comme Ponteur est un brave homme ne constatant que les terribles suites extérieures des révolutions sans en deviner les bienfaits moraux, il prend la résolution d'éloigner l'enfant de ce milieu empoisonné, de ce Pa« ris loin duquel lui-même ne pourrait pas vivre. Il le conduit en Alsace à Mulhouse, la grande cité
manufacturière où, la campagne terminée, les deux éléments ennemis cherchent à s'équilibrer tant bien que mat. Ponteur a là une parente éloignée, une Française qui n'a jamais voulu prononcer une seule S)(llabe de la langue des vainqueurs ; Garrard lui-môme y possède un cousin de sa mère, haut fonctionnaire qui a su se concilier les faveurs de l'Allemagne en faisant des prodiges constants de diplomatie, c'est-à-dire en cachant soigneusement ce qu'il pense.
Mademoiselle Ponteur se montre pleine de la plus grande sollicitude pour l'enfant confié h ses soins; elle lui donne une cbambrette gentille, elle le nourrit fort bien et le laisse absolument
IdO ' ANARCHISTl»
libre de faire ce qui lui plaît. Pendant les quatre années qu'il passe sous ce toit où Ton garde ]aloiisement le souvenir de la patrie mutilée, elle ne douoe pas un seul conseil à Carrard qui, de son côté» ne lui demande rien ; elle a remarqué tout de suite, d'ailleurs, qu'il n'est nullement en . peine pour se gouverner seul.
Le cousin de Carrard fait ce que les conve»
naiices exigent en de telles circonstances : il in* vite régulièrement son jeune parent qui se trouve là en compagnie d'enfants mal élevés et tapageurs dont le langage lui est d'abord complètement inconnu et ne lui devient jamais bien familier. Carrard se sent gêné dans cette maison, et peu à peu il espace ses visites davantage, ce dont on ne semble pas s'apercevoir d'ailleurs.
Cbez mademoiselle Ponteur, il apprend à connaître la valeur de l'indépendance et de la liberté, chez ses parents il puise une insurmontable antipathie pour le bourgeois allemand.
Pendant tout son séjour à Mulhouse, il ne retourne pas une seule fois à Paris ; ses vacances sont employées en excursions dans les Vosges méridionales dont les beautés, pour ôtre peu courues, n'en sont pas moins d'une grandeur imposante et d'un charme pénétrant Mais souvent, du sommet des crêtes, il fouille les profondeurs de l'horizon dans la direction de la ville-lumière.
CARRARD AUBAN
A quinze ans, il se fait un ami dans cette cité étrangère. Ua ouvrier français qui a connu Jean* Jacques eU instruit par hasard de la présence de Carrard en Alsace, et l'accoste un jour que celuici revenait de l'école. A partir de ce jour, le jeune homme va passer ses soirées dans un petit café en compagnie de travailleurs dont le plus jeune a un âge au moins double de celui de Garrard; chacun d'eux se croit obligé de faire quelque chose pour distraire le a pauvre enfant » qui est « si seul » : l'un lui roule des cigarettes, l'autre lui apprend à Jouer au billard, le troisième lui raconte les grandes Journées au cours desquellcis la Commune a tenté de secouer le joug.
Garrard est instruit des aspirations et des espérances du peuple par les fils du peuple ; dès ce moment, il commence à pressentir, à voir, à penser, mais une sorte de brume enveloppe encore ses idées et ses sensations. L'école n'est pour lui qu'une prison : n'est-il pas contraint d'y étudier des choses qui lui paraissent inutiles et d'y négliger par contre des choses qui lui semblent indispensables ? Puis il n'a pas de cs^marades parmi ses condisciples qui ne l'aiment pas maïs qui n'osent cependant se risquer à lui en donner des témoignages. Un seul le i%cherche« c'est Friedrich Waller, l'aîné des enfants de son cousin,
qui est du môme âge et de la m&me classe que
138 ANARCHISTBS
Garrard : garçon «uffisammeni doué aana aucune
aptitude saillante et suffisamment froid avec une certaine sympathie pour Auban dont il s'elTorce de capter la confiance. Garrard ne se livre pas faci«. lement, et malgré cette réserve quiparlois l'irrite^ Friedrich Waller n'en continue pas moins & montrer h son cousin le Parisien un intérêt où la curiosité et Tadmiration entrent jusqu'à un certain point.
