‹ Anarchistes; moeurs du jourChapitre 17 sur 17 · NA&CU1ST£S · texte numérisé non relu

NA&CU1ST£S

prit: il fit entendre un coup de sifflet aîgu auquel m ièÊùèteai pai 4 répoiulre d'autres coupe de sifBet ei eee menpies de mAeonteiileiiiciit de* vinrent rapidement de plus en plus nombmisei, flniMâQt par élouflèr lee applaôdieseiiiettte. Ash ban constata que parmi ceux qui sifflaient mainte-naui ee trouvaient beaucoup de ceux qui avaient applaudi aTee le plus d^entrain : U se latesa aUer à un nouvel accès d'hilarité qui fut de courte durée taatefoiet réeœarement finissait par le gagner devant une telle dose de crétinisme. Quels pauvret enlants I ils saignaient encore de la rude correction que la police vmnii de lenr inaiger mais n'importe, ils poussaient des cris de joie et s'extasiaient devant ces orlpaux, ces beaux petits soldats si bien astiqués et si brillants. Ils ne se doutaient pas, eût-on dit, du r61e que ces beanx petits soldats pouvaient jouer.

Auban descendait les degrés avec 1 intention de quitter la place pour se soustraire à ce iamentable spectacle, quand les grenadiers qui devaient renforcer les ii£e-gnards apparurent. Ils avaient la baïonnette au canon. Le public s'écarta en poussant des clameurs affolées et les marcbes se couvrifent Instantanément d'une masse encore plus compacte de curieux, la chaussée se déblayant. On semblait cette fois commencer à cmnprendie de quoi il s'agissait ; on se rendit

compte enfin que la comédie pouvait tourner bmiqnamecit à la tragédie sangiaiita tur le

moindre incident, le fait le plus insignifiant en appareiusa, un simple imard. Fort beareu^meot lea menaees leaterateiit dee menacea et ne ce«

raient pas suivies d'exécution : les troupes tirent traBqiiiUemeiit plusieiua foia le tour de la placé

sans qu'aucune collision en résultât. Auban se trouvait déjà à la bautaur de SaintrMartin lorsque des cris affreux jaillirent du troupeau de gena 9P folés fuyant devant la pointe acérée des baïonnettes dont la ligne serrée tenait toute la largeur de la rue : quelqu'un des pauvres diables était-il tombé dans son sang ? Une iemme avait-elle été foulée aux pieds dans la panique? Le tumulte était extraordinaire en tout cas et la confusion d'autant plus inextricable que la nuit Tenait y mêler ses ombres. Ceux: que rûliscnritc croissanté décidaient à se retirer n'étaient toutefois qu'en bien petit nombre.

Carrard se dirigea vers le Straud, laissant s'apaiser peu à peu derrière lui les rumeurs assour* dissantes de la bataille sociale. Bien qu'il se sentît fatigué et qu'il désirât se reposer, ce tut seulement après s'être suffisamment éloigné de Trafalgar- Square pour voir la rue reprendre sa physionomie habituelle qu'il entra dans un grand restaurant.

3S4 àXIéMSmTM

L*argenterie étiocelait parmi les fleurs sur une

nappe éblouissante et l'éclat de celte table loxueuaemeol dressée s'augmentait encore de la répétition qu'en faisaient les glaoes. Les clients, j^om

la plupart eu habit et en toilette de soirée, avaient une dignité grave; ils étudiaient le menu avec une religrieuse attention. Les garçons prévenants et empressés couraient silencieusement sur répais tapis couvrant le parquet, et la vaisselle elle-môme ne se. permettait que de légers tintements de la plus parfaite distinction. Les tentures et la décoration aux teintes discrètes relevaient encore Tair de suprême honorabUily dont le lieu était saturé.

Aub.ui dîna frugalement, ainsi que c'était dans ses habitudes, ce qui ne Tempècha pas de payer dix fois plus cher qu'ailleurs : ne devait-il pas payer le droit de séjourner sous ces riches lambris ? Et tout en examinant les convives, parfaits de correction, d'élégance, d'aisance et d'insignifiance pour la plupart, il songeait involontairement à tous ces plébéiens, natures fhistes et grpssières que les pri valions et la iaim abâtardissaient.

Une heure plus tard il reprenait la direction de . Trai'algar-Square. Ce fut sans trop s'en douter que tout à coup il se vit devant l'hôpital de Gha-

ring-Gross. Lue foule assez considérable station-

TRAFiliOAK-SQtJARE

nait aux abords: c'était là que se raccommo-

cLaieutles membres cassés el que se recousaient les blessures reçues sur le champ de bataille voisin. Tout cela était à la tois comique et navrant. Un homme que 1 ou soutenait sous les aisselles entrait, le irisage inondé du sang ruisselant d*une longue balafre au Iront; un autre sortait, le bras en écharpe, emportant son instrument aplati comme une galette; un agent s'en allait en tirant la jamll^ sur laquelle son cheval s'était abattu ; nn autre encore était apporté inanimé sur une civière. Auban lit quelques pas en avant etjeta un coup d*œil dans la salle d'attente : il y vit les ennemis de lu journée assis tranquillement côte à côte sur les banquettes garnissant les parois. Les uns étaient pansés déjà, les autres attendaient patiemment leur tour, car médecins et inûrmiers avaient de la besogne par-dessus la téte.

— Quelle absurde comédie, se dit Auban; ils se mettent les membres en compote et s'en vont ensuite se faire soigner par le même docteur. Le proverbe n'a pas tort: qui se ressemble s'assemble.

