LE ROYAUME DE LA FAIM STB
ohorèher *ee qnll mUL Tainement eherché bien
des fois : nae comparaisou rendaut aussi exacte* ment que pcmible riotpreMkm soin laquée le laiMait chacune de ses excursions dans ce quar* t)er.
Wfaiiechapel qui gisait Vk bémi mam m jenx^
Whilechapel n'était pas autre chose que la gueule formidable et toujours ouverte de r£ast*£ad.
Tous ceux qui passaient assez près pour aspirer l'haleine empoisonnée du monstre en demeuraient étourdis, perdaient toute notion du danger et s'en allaient tomber dans cette gueule effroyable qui les broyait et ne les rendait plus : les cris d'épouvante et les r&les d'angoisse s'étouffaient dans les prolondes entrailles du monstre. Et toutes les nations de la terre jetaient un peu de leur lie humaine en pâture à ce minotaure moderne dont l'appétit ne paraissait que se développer sans cesse et semblait ne devoir jamais s'apaiser.
Auban recula involontairement pour se mettre hors de portée de ce souffle pestilentiel» et tout en firissonnant il eut le cerveau traversé par la vision horrible et grandiose des choses qui seraient dans un temps plus ou moins prochain : il vit les mâchoires colossales s'ouvrir démesurément et vomir un flot irrésistible de fange et de pourriture qui se répandait sur Londres et qui le
noyait. . . C'était un engloutissement comme jamais il ne s'en était produit : tout y sombrait de ce qui était beau, grand , riche... Et Torgueilleuse cité se transformait en un cloaque immonde dont les émanations méphitiques lentement faisaient disparaître la vie sous un ciel maudit...
LA TRAGëDIÉ de CHICAGO
Les premiers jours de la seconde semaine de novembre paraissaient s'envelopper d'un brouillard fumeux et sanglant. Pendant qu'à Londres le cri 4x du travail ou du pain » sonnait plus redoutable que jamais aux oreilles des spoliateurs et de leurs .protecteurs, i'atlention de tout uû monde était tournée vers Ghioago : la justice humaine suivrait-elle son cours? La clémence ûéclûrait-elle ce bras levé pour frapper de mort?
Les événements s'accumulaient et se précipitaient.
. Auban travailla avec acbarnement pendant ces premiers jours afin de pouvoir disposer des der-
ANA&OflSTBS
niera comme il reatendrait. Comme il allait au
café le mercredi après avoir lunché, il vit non sans surprise que Fleet-Street et le Strand étaient pavoisés ; cet air de fôte contrastait d'une façon assez étrange avec la niûlanculie du ciel gris et le noir boueux de la rue. On ne circulait qu'avec les plus grandes difficultés sur les trottoirs encombrés de curieux arrêtés pour assister au défilé du lord*maire et de son cortège. Les élections avaient eu lieu quelque temps auparavant et le plus haut ionctiounaire de la cité allait donner au peuple le spectacle fastueux de la promenade traditionnelle. Le peuple en oublierait sans doute pour quelques heures la laim qui lu^ tenaillait les entrailles.
— Singulière époque que celle où nous vivons, se dit Auban ; cet inutile bavard reçoit dix mille livres sterling par an pour ne rien faire et, tandis qu il se goberge à Guildhall des milliers de travailleurs en sont réduits à se serrer la eeinlnre tous les jours.
Il fit un détour pour ne rien voir de cette mascarade criminelle. Une pluie fine tombait avec une désespérante continuité et finissait par s'infiltrer sous les vêtements les mieux fermés.
Carrard acheta un journal et le parcourut rapi-*dement : Tralalgar-Square... Trafalgar-Square— on ne parlait pas d'autre chose pour ainsi dire^
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Meetings incessants des ouvriers sans travail...
intervention de la police.,., arrestations des orateurs... Bruits alarmants sur 1 âiat de l'empeieur d'Allemagne ; il s'agirait d'un cancer du larynx... • les destinées d'une grande nation tenues en suspens par la guérison ou la mort d'un hcmtme..* France : rien. Chicago... détails à propos du recours eu grâce présenté par quatre des condamnés an gouverneur de rillinols... découverte de borabes explosives dans une cellule... C'était inévitable : Topinion publique dans certains miilienx se montrait beaucoup trop sympathique aux condamnés, il devenait urgent de ne pas la laisser s'égarer davantage... De là la « déeoo-* verte » de ces bombes dans Tune des cellules... dans une cellule où des gardiens se trouvent nuit et jour... mais Topinion publique n'y regarde pas de si près et elle revient de ses erreurs... rien ne pouvait se produire avec plus d'à-propos que cette
« découverte >» an moment où une pétition en faveur des » anarchistes » recueillait des centaines de milla de signatures : la ciû'ncidenee ne semble cependant pas faire suspecter la bonne foi plu» que douteuse de cette information.
Auban chiffonna le journal et le jeta. Désormais c'eût été se leurrer que d'espérer encore ; il eut la vision nette de cequi allait survenir et U lut secoué par un frisson eomme s'il eût grelotté la fièvre.
Le vendredi onze novembre, Auban était chez lui, assis devant sa table chargée de papiers, de livres et de journaux ; c'était vers cinq heures du soir et le jour baissait. Il avait passé là sa journée tout entière à compulser les documents que M. Marell lui avait remis et à Taide desquels il voulait se faire une idée précise jusque dans les moindres accidents de cette tragédie se dénouant en ce moment à Chicago. Bien qu'il eût nettés et vivantes devant les yeux toutes ces choses dont il venait de lire le récit et dont il souffrait, il n*en continuait pas moins à fouiller d'une main nerveuse dans la multitude des notes entassées autour de lui comme sll eût désiré éclaircir encore quelque point sur lequel la lumière ne lui paraissait pas sufijsante* L'impossibilité qu'il reconnaissait de ne pouvoir mener à bonne fin la tclche qu'il s'était imposée le désespérait : les contradictions étaient trop nombreuses, jamais les faits ne se révéleraient dans la simple et entière vérité.
Auban les voit cependant autant qu'il peut les voir en de semblables conditions.
11 voit se dresser devant lui Chicago, la seconde parmi les cités des États-Unis, pauvre village il y a cinquante ans, monceau de ruines fumantes il y a vingt ans et aujourd'hui la ville superbe, le grenier du monde, le centre d'un commerce pro-
digieux, le siège d'une force vitale dont les habitants de la vieille Europe se feraient difOcilement une idée exacte. Mais cette ville d'une extension si rapide comptant près d'un million d'âmes dont un tiers d'Allemands, cette ville offre le modèle ïe plus parfait d'une organisation de l'exploitation de rhomme par l'homme. L'accumulation des richesses aux mains de quelques-uns y est fabuleuse tandis que va grossissant toujours la multitude des misérables ne pouvant plus gagner le morceau de pain nécessaire à la conservation de la vie. L'é.tincel,le des nouvelles doctrines sociales tombe dans cette cité eh effervescence et y allume un incendie qui dévore rapidement tout ce qui est à sa portée : les progrès sont si rapides que l'heure décisive de la révolution semble être venue.
Les détenteurs du pouvoir dépêchent en hâte leurs bandes d'agents, le peuple délègue ceux qui le mènent :les premiers assomment ou mitraillent les travailleurs qui font grève, les seconds poussent un cri retentissant : Aux armes... et jurent que le mot d'ordre doit être : Prolétaires, armez- vous. Violence contre violence» folie contre folie...
On lutte avec un égal acharnement dos deux côtés à propos de la journée de huit heures, querelle vieille de vingt ans déjà qu'un million de travailleurs — dont 400,000 appartenant aux
AWABCHISTES
Knights of Labour et 400,000 aux Federaleé
Trades Unions — espèrent voir se terminer après les manifestatioss du l»' mai 1886. Les ancîiwaiw revendications ont bien abouti en ce sens que des concessions ont été taites ouvriers, mais ces conoesaious absolument fletivea n'ont jamaia été réalisées : elles n'existent (^ue sur les procès-verlMuix.
L'Aasoeiation internationale des Trafaillettre»
fondée en 1883 à Chicago par des révolutionnaires allemands se disant anarchistes, mais aonienanl des théories communistes, se rend bien compte que la question du sai£rage universel nesi soûle- Yée que pour détourner les travailleora d'une autre question plus brûlante : celle de l'égalité des droits économiques. Cependant elle s'associe aui grévistes afin de ne pas perdre le taste ebamp de propagande qui s'ouvre à elle.
Le mai, des événements inattendus ae piD> duisent à Chicago qui est le centre du mouw»ment des huit heures : un grand établissemeiit. industriel ferme sas portes^ laissant 1^200 on vritte sans aucune ressource. Des ineelings s'organisent et des conûits ont lieu avec les agents de police et les détectives des patrouilles de Pinkerton gagés spécialement par les capitalistes — ceux que l'on appelle les pinkertoniens.
Le 3 mai, nouvelle collision : un grand nombre
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LA TKAÛËDIB D£ CHICAGO 283
ée travaillettrs sont blessés. La rémiioii du ton*
demain, convoquée à Haymaiket par le comité eiôentiT de rAssoeiation loteniAtioiiale^ n*a paa d'autre objectif que de protester contre ces assassinats commis par le pouvoir. Le même jour» Tun des ehelé du parti, to dlreeianr de la grande
« Arbeiter-Zeilung », publie une circulaire qui, soufi le nom de eireulaire de la vengeance^ devait aeqnârir nne triste eelébrité. Elle est écrite en deux langues : la version anglaise s*adresse aux irayailleuzs amérieains qu'elle eenJuBe de m montrer dignes de leurs devanciers ; voici la teneur de la version allemande :
« Vengeance, vengeanee...
« Travailleurs, aux armes.
« Travailleurs, les canailles avides de sang qui - vous exploitent ont massacré aujosrd'biii six de vos Irères à Mac-Cormickâ. Pourquoi ? Parce que vos camarades ont eu le courage d*ètre mécon* lents du sort auquel les exploiteurs les condamnaient. Ils demandaient du pain ; on leur a réponda par du plomb en se disant sans doate qu'il nV a pas de meilleur moyen de faire taire les réclamations. Pendant des années et des années vous avez supporté patiemment tontes les humi* liationSy enduré toutes les privations, peiné du Kiatin au soir, sacrifié même vos enfants ; vous ave/ fait tout cela pour emplir les coilrea de vos
maîtres : tout, tout était pour eux. £t maintenaut que vous leur demandez d'alléger un peu le fardeau qui vous écrase, ils lancent sur vous leurs chiens d'agents et vous envoient des balles pour TOUS faire passer l'envie de réclamer. Esclaves, par tout ce que vous avez de cher et de sacré, nous vous conjurons de venger le crime odieux dont vos frères ont été les victimes et qui peut se répéter sur vous-mêmes dès demain. Peuple, te voici dans la position d'Hercule placé entre le vice et la vertu : que décîderas-tu ? Choisiras-tu l'esclavage et la laim ? Choisiras-tu laUberté et le pain? Si tu te prononces pour ceux-ci, peuple, ne perds pas un seul instant et cours aux armes» Mort à ces brutes humaines qui sont tes maîtres... Mort à tous, le salut n'est qu'à cette condition... Souviens-toi des héros dont le sang a rougi le chemin du progrès, de la liberté et de l'humanité, et efforce-toi de faire comme eux...
« Vos frères. »
Le meeting de Haymarket est si tranquille que le maire engage le capitaine de police à renvoyer les agents, bien que lui-même soit venu avec la ferme intention de disperser les manifestants si le moindre trouble se produit. La voiture du haut de laquelle les orateurs parlent à la foule se trouve à l'entrée de Tune des grandes voies qui
débouchent sur la place ; elle esl entourée de
quelques milliers de personnes qui écoulent, sans mot dire, le discours de i'auleur de la circulaire, puis un filandreux morceau d'un leader anglais sur le mouvement de la journée de huit heures : ce dernier multiplie les détails tendant à bien caractériser la crise actuelle entre le travail et le capital. Uq troisième orateur parle anglais également : le ciel se couvre de nuages qui semblent annoncer une averse et la majeure partie des auditeurs jugent prudent de s'en aller. Le dernier orateur finissait quand les agents, au nombre d'une centaine, tombent à rimproviste sur le reste* Au même instant, une bombe, lancée par une main inconnue, éclate au milieu des assaillants, dont l'un est tué et six autres blessés grièvement. D'autres encore reçoivent des blessures plus ou moins graves ; il y a en tout une cinquantaine de victimes. Les manifestants se dispersent dans les rues avoisinantes sous le feu meurtrier des agents.
La terreur règne à Chicago. Personne ne se dit que cette bombe peut avoir servi d*arme suprême à un malheureux réduit au désespoir. Parmi les travailleurs on admet trop facilement que le fait a pour auteur quelque individu de la police sou-* doyé par le capital pour fournir à l'autorité Foccasion de porter un coup décisif au mouvement en
faveur de la journée de huit heures ; la presse à la dévotioB de ce capital aliûlé travaille ônergiqueroent rofrinioii pmbliqm : die ne imse de prodiguer les allusions à de mystérieux et redooUbles eomplots dirigés oonire le dfoit et la loi, de recueillir tous les passages d'articles ou de discours qui peuvent augmenter Tépouvanle, de reeomiDander l'emploi des bsUes poor assagir les tramps et de Tarsenic à haute dose dan»
les aliments pour ramener les ouvriers à La raison.
Les trois orateurs du meeting sont arrêtée; oa use de la même rigueur avec quatre autres sonnes ayant fait preuve de zèlo en faveur des revendications ouvrières; une liuitième personue, le directeur du journal ouvrier Aldrm, se eone* titue prisonnier quelques jours plus tard. Beaucoup d'autres arrestations sont faites, maison ne maintient définitivement qne ces huit : ee sont ces huit inculpés qui emporteront les respouajH bilités dont le pouvoir se décharge avec une pat^ faite désinvolture.
Tel est le prologue. Une bataille s'est livrée dans la lutte opinifttre entre le capitd et lé. travail ; les vainqueurs ont fait des prisonniers dont ils se constituent les juges» Il va s-'ensuivra foreément une suspension assez prolongée des* hostilités.
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• Toiei que le rideau se lève sur le secoacl aeie de la tragédie : le procès eomiimiee.
Auban a là sous la main tout ce qui peut concourir à lui donner une idée aussi exacte que possible de la mavche des faits : les journaux, les plaidoiries, les extraits des pièces remises à la cour suprême de rUliDois. Le labeur auquel il a consacré toute sa journée était Traiment ingrat, d'autant plus ingrat que Tangiais reste toujours pour lui une langue étrangère malgré Tai^olication qu'il a mise à l'apprendre. 11 tenait à s'assurer si les vainqueurs avaient pris du moins la précaution tout éltoientaire de mettre de leur c6té les apparences du droit et de la légalité- Mais à ce fokai de vue même la condamnation n'est IMS autre chose qu'un véritable assas^nat. S'il y a eu réellement complot pour répondre par des bombes explosives aux attaques furieuses de
la police, le lait isole du quatre mai n'a absolument rien de commun avec ce complot. Nul n'en a été plus étonné que eéux auxquels on l'attribue.
En premier lieu la composition du jury est de la plus haute lantaisie. Bien que la ville fournisse un millier de Jurés pour la drecynstance , on s'arrange de façon à ce que tous soient connus pour leur antipathie envers le mouvement de la journée de huit heures ; les défenseurs se voient donc dans la nécessité de les récuser et iinalement
d'accepter ceux qui restent, c'est-à-dire des jurés avouaat iori biea pour la plupart que leur cou* "viction était faite avant l'ouverture des débats. Sur ces mille jurés convoqués, il n en est que dix appartenant au quartier ouvrier de Chicago qui compte à lui seul cependant le cinquième de la popuialion totale ; et encore ces dix habitent-ils dans le voisinage immédiat d'un poste de police. Pour comble de me:mre, le ministère public les récuse ; il ne veut que des gens dont il est parfaitement sûr. Tel est le jury qui aura à se prononcer sur la vie et la mort des accusés... On trouve toujours des imbéciles pleins de leur propre mérite pour jouer un rôle prêtant au ridicule et au mépris : ils sont doublement à craindre quand ils sentent à leur disposition la force bru« tale, comme c'était le cas en ces circonstances ; malheur à qui tombe alors sous leur coupe...