A dix-huit ans, Garrard Auban est un grand garçon maigre et pÀle, qui parait apatUque à l'extrême mais qui est en réalité d'un tempérament ardent- et passionné. Ses journées s'écou-* lent dans une morne résignation sur les bancs de l'école et ses nuits sont en proie à d'intenses méditations sur Dieu, Timmortalitô de l'&me et toutes ces questions ardues s*imposant t6t ou tard à l'examen de tout être qui pense.
Il n'avait que quinze ans quand est arrivée de Paris la nouvelle de la mort d'Adolphe Ponteur et la perte de cet ami si sûr lui a fait verser les dernières larmes que la douleur lui ait arrachées ; dcu\ ans plus tard, il a vu s'éteindre aussi rexceliente femme sous l'égide de laquelle il a vécu des jours si heureux, mais tout en l'aimant, elle ne lui a jamais montré une ailecLion exubérante et démonstrative : il n'a donc jamais éprouvé pour elle ^u'un respect étranger h tout sentiment.
CABRARD AUBAIf 180
U patse une dernière année dans une auire famille puis il reprend le chemin de Paris, ayant dans sa poche un diplôme qui ne peut lui être bon à rien et dans le cœur nne foi inébranlable en l'avenir. C'est avec la joie infinie de Tenfant retrouvant une mère tendrement aimée qu'il revoit la grande ville ; les journées lui semblent à peine assez longues pour Tadmirer sous toutes les faces, bien qull ne fasse pas autre chose de Taube à la nuit pour commencer. Tl va par les rues au hasard, s'enivrant de cette atmosphère qui est propre k Paris et qui le rend inconscient de luimôme*
Carrard Auban cherche du travail et se réjouit de n'en pas obtenir ; il s'inquiète bien de constater que le mince capital représentant la succession de Ponteur fond rapidement dans ce dé« sœiivrement. 11 s'est logé aux Batignolles et souvent il se lève avec le soleil ; le voici musant avec délices au milieu des pelouses et des massifs égayant les squares, le voici promenant un regard circulaire sur cette place immense de la Concorde dont le sol a bu tant de sang en ces deux derniers siècles; le voici sur les quais si larges, si lumineux ; le voici enfin qui, Tœil ébloui, les jambes rompues, se laisse aller sur un l)anc dans le jardin des Tuileries et s'extasie devant les jeux des enfants tout en feuilletant nuchinalement un
livre dont il ne volt pas les lignes. Les Champs- Élysées rincilent à reprendre sa marche inter* rompue par la fatigue et il s'en va Jouir des heures si douces du crépuscule au bois de Boulogne pour s'en revenir, après une courte halte dans une guinguette d*Autenil, remonter la Seine en bateau jusqu'à la Cité et contempler avec une sorte de recueillement pieux révanouissement des tours de Notre-Dame dans les ombres de la nuit tombante. Rarement, il finit sa soirée au thé&tre ; il préfère courir les brasseries du Qaar* tier-Latin ou causer politique avec quelque ouvrier ou quelque boutiquier de son quartier en prenant une bouteille de vin. Mais il ne connaît pas de spectacle nocturne qui vaille celui des boulevards grouillants de vie et resplendissants de lumières. Cette période a pour lui tous les enivrements d'une lune de miel; au sortir de tant d'années d'Isolement, il se plonge avec une véritable frénésie dans ce Paris où toutes les joies semblent foisonner et ne vouloir jamais se tarir.
— 0 Paris! ne peut s'empêcher de murmurer Auhan, combien je t'aime, mon beau Paris ! Et que je suis heureux de t'appartenir, d'être l'un de tes enfants...
Ët l'orgueil lui gonfle la poitrine et lui ftit rayonner les yeux.