Il s'en alla, se frayant tant bien que mal un passage au travers des rangs compacts des curieux que l'odeur du sang paraissait attirer. Au

moment où il débouchait dans le Strand,il iaillit être renversé par une bande de fuyards qui avait

la pdtoa à m troiuces ; il 6*aiTèta un inelant pois^

comme il ne voulait pas rentrer fiaos avoir revu une dernière fois Trafalgacâqaue dans la demi

obscurilù de la nuit, il songea à gagner la place par ie oùié 6U(L il pa&sa devant Gharing^iofi^ deeoendit VilUers-Streel eltravem le tumièl mé» nagé sous la gare. Cinq semaines s étaient écoulétÈ depuis œ samedi bumide et froid d'oetobie où, en revenant d'une longue promenade sur la rive droite, il avait été assailli dans oe boyau par tant de lugubres souvenirs : ce soir il n^avait pas le loisir de s'abandonner à des méditations de ce genre. 11 bâtait le pas au contraire. Quand il fut dans Northumberlaiid Avenue, une avenue de palais, il vit que des brigades d'agents citaient oonstimment deSeotland Yar, le quartier génial de la police, pour prendre la direction de Tralalgar-Square«

La place avait maintenant un aspect étrange.

La colonne de Nelson se dressait dans le vague des ténèbres comme un index colossal menaçant le ciel ; le pâté du Grand Uotel étageait à droite ses files de fenêtres éclairées derrière lesquelles les curieux se tenaient toujours infatigablement; le square lui-même était morne et silencieux, bien que la poUce Toccupât encore, mais la lutte continuait aux alentours, d'autant plus furieuse, eût- on dit, qu'elle approcbait de sa fin. Des

TRAFilLGAR-SQUARB

innombrables réverbères une clarté incertaine

tombait sur les masses noires grouillant dans un afFalement exaspéré. Les life-guards patrouillaient par les rues et les cuirasses luisantes, les^ culottes blanches et les habits rouges faisaient des taches claires et vivantes dans le gris nocturne. Les agents semblaient redoubler de brutalité, de bestialité — et ceci était vrai pour les hommes à cbeval surtout. Ils lançaient leurs montures ventre à terre au milieu des rasserableraenls les plus denses, frappant à tour de bras sur les corps, sur les membres, sur les têtes. En moins d'une minute les bandes les .plus considérables étaient dispersées, laissant le sol Jonché de lambeaux de vêtements, de chapeaux écrasés, de gourdins brisés. La lassitude devenait générale; cependant ni Fun ni l'autre des deux ennemis ne pensait à évacuer le terrain: les hurlements étaient ceux de la béte et non de Thomme.

De quelque côté qu*il se tournât, Auban assistait à des scènes qui faisaient bouillir son sang dans ses veines. 11 était comme encastré dans un groupe qu'une sorte d'épouvante semblait avoir paralysé lorsqu'il aperçut un vieillard à la barbe teinte de sang qu'un agent monté pourchassait et * ne cessait de frapper à coups redoublés de son bâton. Auban s'élança pour s'interposer, mais trop tard, car lui-même était emporté au même

ANARcmsm

instant par le flot de ceux que les gardiens venaient de charger en les prenant & revers. II ne j put respirer que devant Charing-Cross, la cavalerie ayant alora obliqaé et suivi une autre direction.

— Londres n'avait plus vu de pareilles sauvageries depuis les chartistes, dit un monsieur

assez âgé qui se trouvait près d'Auban.

Le prince de Galles les a saoûlés avec da

gin pour qu'ils nous assassinent, riposta une femme.

Et elle paraissait avoir raison. Mais si les agents étaient saoùls, le peuple était ivre de haine et de rage.

Une nouvelle bande se reformait, plus nombreuse, à rentrée de la rue dans laquelle Carrard se tenait non loin du Grand-Hôtel : ceux qui la composaient semblaient résolus à une résistance désespérée et se sentaient les coudes. Une division de policemen fondit sur eux au pas de course et la bataille s'engagea lurieusement. Les pierres sifflaient, les vitres tombaient avec un bruit argentin, les poitrines râlaient, les coups s'étouffaient dans le tumulte des cris et des jurons. La chance menaçait de se prononcer contre les gardiens de Tordre public quand leurs collègues à cheval arrivèrent à la rescousse et modifièrent aussitôt la face des choses. La foule lâcha

Di

TKAFALGAR-SQUARfi

pied et la cavalerie galopa aux trousses des fuyards Jusqu'au delà de Gbaring-Gross : les sabots arrachaient au pavé des étincelles fréquentes. Une fois de plus, Auban avait dû céder à rimpulsion commune...

Ce tapage et ces rencontres se prolongeraient pendatit une couple â*heures encore^ puis se calmeraientçt la lutte se terminerait : la violence resterait maîtresse incontestable du^cbamp de bataille et c'en serait fait pour toujours ou au moins pour longtemps — de cette liberté de la parole dont le peuple avait usé pendant tant d'années à Trafalgar-Square...

Avant de s'éloigner, Auban se retourna pour embrasser dans un long regard une scène dont le souvenir ne s'eiracerait jamais en lui. Il vitrocéaa houleux d'êtres humains, les convulsions qui en bouleversaient les vagues profondes ; il entendit le rugissement des mille passions dont se com* posait llmmense rumeur et il trouva cela, non plus ridicule, mais redoutable. Aubaa s'en alla.

il aspirait au repos. Il aspirait aussi à une lutte bien différente de celle qui se dénouait Ih et il laquelle il s'était mêlé jadis avec plus d'emportement qu'aucun autre, à une lutte dont le succès n'était pas douteux, car elle serait impitoyable. L'egagement actuel était-il autre chose qu'une première passe pour t&ter Tadversaire?

3CîO ANARCHISTES

Garrard montait en voiture ]MMir se faire reconduire chez lui que déjà les camelots eriaient les Jonraara du soir donnant le léeit détaillé de la

journée.

àVA!RCSXB

Des semaines passèrent.