Le surplus de la machination comprend Tarrestation et le dressage d'une grande quantité de gens faisant partie des classes ouvrières. Tous les moyens sont bons au chef de la police, un vulgaire ambitieux qui ne connaît pas le scrupule ; pas de violence qui lui paraisse révoltante^ pas de ruse qui lui semble indigne, du moment qu elle peut le servir dans son plan. 11 veut amener tout ce monde à déclarer qu'en réalité il y avait bien complot. 11 est tout-puissant» arrête
LA TRkOkDlB DE CHICAGO 289
qui veut, relâche qui lui plaît ; duI ne songe k lui demander compte de ses actes : il n'est pas d'autocrate jouissant d'un pouvoir plus discrétionnaire que ce tyran au petit pied. Vers la fin de juillet tons ces préparatifs sont terminés et le ministère public dresse son acte d'accusation ; les inculpés sont déférés à la Justice da chef de complot et de meurtre. Le procès, qui a débuté en Juin par la formation du jury, entre dans sa seconde phase : dés le lendemain on procède à l'interrogatoire des témoins au milieu d'une afiluence extraordinaire de curieux dont la patience ne se dément pas un seul instant, si longues que ces opérations soient. L'État a fourni les témoins à charge qui forment un mélange assez hétérogène : les uns ont été mis tout bonnement dans ralternalive de déposer contre les accusés ou de prendre place eux-mêmes sur la sellette ; la police leur a glissé des secours et procuré de nombreuses entrevues avec les fonctionnaires de la sâreté publique. Tout ce qu'ils savent réellement, c'est que des bombes ont été faites et distribuées ; ils ont ordre d'ajouter que la distribution n'était pas faite en vue du meeting de Haymarket.
Vn autre, et non le moins important, est un
louche individu dont la réputation est loin de se trouver irréprochable. Sa déposition représente
▲NAKCHI8TB8
ruQ des pius forU atou^ de l'accusation; lui aussi n'a fait aucune difficulté pour empocher
l'argent de la police. Il a tout vu, et celui qui a allumé la mèche et celui gui a lancé la bombe ; il peut dire qui était là et qui n'était pas là : chose asses surprenante toutefois, il n'a pas entendu un traître mot des discours. Bn rcTauche, il connaît le fameux complot jusque dans les détails les plus secrets.
Tous ces témoins ofBcléls s'infligent réciproquement les plus cruels démeAtis, mais qu'importe? On étale complaisamment sous les yetu des jurés les tuniques sanglantes des dynamités; le ministère public donne longuement lecture de certains passages empruntés au livre absurde d'un révolutionnaire de profession sur la u stratégie révolutionnaires; plusieurs des prévenus ne se connaissent pas, mais quelle importance cela peut-il avoir ï Lecture encore est donnée de nombreux discours, d'innombrables articles qui passionnent le jury ; il n'en faut pas davan« tage.
Car c'est l'anarchie qui est à la barre... En sacrifiant ces huit hommes, on entend frapper mortellement le mouvement dans lequel ils étaient englobés : la bourgeoisie veut écraser le prolétariat, on lutte classe contre classe.
Les défenseurs font ce qui est en leur pouvoir
LA TRAOéniB DB CBICAOO
pour arraclier leurs cliente h la griffe qui s est posée sur eux, mais ils sont obligés de sm?re Tennemi sur son propre terrain, celui du droit commun, et dans ces conditions leurs efforts doivent fatalement rester stériles : ils snccombent. C'est à la fin d'août que le jugement est rendu ; le jury a prononcé son verdict envoyant à la mort sept hommes que la mort ne réclamait pas encore.
L*odieuse comédie est jouée ; iln'4 pas fallu moins de trois mois pour la mener à bien.
Les accusés ne sont pas restés la téte basse, la bouche close devant leurs juges, on le comprend : Us ont prononcé des discours dans lesquels éclataient hautement, ûèrement, simplement, mais aussi un peu confusément, toutes les misères et toutes les souffrances du peuple, toutes ses aspirations et tous ses désirs, toutes ses révoltes et toutes ses rancœurs.
Cependant une année entière se passe avant que le boucher nommé Ëtat ose retrousser ses manches et procéder à rexécntion de cet nouvelles victimes. Une heure arrive où l'on pourrait même croire que les fleuves remontent vers leurs sources : tandis que les travailleurs ne reculent devant aucun sacrifice pour tenter de sauver leurs frères, un revirement complet s'accomplit dans certaines sphères. L'innocence des condamnés commence à s'affirmer, la sympathie
remplace la peur et la haine, mauvaises conseillères entre toutes.
Au mois, de mars de l'année suivante, la cour
confirme purement et simplement le jugement; la cour fédérale de Washington fait de même : cette fois le sort en est bien jeté et Texécution ne se fera plus longtemps attendre. Car un seul homme, lé gouverneur de rillinois, peut sauver la vie des malheureux en usant de son droit de grâce.
Trois d'entre eux signent une lettre dans laquelle ils déclarent aussi fausse qu'absurde Taccusalion portée contre eux ; ils afûrment cependant regretter de s'être laissé aller à des intemj[)érances de langage. Les autres refusent en des termes pleins de lierté, de force et de dédain, d'être graciés à propos d'un crime qulls n'ont pas commis. Ils exigent «la liberté on la mort».
« La société, dit 1 un, peut pendre quelques partisans du progrès qui ont servi les travailleurs sans chercher leur intérêt personnel : leur sang fera des miracles. Leur mort hâtera la chute de la société moderne et Favènement d'une nouvelle ère. »
<c Quinze années de séjour dans ce pays, dit le second, m*ont permis de remarquer que toutes les fonctions publiques y sont imprégnées de vénalité. J'y ai perdu toute confiance dans l'égalité des droits entre riches et pauvres ; la fa on i'&gV
des fonctionnaires, de la police et delà milice me devient un sûr garant que Tétat de choses actuel ne se maintiendra plus longtemps. »
« Voire décision fixera non seulement mon sort mais encore le vôtre et celui de ceux que vous représenterez», conclut le troisième après avoir sommé le gouverneur de choisir entre ces deux extrêmes : être le serviteur du peuple ou se faire l'instrument des monopolistes.
D'une main qui ne tremble pas, ils assurent eux-mêmes la couronne des martyrs sur leur front hautain.
Le gouverneur est assailli de toutes parts. On convoque des centaines et des centaines de réunion» votant des centaines et des centaines d'ordres du jour protestant contre la condamnation ; des cris d'indignatipn, des appels pressants à la clémence se font entendre dans tous les coins du monde ; Chicago seul reste muet : la population est muselée par l'autorité qui veille. Enfin cette clémence tant sollicitée commue la peine de trois condamnés : les cinq autres mourront. Mais au moment suprême, alors que l'attitude générale va rendre l'exécution impossible, on « trouve » des bombes explosives dans Tune des cellules : la presse vendue jette à nouveau des clameurs terribles, évitant soigneusement de se demander . comment il est possible d'introduire cette dange-
ANARGHISTBS
teuse contrebande chez des gens aussi bien gardés... si la police n'y a pas mis un peu de complaisance. Elle parle de projets infernaux; il serait question de faire sauter la prison, voire laîvilie entière, et Topinion publique redevient hostile.
Une dernière scène encore. Des femmes en pleurs se traînent aux genoux de celui qui détient la Yie et la mort entre ses mains ; une mère infortunée lui demande la vie de son iils, une femme réclame Justice, une autre montre ses enfants eiïarouchéSjCarla voixiui manque tant la douleur Tétoulle. Mais rien ne peut fléchir ce cœur insensible cuirassé de préjugés. Tout est dit, tout est dit...
Le second acte de la tragédie est lini; la toile tombe : ces choses appartiennent au passé...
Auban se leva d\in bond et se mit à aller et à venir dans sa chambre. La nuit était complète, le feu s'éteignait. Garrard s'absorba si profondément dans ses réflexions qu il sursauta en surprenant un froissement de papier : c'étaient les journaux du soir qu'on glissait sous la porte. 11 se baissa vivement et déchira une bande : de la vie et de la mort, laquelle avait prévalu enfin ?
Un cri d'horreur lui échappa ; à la clarté mourante du leu, il avait pu lire ce télégramme laconique :
« Editiou spéciale, 6 heures i/4. Chicago,
LA TRàeiDIÈ DB CHICAGO 9^15
10 novembre. Suicide époavatitable. L'un des
condamnés s'est fait sauter le cnlne avec une j^ombe. La tôte est fracassée, la màclioire inférieure cotnplfitement emportée. »
Auban crut qu'il allait s'effondrer sur le sol. De l'air, de l'air... Il s'empara de sa canne et de
son chapeau et sortit en courant.
Quand il rentra, il trouva le docteur Hurt assis au coin de la cliendnée, un journal dans une main et dans l'autre le tisonnier avec lequel il tenait de raviver le feu. Auban lut surpris par cette visite, la première que le docteur lui faisait depuis la mort de la femme de Garrard en dehors des réunions du dimanche.
— Je vous dérange, Auban ? Comme j'avais un client à voir dans les environs, je me suis dit que Je ne serais pas fflché de prendre un air de feu et d'échanger quelques mots avec un être raisonnable. Les gens se conduisent comme si la fln du monde était proche.
— Vous ne pouviez pas avoir une meilleure inspiration, docteur, répliqua Auban qui lui serra énergiquement la main.
U accentuait les mots avec sa netteté habituelle» mais la voix était complètement atone, ta doc*
teur le suivit attentivement du regard pendant qu'il allumait la lampe, mettait chauffer de Teau
et apportait des verres et du- tabac. Puis tous
deax prirent place en face Tun de l'autre, las
pieds allongés vers la flamme : tous deux gardèrent le silence pendant un certain temps, ni Hurt ni Auban ne pouvant se décider à parler le
premier :
— Vous avez lu ? dit enfin Auban en désignant du geste le journal que son visiteur tenait toujours.
Hurt répondit d*un signe de tôte afflrmatif et
grave. Ses yeux ayant rencontré le visage d'Auban, il fut Irappé de Taltération extrême qui le décomposait.
Quelle mauvaise mine vous avez ! ne put-il s*empécher de lui dire d'un ton plein d'intérêt.
Auban eut un geste vague et, se penchant en avant, cacha sa figure entre ses doigts.
— J'ai traversé la nuit de la folie, murmura- MI, citant k son insu le vers d'un poète contemporain.
Le docteur se mit brusquemait sur pied et son
masque impassible tomba pour la première fois depuis longtemps peut-être, pendant qu'il reprenait en frappant sur l'épaule de son interlocuteur :
— Voyons, Auban, mon ami, pourquoi prendre les choses d'une manière aussi tragique? Il fallait en arriver là tôt ou tard... Vous ne voudriez pas sans doute, continua-t-il avec une certaine impa-
lience, vous ne voudriez pas que les gouvernements restent là, les bras croisés, à se laisser dévorer tranquillement ? Non, n'est-ce pas? Vous savez tout aussi bien que moi que le droit, c'est tout bêtement la force et que la lutte pour la vie, c'est la conquête de ce droit. L'exécution de Chicago n'est pas autre chose qu'un épisode douloureux mais facile à prévoir de la grande lutte que vous trouvez vous-même nécessaire.
Auban le regarda d'un œil étincelant, tandis que ses lèvres frémissaient.
— J'ai une vive horreur de la lâcheté. Or cette boucherie faite de sang-froid me semble la plus grande et la plus odieuse de toutes les lâchetés. Que de courage il faut, n'est-ce pas, pour tuer quand on a des troupeaux d'imbéciles pour vous soutenir, des quantités de préjugés pour vous défendre et la « volonté divine » pour vous couvrir? Quelle lâcheté il faut avoir pour faire battre les autres... pour se cacher sous le bouclier de la loi ou derrière les baïonnettes des soldats et les biceps des agents, de vraies brutes qui ne connaissent qu'une chose — la consigne... Quelle lâcheté d'avoir une majorité d'idiots et de dire crânement : c'est mon droit... Vous ne pensez pas qu'il faut être lâche au dernier des points pour agir comme cela ?
ARAAGItlBTl»
Comme le docteur ne répondait pas, il poursuivit :
— Il n'y a pour moi qu'une altitude vraiment oonvenabie et digne — l'attitude passive» qu'une démonstration dont les résultats me semblent grands — celle de la force, de l'énergie personnelle. J'ai un respect infini pour ceux qui, sortis d'eux seuls, marchent et tombent logiques avec eux aussi ; mais je me sens une répulsion non moins prononcée pour ceux qui élèvent un jour la bêtise sur le pavois et la laissent s'écrouler le lendemain dans son néant.
Oui, on oonfond tout. Le mérite réel et les
apparences du mérite.
Pourquoi 7 a-t-il encore des souverains?
Parce qu'il y a toujours des sujets. Pourquoi toute cette misère? Ce n'est pas parcQ que les uns montent, c'est parce que les autres se dépouillent. Une idée pèse sur nous, idée contre nature — ridée ctirétienne. Il se peut que nous nous soyons débarrassés en partie de l'attirail encombrant des religions, mais la religion elle-même ne nous a pas encore lâchés. Croyez-moi, docteur, il y a des affinités morales entre le bourgeois et le socialiste ; il n'y a rien de commun entre eux et moi. Un abtme sépare les partisans de T&at des fidèles de la liberté.
Vous êtes avec la nature, fit llurt pensif
LA TRAGiDIB bB OHIGAGO S99
après un silence; c'est pourquoi vous avez la santé et la vérité ponr vous. ■
Et revenaDt au thème dont ces questions les éloignaient :
— Tous n'avez pas éprouvé la même horritir fc propos des attentats à la dynamite?
— Mon ; Je n'y vii qu'un acte légitime dé^ fense. La police s'est jetée brutalement à ses risques et périls sur de paisibles citoyens qui ne , s'étalent rendus coupables d*auodti délit, mais cette fbis elle a été punie de sa brutalité, alors qu'elle était accoutumée à s'en tirer indemnë. Cependant je déplore cet acte que je trouve nob seulement inutile mais encore nuisible. Je plains sincèrement ceux qui sont encore assez Aveuglés
pour ne pas se rendre compte que ce sont là des actes de désespoir ayant pour auteurs des gens qui n'ont plus rien à risquer id fieb ft (erdire pàr conséquent : on leur a tout pris.
— £t que pensez-vous de ces individus qtii
poussent sans cesse les autres à recourir à la violence, tout en se gardant bien d'en user pour leur propre compte ?
— Que ce sont de misérables lâches, ni plus ni moins. U 7 a quelque temps un Journal proposait de fournir un ticket de passage à un personnage habitant New-York pour le mettre à môme d'aller prebdre la téte du souteraln européen qu'il lécla*
mait à cor et à cris : je trouve que ce journal-là n'avait pas tort.
Le docteur s'était rassis. Il y eut une pause puis ils parlèrent de choses et d'autres avant que Hurt reprit :
— Je commence à en avoir assez du peuple. Je trouva qull ressemble trop à un monstre exigeant ^sans cesse de nouvelles victimes. On se met à .gâter d'une laçon ridicule ce grand enfant pour lequel on n'avait jamais assez de verges. Il se fait pubère et il s'étonne de se sentir si fort ; quand il la connaîtra bien, sa lorce, il broiera sous ses talons tous ceux qui ne se traîneront pas à plat ventre devant lui. 11 singe déjà rautorité ; il pose à l'infaillible, à Torgueilleux, au fat. Je vous le dis» Auban, le temps n'est pas loin où un esprit viril, libre et indépendant n'osera plus se qualifler de socialiste par crainte d*6tre confondu avec tous ces cafards et tous ces pleutres qui lèchent les bottes du premier ouvrier venu tout simplement parce que c'est un ouvrier.
C'était autour du docteur de s'animer ; Auban restait en proie à une tristesse d'autant plus noire qu'il devait approuver ce qull entendait.
— Chaque époque a son mensonge, continua Uurt ; pour la nôtre, c'est la politique ; pour celle qui vient, ce sera le peuple. Le peuple emportera tout ce qui est faible, petit et manque d'énergie
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— tous les hommes d'aujourd'hui. Us s'en iront à la dérive, s'épuisant dans leurs luttes mes^
quines et bêtes. Les hommes de demain — et uous sommes de ceux«là — resteront sur la rive ou du moins y reviendront si le torrent a menacé d'abord de les engloutir en les roulant quelques instants dans les flots tumultueux. Et voilà pourquoi nous pouvons assister tranquillement au défilé des événements : nous sommes en dehors du courant, n'est-ce pas, Auban ?
Auban était profondément remué : c'était la première fois que cet homme étrange mettait ainsi son cœur à nu devant lui et lui en faisait toucher les blessures anciennes. Que n'avait-il pas dû souffrir pour devenir Tôtre inflexible et esseulé qu'il était maintenant ?. . .
— Vous avez raison, riposta Garrard; moi aussi j*ai lutté contre le flot, moi aussi j'ai pu gagner la rive. Je vois passer à mes pieds les corps sanglants des condamnés de Chicago.
— Ce ne sont pas les premiers et ce. ne seront pas les derniers.
— Oui, vous avez raison, répéta. Auban. J'ai été de ceux qui se débattent dans le courant. A l'époque où j'avais vingt ans, où je ne connaissais pas le monde et où les hommes étaient pour moi des monstres d'iniquités d*un côté et de Tautre des anges de pureté, à l'époque où je prenais les
effleti pour les causes et lescftuses pour les effets,
alors on m'écoutait quand j'élevais la voix. D'où me venait le courage de faire la roue ainsi devant des centaines de personnes ? Je ne pourrais pas le dire à présent. Je servais la cause, je me sentais invulnérable : comment aurais-Je pu faillir f Ma force était là et non en moi-même ; de là souvent mon ardeur infatigable, ma foi inébranlable» mon indifférence à Tégard de moi-tnéme. Plus Je m'écartais de la vérité, plus je me rapprochais de
mes auditeurs et maintes fois J'allais plus loin que je ne le voulais...