Voici enfin arrivé le moment où sa fringale
OâRRARD aubân 144
s*apaîse et où sa bourse se yiie ; sa confiance en lui-même ne s'en trouble pas et le hasard lui donne raison : il s'assied un }our anx Tuileries près d'un inconnu avec lequel il lie conversation et qui» ayant besoin d'un secrétaire, propose] le poste à Garrard.
Pendant près de deux ans, il y reste, la besogne étant peu absorbante et les gages étant suffisants pour assurer la vie du jeune homme. Il n'est cependant qu'un employé médiocre, car il ne sait pas s'astreindre à opérer méthodiquement quand il n'a que des copies à faire ou une bibliothèque à classer; cette besogne, lui semble fastidieuse. En revanche, il est devenu indispensable pour ainsi dire & son maître, un savant anglais qui s'est cantonné dans certaines questions spéciales, qui déploie une extraordinaire ténacité dans les recherches l'intéressant et qui fàit preuve d'une singulière légèreté dans l'utilisation de ses découvertes; Garrard Auban met sur pied les ouvrages que son mattre a la bizarre habitude d'écrire en français malgré une visible inexpérience de cette
langue.
Cet original n'a jamais laissé supposer qu'il s'intéressait à un degré quelconque aux affaires personnelles de son secrétaire dans lequel il ne semble voir qu'un instrument de travail; et cependant, au moment de rentrer en Angleterre, il
ANAaCUlâTES
loi remet de nombreuses lettres do recommandation ^ qui du reste ne sont â*aucune utilité à Anban — et ane grttificttton en espiees asseï élevée pour lui rendre les plus grands services Aolmn est libre de lui«^mème pendant nn eer* tain temps encore, grâce à celte généreuse reconnaissance ; si au cours des deux dernières années il a sui'vi avee imssion le mouTement sodal et, i*i1 a mis à profit toutes les occasions de se lier avec différentes personnalités de ee parti, maintenant il se jette dans la mùlée à corps perdu avec un cri de joie...
La question sociale... Fatenir de rhumanité...
Auban la voit se dresser devant lui, myslérieuse et redoutable autant que les fourrés inexplorés et inextricables des forêts irierges : Garrard est jeune, Garrard est convaincu, Garrard a cette foi qui pettt,dit«^n, soulever des montagnes. Le chemin qu'il a fait jusque-là ne lui a montré que des sentiers battus, des champs déjà moissonnés mais ce chemin Ta conduit au seuil de cet idéal auquel il veut consacrer sa vie entière. Des rumeurs de voix humaines montent jusqu*à lui des profondeurs insondées et elles semblent protester contre les plaintes et les gémissements dont le berceau de Garrard a été entouré.
Vaillamment il se met à Tœuvre.
il est impossible d avoir des intentions plus no-
GARRARD AUBAN
blesy des aspirations plus ardentes, une voloniô
plus énergique en se lançant dans la bataille que livre notre époque et que les prochaines générations continueront après elle. Âuban n'a que vingttrois ans, il ne voit que deux armées en face l'une de Tautre : d'un côté, ceux qui veulent le mal; de rautre, ceux qui s'efforcent d'atteindre au bien. Ceux-là lui paraissent entièremeul corrompus, vouésàla pourriture, vaincus d'avance ; ceux-ci le font penser à la terre féconde d*où sortira l'avenir. Il est emporté par un courant si irrésistible qu'il est incapable du moindre examen, il ne rêve rien de plus beau que de compter parmi ceux qui provoquent au combat la société tout entière : il se sent transporté, transformé...
Tous ceux qui ont fait comme lui n'ont-ils pas passé parles mêmes sensations?
Il assiste aux réunions et il écoute les orateurs ; plus ces derniers vont «à gauche», plus ils lui plaisent, plus il les applaudit. Il se fait recevoir dans les sociétés où vont les ouvriers ; il dévore les revues et les journaux des nuances les plus discrètes aux plus intransigeantes ; il traite en héros le premier beau parleur et en dieu le plus loquace des pseudo-défenseurs de la liberté. Jusque-là, il ne s'est pas montré bien énergique et les dernières années surluuL l'ont vu quelque peu engourdi ; mais il se réveille, il travaille, il
ANARCaUSTBS
travaille doublement : n'a-t-ilpas às'initier aux mille idées d'un monde entièrement nouyeau?