Le dimanche sanglant de Trafidgar^Sqnare ne passionnait plus l'opinion publique et ne formait pitis le thème des plus Tiolentes discussions ; le dimanche suivant, de fidèles serviteurs de la pBn trie s'étaient bien mis spontanément à la disposir iîôn de rantoritè- pour tenforcer les agents 90! devaient encore occuper le square, mais leur zèle

awC pis trouvé à s'employer. Après être restés pendant quelques heures exposés aux plaisante»* ries et aux huées de la loule gui n'essaya même psede leeonquéfir son toit peidn, après »efr

392 ANABGHISTBS

essuyé pendant des heures une pluie battante^ ils avaient dû rentrer chez eux sans s*étre servis de leurs beaux gourdins toul neufs.

La grande pièce, le « bloody Sunday » avait eu son épilogue burlesque. '

Pour n'avoir pas reçu de solution, la question dès ouvriers sans travail n*en était pas moins provisoirement écartée: les meurt-de-faîm avaient maintenant le bon esprit de mettre une sourdine à leurs revendications. Les victimes de Chicago avaient eu d'imposantes funérailles au milieu d*un concours extraordinaire de la population : on eût dît que celle*ci avait quelque faute à se faire pardonner. Aux jours de troubles et de perturbations avaient succédé les Jours monotones delà vie habituelle. La saison suivait son cours : plus novembre allait à sa ûn, plus le froid et les brouillards prenaient dlntensité.

Auban n'avait revu ni Trupp ni personne de ses amis. Tout au plus avait-il parfois la visite du docteur qui venait se chauffèr les pieds et fumer une pipe tout en causant. Auban et lui s'euten-daient de mieux en mieux. Les réunions du dimanche n'avaient pas été reprises — probablement ne les reprendrait-on même pas. Garrard n'en voyait plus Tutilité. De même il n'était plus retourné dans aucun club depuis sa rupture avec Otto et avait renoncé complètement à ses prome- .

ANAEGHIB - 393

nades aux pays de la faim, ce gui avait été le plus

grand changement survenu dans son existence en * ces derniers temps. 11 avait mieux à faire désormais, car il comptait s'atteler à la tftohe qui serait celle de toute sa vie et dont tout ce qull avait foU jusqu'à présent n'était que les travaux préliminaires.

Il avait commencé par livrer une petite bataille personnelle qui avait été couronnée d'un plein

succès.

Insensiblement, la direction de Timportante

publication, dont à Torigine il était le simple collaborateur, avait passé tout entière dans les mains de Garrard qui l'avait fait prospérer à force de zèle, de prudence et d énergie. Bien qu'il se fût rendu indispensable, ses patrons ne paraissaient pas s'en apercevoir et n'avaient que fort peu augmenté ses appointements. Il avait attendu longtemps que cette injustice fftt spontanément reconnue et réparée, mais il avait attendu en vain. Puis, quand il eut la certitude d'avoir tous les atouts duns son jeu, il donna sa démission. La conséquence immédiate lut naturellement une longue entrevue avec les deux associés; ceux-ci ne manquèrent pas de se montrer fort scandalisés par ce procédé — il n'y avait eu cependant ni contrat régulier ni môme engagement verbal.

Auban se contenta de leur faire remarquer que

les questions d'affaires n'aTaient tim h Yinr afee

les questions de sentiments. Puis il leur démontra qu'en dehors de TaTanee du cajiital nécessaire ils n'avaient absolument rien fait pour l'œuvre ' c était les rémunérer largement que de leur accor^ der les qoatre cinquièmes des bénéfices, erayml-il. Comme ils insistaient pour le voir rester trois mois encore» il y mit ses conditions : d'abord tripler ses appointements... Les éditeurs se ré* crièrent : jamais, jamais ils n'avaient atteint ce chiffre. Auban riposta que jamais, jamais sans doute employé ne leur avait rendu de tels services... Ensuite — et c'était là le point essentiel pour Auban qui voulait par là se créer des resr sources pour l'avenir — ensuite il réclamait une part dans les bénéfices des éditions ultérieures. Les patrons s'indignèrent cette fois : jamais, jamais on n'avait émis do telles prétentions vis-àvis d'eux... Mais il leur fit observer qu'ils étaient parfaitement libres de les admettre ou de les repousser, et finalement ils se décidèrent pour la première alternative. Enfin, Auban exigea une gratification immédiate proportionnée à l'impor- * tance des services rendus par lui. Du coup^ ils bondirent alors. Auban ne craignait pas de les rançonner de la sorte?... Le mot lui importait peu ; il se bornait à leur appliquer les procédés qu'eux-mêmes appliquaient envers leurpersonneL

' Qu'y avaU41 d'étouuoi là-dedaos? li« mkçoxt- BaiMt imfs employés m les payant le nudiifi clier

possible; lui, les rançonnait à son tour... Il les laissa 4aa9 une rage Iroide ; au fond. Us n*avaimft jamais eu tajit de considération pour lui.

Garrard fil revoir par ua ^oUicitor de premier MriM le trdM^ liiiernrât«itre eux : ee fut se«lement après que rhomme de loi l'eût approuvé fB'Aiiban conaeniit 4 prendre rengagement demandé. C'était la sécurité relative pour les temps futurs ; jauiais il n'avait aussi iûen compris combien cette indépendance matériéUe loi serait précieuse pour ce qu'il allait entreprendre. Trois mois enivre et il pourrait reprendre le chemin de Paris. Paris... le cœurlui battait à tout rompre rien qu'à cette perspective. Certes, il aimait et admirait Londres ; mais il aimait aussi Paris et l'aimait d'une tout autre laçon. 11 commençait à sentir peser lourdement sur lui ce ciel toujours bas, ce brouillard toujours sale^cet éternel demijour; il avait soif de lumière, il avait soif de soleil et le soleil allait se lever pour luL Ce soleil si beau, si chaud, si bienfaisant dont les rayons le récontorieraient, c'était Paris. . •

La table d'Auban était déblayée de tous les journaux et de toutes les brochures ayant trait à Chicago qui l'avaient encombrée h un moment donaé : des travaux d'une nature essentiellement

différente les y avaient remplacés. Maintenant il Toyait clair en lui et autour de lui. U était seul; aucun de ses nombreux amis n'avait voulu ou n'avait pu le suivre au cours de ces dernières années et il les avait laissés en arrière, lai qui allait intrépidement son chemin. Par contre, il avait contracté de nouvelles alliances ; il saTait que là-bas au fond de l'Amérique, un petit groupe d'hommes intelligents travaillait activement depuis quelque temps déjà à Tcsuvre, son unigae préoccupation désormais. Il voulait faire sur rancien continent ce qu'ils avaient tenté dans le nouveau...