— C'est ce qui est arrivé aussi aux hommes de Chicago : on les poussait en avant, impossible de rebrousser chemin. Ils ont été obligés de faire plus qu'ils ne voulaient pour ne pas être débordés. Et c'est ce qui arrive fl*équemment aux hommes qui ont besoin du concours d'autrui pour être fixés sur leur propre valeur.
— C'est ce qui me lût arrivé aussi sans doute. D'ailleurs je n'étais pas heureux. Je ne crois pas que le renoncement de soi-même puisse rendre réellement heureux. Et je n'aurais aimé mourir dans ces conditions, J'en ai la certitude aujourd'hui ; je veux lutter et vaincre sans recevoir une seule blessure.
— On ne manquera pas de vous dire que vous en prenez à votre aise.
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LA TRMiam DB OHIOA0O 303
^ On dira ce que Von voudra. Moi, Je dis que c'est plus difficile que de se sacrifier sans aueuti
' résuitat» que de faire plaisir à l'ennemi. Voulezvous savoir comment j'en suis venu ià? Il n'a fallu qu'un sourire sarcastique et dédaigneux. J'ôtais devant mes juges et je plaidais ma cause; je leur lançais à la flioe des vérités qui ahurissaient les uns et qui faisaient crier les autres. Je prononçais ià un discours pompeux» virulent et inutile, le discours enfantin d'un homme épris d'idéal. Rien n est plus ridicule que d'en appeler à des idées plus hautes quand on s'adresse à des gens à demi abrutis qui vous répondent par des articles du Gode. Pendant que je parlais pour ceux qui ne m'entendaient pas, je vis passer sur les
traits intelligents d'un magistrat un sourire plein d'ironie et de pitié qui semblait dire : Imbécile, tant que tu te contentera? de ces mots-là sans en venir aux actes... Mais non, je ne suis pas exact : sur le moment Je n'ai pas vu oe sourire, j'étais trop à mon discours. C'est plus tard seulement, en prison, que je m'en suis souvenu. Aujourd'hui encore Je n'ai qu'à fermer les yeux pour le revoir. Pendant ma réclusion, il me poursuivait nuit et jour ; c'était un redoutable ennemi dont j'ai eu
beaucoup de peine à me débarrasser. Je n'y ai réussi qu en lui opposant un sourire absolument identique» Gela m'a demandé du temps, mais oe
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n'était pas le temps qui me manquait. Quand j'ai
eu le dessus, j*ai vu le monde autrement que je ne l'avais vu Jusqu'alors» j'ai vu les hommes tels
qu'ils sont. Aujourd'hui ou ne sourit plus de moi.
— C'est certainement Tacle le plus courageux
de toute votre vie, Auban; il faut une grande force et de grands elîorts pour se ressaisir dans ces conditions. Comprenez-vous ces communistes qui crient à la trahison parce que plusieurs des con<damnés avaient signé un recours en grÀce?...
Trahir, m'abaîsser parce que je mettrais mon . nom au bas d un chiffon de papier qui peut me tirer des griffes de mon ennemi?... Mais j'en signerais mille, moi, et je rirais dans ma barbe de ridiot faisant appel à ma loyauté et cherchant à m'entortiller dans ses idées. Âuban, ces communistes sont des malades, des détraqués, des fanatiques atteints d'hallucinations...
— J'ai dit dimanche dernier tout ce que j'avais à dire, répliqua Garrard d'un ton placide.
— Et cela vous a bien avancé... Non, voyezvous, ces gens-là ne s'instruiront qu'à leurs dépens. Le plus sage est encore de les laisser faire.
Et la conversation prit un autre cours; une heure s'écoula sans qu'il fût question de Chicago. Le docteur fumait tout en causant et avec une
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Mte si distraite que la chambre n'avait pas tardé à être envahie par la famée. Une sorte d'engourdissement agréable délassait les membres des deux hommes dans cette pièce que la lampe éclairait doucement et que la flamme du feu emplissait de sa chaleur.
— Vous connaissez sans doute le conte des habits neufs de Tempereur? dit Auban. Il s'applique parfaitement à l'État. La plupart des gens sont convaincus, h, mon avis, qulls se passeraient fort bien de lui. Ils ne paient les impôts qu'eu rechignant, comme s Us se doutaient qu*on leur vole une partie de leur travail. Seulement on leur répète à tout instant « qu'il taut que ce soit comme ça parce que ç*a toujours été comme ça » et ils ne savent trop que faire; ils se tâtent mutuellement du coin de l'œil, ils doutent, ils hésitent. U ne faut ni douter ni hésiter, il fàut être sûr de soi pour se rendre compte de la nature et de limportance de la chose. Alors on se dit : Mais ça ne tient pas debout... ce n'est pas autre chose qu'une vaste fumisterie... Une fois là, on touche à Tanarchie.
Le docteur gardait le silence; Auban con* tinua :
— Prenons un exemple. Nous sommes au matin d'une bataille; deui^ armées sont en présence, deux armées qu'on a amenées là pour se
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détruire réciproquement. Le massacre commencera dans une heure : combien resteraient pour y prendre part, pensez-vous, si chacun des soldats était libre de suivre sa propre volonté? Oroyez-tous qu'il y en aurait beaucoup pour se servir de leurs armes? Non, ils les jetteraient là, tous, et s'en retourneraient à leurs occupations ordinaires. Tout au plus Terrait-on s*ent6ter ceux qui font de la guerre leur métier. Tous les autres agissent contre leur gré, leur raison, parce qu'ils ne se rendent pas compte des choses : ils marchent contraints et forcés, ils vont poussés par une sorte de iolie, quelque chose de mystérieux, d'incompréhensible et d'épouvantable en même temps. Pourriez-vous me dire le nom de ce quelque chose ?
— Il y a plusieurs noms : habitude, bêtise, l&cheté, répondit Hurt.
— Je n*ai aucun parti-pris contre la guerre, soyez-en persuadé, poursuivit Auban qui se mit & ranger les papiers encombrant la table pour masquer son trouble ; pas le moindre, je vous ^assure. De tous temps, il y a eu des ivrognes et des brutes et il y en aura encore. Mais qu'ils vident leurs querelles entre eux, sans y mêler ' des gens pacifiques ne demandant qu'à vivre en paix avec tout le monde; qu'ils ne Viennent pas obliger celui-ci et celui-là à prendre fait et cause
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^onr ëux sous pMtette que l'intérêt général
l'exige ou que Thonneur national le veut. Je ne m*oppo9e pas à la guerre du moment qu'elle est faite par ceux qui la Ireulent, mais par teux seuls. Bien mieux, qu'ils se battent, qu'ils se déchirent, qu'ils s'externllnent et la terre respirera quand ils auront disparu jusqu'au dernier.
— - En attendant, nous sommes toujours dans les cages de l'Etat, nous blottissant dans lës coins, nous surveillant sournoisement les uns les autres, nous montrant les dents et finissant
par nous entredévorer parce qtle la place manque et que la nourriture n'est. pas bien distribuée.
— Ainsi le veut la lutte pour la vie, mon cher ami, riposta Carrard sur le même ton ironique, le plus fort écrase le plus faible : la nature est là pour nous l'enseigner...
— Heureusement qu'ils ont à leur disposition cette phrase empruntée à une science dont ils ne comprennent pas un traître mot.
— N'est-elle pas tout ce qu'il y a de plus commode pour justifier leur oppression violente? Grâce à elle, ils paraissent tout excusés quand ils compriment la nature en la forçant à se plier sous des lois soi-disant parfaites et admirables. Des lois, une loi plutôt : que le travail se livre à la concurrence jusqu'à ce qu'il meure de pléthore,
le capital doit se tenir, lui, en dehors de toute
concurrence.
— Je supporte bien des choses sans Ihurmurer^ fit le docteur qui s'animait à nouveau, mais ce qui me révolte, c'est de voir la science si claire, si austère, si haute, faussée et exploitée de cette façon par des cyniques sans foi ni loi.
— Comment, docteur, vous ne vous extasiez pas devant les superbes spécimens de l'espèce humaine que nous donne cette lutte pour la vie? Faut-il vraiment que je rappelle & voire souvenir les dandys de la haute société portant avec tant de grâce le chapeau de soie, le monocle et le soulier pointu? Ils ne iont œuvre de leurs dix doigts, mais ils ont un capital assez rondelet qui travaille pour eux et leur sert mille livres sterling de rentes tous les ans; ceci ne les empêche pas d'être paresseux et ignorants et parfaitement vannés quand sonne la trentaine. Maintenant, prenez pour contraste une centaine de jeunes ouvriers, tous gars bien râblés, pleins de force, de courage et de bonne volonté, ne demandant qu'à le prouver. Ils ne sont pas libres de faire ce qu'ils veulent, tant s'en faut; on les parque dans un coin où ils finissent par s'abrutir et, quand ils meurent à la peine, leur existence s'est partagée tout entière entre le travail et le sommeil : ils se couchent en quittant l'atelier, ils travdllent en
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sortant du lit. Le dandy a des ressources qui lui permettent de ne pas travailler, l'ouvrier n'a môme pas les moyens de travailler. Le premier n'est qu'un vampire se nourrissant du sang du second. Il faut cent de ces vies actives et laborieuses pour faire face au luxe ruineux de cette existence oisive et inutile. Le gommeux s'épuise à ne rien laire, le travailleur s'épuise dans l'excès contraire. Voilà la lutte pour la vie... voilà la divine providence... voilà l'ordre institué par la nature...
Il s'arrêta un instant pour regarder le docteur qui tirait bouffée sur bouffée ; puis il reprit :
— Voulez-vous un autre exemple plus séduisant encore? Voici madame, madame qui passe sa journée à lire des romans ou à changer plusieurs fois de toilette ou à surveiller ses domestiques faisant des besognes auxquelles elle n'entend absolument rien elle-même. Le soir, madame se fait conduire au bal ou au théâtre ; ses brillants n'ont aucune valeur en soi...
— En soi, rien n'a de valeur, interrompit le docteur.
— ... Mais représentent toute une fortune...
— - Je vous en prie, restons-en là;, Auban, grommela Hurt; ces choses sont logiques, inévitables aussi longtemps que les travailleurs ne se montrent pas plus intelligents.
ÀNARGHISTfiS
Cependant la soirée (levait être déjà fort avancée ; le feu baissi^it, une chaleur lourde et accablante régnait dans la chambre. Le docteur regarda riieure> puis, ayant de se lever pour partiri il se laissa emporter dans un élan de cet amour intense que son cœur si singulier ressentait pour * tous les malbeureux et tous les opprimés.
— Les fous, les fous ! s'écria-t-il d'une voix vibrante de colère, ils ne seront donc jamais plus avancés un Jour que l'autre? Ils lancent des bombes, comprenez-vous cela? Mais il faut être stupide pour jouer ce jeu-là. Us trouvent donc que les gouvernements n'arrivent pas assez facilement à se débarrasser d'eux? Ma parole, on dirait qu'ils mettent toute leur ambition à se faire massacrer... Ils ont l'air de se soucier de la victoire comme d'une guigne. Sacrifice sur sacrifice, victime sur victime... Tenez, j'aime mieux ne plus entendre parler d'eux s'ils ne veulent pas se corriger...
11 se mit debout et continua d'un ton fort dégagé en apparence, tandis qu'Auban, l'air navré, regardait machinalement les journaux et les notes éparpillés sur la table coohne dans un labeur inacbevé :
— Il faut user d'indulgence à mon égard, Au-
ban. Si je ne mïndigne pas autant que vous le désireriez peut-être sur le sort tragique de quelr
LA TRAGEDIE DE CHICAGO 31 i
ques individus, cela tient sans doute à ce que j'en vois mourir des quantités d'autres. Personne ne les connaît, c'est possible, mais ce ne sont pas moins des victimes... Et elles sont légion et elles n'ont Jamais opposé la mpindre résistance—
Il tendit la main à Auban tout en ajoutant :
^ Lisez l'histoire. Ouvrez-la à n'importe quelle page : partout vous ne verrez que vainqueurs et vaincus. Les chiffres varient, mais c'est tout. Les uns tombent d'une balle sur le champ de bataille, les autres de faim derrière une borne, qu'est-ce que cela fait? C'est toujours tomber... Ne pas tomber, vaincre : voilà ce que nous voulons.
Auban ne répliqua pas; il se sentait envahi par une sorte d'angoisse en pensant à la nuit dans laquelle |1 allait se retrouver seul. Le docteur se disposait à se retirer et il tenait déjà le bouton de la serrure, quand il se retourna encore vers son hôte en disant :
— J'ai des remerciements à vous présenter d'ailleurs et ce n*est pas d'aujourd'hui. Vous savez que je suis un sceptique entlurci. Je ne crois plus en rien, j'ai horreur de tout ce qui ressemble à une utopie. Je ne crois même pas à la libertéidéal. Mais vous avez une manière à vous d expliquer la liberté pratique et je tiens à vous déclarer, pour le cas où cela pourrait vous faire
plaisir» que je suis aaarchisie dans le sens que vous donnez à ce mot.
Il serra vigoureusemenl la main d'Auban et leurs regards se croisèrent : ils se comprirent. Ils ne firent point l'échange du sang, ils ne prononcèrent aucun serment, ils ne se firent aucune protestation â*amitiét mais ils surent que désormais ils pouvaient compter l'un sur l'autre et qu'à l'heure, peut-être procbainet où ils seraient assez forts pour tenir tète à la Potence ils se retrouveraient. D'ici là, ils veilleraient et patienteraient,
Auban était seul. Gomme il était en proie & une
agitation extraordinaire, il se promenait de long en large pour se calmer ; une heure avait passé ainsi quand la fatigue le prit Le mot du docteur lui revint : lisez l'histoire, avait dit Hurt; il ouvrit le premier historien qui lui tomba sous la main. Sa lecture se prolongea jusqu'au point du jour pour ainsi dire. 11 pataugea dans le sang dont le passé ruisselle, il assista à l'éclosion et à Telfondrement des nations, il vit les destinées des peuples confiées à quelqueshommes dont les uns succombaient sous le fardeau et dont les autres jouaient aveccesresponsahiiitôs colossales comme un enfant avec une balle. Il constata comment ceux qui étaient animés des meilleures intentions créaient le mal — Terreur ; il constata comment ceux qui voulaient le mal faisaient le bien en
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Lk TRàOKDIB DB CHICAGO 313
anéantissant l'erreur ; il constata que tout ce qui aTaitétéavait dûétre et n'auralipaètreantrement.
L'essentiel était, non pas de se répandre en lamentations ou en malédictions, mais de chercher et de trouver un enseignement dans ces choses. Connaître l'erreur pour éviter d'y retomber. Voilà ce qu'il fallait faire. Auban lisait et tant de bouleversements lui faisaient oublier Chicago. Puis le sommeil vint lui fermer les yeux et lui arracher le livre des doigts : la lampe brûlait toiijours dans la chambre muette.
Des rêves pénibles traversaient sans doute le sommeil de Garrard ; sa poitrine se soulevait irré^ guliërement et l'expression de souffrance qui plissait habituellement la commissure des lèvres s'accentuait et gagnait toute la pliysionomie. La bouche restait entr'ouverte-
Ainsi passa cette nuit qu'il avait tant redoutée. Quand Auban se réveilla, le jour était venu et il put procéder à sa toilette de tous les matins. Il prit enfin les journaux ; comme ses mains tremblaient encore, il ût quelques tours dans sa Chambre : il voulait être oalme et fort. Puis, tout pâle, il se mit à lire posément ; son cœur battait à peine. »
Yoioi le 11 novembre : le dernier acte de la tragédie de Chicago va se jouer.
La ville est en état de siège. Tous les édifices
publics sont gardés. On s'attend tou( surtout
à l'incendie. Les troupes sont consignées; les pompes prêtes à fonctionner. Les voyageurs qui dAbarquent soot surveillés, les jurés, les juges, le procureur, les chefs de la police ont des agents pour les protéger. La prison est ceiute d'un cordon serré de gardiens armés. Une seène émouvante se produit; une femme alfolée rôde autour de la vivante muraille en traînant derrière elle ses enfants qui pleurent. Elle veut parvenir jusqu'à son mari avant qu il soit trop tard ; on la saisit et elle va passer entre les quatre murs d'une cellule les heures les plus atroces de sa vie. Un silence écrasant, le silence de la terreur, pèse sur la cité. La foule s'entasse dans les rues voisines, aucun encombraxuent ne semble à craindroi aucun rassemblement ne se forme.
Dans la prison, les condamnés s'éveillent. Ils écrivent quelques lettres — les dernières ; ils prennent leur repas — le dernier ; ils échangent de loin avec leurs amis du dehors quelques mots de consolation et d'espoir — les derniers ; Us repoussent les instances d'un prêtre qui vient troubler leur heure suprême. Us chantent et les strophes qu'ils disent d'une voix retentissante trahissent la nature des sentiments dont ils sont pleins. Et c'est par la Marseillaise des travailleurs qu'ils finissent en chœur.
