CARRA» AUBAN
Cest al(»s qu'il se lie avec Otto Trupp rencontré déjà à différentes reprises. Par Trupp il est renseigné sur Tétai du mouvement ouvrier en Allemagne et en Suisse sur lequel il satait très peu
de chose ; les récits de Trupp produisent une profonde impression sur lui.
On est en 1881. L'idée anarddste se propage rapidement en France. Elle voit se rallier à elle de nomlureux transfuges du socialisme — ouvriers intelligents qui pensent pour leur propre compte et qui sont mécontents de certains actes des porte-drapeaux» gens impatients pour qui la ré- Tolution, la délimnee tarde trop.
S'il n'y avait plus d'Etat, plus de religions ; si l'on atxdissait toutes les institutions gouverne^ mentales, le gouvernement serait-il encore possible? Opposer la violence à la violence établie... Et Garrard médite la destruction de l'antique société, se disant que la société nouvelle, la société basée de fait sur l'égalité sortira du monceau de ces ruines.
A chacun suivant ses mérites, à chacun sui- Tantses besoins...
Cette fois il a trouvé la formule qui lui convient. Dans ses rêves il édiile l'avenir de l'humanité^ un aTenir large, heureux, rayonnant... Tout le monde est content, tous les vœux sont exaucés» toutes les espérances sont réalisées;
le travail et réchange sont facultatifs» rien ne les délimite plus, pas même leur valeur; la terre
est toute à tous, cliacun a autaut le droit à posséder la terre que le droit à ôtre bomme. Il croit vivre son rêve et voir la terre se transformer en un véritable paradis.
Ce communisme, — doctrine aussi vieille que les religions qui ont cependant fait de la terre un enter et non un éden, — ce communisme»
voilà ce qull appelle l'anarchisme ainsi que le font ses amis...
Jamais il n'a trouvé des paroles plus entraînantes, jamais il n'a fait vibrer plus fortement
ceu qui l'écoutent. Il est aux avant-postes les plus risqués du parti et dans Fimpossibilité absolue d'aller plus loin. Nul ne fait plus complètement abnégation de soi-même; il déploie une activité admirable dans la propagande et TorganisaLion et partout il éveille des sympathies pour la cause dont il est devenu le cbampion le plus enthousiaste. G*est l'année la plus tumultueuse de toute sa vie ; pas un jour, pas une nuit n'est accordée entièrement au repos. .
Il est beaucoup trop homme d*action, il aime beaucoup trop les résultats positifs et palpables en quelque sorte pour se contenter de cette besogne hâtive et enfiévrée; d'un autre côté, la somme des connaissances acquises par i'expô-
CABRARD AUBAK
rience va se développant chez lui sans même qa'il s'en doute. 11 comprend ses compagnons de lutte et leurs récriminations violentes, et leurs cris de souiîrance, et leurs imprécations furieuses. Il a sans cesse sous les yeux les malheureux qui pâtissent et se débattent contre la faim autour de lui qui Jeûne souvent et souvent aussi se désiespëre; -sans cesse aussi le luxe révoltant» le mépris cynique ne se réclamant que de la force pour tout droit. Son poing se terme et son cœur se serre tandis qu'il enseigne avec un accent tout vibrant de conviction cette doctrine : répondre à la violence par là violence. Pour lui» le plus urgent et Tessentiel c'est de donner du pain à ceux qui ont faim, du feu à ceux qui ont froid, des vêtements à ceux qui sont nus. Les conquêtes de la science, les progrès de l'art ne sont que des choses bien secondaires à cêté de ces questions primant toutes les autres questions. Il va de réunion en réunion prêchant la violence ; on récente avec la plus profonde attention et cependant, comme dans le plus grand nombre des cas, c'est un incident insigniOant en lui-même qui vient bouleverser toute Texistence de Garrard
Auban.
La police étant intervenue pour dissoudre l'une de ces réunions dans laquelle il devait
prendre la parole, Tun des agents le saisit par
te bras et le poarae bratalement contre an mor :
Auban furieux riposte par un coup de poing en plein visage.
Fidèle à ee principe qni oblige le révolution* naire à faire de la propagande aussi souvent que l'occasion s'en présente et notamment devant les juges, Carrard prononce à raudience un discours à sensation. Si d'innombrables condamnés ont soulevé avant loi l'incompétence des tribunanx qui les frappaiciil, jamais jusqu'alors on n'a nié aussi énergiquement l'autorité des lois humaines. En l'entendant tenir un langage semblable, d'auouns restent ahuris, d'autres s'indignent, d'autres encore s'amusent ; bret, on doute qu'il soit entièrement responsable et il en est quitte pour dix-huit mois de prison.
A l'heure présente les cours des pays civilisés de rKurupc ne sont plus aussi naïves : elles savent que ce langage est le fait d'un ennemi de l'ordre et elles ne commettent plus de pareils
impairs.
A,uban n'a encore subi que les deux tiers de sa peine quand, en 1888, le procès des soixante-six de Lyon met en émoi l'opinion publique et la force à s'occuper de ces fameux anarchistes. Le gouvernement agit en cette circonstance avec une sévérité à laquelle Auban n'eût certainement pas échappé si par bonheur il ne se fût pas déjà
OABRàBO AUfiAN 161
trouvé sous les verrous. Désormais Topiaion pabliqua en France est fixée sarle compte de ces
rénovateurs : qui dit anarchiste dit assassin.