Deux circonstances surtout entravaient la dilfusion de Tidée anarchique en Europe : ou Ton ne voyait dans l'anarchiste qu'un dynamiteur, ou on le prenait pour un communiste. En Amérique» un peu de lumière commençait à se faire de ce côté, les préjugés et la prévention en arrivaient

insensiblement à composition ; en Europe, ils

étaient encore tout-puissants et prévalaient sans peine contre le parti nouveau. L'urgent était donc de dissiper le malentendu qui pesait sur ridée par suite de la fausse interprétation du mot A celix qui, prenant les choses comme on les leur donne, considéraient Tanarchie comme le chaos et l'anarchiste comme le destructeur universel, & ceux-là 11 fondrait apprendre que Tanar-

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chie est au contraire le but liaal de l'évolution dans la société humaine, que le mot désigne cet état social où la liberté de l'individu et du travail individuel est la garantie de la prospérité individuelle et de la prospérité générale. A ceux qui| avec raison^ ne croient pas à l'idéal de liberté du communisme fraternel^ & ceux-Ut il

faudrait démontrer que ranarchie cherche la liberté de riudividu, non dans la communauté des biens et l'abnégation personnelle, mais dans le renversement de toute contrainte violente et de tontes restrictions artificielles.

Quand cette tâche, la première, la plus pénible et la plus ingrate, serait terminée, quand il aurait été reconnu — ne fût-ce que par quelquesuns ^ que ranarchie ne prétend pas transformer la terre en paradis et qu'il suffit à Fhomme de redevenir lui- môme, de se rendre compte de ses réels besoins pour atteindre à la liberté sans modifier du tout au tout sa propre nature, quand tout cela serait l'ait, il faudrait passer aussitôt au second point: dénoncer Tinstitution de TÉtat ^ comme le plus grand obstacle que Thumanité pût rencontrer sur la route de la civilisation.

Il faudrait faire comprendre que TÉtat est tout simplement la violence privilégiée maintenue par la seule violence ; qu'il remplace l'harmonie de * la nature par le désarroi de la contrainte ; que ses

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crimes ont créé le crime ; qu'il spolie des droits naturels pour conférer des droits contraires à U nature ; qu'il paralyse le développement des Ibroesi entrave le commerce et par conséquent compromet la prospérité du peuple tout entier; qu'il représente surtout la médiocrité et que tout ce qui est fldt par lut le serait beaucoup mieux, d'une façon bien plus satisfaisante et bien plus ayantageuset sans lui, avec U seule coneurreDce

libre de Tindividu ; qu'une nation est d'autant plus riche et plus heureuse qu'elle est moins gouvernée ; que, loin â*ètre Texpression de la volonté de tous, l'État se fait de plus en p]u5 l'instrument de l'infime minorité des gens qui le mènent ; que ceux-ci font leurs propres affaires d'ai)ord» celles des leurs ensuite et s/inquiètent fbrt peu des aCTaires de la société aux intérêts de laquelle ils sont pourtant délégués ; que pour donner quelque chose, FÉlat a dû le prendre quelque part, élant lui-même improductif, et qu'il donne toujours moins qu'il a pris ; bref» que sous n'importe quel nom, c'est constamment Is même chose — une pure escroquerie* impudenlei colossale, perpétuelle à Taldè de laqudle les un* vivent aux dépens des autres»

Lorsque la foi aveugle dans cette idole sersit quelque peu ébranlée, lorsque la confiance dans la force de l'initiative privée prendrait de la con-

ANARCBUe 399

sistaocei le moment serait venu de s'attaquer aux lois régissant la vie économique. Il faudrait amener les hommes à voir que les intérêts ne se . combattent pas mais qu'au contraire ils s'équilibrent dans une parfaite harmonie quand ils peuvent se développer librement,

Tombéf rÉtat ne monopoliserait plus Targent, ne restreindrait plus le crédit, ne conlisquerait plus le capital, n'entraverait plus la circulation des valeurs, ne contrôlerait plus en un mot les affaires de l'individu... et la liberté du travail se^ rait» et le soleil de Tanarchie luirait sur Thumanilé. Et ses bienfaits seraient infinis, pareils à ceux d'une bonne journée bien chaude au sortir d'une longue et glaciale nuit d'hiver.

Mais il ne fallait rien promettre. Ceux-là seuls promettent quine saventce qu'ils veulent. Il i'a<» gissait de convaincre et non de persuader. Il fallait pour cela une éloquence bien autre que celle de ces insipides bavards s'ingéniant à entraîner la foule et à lui faire faire le contraire de ce qu'elle veut au lieu de prendre l'individu à part» de le laisser libre de lui-même et de lui inspirer coniîance« Les sciences les plus diverses devraient dbnner leur concours à la démonstration théorique de la doctrine nouvelle : l'histoire pour ioaontrér dans le passé les fautes et les erreurs à éviter dans Tav^nir ; la psychologie, pour faire

AVARCHISTES

▼olr combien I*ftme est soumise aux conditions du corps; la philosophie, pour confirmer ce fait que toute spéculation émane de Tindividu et letourne à rîndividu.