LA TAà(&Ébtb I^B tancAGo 3i5
Im shéiiS paraît : les condamnés s'embrassent et sé serrent la malii comme Us ^etitent» eair Us sont garrottés déjà. On leur donne lecture de Tordre d'exécution, puérUe formaUté à Taide de laquelle la flolraee essaie de pallier sou crime.
Puis le lugubre cortège se met en marche. Les coudamués péuètretit dans la cour de la prison, la potence se dresse devant eux. L'un après Tautre, ils gravissent les marches qui y mènent ; ils sont pâles mais résolus. Des capuchons blancs sont jetés sur leurs tètes sans parvenir à étouffer complètement les suprêmes adieux des victimes.
— Un temps viendra où notre silence parlera plus éioquemmenl que tous nos discours, dit run.
— Hurrah for anarchy... crie l'autre avec un éclat de rire.
^ Hurrah for anarchy... répète le troisième, ce moment est le plus heureux de ma vie.
— Me sera-t-il permis de parler ? demande le quatrième. 0 femmes, ô hommes de ma chère Amérique...
Le shériff fait un signe. Le condamné reprend :
— Laissez-moi parler, shériff; laissez la voix du peuple se faire entendre...
La trappe tombe... Et des lâches sont là h regarder comment meurent des héros...
Auban ne put en lire davantage, car il eut la
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816 ▲NABGHISTBS
vjUion nette de la cour de la prison. Il vit nette* ment les quelque deux cents personnes qui s'y
entassaient; les douze jurés, les magistrats, les gardiens» les reporters, vil troupeau de valets. U vit la potence, il vit les quatre condamnéyB dont les physionomies lui étaient bien connues par les portraits donnés dans les journaux, il les vit droits, hautains et grands, il vit leur agonie qui se prolongeait pendant quatorze minutes... Quatorze minutes... Le boucher assomme son bétail d'un seul coup de massue, le bandit abat sa victime d'un coup de fusil : ces assassins sont moins expéditifs et s'accordent le loisir de jauir longuement du triomphe de la justice. Cette justice, ce sont eux qui Tout faite; dans leur couardise» ils se retrancheiit dcMTière cette formule dont se couvre la violence chaque fois qu'elle commet quelque forfoit : Que sa volonté s'accomplisse...
Auban vit ces choses avec une telle précision qu'il en fut tout secoué d'épouvante et qu'il laissa tomber son front sur ses bras allongés devant lui, sur la table. U resta longtemps dans cette attitude. Ne devait-il pas se rendre maître des flots de haine, de fureur, de tristesse et de douleur qui débordaient en lui?.. •
Quand il se redressa, il était rentré en posses* sion de liii-même ; ce fut cependant d'un pas encore mal assuré qu'il se mit à aller et à venir.
La tragédie de Chicag^o... Qael public : toute cette humanité qui se prétend civilisée. Pas un de ses membres qui puisse se désintéresser du spectacle : il faut applaudir ou siffler. D'un côté : une soif de sang apaisée, la joie bestiale, le triomphe bruyant de la force, le soulagement au sortir du péril conjuré, l'exagération du succès acquis, les inquiétudes du remords naissant, l'appréhension de ravenir, le commencement de la véritable sagesse... De l'autre côté : des cris d'horreur étoullés par la crainte, des révoltes impuissantes, des grincements de dents, la honte de sa propre lâcheté, le mépris de la lâcheté d'autrui, une ao^ertume pénétrant jusqu'au plus profond du cœur, une morne résignation devant rinéluctable, la ruine de mille espoirs dans la Justice de ce monde, réclosion de mille espoirs nouveaux dans la victoire finale de la cause après ce baptême du sang, l'exaspération de la soif de vengeance, une mélancolie sentimentale, le commencement de la véritable sagesse...
Tous les sentiments dont le cœur de l'homme est susceptible se ravivent. Toutes les passions entrent enjeu. La raison est réduite au silence, toute réflexion est écartée : voilà la situation gui résulte de ce meurtre.
La tragédie de Chicago... Quelles scènes : au acte, ce frémissement du sol qui précède les
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Aniptions des volcans, la concentration âes
troupes pour la lutte, le pressentiment du danger, le fracas des ?oix hurlant le cri de gnerre — la journée de huit heures, — les premières escarmouches, le sifflement des balles, les cris de rage on de douleur, les râles des mourants, les sanglots des femmes, des torrents de paroles ardentes et impétueuses tombant sur les fronts en feu et les cœurs tumultueux, une détonation formidable, de la fumée, des cris encore, la mort, la destruction, le flot furieux des passions déchaînées... Au 2® acte: après la lutte loyale au grand jour de la rue, la lutte louche et plus dangereuse sur le terrain légal, de vastes salles 'd*audienee« des cellules étroites, des fenêtres grillées et des murs si hauts que le soleil lui-même ne peut les ft*anchir, dix-huit mois de cette nuit avant de descendre dans la nuit éternelle... Et enfin au 3» et dernier acte... le rideau est tombé.
Le rideau est tombé, oui, mais la tragédie n'est pas finie cependant. Elle aura un épilogue qui n'a pas été prévu par les auteurs. Et pour n'avoir pas été prévu, cet épilogue n'en est pas moins logique, nécessaire, fatal. La propagande fera son œuvre et quand des milliers de voix demanderont :
— Pourquoi ces hommes sont-ils morts f
Des miliiers d'autres voix répondront : ,
^ Pour avoif défendo la cause des opprimés.
— Mais, les opprimés, c'est nous. Notre lot n'estril pas de souffrir ?
— Votre lot est d*êlre heureux. Le jour de la délivrî^Dce est venu et c'est pour hâter la venue de ce jour que ces hommes sont morts. Lisez leurs discours, apprenez à les connaître, sachez ce qu'ils étaient et ce qu'ils voulaient, rendez* vous compte qu'ils furent non des assassins mais ' des héros.
Et les opprimés s'éveilleront. Us relèveront
leurs fronts courbés par le labeur el ils brandiront leurs poings chargés de fers. Leurs fers sonneront et ils entendront ce bruit et ce bruit les mettra en fureur. Ils se jetteront alors sur leurs oppresseurs et étrangleront les misérables implorant merci. El s'ils veulent se laisser fléchir, une voix leur criera: Chicago, souviens-toi... Ce seul nom de Chicago écartera d*eux tout sentiment de pi.lié et ils ne connaîtront pas de miséricorde dans la plus effroyable des luttes que la terre frémissante ait jamais dû subir... Puis les vainqueurs se rendront sur la tombe de leurs martyrs et là, se découvrant, ils diront :
— Vous êtes vengés, reposez eu paix.
Et de retour sous leur toit, ils raconteront à leurs enfants la carrière et la fin héroïques de ceux qu'ils vénèrent ainsi dans leur mémoire.
ANÂRCBISTES
C'est là l'épilogue logique, nécessaire» fatal que les auteurs de la tragédie de Chicago n'ont pas
prévu.
Auban couvrait de ses bras étendus et de son corps les journaux épars sur sa table comme s'il
eût voulu étoulTer les pensées atroces, les odeurs de sang fumant qui s'en dégageaient Son cœur battait à lui rompre la poitrine ; comment échap- ^per aux angoisses de cette heure terrible?
— Je deviens fou, fut-il près de se dire.
Mais le mot lui mourut sur les lèvres car il eût manqué de sincérité.
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PROPAGANDE COMlfUNISTB
Trupp se rendait à son club.
C'était le soir môme de ce jour où les détails les plus complets avaient été donnés par les journaux anglais ; depuis qu'il les avait lus, Trupp errait par les rues de Londres, cédant à la poussée de sentiments quline pouvait déûnir» fuyant pour ainsi dire devant des ennemis invisibles qu'il ne connaissait pas, marchant, marchant toujours sans savoir ni où il était ni où il allait.
Il ne voyait ni les monuments, ni les maisons, ni les passants. La Tamise s'était trouvée sur son chemin et il était resté plus d*une heure accoudé
sur le parapet d'un pont à regarder couler Teau noire ; à différentes reprises il avait traversé les voies les plus animées mais sans les suivre, cherchant d'instinct celles où le mouvement et le hinii étaient moins intenses et lui permettaient de s'abandonner plus entièrement h ses pensées. De toute la journée il n'avait rien bu, rien mangé
— qu'un morceau de pain acheté en passant chez un boulanger et dévoré toût en courant.
Le mécanicien n'eut pu dire certainement quelles avaient été ces pensées pendant une course aussi désordonnée à travers la grande cité ; elles s'étaient succédé dans son cerveau surchauffé avec une rapidité de plus en plus vertigineuse et ne lui avaient guère laissé le loisir de les reconnaître. Tout ce qu'il savait, c'est que toutes se rapportaient à la même préoccupation
— Chicago.
Chaque fols qu'il avait relevé les yeux et rencontré du regard les visages indifférents des gens qu'il coudoyait, une i'ureur impossible à rendre l'avait envahi : pour un peu, il leur eût sauté à la 'r^ov^a pour les secouer et les arracher brutalement à leur apathie. Quand il allait le f)*ont bas, rien en lui ne trahissait lés bouifôes de rage folle et impuissante qui à tout instant lui montaient à la tête.
Il ne s'était ressaisi qu*à la nuit tombante,
dans une prostratioa plus grande encore que celle du iumeur d*opium au sortir de son ivresse abrutissante, car ses rêves à lui méritaient plutôt le nom de cauchemars épouvantables. Gomme il n'avait aucun pressentiment du lieu où il se retrouvait, il avait promené ses regards autour de lui et reconnu Edgware Aoad, au nord de Uyde- Park : le hasard ne Tavait pas trop mal guidé puisqu'on une demi-heure il pourrait arriver au club. Il eût pu tout aussi bien s'6tre dirigé vers les faubourgs les plus éloignés, comme Brixton ou Highgate, et se voir dans la nécessité de renoncer au club ce soir-là. Les pieds endoloris, la peau couverte de sueur, le corps pris de Frissons dans le souUle glacé de la nuit, il se remit en marche sans rien ressentir de la liassitude dont il devait avoir tous les membres rompus : il savait ce qu'il voulait et il prit Titinéraire qui le conduirait le plus rapidement au but.
Depuis quelque temps il était en proie à deux sentiments opposés tendant en vain à s'équilibrer en lui. L'un n'était pas autre chose que le découragement le plus complet. Le meurtre de Chicago s'était accompli sans que les compagnons eussent tenté quoi que ce fût pour Tempecher ou simplement le retarder. Trupp ne s'était jamais fait de bien grandes illusions à ce propos sans doute, car il savait que les actes sont raremeaten
hanDonie avec les paroles ; cependant ce facile
triomphe de la violence était pour lui un coup vraiment terrible. L'autre était une sorte de qoiétude qui le prenait à la pensée de toute l'active propagande qui découlerait de ce crime comme d'une source intarissable. Chicago serait le €rol« gotha des travailleurs et les yeux de ceux-ci se tourneraient vers le gibet dressé là-bas comme les chrétiens se tournent vers la croix plantée au sommet du Calvaire.
Vingt années de sa vie passées au milieu des agitations du mouvement social avaient eu leurs enseignements pour Olto : il devinait bien que cette propagande allait subir un temps d'anrét. La question de Tanarchisme ne se présentait plus sous le même jour ; bien des choses qui étaient restées jusqu^alors dans une ombre discrète et mystérieuse se révéleraient franchement au grand Jour de la publicité. Une détente en résulterait et Tavenir immédiat ne semblait lui annoncer chez ses compagnons que mécontentement, découragement et apathie.
Puis, ce n'était pas tout encore ; son accablement avait d'autre causes l'attitude d'Auban» par exemple. Trupp ne comprenait plus son ami dont les mobiles et les visées lui échappaient. Tout au plus s'entendaient-ils sur les moyens, d'après ce qu'il croyait du moins. Et comment
PROPAGANDE COMIIimiSTfi
pourraient-ils s'entendre maintenant qu'Auban
se faisait le champion de celle propriété que lui, Trupp, considérait comme Torigine principale de. tout le mal T
Auban était très certainement sincère ; en douter un seul instant n'eût pas été autre chose qu*ane absurdité. Auban voulait la libertét il voulait aussi la liberté du travail; Auban aimait les travailleurs, il Tavait prouvé cent fois, mille fois: leurs intérêts étaient les siens. Trupp savait que des aHec lions de celte nature ne meurent pas ainsi ; n'importe, il ne le comprenait pas, il ne le comprendrait plus. Jamais il ne pourrait voir dans la propriété que la citadelle, le dernier rem* part de Tennemi ; et voilà qu'Auban, son ami, son irëre d'armes pendant tant d'années, défendait la propriété.. • Il s*y perdait.
Puis il y avait encore les petites querelles d'ordre intérieur, les questions personnelles sur* gissant dans le groupe. Ces ennuis ne dataient pas d'hier, il s'en fallait; Trupp les avait toujours connus depuis qu'il était à Londres et ils l'exaspéraient parce quils lui faisaient perdre le plus clair des résultats dus à ses ellorts. Le mécanicien taxait ses camarades d'indolence, d indécision, de tiédeur ; plus il allait» plus il exigeait de lui-même et des autres. Les déceptions se multipliaient pour lui et bien rares étaient celles de
AN AECHISTfiS .
«es espérances qui ne sç retournaient pas contre lui.
Il allait ; son ardeur était si grande que pet"
sonne ne pouvait le suivre à une telle allure. La cause : rien n'existait plus que la cause et la eause seule absorbait toute sa pensée et toute son activité. La cause le possédait avec celte violence exclusive que Ton ne rencontre habituellement que dans l'amour; il pensait à la cause tout en 8*acquittant de son rude labeur et c'était la cause qui le tenait éveillé, alors qull avait les membres rompus par la fatigue et qu'il tombait de sommeil. Pour la cause rien ne lui coûtait ; on le savait et on se déchargeait sur lui de nombreuses besognes imposées par la propagande; pour la cause, il écrivait des articles quand la copie £ai» sait défaut au journal — et la lâche était rude pour lui qui maniait si dilûcilement la plume de sa main calleuse accoutumée aux lourds outils; pour la cause, il ne reculait devant aucune privation, ailn de déposer son oUrande si elle lui était demandée.
Cette ténacité infatigable avait fait de lui une personnalité véritable dans son milieu ; elle avait décuplé les facultés toujours en éveil, trempé admirablement l'énergie, donné une orientation à la vie tout entière de Trupp. £ll6 le domioail d'une façon absolue et elle avait en lui un esclave
d'autant plus dévoué qu'il ne sentait pas le joug et se croyait libre. Il avait dressé son corps à cette existence de forcené et il en disposait comme le cavalier dispose de sa monture : son estomac ne criait famine qu*autant qu'il le lui permettait, ses muscles ne cédaient à la fatigue qu'autant qu'il y consentait.
S'il ne s'était pas marié — €u plutôt s'il n'avait pas uni ses destinées à celles d'une femme d'une manière durable, c'était non pas pour jouir de la liberté mais bien pour ne pas se laisser distraire du service de la cause. Trupp était excellent, sous tous lés rapports pour ainsi dire ; il n'avait pas de défauts mesquins, la grandeur de l'idée qui le menait les étouHait enlui. D'une intelligence peu cultivée, toute localisée mais bien au-dessus de la moyenne, d'une santé inébranlable, d'une volonté indomptable et d'une simplicité noble, Otto Trupp était bien le représentant le plus digne de ce peuple dont il avait embrassé la cause. 11 avait la ûère assurance du prolétaire qui a conscience de sa valeur, qui se sait tout dans une société déjà en décadence, qui veut la suprématie et la veut avec les impatiences d'un enfant, l'&preté d'un révolté, la fermeté d'un capitaine sûr de ses troupes et qui TeiLige sans se rendre compte de ce qu'il demande.
L'iiistoire a besoin de tels hommes — qu'elle
ose. Ce sont eux qai liTrent les batailles physiques à la tète des foules, qui décident de l'issue de la lulle. La liberté ne voit ea eux que des ennemis, car la liberté ne connatl que les combats
înUmes dans lesquels l'individu ne représente que Ini-môme.
Trupp était on excellent cœur mais Trupp était
aussi un fanatique dont l'aveuglement se faisait fréquent. Fanatique fervent d'une chimère, car est-ce autre chose qu'une chimère que le communisme contraint de recourir à la violence pour devenir une triste réalité
Trupp allait toujours; ses pensées ne lui accordaient pas un seul instant de répit et elles lui semblaient plus douloureuses encore que l'espèce de prostration dans laquelle il avait passé la Journée : le club n'était plus loin.. .
Les révolutionnaires du socialisme se sont répandus par Tunivers entier. Ils ont pénétré dans les coins les plus reculés et de leurs poings frappent aux portes les plus éloignées : ils croient être les avant-coureurs du jour nouveau qui se lève pour rhumanité.
