‹ AnastaseChapitre 17 sur 407 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Un soir , pendant un calme profond , et tandis que tous nos matelots ivres, selon leur coutume, dansaient autour d*un poteau couronné de myrtes, une barque de pirates maniotcs *, cachée derrière les rochers d*Antiparos, arriva sous notre poape sans être aperçue; ils sMntroduisirent sans bruit dans la chambre du capitaine, qui y était descendu pour quelque affaire, et qui avait été surpris par une envie de dormir bien inconcevable. Les pirates s'emparèrent de lui, et lui mirent un bâillon pour l'empêcher de crier ; ils se rendirent maîtres de toutes les armes , qui étaient en bon ordre autour de la chambre; et, montant ensuite sur le tillac, ils vinrent aisément à bout du petit nombre de ceux qui étaient en état de faire quelque résistance ; quant aux autres, qui étaient ivres-morts, ils n'eurent que la peine de leur mettre les fers aux pieds et aux mains.

Tandis que l'équipage n'avait songé qu'à s'enivrer, le chagrin me rendant sombre , je m'étais trouvé par hasard h la porte de la chambre du capitaine^ et je vis entrer par la fenêtre qui y faisait face le premier des Maniotes qui y pénétra. 11 m'aperçut, mit un doigt sur sa bouche pour m'ordonncr de me taire , en me menaçant de l'autre main et des yeux si je ne loi obéissais pas. Je ne me sentais pas la moindre envie de lui désobéir. Peut-être, en donnant l'alarme sur-le-champ, auraisje pu sauver les gens de l'équipage de la trahison du capitaine , mais tous m'avaient également maltraité. Je résolus donc de laisser aller les choses , et je répondis aux signes du Maniote par un geste qui l'assura de ma discrétion.

Dans le premier instant du tumulte , les pirates afîec lurent de maltraiter le capitaine ; mais cette inimitié ne fut pas longue, et ils finirent par l'admettre à leur table comme un ancien ami.

iM'étant si bien acquitté des devoirs de la neutralité , je songeais à sortir du fond de cale où je m'étais caché , et à réclamer, sinon ma part de la prise, au moins le prix de mon silence, quand un nouvel incident vint faire évanouir un projet si bien concerté.

1. HabitaDis du Magne, qui s'adonnaient alors fort volontiers au mévWv Àe pirate. B.

A cette époque, le fameux Hassan, capitan-pacha S travaillait à délivrer la Morée des Arnautes ^ qui roppriinaient. IJne de ses caravelles *, stationnée devant Nauplie, épiait par hasard ce qui se passait à notre bord , et nous donna la chasse à l'instant. Elle nous obligea bientôt d'amener; mais, au lieu de libérer notre bâtiment , elle le considéra comme de bonne prisse. Il est vrai que les Turcs lièrent les pirates dos à dos, tandis qu'ils se contentèrent de mettre les fers aux mains des hommes de Tancien équipage , sort que le capitaine partagea comme le dernier de ses matelots. C'était rendre justice à chacun , excepté à moi qui , malheureux Grec , me vis ainsi , dans l'espace de quatre jours , obligé de porter le joug de quatre différentes nations , des Français , des Vénitiens , des Manioles . et des Turcs. Si je gagnai h ce dernier changement, ou si je ne fis que tomber de Carybde en Scylla , c'est ce que le lecteur apprendra , après que je lui aurai brièvement rendu compte des causes de l'expédition dont je fus si inopinément témoin.

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