Enfin, quand il serait bien établi que la liberté de rindividu forme le point culminant de l'évolution, il serait nécessaire d'indiquer la voie la meilleure et la plus sûre pour toucher à ce but. La violence étant regardée comme le plus grand ennemi, la violence devrait être supprimée : comment f Le moyen était trouvé. Il ne pouvait être question de provoquer en champ clos TËtat encore armé Jusqu'aux dents : une telle folie aurait eu des conséquences trop faciles à prévoir. Non, c'était par la famine qu'il fallait prendre ce monstre se nourrissant de notre sang, de noire travail, c'était d'inanition qu'il devait mourir, lentement, certes, mais fatalement. A l'heure présente, il avait encore la force d'exiger, d'arracher ce qu'on lui refusait, d'anéantir ceux qui refusaienl ; mais quelque jour, des hommes intelligents et énergiques répondraient à ses inliniiations en se croisant les bras et en répliquant tranquillement :

— Que nous veux-tu? îtous ne te demandons

rien, nous ne te devons rien. Fais-toi nourrir par ceux qui ont besoin de toi et laisse-nous la. paix. Ce Jour^Ià la liberté aura remporté sa première

ANABCHUC 401

victoire, une victoire qui n'aura pas coûté une seule goutte de sang et dont le bruit se répandra par toute la terre avec la rapidité de Téclair.

Les grèves qui font trembler les exploiteurs ne sont-elles pas d'un caractère essentiellement passif? Les travailleurs ne leur doivent-ils pas cependant plus d'un succès éclatant ? N'ont-ils pas fait prévaloir par les grèves des revendications auxquelles les comédiens de la politique n'eussent pas fait donner satisfaction avant longtemps? Cette force si redoutable de l'inertie n'avait été utilisée que dans quelques cas isolés au cours du siècle et elle n'en avait pas moins fait ses preuves ; on l'appliquerait méthodiquement dans la résistance à TËtat — auquel on refuserait surtout l'impôt — et l'Etat succomberait infailliblement, se débattant et s*épuisant dans de sté* rlles efforts.

Mais d'ici là?... D'ici là, il n'y avait qu'à veiller et qu'à attendre. On ne réussirait qu'en- se rendant un compte exact et judicieux de la situation et en procédant par l'exemple individuel dont les résultats seraient merveilleux un jour.

Telle était la lâche qu'Auban embrassait du regard et à laquelle il entendait consacrer sa vie entière. Il ne s'exagérait pas ses propres forces, mais elles avaient été sulUsantes pour le tirer de tous les errements de sa Jeunesse et il croyait

ANARCUISTKft

pouvoir se lier en elles. 11 éiaii seul encore : bientôt cependant il aurait des amii et des frères

d*armes; un lort courant individualiste commençait même k se fUre sentir dans les milieux communistes de Paris et ce courant respectait la propriété. 11 avait reçu tout dernièrement las premiers numéros d'une nouvelle revue, très mode>le sans doute, mais bien laite pour révéler la belle intelligence de certaines classes ouvrières parmi les compatriotes de Carrard. VAutonmnie individuelle s était fronctiement dégagée du communisme qui la combattait comme les socialistes Tavaient combattue naguère.

Auban venait de s*enfoncer dans la lecture de ces quelques pages d'où montait pour lui uo esprit de liberté qui le ravissait, quand on frappa et qu'une lettre lui fut remise.

La lettre n'était pas signée et lui fixait un rendez-vous pour le jour môme. Il allait la jeter au panier lorsque, après une seconde lecture, il y découvrit sans doute quelque chose qui le Ht changer d'avis, car il regarda Theure et consulta le grand plan de Londres qui s étalait sur la muraille.

Auban prit le métropolitain pour se rendre de lUngs Gross à Londou Bridge par Biackfriars ; il dut changer de train, ce qui le retarda, mais il n'en arriva pas moins avant 1 heure dite k

ÀNARGHIB 403

l'adresse indiquée* La porte s'ouvrit dès qu'il eût frappé.

Au lieu de prononcer le nom qui lui avait été donné, il laissa échapper une exclamation de surprise et de frayeur en reconnaissant celui qui avait ouvert. Cet homme avait été Jadis l'une des personnalités les plus célèbres et les plus redoutées du mouvement révolutionnaire en Europe et se voyait en butte maintenant à la haine et au mépris de la plupart. Auban se serait attendu à tout autre qu'à lui. lis gravirent en silence Tescalier et pénétrèrent dans une petite chambre au plafond bas. Alors, sous la lumière tombant de Tunique fenêtre, Garrard constata avec une émo-^ tlou profonde ce que quelques années avaient fait de ce fier lutteur : la taille droite et ferme d'autrefois s'était affaissée sous le poids d*un destin accablant ; le sourire si assuré, si confiant, s'était fait triste et douloureux; & trente-cinq ans, cet homme avait les traits fatigués et les cheveux gris d'un homme de cinquante ans.

Auban murmura le véritable nom de ce précoce vieillard, nom si fameux un jour, nom si oublié à présent qu'il semblait craindre de confier à ces murs*

— Oui, c'est bien moi, dit l'autre avec son même sourire navré ; vous ne m'auriez pas reconnu, n'est-ce pas, Auban?

Celui-ci fit un violeat effort pour retrouver son calme et reprit :

— D'où venez-vous? Vous ne savez donc pas?...

— Si, je sais : on me traque partout, mâme en

Angleterre. La France m'aurait extradé, TAllemagne envoyé pourrir au fond d'un cachot jusqu'à la fin de mes Jours si on était parvenu h s'emparer de moi. Ici même je ne suis pas en sécurité, mais j'ai tenu à y venir une dernière fois avant de disparaître pour toujours. Vous n'ignorez pas pour quelles raisons...