Partout ils se concertent; ici formant un parti pour arriver par le sulîrage universel et une sévère discipline à se rendre maîtres de la situation politique et à trancher par la violence la question sociale ; là, se réunissant en groupes
PBOPAGANDfi COMMUNISTE 829
et prêchant la destruction et le bouleversement général comme les seuls remèdes eT&caces à la misère infinie s'accumulant dans la société moderne. Toujours on s'imagine que cette détresse est à son apogée et toujours cependant on la voit grandir, pareille h ces orages qui sont d'abord un simple point noir à l'horizon et ne tardent pas à envahir le ciel tout entier : ils sont là, ils nous menacent, ils s'abattront sur nous demain. A quelle heure, en quel endroit» avec quelle force? G*est là tout ce que l'on ignore, mais on est certain du déchaînement des éléments.
Partout ils sèment leurs pamphlets, partout ils créent des journaux. Beaucoup de ceux-ci ne durent pas souvent ce que durent les feuilles, mais il en est quelques-uns cependant qui résistent et vivent malgré Tingratitude du «sol sur lequel ils sont nés. Tous font penser au grain de la parabole : la main qui les prodigue ne cesse de les jeter aux quatre vents, car le courage, la persévérance et Tespoir ne cessent de la rempUr.
Toutes les grandes cités ont leurs révolutionnaires, mais il n'est pas de cité qui en compte un plus grand nombre et des variétés plus multiples que Londres. Nulle part l'essaim n'est aussi dense; nulle part il n'est moins homogène ; nulle part il n*est en proie à de plus vives dissensions
iDiestines, nulle part il ne se montre plus mena-
çaut p 'ur i'cnricmi commun; nulle part les révolutioanaires ne parlent plus de langues diverses; nulle purt ils ne s'en servent pour exprimer des opinions plus héléroclites. Tous les types y sont représentés, depuis les plus caractérisés et les plusintéressanUjusqu'aiix plus effacés et aux plus banaux. C'est pour le nouveau-venu un véritable chaos ; bientôt pourtant il s'oriente et se trouve sur le champ d'études le plus fécond qui existe»
Les proscrits de Londres ont leur bistoire qui ne manque pas de grandeur.
Le socialisme anglais — qui n'a pas encore atteint sa majorité — était au berceau quand lee perturbations de 1848 firent refluer vers la capitale anglaise des fugitifs qui y fondèrent, à Tinstigatlon de Karl Marx et d'autres, TAssociation communiste pour l'éducation des Travailleurs, la première association de travailleurs allemands réfugiés sur les bords de la Tamise, celle qui devait donner naissance à tant d'autres et qui ne se reconnaîtrait dans aucune. Celles-ci furent
d'ailleurs si différentes les unes des autres qu'elles n'bésitaient pas à nier leur commune origine. Les Russes vinrent ensuite avec Herzen qui se
mit à sonner sa formidable « Cloche n ; puis Bakounina arriva des profondeurs de la Sibérie. Puis ce fut Freilîgratb cbantant ses strophes
PROPAaAin>B COMMUNISTE 331 j
■ III I I II. Il I m n ,
superbes» et Kiukel échappé pour quelque temps
à sa prison de Spandau, et Roge avec les débris '
de ses Annuaires, et Mazzini le grand patriote, et
les Français : Louis Blanc, Ledru-Aolliu et leurs i
compagnons d'exil.
Tous pouvaient jouir de la tranquillité et manger le pain amer de Tétranger. Mais les noihs retentissants disparurent et une accalmie se produisit. I
Une trentaine d'années plus tard, les théories du comiiiuiiiaine libre — s'inlitulanl anarchLsme — furent apportées à Londres par l'un de leurs plus remarquables partisans qui eréa la Liberté^ le premier organe des idées nouvelles. A cette ^ époque, TAssociation communiste était déjà | divisée en trois sections qui s'empressèrent de | s'entredéchirer avec une impitoyable férocité : d'un côté, les socialistes » les bleus ; de l'antre, les anarchistes — les rouges. Quelques années plus tard, le nouveau journal émigra pour New-Yorlc, mais Londres n'en resta pas moins le quartier général des fugitifs allemands : le mouvement social y avait pris une tout autre allure après la la mise en vigueur de la loi d'exception votée en 1878 par le Reichstag.
Tout se transforma — les physionomies, les tendances, les moyens et le but lui-même. Une fermentation fiévreuse s'empara de tous : tous
ceni qui débarqudent harassés par la latte,
aigris par les persécutions et prêts à tout, étalent entraînés aussitôt; dans ee port de Texil les flot^ déferlent avec violenoe et sont pins redoutables qu'en pleine mer.
Les querelles intérieures s*enyen!ment au point que les proscrits seriiLleiit en avoir oublié Tennemi commun. Les sections s*ômiettent brusquement en groupes qui ne conservent même pas l'ancienne dénomination. Certains individus que pousse Tambition tentent de mettre Tocca* sion à profit pour réunir les fils brisés et les garder entre leurs mains. On les soutient, on les combat et la lutte se prolonge pendant des semaines, pendant des mois jusqu*à ce que les adversaires tombent d'épuisement. Que de temps perdu, que de peines inutiles. Tout ce qu'il en reste? Un monceau de pamphlets et une brochure dont la nécessité n'était pas bien prouvée.
Trupp trouva très nombreuse compagnie au club. En temps ordinaires, l'affluence n'était aussi considérable que le dimanche, dans l'après-dlner et la soirée ; non seulement les hommes étaient là alors, mais encore ils amenaient leurs femmes, leurs enfants, des invités qui venaient assister aux soirées musicales ou dramatiques. Ces petites fêtes tout intimes, auxquelles chacun pouvait prendre part en payant une entrée de six pence,
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PaOPÀOAI<D£ COMMUNISTE 333
poursuivaient un double but : alimenter la caisse de la propagande sans cesse mise à coDiribuiion pour les placards, le journal, mille occasions de secours pécuniaires; procurer un peu de plaisir et de distraction à des gens dont les soucis étaient constants et Tavenir peu rassurant.
Trupp ne parvint que difUcilement à traverser rétroit vestibule qui, de rentrée, àboulissait h l'escalier conduisant à la salle des réunions située en contrebas de la rue. Le bar qui était à gauche dans ce vestibule était bondé; la plupart des buveurs se tenaient debout devant le comptoir et causaient leur verre à la main : quelques-uns avaient cependant pris place autour des petites tables qui occupaient l'espace disponible. Trupp alla s'asseoir sur le bout d*un banc où Ton se serra pour raccueillir : il avala d'un trait le premier verre qui lui l'ut servi.
Les esprits semblaient partagés entre des sentiments divers : tandis qu'on discutait bruyamment dans certains groupes» il en était où Ton ne parlait pour ainsi dire pas. Un silence accablant régnait à la table d'Otto; un jeunebommey faisait la lecture d'un Journal, mais sa voix était à peine distincte et des larmes ruisselaient sur ses joues pendant qu'il donnait les détails de i'exécu* lion* Tous les visages étaient sombres et menaçants, mais les lèvres serrées fortement ne lais-
salent échapper qae de rares iaterraptions et les
regards seuls trahissaient les impressions de chacun,
Tont à coup, Trupp reconnut Anban dans l'un
des groupes se tenant devant le comptoir où le patron et sa femme avaient fort à faire pour répondre aux demandes de tout le monde. Les deux amis ne s'étaient pas revus depuis leur excursion dans TEast-Ënd.
Si Auban était venu ce soir-là précisément, c'était le hasard plus que sa volonté qui en avait décidé. Il se trouvait dans les environs de Tottenham Court Iload quand l'idée lui était venue d'aller passer une heure au club. Grâce au travail» la journée s'était écoulée pour lui beaucoup plus rapidement qu'il n'eût osé l'espérer ; aux angoisses de la nuit avait succédé le calme de l'homme qui s'est repris et ceux qui le voyaient là, froid et impassible comme d'habitude, ne pouvaient deviner les bouleversements intérieurs auxquels il avait été en proie.
Dès son arrivée, des amis s'étaient empressés auprès de lui. Ils lui avaient montré les agrandissements effectués en ces derniers temps, la salle de billard et la salle des délibérations de comité qui étaient au premier, puis la grande salle de réunion très agréable niaintenaat avec ses murs clairs et gais. Autrefois, les membres du club
PROPAGANini CaUMUMISTE d3S
n'a?ai6ni eu à leur disposition que rariière-bou-
tique triste et sale d'un café, mais ils n'avaient pu y rester faute d espace» surtout quand les divisions s'étaient glissées parmi eux et les avaient absorbés pendant des semaines et des mois entiers, lis avaient fait de noml>reux sacriUces et s'étaient installés li où ils se trouvaient très bien.
Auban n'avait pas tardé à être engagé dans une
discussion. Le bruit s'était répandu de ce qui s'était dit cbez lui le dernier dimanche et les objections aux tbéories émises par lui abondaient* Quui! il voulait maintenir la propriété tout en supprimant l'État ? Mais TËtat n'était que pour protéger la propriété... L'un des interlocuteurs lui demanda en anglais :
— Tant que la propriété existera elle aura besoin d'être protégée — par conséquent l'Etat ne peut être supprimé que si l'on supprime la pro- ( priété. Qu'avez-vous à répondre t î — C'est possible que la propriété ait besoin de
protection, mais cette protection je puis me i l'assurer en m'unissant à d'autres pour plus de 't précaution si je crois la chose nécessaire. Mais ]^ j'afiirme que sur la totalité des atteintes à la proî"; priélù qaalre-vingt-dix-neuf sur cent sont impui tables à des individus réduits au désespoir par 0 les conditions actuelles de la vie, mis dans Finu
possibilité d'utiliser leur travail ou de l'utiliser à ua prix supérieur au prix de revient eu prenant les dépenses pour base de celui-ci. J'affirme que ces atteintes deviendrontde rares exceptions, le Jour où chacun jouira du produit intégral de son travail, c'est-à-dire le jour où sera écartée rintervention de l Ëtat. J 'afiirme encore que cette protection toute personnelle sera autrement efflcace que la protection forcée de l*Etat : en voici un exemple. Je me sens absolument incapable de tuer un homme dans une bataille, dans un duel ou dans toute autre circonstance admise par la loi. Par contre je n'hésiterais pas à envoyer une balle à celui qui s'introduirait chez moi pour . m'assassiner ou me voler. Je suis persuadé qu'il y regarderait par deux fois avant de se risquer s*il était sûr d'être toujours reçu de cette façon au lieu d*avoir pour lui des lois stupides qui restrel* gnent mon droit de défense et ne lui réservent au pis aller que des peines plus on moins anodines. J'ai choisi cet exemple pour éclairer la religion de ceux qui ne saisissent pas bien la diUérence entre la défensive et Toffensive. C'est la différence qui sépare une entente librement consentie en vne d'un but déterminé et toujours facile à •rétracter d'une organisation comme celle de 1 Etat auquel on est contraint d adhérer et dont on ne peut se retirer qu'en s'expatriant.
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FROPAQANDB COKlIDNISrB 337
Auban se tut : ses auditeurs se mirent à commenter vivement ee qu'ils venaient d^entendre.
Ils s'efforcèrent de l'entraîner dans la discussion, mais il s'y refusa» se sentant peu disposé à pérorer. Il gagna Tescalier de la salle où presque toutes les places étaient prises déjà et où la plupart insistaient pour que Ton commençât. Les femmes étaient en très petit nombre ce soir-là et la majeure partie des hommes étaient des Jeunes gens ayant de vingt à trente ans. A part ces deux circonstances reconnaissables pour les seuls habitués, rien ne distinguait cette réunion des réunions ordinaires ; il fallait un œil attentif pour remarquer que les physionomies intelligenteis et résolues y étaient plus nombreuses peut-être — têtes caractéristiques des pionniers de Tidée nouvelle.
On parla de Chicago. Les orateurs se succédaient sans relâche et Tun prenait la parole dès que l'autre s'était tu ; à tout instant des mains se levaient, indiquant que d'autres encore voulaient se faire entendre. Les discours étaient brefs mats virulents ; déjà on se préoccupait de la façon dont la propagande pourrait tirer parti de la mort des martyrs. Déjà aussi on était unanime sur ce point que quelque chose d'extraordinaire devait être tenté.
Puis on discuta un projet tendant à la création
Digltized
d'une école commune à tous les groupes où pour»
raient ôlre instruits les enfants de ceux des membres qui désireraient les soustraire à renseigne* ment pernicieux de TEglise ou de l'Etat.
Tout ce brouhaha arracha Auban à ses réflexions ; il en croyait à peine ses oreilles : une discussion de ce genre, dans une réunion de celle importance, le soir de Texécution de Chicago... c'était là de ces choses qu'il comprenait difficilement. Kt cette école... avec la meilleure volonlé du monde» il n'arriverait jamais à suivre les tnèmes voies que ces hommes.
Il se retira donc tout au tond de la salle, près de quelques personnes qui lisaient la journal en prenant un verre.
Deux autres causaient à demi-voix, un autre encore dormait, accablé par la fatigue ; un jeune homme blond, aux traits bons et doux, tenait sur ses genoux un petit garçon dont la mère était morte en lui donnant le jour et que le père emmenait au club pour ne pas le laisser seul à la maison. Tout le monde Taimait et le gâtait; c était à laquelle de ces rudes mains le caresseraitt auquel de ces regards farouches pour la plupart veillerait sur lui avec une sollicitude touchante pendant que le père était retenu par quelque discussion. Il grandissant enveloppé dans une tendresse toujours vigilante de cœurs suscep-
PROPAGANDE GOBUIUNISTE . 339
tibles de Tamour profond aussi bien que de la haine vivace. Le Jeune homme blond surtout
s'était attaché à l'enfant dont les petits bras maigres lui tenaient le cou pendant des heures entières. Rien n'était plus beau ni plus émouvant que de voir avec quelle ingéniosité lui et les autres s'efforçaient de remplacer la mère absente.
Auban ne put s'empêcher de sourire à ce tableau idyllique et il s'assit près du bambin qui ne semblait nullement avoir sommeil. Il joua quelques instants avec lui puis il retomba dans ses pensées si tristes et si pénibles : à la table voisine il avait aperçu un pauvre diable qu'il ne connaissait que trop bien. Traqué sans répit par d'impitoyables ennemis, le malheureux avait Uni par perdre la raison ; après avoir été en proie & une furieuse exaltation, il s'était elTondré dans la plus noire mélancolie et passait maintenant la majeure partie de son temps au club. Il restait coi dans un coin, ne causant le moindre ennui à personne; chacun le traitait avec une douceur pleine de pitié : tout ce que l'on pouvait faire pour lui, c'était de le sauver de l'hospice d'aliénés.
Auban ne lui adressa pas la parole, car il savait que l'infortuné n'aimait rien tant que se tenir à l'écart, marmottant des choses incompréhensibles et traçant sur une table, avec le bout du doigt, des
ANARCHXSTËS
dessins cabalistiques pendant des soirées entières. Carrard se souvenait devant celte épave humaine de Tun de ses compagnons de Paris sur lequel la destinée s'était abattue de la même façon dans des circonstances toutes diiïérentes. G était un convaincu ne vivant, ne respirant, ne demandant qu'à mourir pour la cause. Il brûlait du désir de prouver son dévouement; la seule preuve qu'il voyait possible, c'était le fait. Des discours enflammés, des promesses alléchantes agissaient sur lui pour le déterminer, mais il était d'un tempérament qui lui faisait prendre en horreur la violence et l'effusion du sang. Sa raison avait sombré au cours de la lutte longue et cruelle que s'étaient livrés en lui le devoir à remplir et l'horreur à vaincre.
Auban était encore tout à ces douloureux souvenirs quand la voix forte et sonore de Trupp s'éleva, pénétrant jusque dans les coins les plus reculés.
— Oui, disait le mécanicien, nous revendiquons hautement la solidarité avec les victimes de Ghi* cago; nous la revendiquons non moins hautement avec l'auteur de l'explosion du 4 mai, ce héros obscur...
Et Carrard put entendre les applaudissements frénétiques qui accueillirent cette déclaration. Il se fût levé et eût supplié à mains jointes tous ces
insensés de s'arrôter sur la pente de Tabîme s'ouvranl devant eux. Mais il eut la lorce de se contenir; il se rendit compte que ses prières ne seraient pas écoutées, que son intervention, loin de calmer les esprits, ne ferait qu'augmenter encore reffervescence générale : il se cacha la lôte dans les mains. 11 s'arrangerait cependant pour avoir avec Otto une explication définitive dès le soir môme.
Auban eut conscience de l'inutilité de sa présence dans un tel milieu; il ne croyait qu'à la délivrance de l'individu par lui-môme, tandis qu'eux iraient leur chemin et s'assagiraient aux dures leçons de l'expérience que ni lui ni personne ne pouvaient leur éviter. D'ailleurs avait-il bien le droit d'intervenir, de conseiller? C'était lîi une queslion qui s'était présentée à lui bien des fois en ces dernières années. Y avait-il réellement une autre voie que celle de l'expérience? Etnefalîait-il pas à l'expérience le temps de s'acquérir? N'était-ce pas un tort d'empiéter sur elle ?
