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CHAPITRE DOUZIÈME

Le courant nous avait favorisés tant que nous avions navigué dans le détroit; niais^ quand nous entrâmes en pleine mer, il prit congé de nous, et nous abandonna aux soins des vents pour le reste du voyage. Les vents avaient apparemment affaire ailleurs; Car ils ne parurent point, et, pendant plusieurs jours, nous eûmes un calme désespérant. Si quelqu'un est assez heureux pour n*avoir jamais rencontré le monstre qu'on nomme ennui , je puis lui assurer que l'occasion la plus favorable pour faire connaissance parfaite; avec lui, c'est, sans contredit, lorsqu'on se trouve à bord d'un vaisseau, si petit qu'il est impossible d'y prendre de l'exercice , au milieu d'une mer si étendue que les yeux n'y trouvent rien à contempler , où , sans mouvement sur un navire immobile, on passe les journées entières à épier l'instant où quelque souffle favorable ridera la surface des ondes ou amènera un nuage sur l'horizon. Dans cette situation de tranquillité trop parfaite ^ le temps lui-même semble partager l'immobilité générale; et, quoique les heures d'une courte vie passent bien rapidement, on voudrait pouvoir en doubler encore la vitesse. Cinquante fois par jour , je regardais alternativement le soleil et ma montre ; je m'étendais sur le tillac ; je bâillais en écoutant les fades plaisanteries des matelots ; je prenais part à leur insipide conversation , et je me convainquis que l'ennui lait disparaître la différence des conditions encore plus eflîcaccineni que l'amour, et même que la passion du jeu. « Une tempête, 0 m'écriai-je un matin, « serait mille fois préférable h un calme tel que celui-ci ! o

Latem|)ête, qui était probablement à portée de m'entendrc, me prit au mot. A peine avais-je énoncé ce désir qu'elle se prépara à le satisfaire. Un point blanchâtre parut au bout de rhorizon; la surface des eaux commença h se rider; une brise se fit sentir, celte brise devint un vent impétueux, et ce vent «échangea en ouragan. Des nuages partirent de tous les points du firmament, s'avancèrent les uns contre les autres comme pour se combattre, s'arrêtèrent, s'unirent ensemble, et finirent par couvrir entièrement la voûte des cieux. Les marins carguaicnt les voiles, fermaient les écouiilles, uetloyaieut k ivlUc de toutes svperDuitcs; mais J'ouragan furieux se moc\v\M\. OiG Jei/rs vains efforts, déchirait et brisait tout ce qui oçv^omV.

150 MÉMOIHES D*tlN GREC.

quelque résistance h son courroux, et les vagues mugissantes lanlôt nous élevaient sur leur dos écumant presque jusqu'aux nuages, tantôt enir'ouvraierit leurs flancs pour nous précipiter au fond d'un abîme.

Quand la tempête devint si furieuse que chacun de nos maielols aurait pu trouver de l'ouvrage pour une douzaine de bras, s'il les eût eus, ils prirent sagement le parti de ne plus rien faire ; ils tombèrent à genoux et récitèrent des prières. Lors même que saint Spiridion, protecteur général des vaisseaux en danger, eût éic eniièrement couvert d*oreilles, il n'aurait pu entendre tous les vœux qui lui furent adressés en celte occasion ; mais plus on priait, plus la tempête redoublait de rage, et noire vaisseau aurait infailliblement coulé à fond, sans un expédient que la Providence inspira à l'équipage.

Le juif qui avait consenti de bonne grâce à nous servir de jouet sur le tillac tant que le beau temps avait duré, ne fit pas plutôt les nuages s'amonceler, qu'il disparut et courut se cacher à fond de cale. On l'oublia d'abord complètement , mais on ne se le rappela que trop dans le moment le plus critique. Chacun vit alors bien clairement quelle était la cause de la tempête, et quel remède on pouvait y apporter. On convint que la mort du juif pouvait seule sauver le bâtiment, et qu'en le jetant à la mer sa vie apaiserait infailliblement les vagues irritées.

De l'endroit où il était blotti, le malheureux entendit sa sentence. Il chercha à se cacher sous le lest ; mais, eût-il pu s'ensevelir comme un crapaud dans le centre d'une pierre, il n'aurait pas échappé. On le traîna sur le pont , et les plus humbles prières ne purent faire révoquer l'arrêt prononcé contre lui. Quand pourtant il se vit saisi, porté sur le bord du vaisseau, près d'être précipité dans les vagues, cet homme, qui avait prétendu n'avoir pas un para pour payer son passage, commença à offrir de l'argent pour sauver sa vie : une piastre, deux piastres, puis cinq, enfin une douzaine : tout fut inutile, l'or avait perdu son influence sur les matelots ; il s'agissait de la vie ; et, l'ayant suspendu sur les flots écumants, ils le laissèrent tomber.

J'arrêtai le malheureux dans sa chute en le retenant par son habit; et, le tenant ainsi entre la vie et la mort : a Palicares*,

i. Palicare, jeune garçon.

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