Garrard n'ignorait pas en effet que la terrible accusation d'avoir livré un frère s'appesantissait sur cet homme. Jusqu'à quel point l'accusation était-elle fondée? C'était ce qu'Auban n'aurait pu dire. Elle avait été lancée par les socialistes et ceux*ci avaient prouvé maintes fois qu'ils avaient le mensonge facile et ingénieux quand il s'agissait de ne pas être agréable aux communistes : en cette circonstance, ce pouvait bien être encore quelque dire de môme source. N'importe, la balle avait été ramassée au bond par une faction hostile dans le camp même de Tac* cusé et celui-ci avait dû se défendre. Soit qu'il ne le pût pas, soit qu'il ne le voulût pas, il ne parvint pas à se laver de tout soupçon ; peut-être eût-il dû pour le faire révéler trop de choses qui

ANABGHIB 406

ne devaient pas être connues de l'ennemi, se

réclamer de trop de noms qui ne devaient pas être prononces. Bref, la flétrissure lui resta acquise, conséquence logique de cet esclavage qu'est un parti et dans lequel nul n'a la liberté du moindre mouvement.

S£^, doute il eût pu continuer à agir dans le cercle de ses fidèles si ce cliamp d'action ne se fut dérobé sous lui. Brusquement il disparut, Sjon nom tomba dans 1 oubli et l'oubli effaça jusqu'au souvenir de tout ce qu'il avait fait pour la cause alors qu'il était célèbre et puissant.

. — Vous avez fait un voyage inutile, dit Auban.

Oui, Inutile, répéta l'autre d'une voix aussi

morne que son regard. Puis il ajouta en baissant la téte, comme s'il eût eu honte de cette démarche autant que d'une lâcheté : Je n'y tenais plus. Je suis resté seul pendant deux ans. Alors ]'ai voulu revenir et essayer une dernière fois de me justifier... Mais on ne me croit pas... personne ne me croit...

— Croyez en vous-même, répliqua Auban d'un ton grave.

— Aujourd bui je me suis souvenu de vous. On m'a beaucoup parlé de vous, on vous reproche

de ne pas suivre le même chemin que les autres. Çh bien, je vous le dis, vous êtes le seul qui

ÀMAaOHIBTSS

sache où il va au milieu de toute cette contusioiu Je TOUS remercie d ètre venu.

Ces quelques mots parurent Tépuiser complè* tement, lui gui a?a{tét41*un des plus brillants orateurs de son lemps et qu'un discours de trois heures ne fatiguait pas autrefois. Auban était en proie à un trouble extrême; volontiers.il eût déclaré à son interlocuteur qu'il le croyait, maiSi en toute sincérité, il ne le pouvait pas r toute cette affaire lui était pour ainsi dire absolument inconnue. L'autre parut se douter des sentiments de Carrard.

It faudrait que je vous mette soigneusement

au courant pour que vous pussiez vous prononcer, mais cela nous prendrait plusieurs heures

et de plus cela serait peut-être peine perdue. Je puis vous dire une chose cependant, et vous pouvez me croire : j'ai commis une faute, c'est vrai, mais je suis innocent du crime dont on m'accuse. D'un autre côté il y a bien des ohoses que j'aurais pu utiliser pour ma défense et que J'ai négligées... Maintenant c*est trop tard.*. Oui, cela nous prendrait des heures, répéta-t-il en tirant sa montre, et je n ai même plus une demiheure à moi. Je pars aujourd'hui.

Où allez-vous ?

— Je remonte d'abord la Tamise en bateau et

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ensuite, (il eut un geste vague)... ensuite plaft loin, n'importe où..«

II prit une petite valise posée à terre près de lui en ajoutant encore:

Je n'ai plus rien à faire ici : allons-nous-en, Auban. Accompagaez-moi jusqu'au pont, si cela ne vons dérange pas.

Ils sortirent sans être remarqués de personne et se dirigèrent silencieusement vers London Bridge. Ils franchissaient le fleuve quand la colère afflua soudain au cerveau de l'étranger.

J'ai donné & la cause tout ce que j'avais, toute ma jeunesse, la meilleure moitié de ma vie tout entière. Maintenant elle me repousse, maintenant qu'elle m'a tout pris — Jusqu'à la conilance en moi-même...

— Vous avez encore l'autre moitié de votre vie devant vous pour reconquérir cette conflanoe, la seule qui ne trompe jamais.

Mais l'autre secoua la téte.

— Je ne suis plus celui que vous avez connu.

Kegardez-nioi. J'ai liravô toutes les persécutions, la haine, la prison, la faim, la mort et je ne me suis pus laissé abattre... mais être chassé comme un chien rogneux par ceux que J'ai aimés plus que moi-même... le coup a été dur pour moi, je vous assure... Ah, je suis las... las... las...

Il se laissa tomber sur le banc d'Un retuçe et

Auban, remué à nouveau par Tacceut accablé avec lequel le malheureux appuya sur ce dernier

mot, Auban s'assit auprès de lui et pour lui donner le temps de se remettre lui raconta ses propres déboires. II insista sur ce fait que cependant il n'avait pas perdu courage, qu au contraire il se sentait plus fort que jamais depuis son isolement, content de faire ce qui lui plaisait et rien que cela, de n'avoir plus à subir les tracasseries d'un parti, d'une coterie quelconque, de ne plus livrer prise à personne sur ses propres destinées... L'autre ne paraissait mAme pas entendre» car il tenait les yeux baissés et bochait macbinalement la tftte.

Tout à coup il se leva d'un air brusque, prit sa valise eu marmottant quelques mots que Carrard ne comprit pas, embrassa fougueusement celui-ci et s'éloigna avant qu'Auban fût revenu de sa stupéfaction. Il courait vers le quai en défendant du geste de l'accompagner plus loin. Auban le suivît longuement du regard... Ët longtemps encore il eut présents à la mémoire les traits ravagés et les cheveux grisonnants de ce proscrit, victime parmi tant d'autres victimes au sacrifice inutile, voyageur condamné h marcher sans cesse et à ne jamais goûter le repos dans une vie qui l'avait déçu et qu'il n'avait plus la forçe ni }e d^sir de supporter.

Digitizecj b

Le soleil se couchait, la nuit venait.