Depuis qu'il habitait Londres, Auban n'avait pris part que bien rarement à des discussions en public. Il gardait toutefois un agréable souvenir d'une soirée passée au bar de ce môme club quelques années auparavant en compagnie de quatre amis : la conversation avait roulé sur la gratuité du crédit, chacun avait pu donner son avis en
termes brefs et nets, si bien que chacun avait
trouvé son proûLà lachose et qu'on s'était séparé en se disant : au i;evoir. Mais, à la rencontre suivante, on était retombé dans la routine; au lieu d'êlre cinq, on s'était vu en grand nombre; un orateur s'était levé et avait parlé pendant deux heures — en vertu du principe de la liberté individuelle permettant à cbacun de discourir autant que bon lui semble et interdisant aux autres de rinterrompre. Seulement l'orateur avait pataugé à côté de la question, fatigué les uns et ennuyé les autres. Auban s'était découragé, puis retiré en jurant bien qu'on ne l'y reprendrait pas. Pourtant il avait la plus vive sympathie, voire môme une véritable admiration pour ces lioinraes qui, après les durs labeurs de la journée, ne craignaient pas de se vouer avec passion à Tétude ardue des problèmes sociaux tandis que leurs camarades tuaient le temps en bavardages insi-^ pides et en partie de cartes. II avait pour eux la plus profonde estime et il ne les en plaignait que davantage en les voyant s*épuiser en efforts qui ne pouvaient aboutir à aucun résultat, s'abandonner à un désespoir toujours grandissant, consentir sacrifice sur sacrifice, dévouement sur dévouement — et tout cela pour arriver comme leurs prédécesseurs à verser leur sang et à se faire battre.
PROPAGANDE GOMMUmSTË 343
Car ils ne luttaient pas pour leur propre cause. Ils délendaient l'idéal et l'idéal ne se réalise pas. Bien plus, ils n'avaient que mépris pour les tendances pratiques qui se manifestaient çà et là parmi eux; ils trouvaient ces visées pauvres et mesquines auprès du but sublime vers lequel ils s'en allaient — • la délivrance de l'humanité. La confusion qui régnait dans leurs esprits parais* sait incurable à Auban depuis qu'il avait pu en mesurer toute l'étendue. Souvent il avait' essayé d'en trouver le terme: ctiaqiK^ foisil en était resté épouvanté d'abord, découragé ensuite. Il avait posé à différents individus la plus simple des questions :
— Â qui appartient le produit de ton travail ?
Tour h tour il avait interrogé ainsi plusieurs socialistes de l'eau la plus pure, plusieurs communistes, tant de ceux qui veulent la suprématie incontestée de la société que de ceux qui réclament la liberté individuelle, enûn plusieurs socialistes anglais. Si tous avaient été logiques avec leurs doctrines, ils eussent répondu invariablement :
— Mon travail appartient aux autres — à l'Etat, à la société, à l'humanité, je n'y ai aucun droit...
Mais Auban avait entendu un socialiste lui dire :
^ Mon travail est à moi.
Et un autonomiste :
— Mon travail est à la société.
. Ceux qui se combattaient avec le plus d'acharnement étaientparraitementd*accord sur ce point,
le plus important de tous cependant» et ceux qui semblaient suivre le même drapeau résolvaient
des façons les plus opposées cette question essentielle.
En réalité, rien n*était fixé. Les idées nettes
manquaient. On y suppléait par des sentiments confus bons pour faire les révolutions mais insuffisants pour creuser une vérité. La plupart étaient encore dans cet état de demi-veille qui suit le réveil ; ils auraient le cerveau plus libre et le regard plus perspicace au sortir de la douche fortifiante que rexpérience leur réservait. 11 s'agissait donc de patienter et de ne pas perdre courage...
Âuban se souvint de Trupp et le chercha des yeux : Otto n'était plus dans la salle et Auban gravit l'escalier pour aller voir au bar.
Un rapide coup d*Œil lui fit aussitôt découvrir son ami en conversation très animée avec un étranger dont la mise et les manières n'étaient pas d'un ouvrier mais trahissaient le désir de passer pour un ouvrier. Auban s'arrêta machinar lementy mais au même instant il rencontra le regard de Trupp : il comprit. L'interlocuteur du
233 PBOPAOANDR COMMUNISTE 345
mécaDicien venait de prendre son verre et n'avait
pu remarquer ce jeu de physionomies, f jupj^ Il ne se trouvait au bar que quelques personnes
lisant ou Jouant aux cartes ; Auban s*en fut se ^ placer auprès d'elles en s'asseyant de facou à
toamer le dos à Trupp ; bientôt il parut corn-
plètement absorbo dans la lecture d'un journal.
Les deux hommes causaient en allemand et Ij^', étouffaient leurs voix ; Carrard ne saisissait donc fjjtf Qu'un mot de loin en loin dans l'entretien qui se
poursuivait derrière lui» mais il n*eut pas le ^ temps de s'impatienter. Cinq minutes à peine
s'étaient écoulées depuis qu'il était là; il sentit InH: la main de Trupp se poser sur son épaule et en- ,^ tendit son ami lui dire :
^ ; — viens-tu, Auban? Nous prendrons un verre
de bière ensemble. ' La proposition surprit désagréablement sans ^ doute Télranger, car il ne pnt dissimuler une gri-
rnace signiûcative. Quand ils sortirent, il se
dépensa en politesses exagérées et obséquieuses : Jamais il ne voulut consentir ù passer devant \, Auban.
[ Dans la me, Otto dit à Carrard :
— C'est un camarade expulsé de Berlin; joli ^ pays, hein f
I Âuban se mordit les lèvres pour ne pas rire ; Trupp était en belle humeur ce soir.
— Ou*estrce que vous fkites? demanda- l-il en allemand au Berlinois.
~ Moi, Je suis cordonnier. Je n'ai pas encore pu trouver d'ouvrage à Londres.
^ AYee quoi vous nettoyes-vous donc les mains pour qu*elles soient si blanches? reprît encore Auban.
Geitd fois l'autre s*alarma sérieusement ; ses
regards allèrent avec iaquiélude de l'un à l'autre des deux aniis entre lesquels il marchait : il vonlut s'arrêter mais ne put le faire, ses compagnons continuant leur route de Tair le plus traa^uiUe dn monde. Tout ce qu'il put faiie» ce Uit de de^ mander :
— Alors vous ne me croyez pas ?
Trupp éclata d'un rire aussi franc, aussi joyeux qu'un rire d'enfant.
y Vous ne voyez donc pas que le camarade rirgle ? dit-il. Pourquoi voulez-vous qu'on ne v< :s croie pas ?
Et il se fit soudain si loquace que les autres en furent réduits à Técouter sans arriver à placer eux-mêmes quelques mots. Malheureusement tout ce qu'il racontait avait trait h la manière dont on s'y était pris pour démasquer des espions» des mouchards et autres individus de même acabit. 11 s'amusa de bon cœur aux dépens de ceux qui les payaient — fallait-il être bète pour
dépenser de 1 argent h cela — et de ceux qui se faisaient payer. Il n'oublia pas les espions par vocation qui parviennent à se glisser dans les -clubs et fourrent leur nez partout jusqu'au jour oii on les prend en flagrant délit et où on les met proprement à la porte. Ceux-là emplissent les journaux de révélations extraordinaires sur des choses qu'ils n'ont pas môme eu le temps de Yoir ou auxquelles ils ne comprennent rien.
Il eût fallu être sourd et aveugle pour ne pas deviner les intentions de Trupp. Elles étaient d'autant plus faciles à reconnaître qu'il ne lâchait pas le Berlinois d'une semelle tandis qu'Auban avait Tair d'être à cent lieues de là. Aussi le pauvre diable sentait-il son anxiété croître de minute en minute.
Entre temps ils avaient atteint une rue écartée, très étroite, éclairée par un unique réverbé'-e et complètement déserte. Quelques maisons erhretrait formaient un large renfoncement en face duquel Trupp fit halte en s'interrompant brusquement : l'autre vit que tout était perdu.
— Où allons-nous? bégaya-t-il d'une voix mal assurée; je n'irai pas plus loin...
Mais il ne put en dire plus ; Trupp l'avait saisi et collé violcm.ment à la muraille.
— Ah, canaille, je te liens à présent, grondat-il.
ANAROaiSTBS
Et sa main libre s'aballit deux fois coup sur eoup sur la face du prétendu cordonnier avec mt bruit qui sonna clair dans le silence de la nuit Le misérable était comme liôbété ; ce lut dans ua geste instinctif qu*il leva le bras, non pour riposter mais pour couvrir son visage.
— Bas les pattes, commanda Trnpp.
Uaulre obéit avec la docilité d'un écolier qui se sent en défaut et que le maître corrige : et la lourde main du mécanicien retomba encore une troisième lois, une quatrième avec le même bruit de battoir.
— Canaille... sale canaille... sale espioa. . . tu voulais nous trahir, toi... attends, tu n'auras pas
renvie de recommencer...
Et il frappa encore.
—Au secours. il m'étrangle..., râla le Berlinois que répottvante égarait.
Auban ne parut pas avoir entendu ; les bras croisés, il continua h garder la même attitude
indilTérente. Trupp ne cessait de secouer sa victime comme si c'eût été un simple mannequin.
— Oui, on devrait vous étrangler tous comme des chiens que vous êtes... tous, espions, mouchards, chenapans...
Il le releva d*une brusque poussée et le traîna sous le réverbère dont la flamme vacillante
PROPAGANDB COMtfUNISTB 349
éclaira des traits de l&clie tout décomposés par la peur.
— Regarde-moi ça, Auban... ils ont tous la même gueule... C*esi le métier qui veut ça sans doute... le plus liégoûlant de tous les métiers...
11 lâcha prise -toutd'un coup et Tautre s'aHaissa & terre comme un paquet de loques pour se redresser ensuite tant bien que mal, balbutier quelques mots inintelligibles et disparaître dans les ténèbres.
Les deux amis ne se relournèrent môme pas tandis qulls se dirigeaient & pas pressés vers Oxfort Street; tout en marchant Trupp mit Auban
au courant de ce nouveau cas. De ce moment ils parlèrent français.
Quelque temps auparavant cet individu s'était présenté chez un des membres du club pour lequel il avait une leUre de recommandation signée d'un camarade berlinois. On avait pris des renseignements en Allemagne et comme la lettre avait été conlirmée, on n'avait pas eu de soupçon. Mais un beau matin on avait appris que Tindividu qui avait rerais la lettre de recommandation n'était pas le même que celui auquel elle avait été donnée ; il y av&it eu substitution de personne. Alors on lui avait donné un compagnon pour voisin et on avait ilni par mettre la main sur toute la correspondance de ce coquin; ce
AiSARCHISTES
n'était pas autre chose qu'un agent payé directement par le gouvernement allemand auquel il s'était engagé, moyennant des appointements flxes, à fournir toutes les indications voulues sur le mouvement révolutionnaire» Oo avait résolu de ne pas faire de scandale, pour enlever à la police anglaise un prétexte de se mêler des alTaires du club, ce dont elle n'eût pas été fâchée, et c'était Trupp qui s'était charge de rexécution.
Ce cas n'était ni chose neuve ni cbosa rare. Le plus souvent les misérables qui consentaient à faire ce métier, le plus dégradant et le plus méprisable de tous, s'en tiraient avec une volée bois verL Quelques-uns avaient assez de flair pour disparaître avant d'avoir été démasQ^- On comprend que dans ces conditions la méfiance excessive des révolutionnaires avait sa raison d'être. Les discussions de quelque importance se faisaient plus dans les réunions générales, elles restaient un secret entre un petit nombre d'initiés, parfois même le secret d'an seul iodividu. Mais si l'on montrait une certaine réserve à l'égard des travailleurs étrangers, on se mootrait infiniment moins accueillant encore avec les travailleurs intellectuels et pour cause* quelques expériences que l'on avait faites avec des journalistes et des écrivains avaient servi d'enseignement sur ce point. Nejif sur dix prétendaieat
éprouver le plus vif désir d'étudier les doctrines de l'anarchisme pour se procurer tout simplement la ' facilité de pénétrer les mystères de la propagande, et ils s'en allaient ensuite conter les histoires les plus terrifiantes et les plus fantaisis*^ tes sur ces « bandes de criminels et d'assassins». Sans doute cette manière d'agir avait ses incon- Ténients : elle écartait probablement nombre de prolétaires intellectuels souffrant plus encore que l'artisan de la situation présente, éprouvant une haine non moins ardente contre les auteurs de cette situatioui désirant mettre leurs forces au service du «plus avancé de tous les partis».
C'était là un fait indéniable contre lequel il n'y avait, rien à faire, suivant le mot de Trupp. Or c'était précisément sur ces évincés qu'Auban fondait ses plus grandes espérances : aucune considération ne les retiendrait, ils étaient de plus en possession d'un esprit cultivé et ils seraient les premiers — peut-être les seuls dans l'avenir immédiat — les seuls prêts, les seuls aptes à déduire les conséquences de l'individualisme.. •
Tout en causant, Trupp avait trouvé une nouvelle occasion de partir en guerre sur un de ses motifs préférés.
— Les socialistes prétendent que tous les anar* chistes sont des mouchards ou plutôt qu'il n'y a pas d'anarcMstes, fit-il avec un éclat de rire sar^^
donique. Ah, il n*y a pas d'infamies qu'ils n'aient
crachées contre nous — surtout les chefs qui mènent les travailleurs par le bout du nez d'une façon révoltante. Ils ont commencé par se moquer de nous, puis ils nous ont calomniés, ils nous ont fait tout le mal qulls ont pu nous faire. Nous n'avons pas d'ennemis plus acharnés, et tout cela parce que nous essayons d'ouvrir les yeux aux travailleurs et de leur faire voir clair dans toute cette boutique Sélections. Tu ne peux pas timaginer, Auban, à quel point le parti en est tombé en Allemagne; ces bons Prussiens sont moins à plat ventre devant leur seigneur et maître que les travailleurs du parti devant leurs chefs... Je demande coramcnl tout cela finira.
— Je sais, répliqua Auban de sa voix placide, qu'il y a une distance énorme entre la classe des travailleurs et le parti des socialistes. On a de la peine à croire que la première sera absorbée par le second. Aussi je pense que de ce côté nous pouvons regarder l'avenir d'un œil tranquille. Je pense encore que les pas les plus décisifs iaits dans l'affranchissement du travail seront dus non pas aux partis socialistes mais aux travail* leurs isolés parvenus h la connaissance de leurs véritables intérêts, et résolus à se passer d'un parti aussi bien que de l'autre. Quant à vous, ils vous renieront: mettez-vous bien cela dans la
PROPAGANDE COMUUNISTE 3&3
tète. D*abord pour vous comprendre ils seront
obligés d'en appeler à leur cœur au lieu de n'avoir qu'à consuUer leur raison» tandis que pour améliorer leur situation, leur raison suffira h elle seule pour la seule bonne voie — celle de régoisme. Ensuite votre doctrine, bizarre amalgame de philosophies multiples, et surtout votre tactique ont si bien renforcé et rendu plausibles les privilèges de la bêtise, qu'il faut déjà une bonne dose de ferme vouloir et un rare désir de la vérité pour vous emboîter le pas... ou bien un cœur brûlant, ce que vous avez tous.
— Comme si tu n'étais pas dans le môme cas, riposta Otto aveè une rire amer.
— Oui, et j'espère que mon cœur brûlera toujours d amour pour la liberté. Mais j'espère qu'il ne me forcera pas à la compromettre par des folies.
— Qu'est-ce que tu appelles folies? Notre tactique?...
— Ouï.
— G est toi, toi qui dis cela? gronda Trupp d*un
ton presque menaçant.
— Oui.
— Alors il est temps que nous nous expliquions
une fois pour toutes.
— Sans doute, mais attends que nous soyons
seuls : nous ne pouvons pas le faire dans la rue.
Ils Mlërent le pas. Trupp gardait le sileace; au moment où ils passaient sous un réverbère» Auban remarqua que son compaguou était secoué de tous ses membres par uu frisson assez violent. Otto venait de porter sa main à ses lèvres pour aspirer le sang dégouttant d'une écorchure qu'il s*était faite en infligeant sa rude correctioi^ au Berlinois.
— Tu trembles ? demanda Garrard qui attribuait le fait à Témotion.
— Bah! ce n'est rien, grommela Trupp avec humeur; j'ai tellement couru pendant toute la journée que j*ai oublié de manger.
Auban hocha la tête :
~ Tu seras toujours le m6me> Otto. Ne pas manger de la journée, quelle folie...
Il lui prit le bras et l'entraîna dans un petit restaurant d'Oxford-Street où ils s'installèrent dans une pièce du fond presque déserte. Pendant que Trupp avalait vivement et silencieusement un repas très simple, Auban, qui le regardait, se souvint que c'était précisément dans cette môme salle qu'ils avaient passé ensemble leur première soirée en se retrouvant à Londres après une séparation de plusieurs années.
Il n'y a rien de changé» n'est-ce pas ? dit-il en souriant.
Trupp ne répondit que par un regard tout ehargô
PROPAaAKDB COMMUNISTE 355
de reproches, puis il repoussa son verre et son couvert : sa défaillance d*un instant avait disparu , le mécanicien était maintenant ce qu'il était. toujours, un homme à l'énergie indomptable.