Que de choses 11 doit s^assimiler... Il étudie consciencieusement les brochures contenant la quintessence de recherches parfois fécondes mais présentées d'une façon souvent bien étrange. Puis il s'absorbe dans une autre élude beaucoup plus ardue, celle de quelques ouvrages faisant autorité en matière de socialisme.
Ses habitudes se modifient du tout au tout, car pour rien au monde il ne voudrait ressembler à un bourgeois. Il va se loger du côté des Buttes- Chaumont, il simplilie sa misOt il prend ses re* pas chez les marchands de vin : ses dépenses n'en sont pas réduites c'est vrai, mais à ce dépouillement du vieil homme il n'éprouve plus ce sentiment de confusion qu*il ressentait en se trouvant mieux que ses frères les meurt-de-faim*
Fidèle à la règle de conduite qu'il s'est fixée, il se met en quête d'un travail manuel ; comme il n'a appris aucun métier, il tâtonne assez long-» temps avant de trouver ce qui peut lui convenir. Enfin il entre comme typographe à rimprimerie d'un journal socialiste et ne tarde pas à passer prote.
C'est de cette époque que datent ses premiers articles. Hien ne rapproche plus rapidement les hommes que de servir une cause commune. Les
CARRARD AUBAN
paragraphes des programmes sont comme autant de nœuds coulants qui resserrent sans cesse leur étreinte et, avant même qu'on ait songé à faire un effort, on n'est plus maître de disposer de ses propres forces : on appartient à son parti.
C'est spontanément que Garrard Auban est entré dans celte voie. Maintenant il n'est plus qu'un soldat ayant fait le serment de suivre « quand môme » le drapeau et qui va où le mène le drapeau. Peut-être sa raison regimbe-t-elle de temps à autre, mais qu'importe ; le serment est là : on n'est plus libre parce que l'on a Juré de donner la liberté aux autres.
Cependant l'heure arrive à laquelle Garrard Auban reprend possession de lui-môme : il constate rincroyable confusion qui règne dans le parti, il ne peut plus fermer les yeuiL sur les ambitions, les envies^ les haines, les platitudes qui percent de tous cotés sous les oripeaux fastueux des phrases redondantes : le parti ne vaut ni plus ni moins que les autres partis politiques.
Et il le constate en souffrant comme jamais encore il n'a souffert.
C'est qu'au fond il reste très jeune, malgré tout ; c'est qu'il ne veut pas comprendre que les chefs de parti eux-mêmes ne prennent pas au sérieux leurs mots retentissants et que « la sécurité et l'ordre public » des conservateurs, a les libertés
il»
eoDiiiiaUoiiBeUet » des rtâicaax, « le droit ai»
travail » du parti ouvrier, les alléchantes pro-* messes de justice et d égalité de tous sont de YolgiAret appftts deetinés à iMler let naïlii et les ignorants, à les retenir pour obtenir le droit du j/lUB fort à l'aide de leur appoint foroûdable.
Lui-même ne s'm eit*U pat servi pendant une année entière de collaboration à ce journal ? N'a* t-il pas douié avee oes armes courtoises d'innombrables coups d'épée dans l'eaa f Vt cependant il était loyal, lui» et cependant il avait la ferme couviotion qu'il ne pouvait rien faire de mieux pour la cause des opprimés et des persécutés...
Il ne veut qu'une chose, qu'une seule chose» la liberté; et sans ce»e sa. raison qui proteste, son cœur qui gémit lui redisent que dans la liberté seule sont renfermés le progrès et le bonheur de la raee humaine. Il passe par toutes les phase» que subit le mouvement politico-social et tou-* Jours et partout il est poursuivi par la même soif inextinguible de liberté. Aucune doctrine ne le satisfait, nulle part il ne voit les hypothèses irréfutables, les conditions respectées, les garanties assurées.
Partout et toujours il est hauté par cette pensée impitoyable : ce n'est pas là la liberté • toute la liberté. 11 sent croître constamment salxaine de toute autorité et il ûnit par renoncer à son emploi»
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