Deux larges courants d'Êtres humains se croi* salent sur le pont de Londres au milieu du roule* ment et du brouhaha des, voitures se succédant sans rel&che par Aies serrées. En bas, la Tamise roulait ses flots noirs et paresseux.

Auban, se tenait debout contre le parapet, et, les jem tournés vers Test, admirait le panorama grandiose qui se déroulait au loin. Partout audessus des entassements de maisons qui emprisonnaient le fleuve, se dressaient des tours, des colonnes, des cheminées, des clochers ; entre les quais, une inextricable forêt de m&ts, de vergues, de cordages semblables à de grands arbres enlacés parles lianes. Â. gauche, Billingsgate, le fameux marché au poisson ; plus loin, là-bas où quatre tours s'érigeaient, la masse sombre et sinistre de laTourde Londres... Le soleil couchant, ce chlorotique et pàle soleil de la capitale anglaise, mettait une lueur rouge sur quelque vitre; puis le soleil s'enfonçait, la lueur s'effa- Cait, les teintes grises du crépuscule enveloppaient les entrepôts, les navires, les piles des ponts.

Déjà le cadran d'Adélaïde Building marquait sept heures et le déchargement du grand transatlantique se trouvant aux pieds d'Auban n'avait pas encore pris ûn. Toujours les débardeurs défllaieQt avep des c^iissçs ou des ^lalles sur les pasr *

ANAROHiftTES

serelles branlantêd, et les cottasins ètnitiges pro*

tégeant leur crâne et leur nuque faisaient penser mx bœufs pliés sous le Joug.

Auban restait sous le coup d'une impression profonde devant celte cité prodigieuse comptant cinq millions d'haUtants, couvrant une superficie de sept cents milles carrés, ayant une naissance par cinq minutes et un décès par huit, croissant toujours, toujours se développant comme si elle eût voulu se développer et croître à rin&ni. Cité monstrueusSi cité inconcevable pour ainsi dire dont le corps ardent et la vie surchauffée n'apparaissaient aux regards effarés qu'au travers des nuages de fumée, des voiles de brume.

Maintenant les llammes s'allumaient dans toutes les directions et piquaient de milliers d*é» toiles troubles les Ilots épais du brouillard. London Bridge résonnait encore sous le cboc Inces*

sauL des fardeaux que portaient ses voûtes. Les semaines succédaient aux semaines* les mois succédaient aux mois^ les années succédaient aux années et cette vie si intense ne perdait rien de son intensité. Le cœur de Iiondres semblait au contraire battre de plus en plus fiévreusement, ses bras travailler plus infatigablement» son cerveau enfanter des projets de plus en plus audacieux. Celle activité dévorante n'aurait-elle donc point de but ûnal ? Le repos ne viendrait-il donc

AMkwamm 411

pas rititerrompre un Jour? Londres serait^eUe

immortelle? Ou bien deviendrait-elle la proie de quelque fléau dévastateur? Auban crut revoir, plus près encore, ces nuages qui s'entassaient au-dessus de la grande cité et d'où jaillirait Téclair né pour embraser cet amas énorme sem«

blable à quelque titanique bûcher. . . Non, Londres n'est pas Immortelle; elle est immense^ mais qu*est*eUe auprès de l'ayentr

La uuit se faisait. Auban se remit eu marche vers le nord et, comme ceci était fréquemment le

cas, plus d'un passant se retourna curieusement pour suivre du regard cette ombre mince, droite et sévère qui, fortement appuyée sur une canne, s'en allait à pas lents dans les plis d'un maoteau flottant»

Tandis qu'il allait ainsi par les rues, se rapprochant de son gîte, Auban reprenait possession de lui-même et laissait sa pensée s'envoler de nouveau vers la liberté. Quel fruit donnerait ce germe h peine fécondé confié k la suite des temps? La seule chose qu'il pût dire était ceci: pour que la société nouvelle eût chance de vivre, ilfallait que nulle convulsion n'en accompagnât la naissance. La question sociale n'était pas autre chose qu'une question économique et cette question ne pouvait avoir d'autre solution que celle-ci ;

412 ASVARCBI8TJS8

L'état dépérissant, rindividu se fortifte. U échappe aux lisières du paternalisme, il pteoA

assez de vigueur pour avoir l'énergie de vouloir et d'agir, il entend user du droit que possède chacun de disposer librement de soi-même et en use pour supprimer tous les privilèges dont rien ne reste qu'un monceau de vieux papiers sans valeur, il reprend les terres incultes de ceux qui possèdent et les donne & oeux qui les fécondent et les occupent, les terres s'amendent et nourrissent abondamment les générations délivrées, le capital ne peut plus s'engraisser du travail d*aatrui, il se voit contraint de manger son propre fonds : le père en vivra, c*est probable, le fils en vivra, c'est possible, mais le petit-flls sera dans la nécessité de renoncer à la gloire des ancêtres et de se mettre à Tœuvre sll ne veut mourir de faim. Car la disparition des privilèges entraîne forcément ceci : le devoir pour chacun de prendre la responsabilité de soi-même. Serait-elle à elle seule un fardeau plus lourd que les mille obligations envers le prochain imposées par l'État aux citoyens, par l'Eglise aux Mêles, par la morale aux honnêtes gens?

Oui, il n'y avait qu'une solution, une seule à la question sociale : ne pas rester plus longtemps dans la dépendance réciproque, se frayer et frayer aux autres le chemin cie l'indéftendance, ne pius

s'en rapporter à l'aide venue « d'en haut », devenir homme et agir.

Le dix-neuvième siècle a déposé le « Père éter* nel»; line croit plus dans Tasslstance divine. Les flls du vingtième siècle seront seuls les véritables athées: doutant déjà de l'omnipotence céleste, ils devront appliquer tout leur discernement à la Justification de toute autorité humaine. Us auront conscience de leur propre dignité et loin de mettre leur orgueil comme autrefois dans la soumission, le dévouement et l'abnégation, ils reconnaîtront qu'ordonner est une usurpatioui obéir une renonciation, Tun comme l'autre une Hétrissure volontaire dont se garde Thomme libre.