Tu peux parler à présent. A moins que tu sois fatigué /
— Non, Je ne suis pas fatigué.
Trupp resta songeur d'abord. Il redoutait la discussion qui allait s engager, parce qu il la pressentait définitive ; or, il souhaitait ardemment de ramener son ami dans les rangs de ceux qui servaient la cause de la révolution, lui qui connaissait toute la valeur d*un pareil combattant. Mais s'il ne voulait pas provoquer une rupture en brus, quant la situation, il n'entendait pas non plus garder par devers lui tous les griefs qu'il se sentait contre Auban.
— Depuis que tu es & Londres, depuis que tu es sorti de prison, tu n'es plus le môme, dit-il enfin. Je ne te reconnais plus. Tu te tiens en dehors de tout. Tu ne t'intéresses plus h rien, ni aux réunions, ni aux projets, ni à quoi que ce ^oit. Tu n'écris plus, pas une ligne seulement. Tu n'as plus aucun point de contact avec nous pour ainsi dire. Qu'as-tu à dire pour ta défense?
— Ma défense ? répéta Garrard d*un accent incisif. De quoi ai-je à me défendre? Et envers qui?...
— Envers la cause, riposta Trupp avec violence.
— Ma cause, c'est ma liberlô.
. — Dans le temps, ta caase c'était la liberté.
— J'avais tort. Dans le temps, je croyais qu'il fallait commencer par les autres ; avec le temps, je me sais aperçu qu'il fallait commencer par soi et toujours partir de soi.
Trupp se taisait. Auban reprit :
— Nous nous sommes longuement expliqués sur nos deux manières de voir il y a quinze jours. J*espère t*avoir montré clairement oh j*en suis, mais je ne suis pas sûr de t'avoir fait comprendre où tu en es toi-même. J*ai fait de mon mieux pour écarter tout malentendu sur un point ; il n'y a plus que cette question de la tactique à suivre qui n'a pas été traitée à fond entre nous. Yidons-la ce soir. Tu verras alors que ce ne sont pas des considérations morales qui me font te répéter : la tactique que vous avez adoptée, la propagande par le fait, n'est pas qu'inutile, elle est nuisible. Avec elle, vous n'arriverez jamais à un succès durable.
Trupp le regardait fixement; ses yeux étince- 1 aient : sa main blessée, qu'il avait enveloppée de son mouchoir, se ferma et s'abattit sur la table.
— Il faut parler pour se comprendre, s'écriat-il. Alors tu veux que nous nous croisions les bras et que nous nous laissions massacrer sans
dire un mol? — 11 se leva d'un bond. — Tu défends nos ennemis...
— Au contraire, j*ai trouvé une arme qui les met à ma merci, répliqua tranquillement Garrard qui força Trupp h se rasseoir. J'ai horreur de la violence, conlinua-t-il, et à partir de ce moment ce fut lui qui eut Tair de vouloir convertir son ami à ses idées ; il s*agU de rendre la violence impossible. On n'y parviendra pas en opposant la violence à la violence; on ne chasse pas le diable avee 3atan. Vous avez déjà modiBé plus d'une fois vos opinions. D'abord, vous avez été partisans des sociétés secrètes et des associations universelles qui devaient englober les travailleurs de toute nationalité et de toute langue : vous Q*avez pas tardé à voir que c'était trop facile aux gouvernements d'introduire dans les premières des éléments à lui et que les secondes ne résistaient pas aux divisions et au temps. Vous vous êtes alors rabattus de plus en plus sur l'individu. Aujourd'hui, vous déclarez que le moyen le plus certain â*atteindre à votre but, c'est de former de petits groupes n'ayant aucuns rapports entre eux. Le fait individuel est préconisé par vous et vous avez des cas dans lesquels vous proscrivez la confiance en vos amis les plus intimes. Autrefois votre journal était publié à « Nullepart » et imprimé par l'imprimerie libre ; à présent^ il porlo
le lieu et le nom au bas de la dernière page comme le premier journal venu* El il en est de môme pour tout le reste; tous tous déddez à tous cacher de moins en moins.
Il se tut un instant aTant de poursuiTre d'ane façon plus pressante :
— Votre tactique est aI)soiument fausse. I^*oubUons pas que nous sommes en campagne. Inter* roge le premier lieutenant que tu rencontreras, il te dira que la guerre a des règles se résumant en ceci : infliger le maximum des pertes à l'ennemi tout en ne subissant soi-même que le minimum. La tactique moderne attache une importance sans cesse croissante à la défensive et rejette de plus en plus ToiTensive. Faisons-en notre profit comme de tout ce qui peut nous être utile. Mais j'ai une objection plus grave encore à vous faire. Je vous reproche avant tout de ne tenir aucun compte de la première condition d'une campagne bien menée : vous ne connaissez exactement ni vos propres forces ni celles de Tennemi. Disons-le tout de suite : vous exagérez les premières, vous ne faites pas assez grand cas des secondes.
— Voudrais- tu me dire comment nous de- Trions nous 7 prendre? fit Trupp d'une voix ironique.
— Ce n'est pas mon alTaire, c'est à vous de le savoir. Tout ce que je puis vous garantir, c'est
PROPAGANDE COMMUiNISTE
que la résistance passive est le meilleiir moyen
d'avoir raison d'an ennemi oiïensîf.
TVupp se Qût à rire et la discussion devint fort animée. Chacun soutenait son opinion avec une ardente conviction, citant des exemples qui tendaient à en prouver rexcellenee.
Il était tard quand la discussion se termina^ laissant Auban dans la certitude que persuader Trupp était chose impossible et Trupp dans une irritation très vive caugée par la défection d*Auban.
ils sortirent et se trouvèrent en quelques pas sur la place où Tottenbam Court Eoad aboutit à Oxford-Slreet et aux voies se dirigeant vers le sud» lis prirent une petite rue, de celles qui étaient le moins animées, et la parcoururent lentement en échangeant leurs derniers arguments, ceux, qui devaient avoir le plus de portée.
— Vous ne voyez donc pas que vous faites le jeu du gouvernement ? reprit Auban. Mais vous allez au-devant de ses pluscbers désirs avec votre tactique qui lui permet de recourir à des moyens de répression injustifiables en d'autres cireonstances. Souviens-toi des agents provocateurs qui vous remplacent quand on trouve que vous restez trop inaetifs. G^est â*un comique à pleurer que de vous voir venir au secours de la violencet vous qui aspiref à la liberté.
Il se tut et le vacarme d^Oxford-Street se Ht entendre comme une rumeur confuse dans le silence de cette rue où de rares passants, détachés djes foules de la grande voie, s'enfonçaient pareils à des étincelles échappées d'un torrent de flammes.
Trupp s'arrêta et dit d*une voix si oppressée qu'Auban devina combien ces paroles lui coûtaient:'
— Tu n'es plus un révolutionnaire. Tu n'appartiens plus à la grande cause de Thumanité. Autrefois tu nous comprenais et nous te comprenions. Maintenant nous ne te comprenons plus parce que tu ne nous comprends plus. Tu n'es qu'un bourgeois, tu n'as jamais été qu*un bourgeois. Retourne là d'où tu es venu. Nous n'avons pas besoin de toi pour atteindre notre but.
Auban partit d'un éclat de rire si bruyant que des gens firent halte pour le regarder avec curiosité. Ce rire bien franc montrait combien peu il se sentait blessé par les propos de Trupp.
— Moi, ne pas vous comprendre, Otto? riposta-t-il d'un ton grave, ce que tu dis là n'est pas sérieux, n'esl-ce pas? Tu n'en crois rien toi* même, n'est-ce pas? Moi, ne pas vous comprendre, moi qui ai été des vôtres pendant des années, moi qui ai partagé tous vos sentiments et toutes vos pensées?... Mais vous mettriez le feu aux
PROPAGANDE GOMHUNISTB 361
quatre coins des villes, vous dévasteriez tous les
pays que vous pourriez frapper, vous feriez sauter la terre ou vous la noieriez dans le sang que Je vous comprendrais encore si, pour vous venger de vos ennemis, vous les exterminiez jusqu'au dernier... Et je rentrerais dans vos rangs et je combattrais avec vous jusqu'à mon dernier soupir si c*était nécessaire pour parvenir enfin à la liberté... Je vous comprends toujours» mais je ne crois plus au progrès brutal. Et c'est parce que je n'y crois plus que je considère la violence comme l'arme des fous et des inconscients.
Les mots de Trupp lui revenant encore à l'esprit, il se mit à rire de nouveau et conclut;
— Vraiment, après tout ce que tu m'as dit, je ne serais pas étonné de t entendre afQrmer que si je repousse la violence comme tactique, c'est pour... ménager Tennemi.
Il cessa de rire cependant lorsque son regard rencontra celui de Trupp.
— Qui n'est pas pour nous est contre nous, dit Otto d'une voix dure et mauvaise.
Les deux amis étaient face à face, si près Tun de l'autre que leurs poitrines se touchaient pour ainsi dire. Leurs regards se croisèrent^ tous deux pleins de la même résolution implacable.
— Soit, fit Auban avec son calme habituel; continuez à lancer des bombes et faites-vous
peodfA «i cela nom ylHL Ce n'est pas moi 41U contesterai à llioinme atteint de auicidomaQie la droit de suivre sou pencbaot. Mais vous enseignes votre tactique comme une eorle de devoir è rem-*
plir envers rhuraanité et vous êtes les premiers à ne paa remplir ce devoir ; c est contre cela que je proteste. Vous assumez sur vous une responsaU*
lité bien lourde, celle de la vie d'autrui...
Il iaut que quelques-uns se sacrifient pour le bonheur de Thumanité, répliqua Trupp d*ua air sombre.
— Alors sacrifies^voiis donc les piemiers, s'exclama Auban; soyez donc des hommes, ne vous contentez pas de n'être que des braillards... Si vous croyez réellement à la délivrance de Thuma^ nité par la violence, si tout ce que l'on pourra vous dire ne vous fait pas renoncer à votre erreur , eh bien, agissez au lien de vous enfermer dan» vos clubs et de vous y griser de vaines paroles. Bouleversez le monde, plongez-le dans Tépoavante alin qu'il vous craigne au lieu de vous haïr tout simplement comme aujourd hui...
Trupp pâlit : jamais ce point, vulnérable entre tous, n'avait été attaqué par Garrard avec une logique aussi inCLeûble.
— Tu ne sais pas ce que je fera! — et Je ne puis parier que de moi naturellement — mais tu l'apprendras un Jour, murmura-t-il.
La TÎralenle apostrophe de son ami ue Tavall pas aUeiiii peigoaaeitemept : il se savait au-des* ras de tonte Ifteheté êl se sentait Ténergie sufiisaute pour aller jusqu'au bout dans l'accomplissone&t de «a Tokmtè. Seulen^iit, ii était obligé de reconnaître qu'Auban avait raison au point de vue général et que le reprocbe étail loadô. Ce lut donc avec l'intention de briser là qu'il reprit r
— Que veux-tu que nous fassions encore ensemble ? Tu es devenu mon anû, parce que tu étais un compagnon. Mes compagnons sont mes amis. Je ne connais pas d'autres amis que oeux*là. La cause, c'est ma vie. Toi, tu désertes la cause. Nous n'avons plus rien de commun entre nous.
Tu ne la trahiras pas, mais, tel que je te vois maintenant, tu ne peux plus lui être utile. Il vaut mieux que nous nous séparions.
Auban était redevenu maître de lui-môme.
— Tu feras comme bon te semble, Otto. Quand tu voudras me retrouver, tu n'auras qu'à prendre le chemin conduisant à la liberté. Où vas-tu ?
^ Rejoindre ceux qui souilrent comme moi, mes frères.
Us se serrèrent la main d'une étreinte aussi ferme que de coutume.
Puis ils se séparèrent, chacun allant de sua côté, s'abandonnant à des pensées aussi dillérentes que les directions dans lesquelles ils
Di|0zed by Coogle
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s'èloigoaimi à pas lents. Ils savaient ne pas se
revoir de sitôt et ils se disaient que ce soir ils avaient causé seul à seul pour la dernière fois sans dente. Ils étalent amis: désormais ils seraient adversaires. Et ils se combattraient en se réclamant d'un idéal qui, pour Tun comme pour rautre, avait oom liberté.
TRAFALGAR SQUARE
Londres avait la fièvre— une fièvre dont l'acmé
fut atteint le dimanche qui suivit les exécutions de GUcago. Le 13 novembre devait figurer au premier rang des jours remarquables de cette année 1887 qui en compta cependant un certain nombre.
Depuis un mois déjà, la police jouait avec les unemployed comme le chat avec la souris, tantôt leur faisant évacuer Trafalgar-Square, la meilleure de toutes les places de la capitale anglaise pour les réunions en plein air» tantôt leur en laissant librement l'accès. Cette situation finissait par de* venir intolérable. Les réclamations des meurt-defaim se faisaient plus pressantes, les hôteliers et
les prêteurs sur gages protestaient contre les meetings qui leur causaient un préjudice considérable à en conclure d'après les dires des organes bien pensants, serviteurs dévoués de ces omnipotents.
Au commencement du mois intervint donc une ordonnance de police interdisant toute réunion dans Trafalgar-Square. C'était biffer d'un seul trait de plume un droit acquis par trente années d'exercice : la mesure passerait-elle donc si aisément? La première chose que l'on lit, ce fut naturellement d'en discuter la légalité. Les colonnes des journaux se boudèrent d'extraits empruntés à des parchemins jaunis ou à. des bouquins poudreux et vieillots sur lesquels s'étayait un pouvoir usurpé. Nul n'est censé ignorer la loi, dit-on : y avait-il un citoyen anglais sur mille pour savoir ce que recél aient des formules hiéroglyphiques comme «57 George 111, cap. 11), s. 23 » ou «Vict. 2 et 3, c. 47, s. 52? »
Il est peut-être inutile de dire que le chef de la police se souciait fort peu du plus ou du moins de légalité de son arrêté. Si Tautorité avait la force nécessaire pour en assurer Texécution, la mesure était légale et Traialgar-Square propriété de la reine et de la couronne ; si le peuple, au contraire, était assez puissant pour chasser les agents de la place, celle-ci redevenait ce qu'elle avait toujours
TRAFALdAB-SQUARB 367
été, propriété du peuple, et chacun pouvait gloser à son aise.
Bni8C(oemeiit, la ^tiestiott des onviim ifâtfirs
travail passa à l'arrière-plan. Les tories se trouvèrent en présence de la Goalition des libéraux, des radicaux et des socialistes protestant énetgiquement contre le « terrorisme » de ceux-là pour la liberté sacrée de la parole. On résolut d'organiser un grand meeting pour le dimanche 13 et Ton inscrivit en tête de l'ordre du jour : « Protestation contre Farrestatiott récente d'iiù leader irlandais. »
De part et d'autre on se prépara au combat anrec une ardeur fébrile : pour les uns, il s'agissait de ne laisser pénétrer dans le square à aucun prix; pour les autres, de Toccuper quand
môme.
Uâgitation grandissait de jour en jour, d'heure en heure ; elle fat portée à son paroxysme le samedi par un nouvel arrêté interdisant les processions dans le voisinage de la place. Pour beaucoup, on se trouvait à la veille d'une révolution.
Auban s'était levé plus tard que d'habitude et, bien qull se sentît la téte lourde, il ne s'en était pas moins mis au travail. Une visite vint l'inlerrompre.
Il ne put s'empècber de hausser les épaules en
lisant le nom calligraphié sur la carte gui lui était
Dr
présentée. Friedrich Wâller : que pouvait encore lui vouloir cet homme î Dans leurs jeunes années, ce cousin lui avait ofTert une amitié qu'Auhan navaii môme pas pensé à demander* Plus tard, alors qu'il se trouvait déjà à la tôte d^une forte maison de commerce en Lorraine et voyageait beaucoup, il s'était présenté deux fois chei Auban,-àParis; comme le nom de celui-ci était fréquemment cité à cette époque, Garrard avait attribué ees deux visites à un mouvement de curiosité et s'était montré très froid. Friedrich Waller ne se décourageait pas cependant, puis* qu'il revenait encore. Bien que la classe à laquelle il appartenait eût été de tout temps antipathique à Auban, Auban n'en résolut pas moins de le recevoir aûn d avoir le mot de cette singulière persistance.
L'autre le prévînt en déclarant que de bons parents n'ayant jamais eu entre eux que de i>ons rapports ne devaient pas se perdre de vue cornplètement. La vérité, c'est qu'il était toujours le même qu'autrefois : la même curiosité inapaisée le poussait à se rapprocher de Garrard sur lequel il savait bien peu de chose. Gomme il se doutait de la direction politique suivie par son cousin, il se donna pour aussi peu conservateur que possible, en ajoutant d'un ton conhdentiel que sa « position » le contraignait à se montrer de la
TRAFALGAR-SQUARB
plos grande circonspection» Malheureusemrat
pour lui, Auban manquait de sympalhie et de patience pour les gens de cette trempe ; il fut plus que glacial, ne fit aucune question, ne daigna répondre à aucune de celles qui lui lurent faites et ne se donna même pas la peine de paraître aimable. Quand Friedrich Waller s'en alla, il était aussi penaud qu'un indiscret surpris à écouter
' Bux portes d'un voisin et se promettait bien de ne plus s'exposer à être éconduit de la même façon.
