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CHAPITRE DOUZIÈME

dis-je aux matelots, la question n'est pas de savoir si le coquin mérite punition pour en avoir imposé à notre charité , mais si nous ne nous exposons pas à de nouveaux dangers en la lui faisant subir. Si la mer ne peut le souffrir sur sa surface sans se livrer à cet épouvantable courroux , que ne fera-l-elle point quand elle l'aura reçu dans son sein? Elle jettera feu et flammes , elle vomira quelque écueil plus formidable que celui de Santorin, qui naquit, dit-on , après qu'on eut imprudemment jeté un juif à la mer. Cherchons à apaiser les éléments en lui arrachant l'âme à bord, c'est-à-dire son argent, que ce serait dommage de jeter aux requins. En quahté de musulman et pour mon avis, je ne demande que la moitié des dépouilles. »

La tempête commençant alors à perdre sensiblement de sa violence, ma proposition fut adoptée par une grande majorité, et la crainte qu'inspirait un musulman à des matelots grecs réduisit les autres au silence. On consentit à épargner la vie du juif, et on l'étendit sur le tillac pour le fouiller.

On examina, on secoua avec soin son habit, ses pantalons et jusqu'à sa chemise sans y rien trouver. On attaqua ensuite une énorme ceinture de cuir ; et , de peur de perdre la moindre parcelle des richesses que son poids nous promettait, nous étendîmes dessous un petit ihram * avant d'en commencer la dissection.

Tous les yeux étaient fixés sur l'incision longitudinale que je faisais au milieu de la ceinture avec la pointe de mon poignard, tandis que deux matelots en tenaient les bouts; et, dès que la veine fut ouverte, on en vit jaillir, non desscquins, non des piastres, mais des paras et d'autre menue monnaie qui, quoique en immense quantité, ne faisaient pas an total une somme de deux pistoles.

Se voyant trompés dans leur espoir , les marins pâlirent de consternation, et je n'étais pas le moins furieux. « Fils de Satan et de la sorcière d'Endor, » lui dis-je avec un geste menaçant, « n'avais-tu pas offert douze piastres pour qu'on te sauvât la vie ? Où sont-elles? où as-tu caché ton trésor? Veux-tu que je le cherche dans tes entrailles , que je te traite comme ta ceinture ? »

1. Petit tapis stir lequel les mahométans Pont Iciini prières.

En même temps je lui donnai, du revers de la main et d'un air méprisant, un léger coup sur la tête; mais je sentis, à ma grande surprise, que le bonnet qu'il portait, au lieu d'être souple et pliant , résistait à la pression. C'était un véritable calque à répreuve du mousquet par une doublure de sequins cousus 'avec soin qui en garnissaient le fond et le tour. La ceinture n'était rien qu'un leurre. 11 me vint à l'esprit que, puisque sa tête était si bien garnie , on pouvait se donner la peine d'examiner ses pieds ; et, passant d'une extrémité à l'autre, je reconnus que l'intérieur de sa chaussure avait pareillement une doublure complète de sequins.

Il était évident que le juif n'attachait aucune valeur à sa personne; car, quelque attachement qu'il eût montré à la vie quand il était en possession de son or, dès qu'il en fut dépouillé il demanda lui-même qu'on le jetât à la mer. Plusieurs hommes de l'équipage étaient d'avis de lui accorder cette requête modeste, mais en ce moment nous fûmes hélés par un autre navire. Il avait jeté toute son eau à la mer pendant la tempête, et nous priait de lui en céder une nouvelle provision : comme nous en étions abondamment pourvus, nous consentîmes à lui en fournir, à condition que, par-dessus le marché, il se chargerait du juif. La condition fut acceptée, et nous le fîmes passer sur son bord, pieds et poings liés, dans un tonneau. Je mis en sûreté ma moitié de sequins , et les matelots allumèrent deux cierges de plus devant l'image de la Panagie.

La tempête avait cessé, mais le vent était toujours très-fort, et il nous fit entrer à pleines voiles dans le détroit de Chios. Le son des cloches, que je n'avais pas entendu depuis si long-temps, vint frapper mon oreille et me fit tressaillir de plaisir, tout musulman que j'étais. Cependant, plus j'approchais de ma patrie, plus je me livrais à des idées mélancoliques. Après avoir pensé à ce que j'espérais encore trouver sous le toit paternel, je songeai à ce que je n'y retrouverais plus. Ma mère n'avait pas été la mieux avisée des mères ; au lieu de cultiver les germes de bonnes qualités qui se trouvaient dans mon cœur et d'en extirper les mauvaises, elle avait été la première à me gâter, et m'avait ensuite privé de son amitié sans plus de raison ; mais elle m'avait donné Je jour, et, quoique j'eusse plus d'une fois rompu les

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