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CHAPITRE PREMIER

Le consul destinait sa fille Hélène à un jeune et riche habitant de Smyrne, neveu de son correspondant dans cette ville. Jamais il ne lui était venu à Tesprit qu'elle pût concevoir de Tamour pour un jeune Grec, portant le costume de son pays et (ils de son droginan. Il voyait au contraire avec plaisir que la solitude dans laquelle vivait cette chère enfant se trouvait égayée par le passe-temps innocent de nos concerts.

Mon père fut plus clairvoyant. S'il eût pensé que cette intrigue pût se terminer par un mariage et que ce mariage procurât à sa famille de l'importance et de la fortune, je ne doute pas qu'il ne fût devenu aussi aveugle qu'il était sourd ; mais c'était ce qu'il ne regardait pas comme probable. Le vieux consul était fort embarrassé dans ses affaires ; le traitement dont il jouissait s'éteignait avec lui, et il n'avait à laisser à sa ûUe que l'orgueil de la dignité consulaire. « Avec une pareille dot, » me dit mon père , « elle peut devenir un diamant de la première eau aux mains d'un riche négociant de Smyrne, qui y ajoutera uoe roooture en or ; mais à notre cou , à nous autres pauvres geos, ce diamant est une lourde pierre qui nous ferait aller au fond de l'eau. » Il me recommanda donc de ne pas pousser trop loin cette intimité.

L'avis venait trop tard. Moins mon élève avait d'expérience quand elle commença à prendre mes leçons, plus elle en profita rapidement. I/amour avait établi entre nos cœurs une parfaite harmonie presque avant qu'elle se doutât qu'il eût fait entendre sa voix dans nos soupirs. Son innocence était même telle qu'elle ne songeait pas qu'avec le temps les fleurs deviennent des fruits, et il fallut que l'expérience lui apprît cette vérité. Elle fut d'abord épouvantée ; elle pleura , sanglota ; mais, se persuadant que notre attachement, quand on le connaîtrait, se terminerait par un mariage, elle recouvra une sorte de calme, et résolut de laisser au temps le soin d'amener cette découverte, sans chercher à en accélérer ni à en retarder le moment ; elle ïoyait même avec plus de plaisir que de peine que le costume léger des Pérotes* , qu'elle portait par égard pour la dignité consulaire , trahirait plus tôt son secret aux yeux de son père

1. Jciioes fines dn quartier de Péra, à Constaniinople. Ce costume, Uc%àiitéreut de celui deijeanes G)}es iasuhires, est fort élégant et coquet, là.

que les amples enveloppes de soie et de colon dont nos femmes, plus adroites, connaissent si bien les avantages.

Je ne partageais ni cette tranquillité ni ces désirs. Ce qu'Hélène regardait comme le port où elle devait trouver la fm de toutes ses inquiétudes, mon père m'avait appris à le considérer comme Técueil sur lequel devaient se briser toutes mes espérances. J'essayai donc de lui faire sentir l'impossibilité où j'étais de lui assurer une existence honorable en qualité d'épouse, et je lui conseillai de tout avouer à son père sans délai, afin qu'il pût prendre les mesures convenables pour sauver Thonnèur de sa fille sans avoir besoin de mon intervention.

Offrir à une femme bien éprise les conseils de la prudence , c'est l'insulter. Ma circonspection irrita Hélène, et elle me traita avec hauteur et mépris. « Quand elle daignait s'abaisser jusqu'à moi , devais-je craindre de faire ai^cun sacrifice pour m'élever jusqu'à elle ? »

Un caractère aussi orgueilleux que le mien ne pouvait s'arranger de pareils discours. Me dire que je devais regarder comme un honneur ^u-dessusde ce que je méritais, de recevoir la main d'une femme sans fortune et dont le cœur n'avait que trop vivement rendu justice à mon mérite, c'était une chose que je ne pouvais endurer. Tout le sang d'Achille se souleva à celte idée; je courus sur le bord de la mer, et je me livrai à des émotions aussi impétueuses que les vagues qui venaient s'y briser sur les rochers.

Tant qu'il avait été question du projet de m'envoyer à Smyrne, j'avais vu là une porte ouverte pour m'échapper ; mais, à ce moment même, mon père reçut un refus positif. Le négociant auquel il s'était adressé, instruit de la conduite de mon frère, ne se souciait pas de cultiver un autre rejeton de la même souche.

Ce refus aigrit le caractère de mon père et le disposa à me faire porter la peine des fautes de mon frère. Après avoir commencé mon éducation en me traitant avec une indulgence sans bornes dans l'âge où il aurait été possible de réprimer mes dispositions à la licence, il couronna alors non moins judicieusement son œuvre en voulant me priver de ce que je regardais comme une liberté raisonnable. J'élais contrarié dans tous mes

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