CHAPITRE PRtMIER
désirs, privé de lout ce qui pouvait me plaire ; et qu*avail-il à me reprocher ? rien que ce dont il devait avoir contracté l'habitude, si ce n'est qu'après avoir été un enfant gâté, qu'on satisfaisait avec des bonbons et des joujoux , j'étais devenu un grand garçon volontaire, déterminé, et dont la bourse avait sou- Yent besoin d'être remplie.
Ma mère même était totalement changée à mon égard. Du moment où il ne lui fut plus permis de me caresser comme un enfant, elle transporta son affection, contre toutes les règles et tous les exemples, de moi à celui de nous qui n'avait aucun des droits qu'on accorde tantôt au plus jeune, tantôt à l'aîné des enfants, è Constantin. Sa bosse avait évidemment opéré cette révolution dans le cœur de ma mère. Mais était-il parvenu à ce but en lui inspirant le désir de le consoler de cette difformité naturelle, ou en la lui faisant considérer comme une perfection de plus ? c'est ce que je n'ai jamais pu savoir. Ce qui est certain, c'est qu'elle accordait alors à son dos ces regards de tendresse qu'elle avait si long-temps prodigués à ma figure, an point que son air d'admiration fit quelquefois rougir la modestie de ce fils si chéri.
N'ayant pas été accoutumé d'assez bonne heure à la soumission filiale, je ne sentis pas plutôt le poids de l'autorité paternelle qne je commençai à en révoquer en doute la justice. Je ne trouvai à ma mère d'autres droits que ceux résultant de la concession volontaire de l'enfant, lorsque sa faiblesse le force à faire un troc de l'obéissance qu'il accorde contre la nourriture qu'il reçoit ; mais il me sembla que, continuer à exercer ces droits quand l'enfant, capable de gagner sa subsistance, réclame hautement sa liberté, c'était une véritable usurpation. Depuis longtemps , et même avant de m'être laissé surprendre dans les pièges de l'amour, j'avais médité de me soustraire au joug du pouvoir paternel. La blessure que ma maîtresse venait de faire à mon orgueil me confirma dans cette résolution; et, après les propos mortifiants qu'elle m'avait tenus, le seul désir que mon esprit fût capable de former était d'abandonner à jamais père, mère, parents, amis, maîtresse et patrie. Toute voie pour nie séparer d'Hélène me paraissait légitime après l'humiliation doi:t elle m'avait abreuvé.
14 MÉMOIRLS D*UN GRKC
Mon esprit étant ainsi en fermentation, j'entrai dans la première taverne que je trouvai sur le quai; et, quoique je ne fusse pas adonné aux excès de TiiHempérance, je bus coup sur coup de notre vin le plus fort, jusqu'à ce que les maisons me parussent faire des signes d'amitié aux vaisseaux qu'on voyait sur la mer.
Il se trouvait en rade un brick vénitien prêt à mettre à la voile. Tandis que je réfléchissais à tous mes sujets de plainte, la brise du soir se leva , et le chant des matelots qui étaient à bori m'annonça qu'on levait l'ancre. Ce signal me parut un avis du ciel pour exécuter mon projet. Je m'élançai hors de la taverne ; et, prenant une barque, je me fis conduire à ce bâtiment, où j'arrivai à l'instant où l'on déployait les voiles. J'offris mes services au capitaine. Il avait perdu la moitié de son équipage dans sa dernière caravane * en Egypte, et cependant il ne voulut me recevoir qu'en qualité de mousse. Quelle place pour le fils d'un drogman ! Mais ce n'était pas le temps de marchander, çt j'acceptai sa proposition. Je courus me cacher à fond de cale, au milieu du lest et des balles de marchandises, jusqu'à ce que nous fussions à l'abri de toute poursuite; et, quand on m'informa que je n'avais plus rien à craindre, je remontai sur le pont pour voir si nous avions fait beaucoup de chemin.
La lune se levait alors dans toute sa splendeur, et ses rayons argentés se réfléchissaient sur les vagues. Le vent, dont la force augmentait rapidement , nous fit bientôt sortir du détroit. Les différents objets qu'on voyait sur le rivage , les montagnes , les vallées, les villages, les clochers, semblaient d'abord s'avancer vers nous pour nous recevoir , s'arrêter un instant pour nous accueillir, s'éloigner avec vitesse, puis disparaître entièrement. Enfin, lances en pleine mer, nous vîmes la ligne des côtes se dessiner plus faiblement à nos yeux et s'évanouir dans un sombre lointain.
Tandis que, debout à la poupe, je contemplais la trace lurai*
1. Mot applique dans le [.evant aussi bien aux voyages par mer tles bâti* meuls niarcbauds qu'aux voyages par terre des niarcnands et de leurs marchandises. Cet mot était fréquemment employé dans la langue des chevaliers de Malte. B.