La race, atrophiée par une trop longue con^ trainte, aura besoin peut-être d'un long temps pour reprendre son port naturel et son aisance d'allures : Auban n'était pas un rêveur, et, tout en établissant les conditions de laliberté, il savait parfaitement que la réalisation de ces conditions ne pouvait se faire du jour au lendemain. Des siècles et des siècles s'écouleraient, c'était possi* ble, avant que les organes sociaux complètement taussés reprissent leur forme normale indispensable au bon fonctionnement de l'ensemble, mais qu'importait? Plus ie mouvement ascensionnel de l'humanité vers la liberté serait lent, plus il serait puissant et irrésistible.

AHARCHISTKS

Des conflits viendraient se jeter violemment au travers 4e l'évoluUoDy ils étaient inévitables tant la haine, Taveuglement et les incertitudeg étaient prononcés d'un côté comme de l'autre. La terre verrait encore de ces cliocs redoutables qui la font frémir jusque dans ses entrailles. Les choses devaient suivre leur cours et la logique des faits ne peut faire entrer en ligne de compte les désirs chimériques. Toutes les lolies paient leur tribut à l'expérience pour que Texpérience ilnisse par prévaloir à son tour.

Le socialisme était la suprême tolie universelle de l'humanité qui devait passer par cette dernière station de sa passion connue elle devait passer par les précédentes : le dieu de l'erreur ne pourrait être crucifié qu'ensuite.

Et c'était seulement alors, quand la foi aurait les ailes brisées et ne pourrait plus • s*envoler vers «le royaume des cieux », c'était alors seulement que surgirait « le royaume de ce monde», le royaume du bonheur, de la vie débordantOi de la liherté.

D'ailleurs la liberté avait pour hâter son avènement un puissant auxiliaire : la division qui régnait parmi ses ennemis. Partout des déchirements, partout des inquiétudes, partout des an*

goisses, partout des appels réitérés à la violence, qui devait guérir tous les maux. Les armées sem-

ANAftOHIB 415

blaient sortir de terre, les peuples ne œssaient de

veiller Tarme au bras et l'appréhension des luttes prochaines écartait le soHimeil de ceux qui avaient des yeux et voyaient. Les détenteurs du pouvoir ne savaient plus où donner de la tôle : pour un peU| ils eussent imité ce capitaine de Tan* tiquité qui commandait de fouetter la mer assez audacieuse pour envahir le pont du navire et menacer d'engloutir la nef et réquipage« Des guerres étaient imminentes; les gouvernements verseraient le sang à Ilots dans Tespoir de noyei dans tout ce sang les révoltes des peuples... La faute commise était trop grande, le châtiment serait inéluctable et terrible.

Puis, au sortir du chaos des révolutions et des boucheries des batailles, quand la terre serait dévastée, quand la plus affreuse des expériences aurait anéanti jusqu'aux apparences de la foi dans l'autorité, alors on les comprendrait peut' être ces hommes en faible minorité qui restaient seuls maîtres d'eux-mêmes dans la tourmente générale et qui avaient mis leur confiance dans Tanarchie, c'est-à-dire dans la liberté...

Que de mouvement, que de bruit dans ce Londres dont le pouls semblait battre plus impétueusement à mesure que la nuit se faisait... Auban rentra enfin chez lui. Gomme son feu n'était pas éteint, il tira un siège devant la cheminée et resta

ANARCHISTfiS

là quelque temps avanl de se remettre au travail» le regard dans la flamme, les mains tendues vers

le brasier.

Une Joie profonde, trop profonde môme, l'envahissait. Les murs de sa chambre, les brouillards

opaques de la Tamise, les ombres du soir s'évanouissaient et lui permettaient de voir ceci :

La nuit vient de finir et le soleil glorieux se lève majestueusement au-dessus des toits encore endormis et des campagnes silencieuses.

Au ioin, un voyageur passe. Les gouttes de rosée perlent aux herbes qui bordent le chemin.

De vagues gazouillis d'oiseaux au réveil s'ogrèneot au fond du bois; un aigle plane lentement au fond du ciel.

Le voyageur va^ il est seul, mais comment regretterait-il sa solitude dans un paysage aussi Irais et aussi joyeux? Ce dont il s'aperçoit, c'est de la venue du jour. Puis il rencontre un second piéton, esseulé comme lui; puis un troisième: un seul regard échangé en passant leur suOit pour se comprendre. La lumière grandit, le jour vient, le jour est venu... Le piéton matinal étend les

bras et salue d'un cri de joie le lever du soleil... Tel, Auban.

Le passant de l'aurore, c'était lui. Lui qui sortait des ténèbres de Terreur et gui maintenant saluait d'un cri de joie Téclosion de la lumière.

ANARCHIK 417

Il savait, il voyait, ses prunelles s'emplissaient de plus en plus du jour naissant.

Des siècles et des siècles s'étaient écoulés a?ant que l'idée de 1 anarchie se tût révélée; il avait fallu d'abord user toutes les formes de reaclayage. Les peuples tâtonnaient, cherchant la liberté et ne trouvant que les mômes servitudes sous des dénominations nouvelles. Biais à présent la vérité était découverte, les formes trompeuses épuisées qui aboutissaient à l'oppression: la violence commençait à fléchir.

Mais il fallait lutter encore, lutter toujours sans Jamais se lasser ni se décourager.

Car il ne s'agissait pas de choses futiles ; il y allait de la liberté qui se conquiert mais qui est impérissable.

Auban n'était autre que le passant de l'aurore* Gomme le passant il étendait les bras vers Tavenir qui se levait et le saluait d'un cri de joie :

^ Anarchie*..

Auban se mit au travail. 11 avait sur ses traits maigres et anguleux un sourire calme et serein ^ le sourire de ceux qui sont forts et qui se sem tent invincibles.

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