Quand Auban s'est senti appréhendé au collet par le sergent de ville, la flolence Inl cet apparue dans tout ce qu'elle a d^odieux; mais que £ure? il est impuissant Cependant il a encore cette ressource de ponVolr souffrir pour la cause de rhumanité et il s'est conduit en conséquence. Il ne s'est laissé intimider ni par le sourire sceptique des juges ni par le regard effaré et stupide de l'assistance qui l'examine en héie curieuse ; la sentence rendue contre lui ne l'a pas fait sourciller : dix-huit mois de prison, cela vaut-il seulement la peine d'en parler lorsqu'on se sou- ▼lent de tout ce que tant d'autres ont souffert avant lui?... Et c'est d'un pas ferme et d'un air hautain qu*il entre dans sa cellule.
Jamais aucune peine ne fut subie plus péniblement au début ni supportée plus facilement à l'achèvement que celle de Garrard Auban. Tout d*abord il a cru qu'il ne pourrait vivre aussi longtemps dans cette privation de la liberté, mais il se trompait ; une sorte de paix engourdissante n'a pas tardé à s'emparer de lui et cette détente était logique après les temps aussi troublés de ces dernières années. Elle lui est salutaire, elle lui iait du bien et il la sent agir sur lui comme
un ealmant souverain. Plus d'émotions épuisantes, plus de discussions assourdissantes; les blessures reçues au cours de la campagne se cicatrisent peu à peu et, la guérison terminée, il se retrouve plus calme qu'il ne Ta jamais été*
n parvient à se procurer des livres de temps à autre et, avec la réflexion à laquelle le condamne sa solitude constante* il s'assimile lentement les œuvres des grands économistes de son pays- Grâce k eux, le monde se présente à lui sous une face toute nouvelle; il est en dehors du tourbillon, il peut juger d'un esprit plus impartial les tendances diverses de son époque : c'est dans ce laps de temps qu'il rentre en lui*mème.
Auban est libéré vers la fin de l'été de 1884; il est changé du tout au tout. U a d'abord quelque peine à retrouver son équilibre car, 8*il est fort, il manque d'élasticité. Les compagnons lui font fête, — excepté Trupp qui est à Londres, — mais Auban n'a plus sa belle foi des anciens jours. Ce qui le préoccupe le plus maintenant, c'est d'approfondir les vérités de Téconomie politique, il veut savoir ce que l'on est en droit d'en attendre. C'est désormais pour lui la plus importante des choses et il sait qu'il ferait fausse route en basant ses études sur les discussions bruyantes des réunions, les articles pleins de lieux communs des journaux ou le fatras des brochures du parti.
GARRARD AUBAN
Dans ces conditions le séjour de Paris lui devient désagréable, car à tout instant il y revoit des témoins de ses errements passés. Toutes ces plirases sonores et creuses ne lui inspirent plus
que dégoût : il aspire au recueillement. Il accepte donc sans hésiter l'emploi qui lui est offert dans une librairie de Londres où II travaillera à la préparation d une sorte d'encyclopédie eu langue française.
Mais il ne part pas seul ; il emmène avec lui une jeune fllle qu'il connaissait déjà avant son arrestation et qui lui est restée fidèle pendant qu*il était sous les verrous.
L'année qu'il passe avec elle est certainement la plus heureuse de toute la vie de Garrard ; il perd tout son bonheur le jour où elle rend le dernier soupir en donnant naissance à un eniant mort. Rien ne peut caractériser plus nettement cette femme au cœur simple, à l esprit droit et au jugement sûr que le trait suivant :
— Avez-vous jamais fait quoi que ce soit pour le bien de Tbumanité? lui demandait un com^ muniste de son ton le plus amer •
— Bien sûr, puisque j'ai été heureuse, avaitelle répliqué.
Seul, Auban se fait plus grave et plus résolu encore si c'est possible. 11 déteste et il redoute de plus en plus les rêvasseries idéalistes qu'il
▲NABCiHXATBS
accueille par des critiques impitoyables ou des «arcasmes cinglants. Il se voit en butte aux attaques de ceux-là mêmes qui l'ont applaudi au début de sa carrière et il s'en félicite. Il ne tarde pas à être gagné par le scepticisme et, si un jour il a attaché une importance trop grande aux scissions qui divisaient le mouvement, il est tenté de trop les dédaigner maintenant qu*il ne peut plus prendre au sérieux la farce politicoaociale se jouant devant lui.
Depuis qu'il s*est fixé à Londres, il consacre tous ses loisirs à l'étude de cette science nouvelle, la sociologie, qui exige autant Ml coopération du cœur que celle du cerveau. Ce labeur austère et absorbant le contraint à. faire litière de ses vagues aspirations, à penser logiquement et À s'enquérir du sens et de la valeur des mots.
Proudbon est Tauteur vers lequel le poussent -en premier lieu toutes ses sympathies. Dans Proudlîon il voit un géant intellectuel dont Tesprit embrasse un champ immense, un dialecti* cien ardent et passionné dont il s'efforce de démêler les apparentes contradictions, le père de Tanarchie, celui auquel il faut toujours et quand même remonter dès qu'il est question de la nouvelle doctrine. La propriété c'est le vol, — voilà à peu près tout ce que la plupart des sodalistes savent de Proudbon : les yeux d'Auban