Cette visite importune n*eui d'antre résultat que de réveiller chez Auban le souvenir d'années déjà lointaines» bien lointaines. Quelle distance entre hier et au]ourd*hu]... Et pourtant... Pourtant il était bien près de croire que, tel qu'il était maintenant, il ressemblait bien plus à Tenfant s'essayant à ouvrir les portes de fer de la science philosophique qu'au jeune homme assez audacieux pour vouloir les emporter d*assaut. Vrai* ment il n'était pas fait pour se donner en spec-
, tacle aux multitudes : il n'avait pour cela ni Tambilion, ni Tétourderie, ni la suffisance nécessaires. Il n'était pas mécontent du lot qui lui était échu en partage dans la vie...
Trois heures venaient de sonner quand Auban sortit à pas lents. Les rues qu'il suivit étaient presque désertes pour la plupart; à peine un peu de mouvement dans Oxford-Street. U mit près
370 ANARCHISTSa
d'une heure pour arriver aux abords de Trai'algar- Square. Dans Saint-Marlin's Lane, il fut obligé de stationner tant était considérable la masse des curieux obstruant rentrée de toutes les voies latérales : au moment où il arrivait un elioc se produisait entre la police et la procession partie de Clerkenwell-Green, Tune des quatre fpri se dirigeaient simultanénaent de quatre points différents sur le square. 11 lâcha de se glisser à travers les rangs serrés pour voir ce qui allait se passer, mais il ne put parvenir jusqu'aux premiers et dut se contenter de regarder par-dessus les têtes en se havssant de son mieux.
En tète venait une lemme portant un drapeau rouge. Auban crut reconnattre en elle et dans les hommes armés de gourdins qui l'entouraient des membres de la Socialist League. Derrière la femme venaient immédiatement tef musfdens qui jouaient la Marseillaise. Le nombre des maniftstants devait être assez considérable, car Atfbaa ne pouvait voir le cortège dans toute son éîenitfe. . tes agents massés barraient la rue : ils attendaient de pied ferme la procession et, letm bâtons de chêne au poing, étaient prêts à se jeter sur elle au premier signe de leur chef.
La femme an drapeau n'était plus qjfk deux ou trois pas du cordon des policemen quand des cris se firent entendre de part et diantre et les
TRAFALOAR-SQUARB
agents chargèrent avec une violence inouïe, dispersant les manifestants sous leurs coups furieux. Une bagarre formidable s'engagea. La femme fat bousculée par un agent long et mince comme ime perche qui lui arracha le drapeau malgré la résistance désespérée qu'elle opposait. Elle chan- €éla et finit par s^affaisser évanouie; TagenC recevait au même instant un terrible coup de gourdin sur la nuque et s'abattait également. Les musieâeus détendaient leurs instruments qxA étaient déjà dans un état lamentable pour la plupart, bossttés, aplatis, broyés : quelques-uns essayaient de se dégager et de prendre la fuite, mats en vain. Les agents ressemblaient à des fous furieux et frappaient à tour de bras, sans s'inquiéter de ce qui se trouvait à portée de leurs bâtons qui faisaient une rude besogne. Les manifestants s'exaspéraient et, comme le plus grand nombre d'entre eux avaient de solides gourdins, les représentants de l'ordre récoltaient aussi quantité de horions vigoureusement distribués. La mêlée était indescriptible, le tapage assourdissant au milieu de tow ces jurons, de toutes ces intectlve» et de tous ces cris de colère ou de douleur. Le bruit sourd des coups meurtrissant les chairs et des kmrdf souliers battant le sol faisait contraste avec le bruit clair et grêle des carreaux cassés des réverbères : on frappait du pied, du poing»
de l'ongle, on s*élreignail à bras-le-corps, si étroitement que souvent les combattants roulaient ensemble par terre.
Cependant police gagnait loujours du terrain, s'enlonçant comme un coin brutal dans les masses qu'elle chassait ensuite devant elle. La déroute était complète ; certains se sauvaient le plus rapidement possible, d'autres luttaient désespérément sans reculer d'une semelle et finissaient par succomber sous le nombre et se laisser emmener. Au bout d'une dizaine de minutes, les agents triomphaient : les drapeaux étaient pris, les instruments de musique en pièces, la manifestation vaincue. Les policemen traquèrent les fuyards jusqu'à l'extrémité de Saint-Martin's Lane ou les relancèrent jusque dans les rues avoisinantes où ils se perdirent dans la foule des curieux* Ceux-ci détalaient avec des clameurs d'épouvante devant les charges d^agents.
Auban, encastré dans la ioule> lut emporté par elle : à peine eut-il le temps de voir une escouade de gardiens se précipiter en brandissant leurs gourdins vers la rue où il se tenait que déjà la foule se mettait en mouvement pour ne s'arrêter qu'à l'autre bout. Des injures, des éclats de rire, des hurlements partirent de toutes les bouches quand on se sentit hors d*atteinte.
Puis lu masse s'ébranla dans la direction de
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Trafalgar-Square : Auban fit de mAme, mais comme il voulait éviter d'être pris dans quelque nouvelle collisioQt il s'en alla par Saint-Martin. Après ce dont il venait d'être témoin, il était convaincu que ni Tune ni Tautre des quatre colonnes ne réussirait à parvenir jusqu'au square.
Bientôt Trafalgar-Square s'étendit devant lui ; bordé au nord par la façade sévère de la Galerie
Nationale, à Touest et à lest par des hôtels et des clubs» ce vaste espace descendait en pente douce vers le sud où, s'élargissant encore, il se divisait pour donner naissance à de larges voies.
Si vide, si morne en temps ordinaires avec sa colonne de Nelson et ses deux grandes fontaines ornementales pour toute décoration, l immense place offrait ce jour-là un singulier aspect : au premier coup d'œil, Auban vit qu'elle était au pouvoir de Tautorité et que Tautorité la garderait. Une sorte d'épouvante le prit même à la pensée que Ton pouvait songer à la disputer aux troupes qui Toccupaient et qui étaient plus redoutables encore par leur discipline et leur habitude des armes que par leur nombre. Trafalgar- Square ressemblait plusàun cbamp de manœuvres qu'à un square ; il était facile d'estimer à trois ou quatre mille hommes les forces qu*on y avait concentrées. Qui les en délogerait? Ce ne serait
certes pasr la foule, comptât-elle cingunnte, cent mille personnes. Tout en descendant la rampe de Touest, ÀDban se rendait compte âe la sa^dt6 avec laquelle les dispositions avaient été ordoTi- Qèes. Les degrés du nord étaient noirs d agents ; deee e6té aussi bien que sur les denx mtre^cfn terrasse bordés de balustrades, un double cordon d'agents rendait toute escalade impo^bte r impossible donc de sauter dans le square placé êa contrebas de ceà côtés.
Anban rencontra un reporter qu'il connaissait et qui lui répéta quelques chiiïres saisis au vol et qui se fit donner quelques détails sur la bagarre de Saint-Martîn's Lane : le square avait été occupé à neuf beures du matin, à midi on y avait massé i,5ûO constables et 3,000 policemen empnmiés à tous les conOns de la ville. 11 y avait de plus quelques centaines d'agents à cbeval; les Irfe* gnards et les grenadiers étdent prêts à Daarcker au premier signal.
La partie sud, au milieu de laquelle la colotme se dressait sur un massif soubassement flanqué aux angles de quatre lions colossaux, était encore mieux gardée car de toutea parts son accA» éftt été facile. Le cordon, protecteur était sur quatre OU cinq bommes de profondeur' et un escad^cm àé cavaliers en dégageaft fréquemiiMiitresabords. C'était sur ce point aussi que Tencombi^ittent
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était le plaff conaidérable. De miDole en mioute,
il semblait se renforcer encore de nombreux contmgents arrivant par les quatre rues importantes qvA se eoupdenl là. hès bondes sixeeUaient aux bandes, interminablement, comme autant de tronçDiis des grandes eoloiines tpA avaient été
dispersées : plus de musique, plus de drapeaux, plus d'air& triomphants car les manitèstants n'espéraient plm aToir tes boonears de la Journée, mais des visages trahissant la colère de gens larietrx de leur éebee et bien résolue à. prendre dans de multiples et chaudes escarmouches leur revanclie de la grande bataille perdue*
En étudiant les physionomies qu'il avait sons les yeux, Auban reconnut que les deux cinquièmes de la foule étaient de simples carieot venus là pour jouir d'un spectacle inusité. Ils constituaient une masse moUe et sans consistance qui «e prêtait h tontes les eidgeneee de II police. Cependant il arrivait parfois que l'un ou Tantre perdit patience eo présence de la réyel* tante brutalité des agents et de spectateur se fit actenr. Un autre cinquième constituait Tappett ctëfé do « mob », pickpokets de profimida,
ruffians, souteneurs, vagabonds vivant plus graffseaieBt que nionalte emrrier, to« ceekidih
vidus louches qui sont de tout n'ayant rien d'antre à faire» Ënnemds personnels de la police,
avec laquelle ils sont constamment sur le pied de
guerre» ils profitent avec empressement de toutes les occasions pour lui donner des témoignages de leurs sentiments. Partout ils étalent aux premiers rangs, s'armant de pierres, de bâtons ou de couteaux, blessant quelque agent puis disparaissant pour aller recommencer la même tactique sur un autre point. Grâce à eux« les collisions se multipliaient, les bagarres devenaient formidables ; leurs hurlements de iauves dominaient tous les tumultes. Il restait donc deux cinquièmes pour ceux qui étaient réeïlement intéressés à la manifestation et y voyaient un événement politique à lourdes conséquences, c'est-à-dire les membres des parlis libéraux, les socialistes et les ouvriers sans travail.
Tantôt poussé, tantôt bousculé, Âuban finit par atteindre le bas de Trafalgar-Square. L'affluence y était énorme, le mouvement extraordinaire. Quatre heures venaient de sonner quand un incident se produisit au pied de la colonne de Nelson : un leader du parti socialiste et un membre radical du Parlement tentaient de pénétrer dans la place, de gré ou de force. Il y eut une courte lutte à la suite de laquelle on les arrêta. Auban n'avait pu voir que des poings levés et des gourdins brandis d'une façon menaçante.
Il voulut passer, aller plus loin encore, mais
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c'était là une chose qui avait ses difficultés. La
police à cheval ne cessait de balayer Tespace compris entre la colonne et le monument de Charles P' ; la foule s*ouvrait devant le poitrail des chevaux et refluait de tous côtés, chassée dans la direction de Whitehall ou jetée sur la haïe des agents tout hérissée de bâtons ou de bras ne demandant qu'à frapper. Auban attendit que la charge fût passée puis il gagna un refuge où il s'adossa tranquillement au réverbère. Il y était à peine, qu'un constable survint pour disperser le groupe qui s*y était formé.
— Move on, sir, dit-il à Auban d'une voix impérieuse.
— Par où ? fit placidement Carrard en montrant les cavaliers qui revenaient au galop. Faut-il que Je me fasse écraser par vos chevaux ou assommer
par vos gourdins ?
Le constable n'insista pas et Auban put choisir le moment favorable pour atteindre le trottoir de l'hôtel Morley, sur le côté est de la place. '
Tout à coup il se sentit saisi par le bras ; il se retourna et reconnut un Anglais de ses amis dont le col était arraché, le chapeau bossué et taché de boue, la surexcitation extrême. Il apprit à Auban que la grande colonne parlie du sud de Londres avait été également refoulée et désagrégée par la police. Tout en se tenant pour ne pas
élfé séparés ansritAt par les eowaitts traTetstiit les masses, ils allaient doucement^ les agents ne penneUaoi à personne de elatiaaner.
Nous nous étions réunis à Rotherhithe, raconta l'Anglais d'un ton saceadé, les associations
et les clubs de Rotherhithe, deBermondsey, etc., 7 étaient tous. Noos avons rencontré en route le Peckham Radical Glnb, les associations de Gaml)pr\vell et de Walworth, puis dans Westminster Bridge Road celle de Saint-Georges, nue véritable armée, mon cher, avec une musique et des drapeaux... une bande qui n'en ilnissait pas de déii- 1er. Nous avons traversé en bon ordre le poni où il n'y avait personne. Il avait été entendu que nous retrouverions dans Bridge-Slreet, devant le Parlement, la colonne de Lambelh et de Batlersea pour remonter Whitohall ensemble et marcher en ligne droite sur Trafalgar-Square ; vous voyez cela d'ici : quelque chose d'imposant, une manifestation qui devait représenter en même temps tons les quartiers de la rive droite de Wooiwicb et Greenwich à Battersea et \\ andworth... Nous n'étions pas encore dans Parliament-Slreet et la Jonction n'était pas encore faite naturellement quand la bataille a commencé. Je me trouvais presque en tète. Ahl les maudites brutes... Ils sont arrivés sur nous au grand galop de leurs
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èba^auir Ut ont déchiré les drapeaux, écrasé tout
ce qui était sur leur passage...
^ Heureusement que vous n'êtes pas allée plus loin, intercala Auban, Je iriens d'entendre dire que les life-guards sont consignés à Whiteliall. Ce qui me surprend, c'est qu'on ne les ait pas encore tus» car les choses commencent à tourner mal.
— - Nous nous sommes défendus, je vous en réponds... 11 y en a un à qui j'ai appliqué un coup de ma canne plombée...
n ne put achever car en ce moment le trottoir fut envahi par une brigade d'agents qui fit circuler tout le monde : la minute suivante Auban était seul de nouveau. Il se retrouva devant «rhôtel Morley dont les degrés^ vides une seconde, disparaissaient déjà sons Tentasseraent des curieux.
Aubiin parvint à s'assurer une place sur l'une des plus hautes marches : de ce point élevé il dominait le square dans toute sa profondeur. Uaspeet en était saisissant. Depuis quatre heures l'affluence ne cessait de crc^tre, reffervesceoce d'augmenter : l'une et l'autre semblaient avoir atteint leur paroxysme. Les l'enètres et les balcons des maisons ayant vue sur la place étaient bondés de spectateurs que la scène paraissait intéresser beaucoup, car ils n'en détournaient pas les yeux un seul instant. Beaucoup applaudissaient
l68 exploits et les bratalités de la poHee» tandis
que la jeunesse dorée, des fenêtres et des balcons . de ses clubs, se donnait la satisfaction de cracher impunément sur le « mob ». La situation se faisait de plus en plus grave à l'extrémité sud oà les larges Toies ressemblaient à autant de torrents impétueux déversant toujours et toujours des flots hnmains sor la place déjà pleiae à dé-
border. Les omnibus n'avaient pas interrompu leur service cependant et Ton voyait les lourdes macbines passer au pas. Les voyageurs de l'impériale agitaient leurs bras et criaient des paroles d'encouragement aux manifestants et les voitures étaient suivies d'une cohue qui profitait de la trouée pour opérer quelque mouvement. Ce fut de ce côté également qu'Auban vit soudain se produire une agitation plus marquée encore. Une ' sorte de boule plus violente partit du sud, enr vabit avec une prodigieuse rapidité cet océan d'êtres vivants dont les vagues inquiètes allèrent battre les murs et les griUes des alentours. La hâte avec laquelle on fuyait était plus grande, les cris plus stridents et plus effrayés...
Pois une clameur retentit :
— Les life-guards...
Des cavaliers venaient de paraître en eSèt qui
firent oublier la police avec leurs cuirasses étincelantes, leurs casques & panaches. Ils étaient au
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nombre de deux cents environ; après s'être dirigés vers la colonoe de Nelson, ils prirent à droite et passèrent au pas devant Auban. Un homme en civil marchait à leur tôte» entre les officiers ; il tenait un rouleau de papier à la main.
— The Hiots Act, s'excLama-t-on de nouveau.
£t les apostrophes les plus variées tombèrent sur
le délégué de l'administration municipale.
— Mous sommes tous de bons Anglais... des citoyens pacifiques... Nous n'avons pas besoin qu'on...
— Veux-tu bien me cacher ça, imbécile...
Au moment où les gardes défilaient devant lui, Auban entendit des applaudissements enthousiastes éclater autour de lui. Il en éprouva d'abord une telle stupéfaction il ne se décidait pas à en croire ses oreilles ; puis il se persuada ou tenta du moins de se persuader que ces bravos étaient une pure ironie, mais le plaisir manifesté à la vue de ce fer-blanc et de cette parade était si sincère, TefFet produit était si bien le résultat d*un calcul qu' Auban fut contraint de se rendre à révidence. Ces gens qui n'avaient pas assez d'injures ni de haine quelques minutes auparavant pour lës agents les broyant ou les assommant, ces gens iaisaient fôte aux troupes envoyées contre eux pour les mitrailler... Auban se mit à rire, puis une idée lumineuse lui traversa l'es-
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